‹ Lettres d'aristocratesChapitre 284 sur 541 · A LA MARQUISE DE MAICHB · texte numérisé non relu

A LA MARQUISE DE MAICHB

traire aux principes que j'ai toujours professés. Parti depuis trois semaines, j'attendois sur les frontières l'occasion d'abandonner un pays dont la licence et le désordre expulsent chaque moment tant d'honnêtes gens. J'apprends tout à coup par quelques personnes que les noms des officiers non assermentés du département vont être inscrits sur une liste particulière et envoyés dans les lieux domiciliaires de leurs parens, afin de soulever le peuple contre eux et de le porter à des excès, avec lesquels il n'est que trop familiarisé depuis quelque temps. J'avois peine à ajouter foi à cette nouvelle. Mais l'expérience m'en a trop confirmé la triste réalité. Plusieurs châteaux appartenant à des parens d'officiers qui se sont refusés au serment viennent d'être pillés, et les propriétaires obligés de s'éloigner à la hâte. A l'instant, mon imagination s'est reportée sur vous. Je venois de recevoir une lettre du commandant du régiment, qui m'avertissoit que les commissaires préposés par l'Assemblée pour faire prêter le serment aux troupes de ligne dévoient finir leur tournée par Arras. Les dangers, auxquels mon refus alloitvous exposer, m'ont vivement pénétré. J'ai réfléchi que j'étois encore à temps de vous en garantir, et je n'ai pas hésité à vaincre ma répugnance. En me déterminant, j'ai éloigné toute idée de considération personnelle, et je me suis rappelé le trait généralement applaudi de cette brave Romaine qui, pour sauver les jours de son époux, céda aux propositions déshonorantes d'un tyran.

Je vous prie, lorsque vous recevrez les 49 louis de M. de R**', de vouloir bien les garder. J'ai plus d'argent qu'il ne m'en faut, quel que soit le parti que je sois obligé de prendre. M. de B*** a reçu la lettre que vous lui avez écrite. 11 me la remise à mon arrivée, ainsi que l'assignat de 200 livres que vous avez eu la bonté de m'envoyer. Je vous réitère mes remerciemens et ma vive reconnoissance pour le tendre intérêt que vous ne cessez de me témoigner. C'est la plus douce consolation que je puisse éprouver dans la cruelle position où je me trouve. Quel temps, bon Dieu ! que celui où, le glaive levé sur votre tête, [on] vous dit : « Jure, ou toi et les tiens allez être hors la loi I » Encore, s'il n'étoit question que de soi, on n'hésiteroit pas, d'autant plus qu'il est des moyens sûrs de se soustraire à la persécution. Mais les siens î Comment résister à cette idée ?

Je charge M"* d'Orgeans de mettre l'adresse à ma lettre, afin que, dans le cas où elle seroit interceptée, on ne puisse savoir ni par qui elle est écrite, ni à qui elle est adressée. Je ne puis

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VOUS dire à quel point les lêtes sont montées dans ce pays-ci, surtout contre les officiers qu'on appelle réfractaires...

Daignez être mon interprète auprès de ceux qui partagent avec vous les sentiniens d'un cœur dont le dévouement à votre égard nécessitoit la démarche queje viens de faire. Plusieurs de mes camarades l'ont faite avec la même répugnance que moi, et ce sont les mêmes motifs qui les ont décidés. En peutil exister, en effet, de plus déterminans ?

5. — Du même à la même y à BesançoUy chez Af"* (TOrgeanSy Grande rtiCy vis-à-vis la rue Baron.

{Ibid.) ^ [Arras], ce 16 août 1794.

^ . Je vous prie de vouloir bien vous charger de mes remercie-

^ mens auprès de la personne qui a eu la bonté de m'envoyer la

1^ : précieuse image que renfermoit votre lettre. Je suis bien de

^j votre avis, et je pense qu'on ne sauroit trop, dans les circons-

" . tances où nous sommes, avoir confiance en l'intercession de

celle que le Royaume a toujours regardée comme sa protec- ; trice immédiate. . .

Je vous fais mon compliment sur la nouvelle société que vous avez depuis quelque temps. Je ne suis point surpris de la difficulté qu'a éprouvée pour passer la personne qui la forme. Partout on se plaît à faire naître des entraves aux voyageurs, et les passeports môme, lorsqu'ils n'entrent pas dans un grand détail, ne sont souvent pas d'une garantie suffisante. J'espère y que cette personne voudra bien agréer ici l'hommage de mes

sentimens.

J'ai été longtemps sur la frontière. Au moment de passer, j'ai appris les trames que l'on ourdissoit contre les réfractaires, ou plutôt contre leurs parens. A cette époque, je n'ai pas hésité à revenir, d'autant que les projets hostiles des puissances étrangères n'avoient encore rien de palpable. Aujourd'hui, la scène paroît changer. Je suis à l'affût du moment, et pour lors je prendrai mon parti. Le serment des officiers ne pouvant les lier qu'autant qu'ils sont fonctionnaires publics, dès le moment qu'ils donnent leur démission, ce serment est nul pour eux, puisqu'ils rentrent dans la classe des citoyens. J'ai une correspondance sûre àTourhai et à Bruxelles. Dès l'instant que les

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