Bu même au même
[ibid:,
Paris, 6 octobre 1789.
L'homme propose, cherBelIejeant, et Dieu dispose. C'est ma position actuelle dans le délai forcé de mon départ pour la Bourgogne. J'étois allé, dimanche 4, prendre congé des ministres à Versailles, où tout étoit calme et parfaitement dans l'ordre. A la suite d'un dîner donné le jeudi l^"" par les Gardes du corps au régiment de Flandre et à la majeure partie de la Garde suisse et nationale de Versailles, dans la salle du spectacle
1. Dans le livre de comptes de M. de Vergennes, il marque pour l'annoe 1789 un revenu de 138.114 livres et une dépense de T0.4U3. L excédent étant de 31.711 livres, on voit qu'il n'avait pas calculé très largement, puisque le quart de cet excédent montait en chiffre rond à 12.938 livres. (Archives nationales, livTe de comptes de M. de Vergennes de 1764 à 1792, T* 345).
de l'aile près la chapelle, les cœurs échauffés et satisfaits, on but par acclamation les santés du Roy, de la Reine et la famille royale. La Cour fut invitée daller dans les loges attenantes aux appartemens être témoin de ce coup d'œil. Le Roy, revenant alors de la chasse, prit le Dauphin par la main, la Reine, Madame Royale et s'y rendirent aux acclamations de toutes ces troupes réunies. Cinq ou six soldats de Flandre chauds de vin arrachèrent leur cocarde rouge et bleue, disant : « F .. de l'Assemblée nationale! Nous dépendons du Roy seul et voulons mourir pour lui! Reprenons donc ses livrées et nos cocardes blanches ! » Alors plurent des loges des rubans de cette couleur. La Cour retirée, on sortit de la salle, et Flandre, avec sa musique, vint sous le balcon du Roy, dans la cour de Marbre, où deux soldats courageux et fort adroits montèrent en une minute sur le balcon, saluèrent le Roy, qui les reçut gracieusement, et lui dirent : « C'est ainsi. Sire, qu'on monte à l'assaut et que nous nous vouons à votre service seul. « Eux retirés par les appartemens, on continua à danser sous le balcon jusqu'à la nuit et cette soirée finit gaiement. Mais ce lazzi des cocardes a indisposé le Palais-Royal, les ouvriers des faubourgs et des halles, de manière que ce grief avec la disette du pain a décidé les femmes de ce genre, au nombre de plus de 4.000, avec beaucoup d'ouvriers déguisés en femmes avec elles, de se réunir près l'Hôtel de ville, le 5 au matin, d"y forcer la caisse, dont elles ont pris pour 100.000 livres de la Caisse descompte heureusement rapportées dans la nuit suivante', d'empêcher tous les carrosses, diligences et voyageurs de sortir de Paris, où elles en arrêtoient même dans les rues, enfin partir pour Versailles suivies de plus de 20.000 gens de la populace armés pour la plupart de piques, barres de fer, plus de l.OOO avec des fusils, pistolets, etc.. et défilant pour Versailles, où, vers 5 heures et demie du soir, M. de la Fayette lui-même a été forcé de se rendre, à peine du réverbère, à la tête de 15.000 bourgeois et soldats de la milice nationale, auxquels il n'a demandé que soumission et prudence.
1. K A la faveur du Uimullc et de la confusion devenus alors ex Irèines, r(upli|ues gens mal iulentiounés se sont livrés a. tous les désordres qui étaient l'olijel de leur démarclic. l,cs portes de la salle, où étaient déposées les armes, ont été enfoncées et les armes pillées. Celles de la caisse et du trésor de la ville ont été pareillement abattues et plusieurs armoires forcées. Deux paquets contenant chacun lUU billets de caisse de 1 OUU livres ont élé enlevés, ainsi ([u'il a été constaté par un procés-verbal fait par M. Duval, membre du Comité militaire ». (Procès-verbal de l'Assemblée des représentants de la Commune, dans S. Lacroix, op. cit., t. 11, p. i6:i-liJ7). Cent billets de l.ilUO livres furent en effet rapportés presque aussitôt par un certain Jacques-François Pic, clerc de procureur qui l«s saisit sur « un particulier mal velu qui les emportait ■ ; les autres furent remis (iuel(|ues jours après.
A M. DE BELLEJEAN'T 95
La relation ci-jointe, mon cher ami, vous détaille la très heureuse issue de cette insurrection par la bonté du Roy et la sagesse des deux chefs : La Fayette et dEstaing. On prétend même que le Roy veut congédier ses Gardes du corps. Tous les bourgeois sont en armes et doivent laisser, lorsqu'ils reviendront, une garde suffisante pour Versailles, qu'ils relèveront chaque semaine. Ainsi, votre cousin, capitaine, aura l'honneur à son tour de monter avec sa compagnie et de recevoir l'ordre comme les feus capitaines aux Gardes. Par bonheur, il n'a pas fait le voyage de Versailles et étoit de garde au parvis Saint- Gervais, où on ne les a pas môme avertis lors du pillage de la caisse de l'Hôtel de ville, mouillés comme des soupes. Mais sur telle nouvelle, il est allé offrir à M. Railly son détachement de ;2oO hommes, y a pris poste, et dans un très bon poêle se séchoit à 11 heures du soir et soupoit avec sa troupe, lorsque les harengères de retour sont venues à l'Hôtel de ville raconter leur ambassade, la nommée Chably ^ à la tète, qu'il a embrassée ainsi que plusieurs autres, les a fait mettre à table avec eux et boire tant quelles ont voulu, ensuite a fait reconduire chez elle sous bonne escorte cette Chably que les autres jalousoient d'avoir été embrassée par le Roy et dans la chaleur du vin vouloientla pendre.
Toute cette rumeur, les barrières fermées et quelques fers cassés dans mon nouveau carrosse, en l'essayant hier, mont fait céder aux instances de mes enfans pour renvoyer mon départ de quinze jours...
Adieu, s'il survient quelque chose de neuf d'ici à ce soir je vous en ferai part, cher Bellejeant, que j'embrasse.
Nouvelles de Versailles du o au soir.
Les temmes sont arrivées les premières, et ont été fusillées par les Gardes du corps -. Trois d'entre eux ont été tués et un brigadier commandant a eu le bras cassé -K
La nommée Chably, harengère de seize ans, fort jolie, a harangué le Roy et lui a demandé la permission de lui baiser la main. Le Roy l'a embrassée. Elle a demandé que le pain, la
1. « Louise-Marguerite-Pierrette Ciiably, dite Louison, âgée de dix-sept ans, ouvrière en sculpture, demeurant à Paris chez son père, marché Sainte-Catherine, cliez un marchand de vin » ; c'est ainsi qu'elle est désignée dans la Procédure criminelle instruite au Chdtelet, t. Il, p. 23.