Du même à la même
(Ibid., 11° 01.)
Paris, le 19 juin 1793.
Ma bonne amie,... la majorité des sections de Paris se prononce de la manière la plus ferme et a défendu les arrestations sur son territoire sous prétexte de suspicion. Quanta l'emprunt forcé, l'on n'en parle pas. L'on en a tenté un pour les volontaires de la Vendée, qui n'a pu être rempli, et l'on se garde bien de faire aucun acte d'autorité à ce sujet. Les Jacobins travaillent toujours sourdement, et mendient des adhésions à la journée du 31 mai. La Montagne a enlevé un décret qui défend d'en lire publiquement aucune à ce sujet; ils ont grand soin, malgré toutes les réclamations, de lire celles qui leur sont favorables. L'on ne nous donne pas plus de nouvelles qu'à vous ; le peuple souverain ne doit rien savoir, rien voir, rien juger, il doit obéir passivement. Tous les journalistes ne peuvent écrire que ce qu'on leur permet; cela s'appelle la liberté de la presse. S'ils disent la vérité, ils sont incarcérés.
L'on parle sourdement d'une affaire qu'il y a eu du côté du Nord. Le président eut hier un paquet qui ne fut pas lu; ce qui fait présumer que nous n'avons pas été les plus heureux.
Les rebelles de la Vendée font des progrès élonnans. En vain l'on cherche à en détourner l'attention du peuple, en lui annonçant des victoires ; il n'y croit pas. Ce qu'il y a de plus malheureux pour la République, c'est que l'humanité de ces gens, que l'on a d'abord peints comme des tigres cruels, leur fait infiniment plus de partisans où ils passent que tous les décrets de la Convention ne leur font d'ennemis. Les généraux de la République s'en plaignent vivement. Ils disent que cette douceur et cette humanité ne sont que pour séduire les bons républicains ; nos troupes émigrent à force. Cela devroit bien servir d'exemple à toutes nos autorités constituées et les convaincre que la tyrannie et la persécution ne peuvent faire des prosélytes.
Il y a eu hier une exécution qui a fait la plus grande sensation dans cette ville. L'on a exécuté douze personnes, dont trois femmes, sous prétexte d'avoir trempé à la conspiration de Bretagne. Le public n'a pas jugé les preuves convaincantes et a beaucoup murmuré. Une de ces femmes, âgée de vingt-cinq ans S interrogée si elle n'avoit pas eu de correspondance avec le nommé X... émigré, a répondu : « Oui, c'est mon mari, et aucune puissance humaine n'a le droit de m'empècher de correspondre avec l'homme qui porte mon cœur. — Est-il vrai que vous lui ayez fait passer des secours ? — Oui et je vendrois plutôt jusqu'à ma dernière chemise que de le laisser manquer ». Elle fut vivement applaudie et excita par sa vertu et son courage l'admiration universelle, même de tous les sans-culottes, qui disoient : « Elle n'est pas coupable ». Elle n'en fut pas moins condamnée le lendemain. Ils sont tous morts avec une stoïcité qui étonne les républicains. L'on vouloit que cette femme et une demoiselle de trente ans, belle comme l'amour-, se disent grosses. Elles ont rejeté ces propositions comme injurieuses à leur honneur. Tous sont montés à léchafaud avec le visage le plus serein...
Adieu, chère petite femme, j'embrasse toi, ton fils et toute la petite famille.
1 . Angélique-Françoise Dcsilles, épouse de Jean-Roland Desclos de la Foncliais, ci-devanl lieutenant de vaisseau, émigré.
2. Thérèse Moellien de Fougères, cousine du mar(|uis de la Rouerie.