‹ Lettres d'aristocratesChapitre 12 sur 541 · INTRODUCTION XXXV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXXV

des fonds révolutionnaires des Archives nationales : fonds du séquestre, qui contient les papiers trouvés au domicile des émigrés après leur fuite ; fonds du Tribunal révolutionnaire, où sont conservés les documents saisis chez les prévenus ; fonds de la police générale renfermant les lettres interceptées-, fonds des Comités de TAssemblée constituante, etc..

Lorsqu^on parcourt ces séries systématiquement, comme je l'ai fait, on est frappé de l'énorme masse de correspondances qu'elles contiennent, et deux choses surprennent dès l'abord : d'une part, l'activité que mit de bonne heure le gouvernement révolutionnaire à la surveillance et à l'interception des courriers, et le parti qu'en tirèrent sa police et ses tribunaux ; d'autre part, en dépit même des dangers auxquels elles sont exposées, la multiplication du nombre des lettres à cette époque.

Le droit pour l'État de violer le secret des correspondances fut mis en question dès le début de la Révolution, et l'on sait avec quelle éloquence Mirabeau flétrit cet indigne procédé de gouvernement. « Quel intérêt, s'écriait-il, pourroit colorer cette violation de la probité nationale ? Qu'apprendrions- nous par la honteuse inquisition des lettres ? Croit-on que les complots circulent par les courriers ordinaires ?... Un procédé si coupable n'auroit même pas une excuse et l'on diroit de nous en Europe : en France, sous le prétexte de la sûreté publique, on prive les citoyens de tout droit de propriété sur les lettres qui sont les productions du coeur et le trésor de la confiance. Ce dernier asile de la liberté a été impunément violé par ceux-là mêmes que la Nation avoit délégués pour assurer tous ses droits !... »

Mais de si honorables scrupules cédèrent bientôt à de prétendues nécessités, et bientôt le gouvernement en vient à user sans aucune honte de cet expédient déshonorant. Bientôt on voit ses représentants fouiller impudemment dans les papiers les plus intimes des émigrés, confisqués avec leurs biens. Bientôt on voit les sous-ordres du Tribunal révolutionnaire dépouiller minutieusement les lettres adressées aux prévenus ou même les plus informes brouillons émanant d'eux, y incriminer les phrases les plus innocentes, y tracer ces raies au crayon rouge dont elles sont criblées et qui aidèrent jadis les accusateurs publics dans leur œuvre de sang. Bientôt surtout on voit s'organiser un vaste cabinet noir dont les ramifications sont partout, à Paris, en province, sur les frontières et dont les agents mettent les courriers à sac, retenant les dépêches les plus compromettantes, et brûlant sans vergogne les

Xaxyi LETTRES D « ARISTOCRATES »

autres. Car si grande que soit la quantité de lettres renfermées dans les archives publiques, si nombreuses que puissent être celles conservées encore aujourd'hui dans les familles, bien plus considérable doit être, je crois, la masse des correspondances, qui furent détruites sur le moment môme. « De vingt lettres de l'extérieur, c'est miracle qu'il s'en échappe une », écrit, dès 1791, un de nos auteurs, et son dire est confirmé par mille rapports d'administrations de districts ou de départements, par mille lettres de municipalités.

Pourtant on écrit énormément pendant les premières années de la Révolution, plus souvent et plus longuement peut-être qu'on n a jamais fait, et seulement à la fin de 1793 il est possible de constater un abaissement sensible du nombre et de l'importance des correspondances. Alors, les lettres se font plus rares, deviennent plus courtes, les considérations politiques, que l'on s'y permet, plus évasivcs ; on écrit encore pour se donner des nouvelles les uns des autres, mais les sujets brûlants de l'actualité sont écartés ou ne sont plus traités que par allusion.

A quoi a tenu cette manie d'écrire malgré le danger auquel peut exposer le moindre billet, cette rage particulièrement de « parler politique » à un moment où une ligne, un mot en ce sens suffisent à faire guillotiner leur homme? Gela est d'autant plus étonnant que la presse naît à ce moment, une presse qui, passée brusquement et sans transition de l'enfance au développement le plus viril, à la plus robuste maturité, devrait, semble-t-il, tenir chaque jour ses lecteurs au courant des mille événements qui se déroulent ; si bien qu'il paraîtrait à première vue que jamais n'a dû se vérifier mieux que pendant la Révolution cet axiome célèbre que le journal a tué la lettre. Qu'on y réfléchisse pourtant : si nombreuses que soient les feuilles publiques du temps, elles ne peuvent dès lors réduire à rien, comme elles l'ont lait de nos jours, les correspondances. Durant les années troublées de 1789 à 1794, les journaux ne se répandent guère en province, ils se lisent surtout à Paris ; beaucoup ne sont que des feuilles de polémique ou des pamphlets, et ne peuvent intéresser qu'un public restreint. La presse est née sans doute, mais non la presse de renseignements et d'informations, qui aujourd'hui pénètre partout.

Au surplus, il y a mieux que cette raison toute négative pour expliquer la multiplication des lettres durant la Révolution. Représçntez-Yous une société dispersée, des familles

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