‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 538 sur 553 · Du m<h)ie à la même · texte numérisé non relu

Du m<h)ie à la même

[Ibid., n" 03.)

Paris, ce 17 juin 1793.

Je ne saurois que rire, ma bonne amie, de tes inquiétudes... ■Console-toi, leur règne approche d€ la fm ; bientôt nous verrons renaître l'ordre par l'abolition de toutes ces lois de circonstance. La Convention s'occupe de la constitution; une fois la constitution faite, les lois seront égales pour tous, le despotisme et l'arbitraire seront anéantis à jamais...

Les affaires de la République vont toujours de mal en pis. Nos bons patriotes succombent partout. C'est vraisemblablement qu'ils sont trahis. Il y a eu trois affaires dans la ^'endée le 10 du courant : une, près Nantes, oii les patriotes ont été taillés en pièces et perdu 15 pièces de canon, et Nantes est, diton, au pouvoir des rebelles, qui ne sont autre ciiose que ces jean-foutres d'émigrés pour qui les Parisiens ont aujourd'hui autant de respect qu'ils leur témoignoient naguère de mépris ; la seconde affaire a eu lieu à Machecoul et n'a pas été plus avantageuse à la République ; la troisième s'est passée devant Saumur; là ces lâches, ces scélérats de révoltés ont pris 52 pièces de canon à coups de bâtons ^ Il n'y a pas d'exagération dans le fait, c'est d'après le rapport des prisonniers qui sont revenus à Paris. Les généraux ainsi que les soldats qui ont écrit disent : « Ce ne sont pas des hommes, mais des diables, des fanatiques aveugles que rien n'arrête, pas même les canons, sur lesquels ils foncent comme s'ils ne pouvoient pas leur faire de mal ». Quand tu verras le brave Aubel, demandelui si ce sont des traits de jean-foutrerie ; c'est le dire de leurs ennemis, je n'y mets rien du mien.

Santerre a écrit au comité de Salut public ; il déplore la perte de ses étuis de mathématique ; il dit qu'il faut lui envoyer promptement des hommes, des vivres, des canons, des munitions, qu'avec tout cela il ne peut plus cacher l'impossibilité de réussir à les vaincre, et dit qu'il ne faut pas se le dissimuler, que la Convention n'a plus aucun moyen de sauver la llépublicfue. A l'affaire de Saumur, il Ht vingt lieues sans débrider, courant après sa cavalerie avec les commissaires de Paris et

1. Les Vendéens reiiijiorlèrcnt à pru près eu même temps (rois succùs décisifs sur les républicains à Doué et Monlreuil-Bellay, à Machecoul cl ii Suuiuur «Cliassin, la Veiulée patriote, t. Il, eh. xvHi) .

ceux de la Convention, sous l'espoir de ramener sa troupe à la charge ; si la manœuvre n'est pas belle, elle est au moins heureuse. Il se plaint en outre de l'immense émigration des troupes de la République, qui sont trompées par ces scélérats qui leur font le meilleur accueil possible, ainsi qu'aux prisonniers qu'ils renvoient, ce qui ne peut qu'induire à erreur les bons républicains. Aussi, la Convention s'est-elle beaucoup agitée dans la séance de hier i)our trouver un moyen de renvoyer ceux qui sont assez hardis pour revenir sans avoir été tués. Il n'y a cependant pas encore de décret prononcé à ce sujet; il est ajourné à demain. Les rebelles sont maîtres de Nantes, Saumur, Angers, le Mans, la Flèche, Tours, et partout on leur ouvre les portes, on les reçoit comme des libérateurs. A Saumur et à Tours les habitans ont eu la cruauté de tirer sur les patriotes par leurs fenêtres. J'ai vu un prisonnier de retour, à qui l'on a coupé les sourcils et des paquets de cheveux dans la queue ; je lui ait fait quelques questions ; voici ce qu'il m'a dit : « Je fus fait prisonnier à Saumur dans l'affaire du 10. L'on me proposa de m'engagerjje refusai. L'on m'ordonna de crier Vive le Roi! Je criai. L'on me fit jurer de ne pas porter les armes contre l'armée chrétienne. Je jurai. L'on m'avertit, en me coupant les cheveux, que cétoit mon arrêt de mort si je faussois mon serment. L'on me demanda si j'avois de l'argent. J'avois 21 livres; l'on me les prit et me donna en échange cinq assignats de cent sols, un passeport dont la devise est : Pro Deo et Rege, plus l'on me donna dix livres pour faire ma route, me promettant que, si j'étois fidèle à mon serment, il ne m'arriveroit aucun malheur ».

11 est venu des députés d'Orléans qui ont annoncé au comité de Salut public que, lorsque les révoltés se préscnteroient, ils seroient forcés de leur ouvrir leurs portes, parce qu'ils n'avoient aucun moyen de défense, et que les Parisiens, qui crioient beaucoup et faisoient les braves, en feroient tout autant; que cétoit à tort que l'on peignoit ces gens-là au peuple comme des brigands, qu'ils gagnoient par leur conduite les cœurs de tous les pays où ils passoient, que l'on trompoit cruellement le peuple sur tous les prétendus succès, qu'il y avoit plus de mille malades que l'on a emmenés depuis Saumur jusqu'à l'hôpital d'Orléans.

Les Anglais sont descendus sur deux points : une partie à l'île d'Aix, l'autre à la Hougue. Ce dernier débarquement est composé de 14.000 hommes dont 6.000 Irlandois à la solde dé l'armée chrétienne commandés par le comte de la Châtre, et

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8.000 Ang-lois. Ces dernières nouvelles sont appuyées par plusieurs lettres ; les autres sont officielles.

L'on reçut, avant-hier soir, une lettre de Custine qui annonce sa rentrée dans l'intérieur, disant que son armée est dénuée de tout, qu'il n"a même pas de ciievaux pour l'arlillerie ; un décret suppléera à tout.

Les rebelles déchirent les assignats qui ne portent pas leftigie de Louis XVL Prenez sans mot dire vos précautions à cet égard; le secret de la famille sera bientôt celui de la comédie.

Il commence à y avoir du trouble ici au sujet dos subsistances. Les départemens voisins ne laissent passer aucuns comestibles. Les Jacobins ourdissent toujours des trames dans toute la République ; ils se vantent d'avoir déjà pour eux le plus grand nombre des villes du second ordre ; ils veulent, à quelque prix que ce soit, mettre à fin leurs projets. L'on n'a pas profité du moment favorable pour les anéantir ; ils seront plus adroits, ils sauront en proiiter pour faire le mal. Dieu t'en gare !

Adieu, chère petite femme, j'embrasse toi, ton fils...

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