‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 70 sur 553 · Les clercs du Palais, du Châtelel et des notaires · texte numérisé non relu

Les clercs du Palais, du Châtelel et des notaires

A M. DESBROUX Tl

trouvoient à l'Ecole Militaire servirent à traîner les canons que le peuple plaça à l'entrée des quais, des avenues, des principales rues. Les chefs de quartier, élus par le peuple, établirent pour le service militaire une garde de 40.000 hommes, distribués partout, arrêtant les voitures, les personnes, les étrangers, se saisissant des chevaux et ne permettant à personne de sortir de Paris. Abbés, financiers, bourgeois, parlementaires, tous arborèrent la cocarde pour se soustraire aux insultes. On porta de fortes gardes au Trésor royal, à la Caisse d'Escompte, au Bureau des lettres. On dissipa cet odieux Bureau des secrets qui est la Bastille de la pensée. M. dOgny* courut risque de la vie; le lieutenant de police- ne sauva la sienne qu'en se présentant à l'Hôtel de ville pour se démettre de ses fonctions.

De ce moment, il y eut une espèce d'ordre ; on pendit plusieurs brigands qui commettoient des vols. Mais cet ordre exercé par une multitude exaltée, défiante et sanguinaire, qui exécutoit à l'instant les malheureux quelle jugeoit coupables ou qu'elle soupçonnoit, fit trembler tout le monde. Chacun se renferma; Paris ne fut plus que comme une citadelle occupée par des soldats.

Le mardi, on envoya prier le gouverneur de la Bastille de ne pas tirer sur la ville. Les envoyés se présentèrent avec le drapeau blanc ; on les laissa entrer. ]\Iais le peuple, forçant le passage, s'introduisit; alors le pont-levis fut levé et le gouverneur, bien fondé à croire que l'on vouloit le surprendre, fit tirer sur ceux qui y étoient enfermés ; il y en eut quatre ou cinq de tués et beaucoup de blessés. La place étoit gardée par 60 Invalides et une vingtaine de Suisses encore enfans. Le peuple qui entendit tirer devint furieux ; des échelles furent apportées ; des canons, dressés contre la porte, y firent brèche ; on brisa les chaînes du pont à coups de hache ; un garde françoise, tenant son épée entre les dents, s'élance sur le pont qui baissoit et fait effort pour le retenir. D'autres, grimpant sur les épaules les uns des autres pour s'élever à la hauteur de la porte, et malgré les coups de fusil, parviennent à faire tomber le pont. Alors tout fut forcé. Les officiers de la Bastille faits prisonniers, on pille, on brise, on jette tout par les fenêtres et on va au secours des prisonniers. Il ne s'en est trouvé que sept^

1. Claude-François -Marie Rigoley, baron d'Ogny, intendant général des postes aux lettres et aux chevaux.

2. Louis Thiroux de Crosne (1736-1794), dernier lieutenant général de police, de 1785 au 10 juillet 1789, où il se démit de sa charge entre les mains de Bailly.

3. On y trouva : Tavernier, complice de Damiens, détenu depuis le 4 avril 1759 ; le comte

Le gouverneur fut traîné sous les coups jusqu'à l'Hôtel de ville, mais il ne put pas y monter et le peuple l'acheva. Le sieur du Buqoy (sic)^, dont on plaint le mérite et l'innocence, fut également massacré ; deux autres officiers du fort furent livrés à la mort-. On pendit deux canonniers et trois porteclefs. Les exécutions se faisoient à l'instant, sans examen et par le peuple. Le sieur de Montbarrey, commandant de l'ArsenaP, fut entraîné à l'Hôtel de ville. On lui fit un crime de n'avoir pas livré les armes assez tôt et cinq cents voix le condamnèrent à la mort ; il n'y échappa qu'en faisant valoir le mérite de son fils et en s'abaissant aux plus viles supplications*. M. de Flesselles étoit à l'Hôtel de ville, présidant le bureau. On lui montra sa lettre par laquelle il promettoit de faire rentrer les armes et la poudre à la Bastille. Ses amis le défendirent vivement et le bureau lui fit grâce. Le peuple le sut, et quatre jeunes gens montant et disant à M. de Flesselles qu'on veut lui parler, ses amis le retinrent ; mais pressé et forcé, il sortit de la chambre, et sur l'escalier on lui tira un coup de pistolet qui le blessa. Il fut traîné sur la place et sa tête abattue à coups de hache. On l'exposa avec celle de M. de Launey, puis on les promena dans la ville. C'étoit le jour des grandes justices ; la terreur régnoit ; l'accusation de traître, bien ou mal fondée, étoit un arrêt de mort, et chacun craignoit pour soi pareille proscription, car il ne falloit qu'avoir un ennemi.

Le mercredi, ce sentiment régnoit encore et rendoit la ville déserte. Le jeudi, il y eut une vive alarme au château de Versailles. On aperçut par les lorgnettes toujours dressées 40 ou 50 personnes qui venoient à Versailles. Le bruit se répandit aussitôt que 60.000 hommes venoient investir le château, el le Roy envoya à l'assemblée des Etats pour les inviter à dépê-

de VVhyto de Malleville, atteint de folie, à qui sa famille avait voulu ôviter Charenton ; le comle de Solages, (|ui avait commis des crimes odieux mOrilant la mort; enfin ijualre faussaires iucarc(^rés depuis le conimeuccment de 1787 : Jean La Corrège, Jean Béchade. Jean- Antoine Pujade, et Bernard Laroche (F. Bouruon, La Bastille, p. 193).

1. La lettre de Maillot ne nous est parvenue qu'en copie. Je crois bien qu'il y a ici une mauvaise lecture et qu'il s'agit de .M. du Puget, qui d'ailleurs ne fut pas tué, comme on l'a. vu plus haut, p, .S9, note 1.

2. Antoine-Jérôme de Losme-Salbray, major de la Basiiile et Pierre-Joseph Miray, aidemajor. On peut ajouter à ces deux noms celui de Nicolas-Joseph Person, lieutenant de la compagnie des Invalides.

3. Alexandre-Marie-Lconor de Saint-Mauris, comle puis prince (du Saint-Empiro)de Montbarrey, lieutenant général des armées du Roi. 11 avait un logement aux Invalides depuis

4. Louis-Marie-François de Saint-Mauris, comte de Montbarrey (I7.ï()-1T94), capitaine des Suisses de Monsielk, avait, en 1788, été du nombre des gentilshommes qui en Franche- Comté se prononcèrent le plus hautement pour la sup|)rcssion des privilèges <lo la noblesse.

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cher une seconde députation à Paris pour lui faire part qu'il s'y rendroit le lendemain, qu'il avoit écarté de sa personne ses ministres suspects et qu'il confioit à la Nation les soins du retour de M. Necker^. L'Assemblée députa à l'instant six personnes vers Paris pour tranquilliser les liabitans par cette heureuse nouvelle"-. Les députés nous dirent que l'Assemblée avoit nommé une députation de 140 personnes^ pour accompagner le Roy et qu'elle enverroit plusieurs de l'ordre de la Noblesse, pour, avec ceux des Communes restés à Paris, recevoir le Roy au pied de l'escalier de l'Hôtel de ville. Cette disposition nous lit rester, M. de Chérières et moi. Ce jour-là, le comte d'Artois se jeta aux genoux du Roy pour lui demander son pardon des conseils violens et dangereux qu'il lui avoit donnés. Le Roy le reçut mal et lui ordonna de se retirer. On dit qu'il est parti pour Naples et que la Reine est allée passer quelques jours dans une maison royale. MM. de Broglie, deVilledeuil, de Breteuil et de Barentin furent renvoyés à l'instant. Le jour même, le Parlement députa vers le Roy pour lui porter son adresse de remerciemens de la séance royale qu'il avoit tenue et des sentimens de bonté et de justice qu'il avoit témoignés à son peuple. Il a été arrêté que cette adresse seroit communiquée à l'Assemblée. Le premier président*, après s'être rendu auprès du Roy, envoya l'adresse à l'Assemblée. On trouva mauvais et indécent qu'il ne l'eût pas présentée luimême. On délibéra de le mander; plusieurs nobles furent de cet avis. M. d'Eprémesnil parla pour la première fois, et pour blâmer son chef. AL Fréteau% toujours sage, modéré et justement estimé, ramena les esprits, excusa la Compagnie sur ce mouvement de trouble qui ne permettoit pas d'observer les convenances et la bienséance; enfin on se contenta de la lettre. Ce signe de vie que donnoit le Parlement dans cette occasion fut blâmé. On l'attribua à la frayeur et à la lâcheté. Dans cette séance, la Noblesse, environnée de périls, abjura toute réserve et ne fit plus qu'un corps avec les Communes. Les têtes coupées étoient de terribles instructions.

Nous passâmes une triste journée avec M. de Chérières, car nous faisons à Paris chambre et lit communs. Nous déplorions

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