‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 71 sur 553 · Non 140, mais · texte numérisé non relu

Non 140, mais

4. J.-B. Gaspard Bochard de Saron, premier président depuis le 6 février 1789.

5. Emmanuel-Marie-Michel-Philippe Fréteau de Saint-Just (1743-1794), conseiller au parlement de Paris, député de la noblesse pour le bailliage de Melun.

le sort de ce Roy, bon et honnête homme, mais trop foible pour ne pas être trompé; nous redoutions des attentats sur sa liberté, des scènes de violence, s'il se faisoit accompagner de ia Reine ou de sa maison militaire ; nous cachions notre indi- -gnation de la trame affreuse qu'exerçoit la démocratie présente. Nous vîmes assommer et massacrer un homme devant nos yeux par cette soldatesque ; jamais on n'a pu nous dire son délit. Nous vîmes arrêter deux négocians de Bordeaux, banqueroutiers et intrigans à Paris, et deux heures après je vis porter deux têtes qu'on me dit être les leurs.

Eniin, vendredi, la ville présenta le spectacle intéressant d'un million de citoyens entassés sans tumulte, ne bougeant pas de leurs places, respectant leurs gardes; une armée immense, une jeunesse florissante, pleine d'énergie, distribuée par files ; des canons bordant les quais, les ponts, les places. Le Roy arriva à une heure, seul et sans escorte ; le peuple lui donna la sienne. 11 n'entendit d'autres cris que ceux de : Vive la Nation ! Devant 'lllôtel de ville il put voir un corps de 6.000 hommes, ayant en avant 8 pièces de canon, portant les étendards, vieux drapeaux et autres instrumens militaires enlevés à la Bastille et exposés en triomplie. A la descente de sa voiture, les officiers bourg-eois (peut-être des cordonniers ou autres, car dans cette milice, sage à distribuer le rang, le marquis, l'ofïîcier sert sous son tailleurj le reçurent et le soutinrent parle bras. Notre dép.utation fit la haie pour monter à iHôtel de ville. La salle est très petite, et le Roy eut peine à y pénétrer. Le prince de Beauvau ^ et un autre capitaine des Gardes faisoient les plus grands efforts pour empêcher le Roy d'être suffoqué, il parvint à son trône. Les cris de : Vive le Roy ! les chapeaux en l'air, le battement des mains lui firent connoître combien il étoit encore aimé. Il paraissoit fort ému. Le procureur du Roy de l'Hôtel de ville le harangua, et il entendit cette phrase insolente : « ^'os prédécesseurs ont tenu la couronne par leur naissance et nous la donnons à vos vertus » ^ M. de Lally-ToUendal se présenta pour parler; M. Bailly, notre ancien président, nommé par acclamation maire de la ville, fit les fonctions de chancelier, parla au Roy sans sage-

1 Cliarles-Just, prince de Beauvavi (17^0-1793), maréchal de France, entra au Conseil du Roi, le 4 août 1789.

2. Ce n'est pas Ethis de Corny, mais Moreau de Saint-Méry, prc^sident de l'Assemblée des électeurs, ((ui prononça la phrase incriminée par Maillot. « Votre naissance, Sire, dit-il eiLactcment, vous avoit destiné la couronne ; mais aujourd'hui vous ne la devez qu'à vos TerUis ». (Duveyricr, Procès-verbal des séances et délibérations de l'Assemblée générale des électeurs de Paris, 1790, t. 11, p. 9'6). ,

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nouiller et permit, au nom du Roy, à M. de Lally de pérorer.

Il ne remplit pas l'attente de l'assemblée. Il dit cependant de belles choses qui furent vivement applaudies. M. Bailly et quelques autres officiers de l'Hôtel de ville sortirent pour aller chercher une cocarde qu'ils présentèrent au Roy qui l'accepta. Elle fut mise à son chapeau, et les Parisiens en furent transportés. Mon cœur en saigna, car il n'y avoit là nulle délicatesse à abuser des circonstances pour humilier un Roy si bon et si confiant. M. Bailly dit, au nom du Roy, que Sa Majesté n'avoit jamais cessé de désirer le bonheur de son peuple, qu'elle trouveroit le sien dans l'amour de ses sujets, mais qu'elle demandoit que tout rentrât dans l'ancien ordre. Le Roy ne dit pas un mot, mais cette expression de sa volonté a satisfait l'assemblée. Je crois que son cœur étoit trop serré par tout ce qu'on venoit de dire. Il parut extrêmement ému : des larmes coulèrent de ses yeux. Il montra cependant un visage satisfait où la bonté et la douceur se peignoient. Il se mit sur le balcon pour se faire voir, et reçut l'hommage d'un peuple immense ; puis il repartit surle-champ.

Au sortir de l'assemblée, chacun nous demandoit : « Le Roy a-t-il signé la capitulation ? » Nous avions peine à faire comprendre que ce n'étoit pas là le mot, ni leur dessein de traiter en ennemi leur maître. Mais nous les rassurâmes en leur disant que le Roy avoit promis de faire tout ce qu'on pouvoit désirer pour le bonheur public et tout ce qu'on peut attendre d'un Roy bon et vertueux et aimant son peuple.

J'oubliois de dire que la Ville offrit au Roy une statue sous le nom de Restaurateur de la nation française.

Maillot.

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