Du même au même
ilbid., n* 62.)
Paris, ce 12 août 1790.
J'ai reçu, mon cher Filsac, votre lettre sann date. Ne faites point le procès à mon silence. Mon cœur m'est témoin que je ne perds jamais de vue les miens, nos amis et les bons citoyens qui ont pu se défendre de l'espèce de délire qui désole, et qui
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i94 M. FATDBL. À M. FILSAG
finira par perdre le plus beau royaume de l'univeES. Nos malheurs s'accumulent, tous les jours notre espoir dimiDue, et peut-être ne sommes-nous pas loin de voir éclater de noa\^aux ora^s...
Hier matin ^ M. Cazalès s'est battu au pistolet arec Barnave. Le premier a été blessé à la tète. Le coup n'est pas dangereux, quoiqu'on crie sa mort dans les: rues. Je l'ai vu hier et aiqourd'hui; il ne paroît pas affecté de sa blessure ; il cause, U rit, tout en maudissant le pistolet qui lui rata trois foisw Cette affaire a été la suite de quelques propos qu'ils curent ensemble à la séance du mardi soir, à l'occasion du Comité des recherches de la ville de Paris. Barnave lui avoit répondu, en plaisantant sans doute : « Nous nous verrons demain l » M. Cazalès lui répliqua : « A quelle heure ? » Barnave promit d'être rendu chez lui à 5 heures du matin. M. Cazalès l'avoit attendu en vain jusques à 7 heures. Impatient de le voir arriver, il fut chez lui ; il le trouva au lit. Ils se rendirent au Bois de Boulogne. Barnave tira le premier. Le coup n^e porta pas. Cazalès riposta; le pistolet lui rata trois fois. On tira ensuite à la lettre, pour savoir qui tireroit le premier. La lettre fut favorable à Barnave. U tira son second coup de pistolet, et c'est ce second coup qui a blessé au front, près de la tempe, Cazalès. Son chapeau a été percé en deux endroits.
Je vous embrasse.
LETTRES DE M- CRES80NNIER DE BBAUPLAN AU BARON DU BLAI
(FÂVRISR — OCTOBRE 1790)
Notice. — La plaisanterie ne perd jamais sas droits même en temps de révolution. — cules prétentions d'un cordonnier. — La sacro-sainte égalité. — Vive la liberté ! f.. Une vieite nocturne cbei les sœurs de Saint-Thowas.
Je ne dis pas quMl ne soit possible de découvrir qui était l'auteui ces quelques lettres. Mais ni d'assez longues recherches, ni le hai n'ont pu me l'apprendre, et j*en suis réduit à cet aveu que j'ignore de M*« Cressonnier de Beauplan, tout sauf qu'elle était dame pensionn aux Filles-Saint-Thomas, et qu'elle parait avoir été très intimement avec son correspondant Antoine-Joseph, baron du Blaisel.
Liaison tout à fait platonique, je me hâte de l'ajouter. M. du Biaise sur lequel je suis mieux renseigné, et que nous retrouverons plus d'ailleurs, — avait en effet 75 ans en 1790 ! Né à la Neuville, près Stei ancien lieutenant général des armées du Hoi. il avait été retraité a 64 ans de services... sur sa demande, désireux qu'il était, comme il plique, « de mettre quelque intervalle entre sa vie si agitée et sa mort chaîne ». La Révolution, respectant d'abord ce vieillard, lui avait main la pension de 6.000 livres que lui avaient méritée ses longs services e faisait toute sa fortune, puisque, en 1793 au moins, il ne possédait per nellement qu'une rente de 250 livres. Un motif dérisoire décida de arrestation pendant la Terreur. Le 19 frimaire an II, il fut incarcéré n'avoir pas rerois en temps utile ses insignes de digpnitaire de l'o royal de Saint- Louis, dont il était grand-croix. 11 resta en prison pen neuf mois, car ce fut seulement le 6 thermidor an II que les corres dances découvertes chez lui, et tout particulièrement celles de « la fei Cressonnier-Beauplan », « ccJntenant un tissu d'horreurs contre la Natii furent jugées suffisantes à lui mériter la mort, qu'il subit le même joui
i. — De Af"' Cressonnier de Beaiiplan au baron du Blaisel,
(Arch. nat., W 431, dosa. 967. n* IIG.)
[Paris, février 1790].
Hé ! vive Dieu ! il faut nous réjouir, mon cher baron. E quoi ? Je n'en sais rien. Mais c'est égal : Vive, vive la libei
i96 M'"^ CRESSONNIER DE BEAUPLAN
Mon cordonnier, qui est un des plus notables de son quartier, me disoit tout à l'heure : <c Hé bien ! Madame ; vous devez être contente? — Hé ! de quoi, mon cher Monsieur ? — Mais, Madame, tout va bien, et le Roy vient de se déclarer chef de la Révolution. — Cela est au mieux, si vous le voulez; mais pour que je puisse rire, il faut que je voie le commerce reprendre vigueur, que le numéraire reparoisse, que Ton me paye mes rentes, et alors je crierai comme une enragée : Vive, vive la Nation, f... la Loi, le Roy et toute la famille royale î — Mais, Madame, il faut illuminer et se réjouir, tout va très bien. — Il est vrai que l'on supprime tous les parlemens, le Châtelet, la chambre des Comptes, la cour des Monnoies, la cour des Aides, le tribunal des maréchaux de France, que l'on ruine les pauvres diables de procureurs qui ont acheté fort cher leur études, les conseillers, etc.. et que voilà bien des familles réduites à l'aumône. Mais tout cela, dites-vous, est une loulaise, et rien n'est comparable à ce que le Roy se soit déclaré le premier bourgeois du royaume ! J'en suis très aise, moi qui n'ai pas l'honneur d'être femme de qualité. Cela nous rapproche, et si mon fils étoit un joli garçon, il pourroit prétendre à la main de madame Royale. — Et pourquoi non, me répondit mon cordonnier, j'espère bien que mon fils sera un jour ce qu'est aujourd'hui un maréchal de France. Ne suis-je pas major de mon bataillon ? » Dans ce moment-là, je m'aperçus que monsieur le major venoit de me faire une paire de souliers qui me vont très bien. Et j'ai supplié monsieur le major de me faire toujours chaussure à mon pied, en l'assurant que chausser une jolie femme et monter à la parade étoit très compatible.
Voilà, mon cher baron, la folie qui fait tourner toutes les tôtes de ces braves gens ! Gela est risible. Enfin en dépit de tout, il faut être gaie, se réjouir et crier à s'enrouer: Vive, vive la Nation, la Loi, le Roy, je le jure ; et puis vous embrasser de tout cœur, ce qui est infiniment plus agréable...
Ce samedi matin.