‹ Lettres d' "Aristocrates"; la Révolution racontée par des correspondances privées, 1789-1794Chapitre 73 sur 553 · LE MARQUIS DE VERGENNES A M. DE BELLEJEANT · texte numérisé non relu

LE MARQUIS DE VERGENNES A M. DE BELLEJEANT

de la même année ; que rentré Paris en janvier 1791, en octobre encore il partait pour Dijon. L'année 1792 seule interrompt le cours si bien réglé de ces voyages. Rentré à Paris en février 1792, M. de Vergennes n'en devait pas ressortir.

On peut s'élonner de l'apparente tranquillité de cette vie en pleine Révolution. II faut le dire, le marquis prit quelque peine à se l'assurer. Au gré de certains, lui et son fils aîné purent paraître « donner dans la Révolution ». Charles de Vergennes avait été, dés le 25 juillet 1789, élu membre de l'Assemblée des représentants de la Commune provisoire ; le 5 août il était nommé vice-président du Comité provisoire de police de la ville ; démissionnaire le 31 août, il était choisi comme capitaine de la garde nationale du district de Saint-Magloire, devenait ensuite membre de la Commune constitutionnelle en 1790, et enfin administrateur du département en 179J ', Quant au père, il est amusant de suivre dans ce livre de comptes dont je parlais tout à l'heure ou dans sa correspondance les traces de sa bonne volonté à accepter les idées nouvelles, et à se persuader que quelques concessions faites à propos devaient le mettre à l'abri de l'orage lui et sa fortune '.

Mais celle-ci était précisément trop considérable ^ pour ne point exciter de convoitises, et en fait c'est à la bourse d'abord que fut frappé M. de Vergennes.

Au commencement de 1793, on l'inscrit sur la liste des émigrés. La manœuvre était courante : on en voulait beaucoup moins à l'homme qu'aux biens aussitôt mis sous séquestre. Péniblement notre aristocrate en obtient la levée, se déclarant « bon citoyen et zélé patriote » *. Mais à peine le père est-il hors d'affaire, que vient le tour du fils. Charles de Vergennes se voit confisquer les biens acquis par lui à Cluny, en 1791. Là encore toutefois, les Vergennes obtiennent gain de cause. Le 5 pluviôse an II, la Convention prononce l'annulation de la saisie en félicitant le citoyen Gravier dit Vergennes, des services tant civils que militaires qu'il a rendus depuis 1789^.

Ni le père, ni le fils ne purent défendre aussi bien leur vie que leur fortune. Un mois après s'être vu délivrer par la Convention le glorieux témoignage de civisme que j'ai dit, Charles de Vergennes était arrêté avec son père. Ils restèrent emprisonnés jusqu'en thermidor. Le 5 de ce mois, ils comparaissaient devant le tribunal révolutionnaire. L'acte d'accusation fut accablant pour eux. « Vergennes, père et fils, y était-il dit, ont toujours été les instrumens serviles du tyran et de son comité autrichien, et n'ont paru se couvrir du masque du patriotisme que pour diriger dans les places qu'ils occupoient la Révolution au profit du despotisme et de la tyrannie «. Et plus accablant encore dans ses considérants, lejugement du 6 thermidor an II condamnait â la peine de mort « Jean Gravier dit Vergennes, ex-comte, âgé de 75 ans et Charles Gravier dit Vergennes, âgé de 42, comme convaincus de s'être rendus les ennemis du peuple et d'avoir conspiré contre sa souveraineté, en entretenant des intelligences et correspondances avec les ennemis de l'intérieur et de l'extérieur de la

1. Voir plus loin, p. 80-81, la note relative à Charles de Vergennes.

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