‹ Lettres d'aristocratesChapitre 11 sur 541 · INTRODUCTION XXXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXXI

bien puissent se révolter contre vous ! » Aimés, beaucoup le sont sans doute. Mais ces sentiments peuvent-ils empêcher la masse de se ruer à ses destinées nouvelles ?

Chez ces hommes qui entendent parler une langue nouvelle surune scène dont ils ne reconnaissent ni les décors, ni les acteurs, une chose est touchante d'ailleurs, c'est l'espoir qu'ils nourrissent malgré tout d'une conciliation, ce sont les efforts laits par eux pour en arriver à une entente. On représente d'ordinaire l'aristocratie se révoltant, se cabrant sous la pression des revendications populaires. Cette attitude n'a pas été générale. Telle du moins ne ressort-elle pas de beaucoup de lettres que je publie. « Plaise au ciel, écrit un jeune officier, à la veille du 14 juillet, que nous ne soyons pas obligés de verser le sang de nos compatriotes !» — « Rien dé ce qui doit tendre à la conciliation et à la paix, dit un autre, ne doit être négligé. » — Mêmes sentiments animent M. de Vergennes. « J'approuve votre dessein, écrit-il à M. de Bellejeant, de vous rendre à Vergennes pour diriger mes habitans avec le sens et la douceur qui persuadent si bien. » II n'est sacrifice d'ailleurs auxquels le pauvre homme ne soit disposé. Dès octobre 1789, il s'empresse de verser au Trésor le quart de son revenu; le môme mois, il alloue généreusement 24 livres à Louison Chably, l'une des femmes qui ont été à Versailles le 5 octobre, et qui, après avoir été embrassée par le Roi, a eu l'honneur de l'ôtre au retour parle citoyen Charles Gravier-Vergennes, commandant du poste de l'Hôtel de ville. Un peu plus tard, le marquis croit devoir s'abonner à l'Argus paiHole et au Poinldu-Jour, Une autre fois, il octroie 172 livres de gratifications à différentes Sections. — Bien que ses vassaux ne cessent de vomir contre lui l'injure, qu'ils dévastent ses propriétés, que quelques-uns d'entre eux aient profané la tombe de son père, M. Fougeret de Château-Renard fait preuve de même de la plus admirable patience et aussi de la plus évangélique charité. Il continue les aumônes qu'il a l'habitude de distribuer ; il se désole à la pensée qu'en cas de famine à Château-Renard, « il ne pourra faire tout le bien qu'il eût lait en d'autres temps »; il autorise son homme d'affaires « à prêter du blé... quitte à risquer de le perdre ». Et notez-le, ces braves gens agissent ainsi non pas par calcul, mais par bonté et générosité naturelles. Il suffit pour s'en convaincre d'entendre le même M. Fougeret regretter que son intendant lui conseille , — dans un but facile à comprendre, — de donner plus de publicité à ses charités. La noblesse de France a

pu être aveugle ; elle n'a jamais été intéressée, ni cruelle. Cela est si vrai qu'une seule chose est capable de la faire renoncera ses chimériques espérances d'accord et de pacification : non pas les injures dont on l'abreuve, mais l'hostilité et le mépris dont le peuple et ses représentants font preuve chaque jour davantage à l'égard du Roi. Ces gentilshommes, dont beaucoup eussent enduré plus encore qu'ils n'avaient souffert, ne jugent leurs efforts vains, et n*y renoncent que lorsqu'ils voient enfin « l'abjection où leur maître est réduit ». Le trait le plus admirable de leur psychologie se révèle bien là : un attachement inviolable au Roi, un respect profond de la majesté royale, une foi invincible dans les destinées de la monarciiie, qui à leurs yeux se confondent avec celles de la France. De ce loyalisme, on trouvera dans les lettres qui suivent les plus touchants témoignages. Ne séparant pas l'amour du pays de celui du Roi : « Tu te dis, mon ami, écrit à son frère M"' de Givry, tu te dis au désespoir d'être François. 11 est sûr que dans ce moment-ci il n'y a pas de quoi se vanter pour le corps de la nation... Mais pourquoi chercher à perdre le sentiment d'amour que tout bon F'rançois doit à son Roy ? Plus il est malheureux, plus il mérite notre amour. Et la Reine ? Crois-tu qu'il y ait jamais eu une femme plus grande, plus courageuse ? Crois-tu qu'elle ne soit pas la gloire et l'orgueil de notre sexe et qu'elle ne mérite pas notre amour et notre admiration ? » — « Vivrois-je des siècles, écrit une autre femme, M"**^ de Nermont, je ne me ferai jamais à voir le sang de mes maîtres traité de cette manière !» — « Ah ! s'il y a deux êtres malheureux en France, s'écrie M. Dutailly, ce sont bien eux, ce Roy et cette Reine enfermés tout le jour et gardés la nuit à vue, portes ouvertes ! » — Cette infortune du monarque fait oublier aux plus égoïstes leur misère : (c La vue des opprobres qu'éprouve la famille royale, écrit M. Fougeret, me rend presque insensible à mes maux personnels... Songeons aux Tuileries et aux malheureux princes qui l'habitent et ces maux seront allégés des trois quarts. » Il n'est pas jusqu'à ceux qui, comme M. de Mesïnon ou M. de Rome, ont eu à souffrir de l'ancien régime, qui ne fassent taire leurs rancunes dès cpi'Hs voient mise en péril cette prérogative royale dont ils n'ont jamais douté.

Si grave pourtant que leur apparaisse désormais la situation à ces gentilshommes, si douloureux que leur soit le sort fait au souverain, l'idée de se grouper, de résister énergiquement sur le terrain même d!oii on prétend les chasser ne leur vient

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pas, OU si quelques-uns gémissent sur <c Taveuglennent des honnêtes gens qui sont les plus nombreux et qui tremblent devant I msolence des malfaiteurs », sur « la lâcheté de ceux qui pensent bien », ces vœux ne vont pas plus loin. Là apparaît encore une parlicularité distinctive du caractère de la noblesse française au dernier âge de lamonarchie : son manque absolu d'initiative.

De cet état d'esprit la royauté est plus que quiconque responsable, elle qui par Texorbitante extension de son pouvoir, par la destruction systématique des libertés locales, par l'absorption continue des droits et de l'indépendance de la classe privilégiée, a dépouillé peu à peu celle-ci de toute autorité dans les provinces, l'a déchargée de toute responsabilité, et par là même lui a enlevé ses qualités natives : sa témérité généreuse, son audace entreprenante. Lesdéplorablesconséquences de cette politique néfaste pèsent aujourd'hui de tout leur poids sur les destinées de l'aristocratie. Lorsqu'un roi craintif et timoré n ose jamais sortir de la légalité, lorsque loin d'appeler autour de lui sa noblesse, il la repousse plutôt, comment espérer que cette noblesse domestiquée et docile assumera d'elle-même la tache de se défendre et de défendre son souverain ?

En fait, si Ton met à part la Bretagne et la V^endée, pays de gentilshommes pauvres, qui, tenus par là éloignés de la sujétion de la Cour, ont conservé plus de confiance en eux-mêmes et de hardiesse, si l'on met à part les quelques héroïques défenseurs du Roi que Ton retrouve aux Tuileries auxjournées du 28 février 1791, du 20 juin et du 10 août 1 792, — et combien peu nombreux ! — la noblesse française se divise assez vite »*n deux groupes : ceux qui restent en France et qui en grande majorité adoptent l'attitude passive, résignée dont leur maître leur donne l'exemple ; ceux qui fuient et qui vont ailleurs, en ^migration, chercher des ordres, une direction, se grouper autour de chefs, demander qu'on veuille bien employer, régler, utiliser leurs efforts. C'est une des causes de l'émigration que Ton n'a pas fait assez ressortir, que ce besoin de dépendance, que ce soucides responsabilités, que cette défiance de soi-même, tous sentiments qui apparaîtront très bien, par exemple, dans les lettres de M. de Saint-Soupplets, ou dans celles des correspondants de M. de Vibraye, pleines de détails ^^T la minutieuse réglementation des corps d'émigrés, sur l obéissance passive que l'on doit aux chefs, sur l'abdication <iue chacun est tenu de faire de ses idées personnelles, sous peine de passer comme M. d'Autichamp, ou M. de Vibraye lui- Dttéme, pour mauvais Français ; de même que, dans les lettres

LETTRES D « ABISTOCRATES »

itrcs restés au pays, s'affirmeront ces sentiments ndon à la volonté du souverain, de complet renonceentreprise qui n'aurait pas son agrément, de crainte een avant»,qui paralysent les volontéset les cœurs, côtés au surplus, chez ceux qui se refusent à quitne, comme chez ceux qui l'abandonnent, demeus, imprécises, irraisonnées, mais invincibles, ces it la noblesse de France, même après les plus 5, n a jamais su se défendre : illusions chez ceux ne « plus la confusion et le désordre iront croissant, glissement de l'ordre se rapprochera »; que la fin tuante « terminera leurs maux » ; qu'une réaction Wn de 1791 ; que « le coup du 20 juin » perdra les

« qu'ils auront peine à renouveler une pareille ; « la Garde nationale s'opposera à leurs projets » ; qui vivent renfermés chez eux, ne se mêlant à re, respectant les lois, n*ont point à craindre » ; chez les émigrés que rien ne leur résistera ; que le est proche et leurrentréeen France imminente... d'insister ? On les connaît assez les rêves chimés vaincus.

nsi, soutenus par ces illusions, aidés par une certé d'esprit qui est bien dans leur caractère, et qui mver dans les plus petites distractions de la vie un dérivatif souvent suffisant à leurs déboires et à ins; réconfortés par une foi religieuse qui se ;nte chez beaucoup au spectacle des événements t les témoins, ou appuyés sur un certain fatalisme li n'est pas sans grandeur, c'est ainsi qu'ils passent époque tragique, ces gentilshommes. Mais c'est lessus tout par une merveilleuse enduraj)ce, par 2 courage, par une intrépidité froide auxquels il dommage en terminant. Car de cela tous ont donné

aussi bien ceux qui tombèrent sur les champs de émigration, que ceux qui montèrent à la guillotine ►our eux dressée des Français !

e à dire à quelles sources j'ai puisé les documents

sont inédits, et c'est presque la totalité, sont tirés

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