‹ Lettres d'aristocratesChapitre 233 sur 541 · Du même à la même · texte numérisé non relu

Du même à la même

{Ibid.)

Paris, luhdi, 7 mars 1791.

Ta petite lettre, mon cœur, est fort aimable et tout ce que tu m'écris ne peut que me confirmer dans le désir de me rendre auprès de toi le plus tôt que je pourrai. Je n'ose dater ma lettre, parce que je vois que le terme est passé d'hier où j'avois promis de revenir. Mais tu sais comme tout traîne et languit, combien on a de peine à joindre les g^ns, à les faire aller ensuite. Cependant, je n'ai pas perdu mon temps jusqu'à cette heure et je crois tenir la porte par où il faut passer... Je t'en prie, ne me fais pas lâcher par trop d'impatience.

Je t'assure que Paris est fort tranquille pour ceux qui ne se mêlent de rien. La garde y est nombreuse et ebcacte, et on arrête tous les gens suspects, pour peu qu'on se plaigne d'eux. La police môme se fait mieux que par ceux qui en étoient chargés autrefois et qui se contentoient de rançonner les fripons.

Vincennes étoit préparé pour y mettre le surabondant des prisonniers qui regorgent. Le faubourg Saint -Antoine et d'autres brigands payés par le parti d'Orléans, à ce qu'on croit, ont été pour en faire la démolition. Le dessein paroît avoir été d'appeler les troupes de ce côté pour dégarnir la personne du Roy. Mais on n'y a envoyé que 3.000 hommes et du canon.

On a pris à peu près cinquante de ces coquins, et on les fera parler. Mais ce sera peut-être comme ceux du 6 octobre En effet, on voulut le même soir assaillir le Château. La garde y étoit en force et a chassé cette canaille. Ce qu'il y a eu de fâcheux, c'est que cinq ou six cents gentilshommes, qui s'étoient rendus près du Roy pour le défendre, ont donné de la jalousie à la garde. On les a fait désarmer et renvoyer par ordre du Roy même, qui a eu la faiblesse de les abandonner, et ils ont été insuttés en surcroît. C 'étoit le maréchal de Beau-

veau, celui de Mailly, le duc de Villequier*, le duc de Piennes, Cazalès, l'abbé Maury, une foule d'autres. M. de Romance]* y étoit. Et le lendemain on crioit que les aristocrates avoient voulu tuer le Roy. C'est abominable! Le club des Jacobins fait toujours grand train ; cependant il se divise. Mirabeau se retourne du côté de la Cour et est opposé aux Lameth^.

Les nouvelles du prince de Condé ne sont pas vraies, du moins tant qu'à présent. On ne peut rien prévoir. Mais les mécontens foisonnent. Le peuple seul meurt de faim et de misère, et espère toujours le bonheur et l'abondance. C'est une pitié.

Je suis bien aise, ma chère petite amie, que tu aies eu la petite Noblet et que tu te réjouisses un peu pendant ton carnaval. Pour moi, j'en fais un fort triste dans mon tête-à-tête. La bonne dame a un catarrhe à étouffer. Elle Ta gagné chez M"® de Thélonne, où nous avons été passer une soirée bien ennuyeuse avec les enragés que nous voulions voir, et qui sont dans la société de vrais polissons, sans savoir-vivre et sans grâces. Que mon affaire se décide, et je me dépêcherai bien vite d'aller retrouver ma petite femme et ma petite fille, mes livres et mes bois. Paris n'est pas agréable à présent, car les sociétés sont une dispute éternelle, et on se hait dès qu'on n'est pas de même opinion.

Adieu, ma chère petite amie, je t'embrasse comme je Vaime, de tout mon cœur.

P, S. — Le Roy est malade et a pris l'émétique*. La Reine a affecté de dîner seule en public, de regarder tout le monde fort tranquillement, et ne s'est jamais retournée.

Les liquidations des charges ne vont point du tout. Ni président, ni conseiller, ni procureur n'en veut. Ils prétendent qu'à la Saint-Martin ils diront la messe rovge.

Adieu.

1. Louit-Alexandre-Céleslc d'Aumonl, duc de ViUequier, puif due d' Au mont (1736-181^ • iiculciiant général des armées du Roi, gouverneur de Ficar Jie, dépoté auK EtftU gcnéraui. H était le père du duc de Piennes (Voir plus haut, p. 222, n. 3).

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