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ni employés, enfin le tableau mouvant de toutes les passions, de toutes les exagérations, un luxe scandaleux, une dépense folle, tous les jours deux tables, l'une de 40 persomies où les épaulettes décident des convives, une autre de 60 pour tous ceux qui ont quelque place dans la maison, tandis qu'il y a dans les cantonnemens des gentilshommes qui supportent toutes les privations et toute la rigueur de la saison.
Mais si., après avoir examiné ce qui se passe sur la scène extérieure, l'œil attentif de l'observateur veut pénétrer jusque dans la coulisse et derrière la toile, on ne voit encore que des acteurs de théâtre. Vous imaginez bien que c'est là où les femmes jouent le plus beau rôle. On n'aperçoit ni Tébauche d'un vaste plan habilement conçu, ni ensemble dans les détails, ni liaison dans les rapports ; tout est couvert du voile de la nullité la plus absolue ; on appelle cela du secret et on vous dit tout bonnement que rien ne transpire . Pour moi , je fexmve que j'y vois trop clair. Ou je me trompe bien, ou l'on marche au jour la journée, sans méthode et sans plan ; on se f^ose sur des chimères. A l'exception de la Suède et de la Russie, on n'a plus aucune relation politique avec les puissances étrangères ; leur coalition est un beau rêve, la marche de leurs troupes est un de ces songes qui peut amuser ceux qui sommeillent. Cependant, on organise des légions, des compagnies, et tous les jours j'entends dire que nous serons en France au mois de janvier, au plus tard, à la tête de 80 mille hommes. Et lorsque je dis que je ne vois pas encore un caporal, on me soutient que les troupes marchent la nuit, à petits pelotons. J'aimerois mieux qu'on me dît qu'ils viennent dans des ballons. Lorsqu'il passe ici 30 hommes de recrue de l'Empereur, on est aux anges ; c'est une avant-garde qui précède une armée nombreuse. Si j'insiste, les dames me disent que je suis partial, les hommes me disent tout bas qu'il ne faut pas s'expliquer si clairement.
J'en suis donc réduit à aller chercher quelques gens sages qui puissent m'écouter et gémir avec moi de notre position. Je serois bien tenté de croire qu'on joue nos princes, qu'il y a avec le cabinet de Vienne quelque intrigue dont ils ne se doutent pas et que, si jamais il arrive une contre-révolution, elle pourroit bien se faire sans eux. Au reste, je ne leur vois aucun moyen pour l'entreprendre, à moins qu'ils ne se fient à leur bonne fortune et qu'ils n'exposent au hasard des événemens tous ceux qui sont réunis autour d'eux. Cependant, il est certain qu'ils ont de l'argent; d'où l'on pourroit conclure qu'ils
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ont des alliés. Les cours de Russie et de Suède ont accrédité des ministres auprès d'eux ; ils payent exactement partout, ils soldent tous les corps et les compagnies qui sont formés, ils font acheter des vivres, forment des hôpitaux. J'en concevrois quelque espérance, si je voyois un homme de génie à la tête de l'entreprise, si japercevois quelques combinaisons politiques bien liées, si les mesures avoient de Tensemble, si les opérations présentoient un but, enfin s'il y avoit quelque apparence de secours et de forces. Mais je n'aperçois rien de tout cela et je ne puis fixer mon idée que sur des bases qui me paroissent avoir bien peu de consistance et de stabilité.
Les princes de Condé, de Bourbon et d'Enghien^ sont ici depuis quelques jours, sans doute pour se concerter avec nos princes sur leur réponse au Roy au sujet de la proclamation. On ajoute qu'ils vont se fixer ici, pour être à même de suivre les conseils qu'on présume devoir être plus fréquens. Sous un mois, nous d,evons connoître le nombre ou la nullité de leurs forces ; je vous ferai part du résultat.
Vous verrez par la date de ma lettre qu'elle auroit dû vous parvenir plus tôt* : la nouvelle extravagante qu'on a répandu du départ du Roy, qui nous a fait perdre la tête pendant 24 heures, m'a fait retarder le départ de ma lettre, afin de pouvoir vous faire part de ce qui se passeroit. J'avoue que ma prévoyance et mon sang-froid sont tombés en défaut : j'ai cru comme les autres, j'ai été fou comme eux. Aussi, comment s'imaginer qu'un correspondant, dont on répondoit sur sa tête, pût vous marquer tous les détails, toutes les circonstances d'un départ aussi artistement arrangé et qui n'étoit qu'une fable, probablement inventée par quelques intrigans ? Gomment penser que des gens sages s'exposeroient à débiter une pareille nouvelle sans être bien sûrs de leur fait ?
Chacun en a été pour sa part de la honte et du chagrin, moi-mêgie le premier. Cette équipée me confirme dans l'opinion de légèreté et d'inconséquence que j'ai conçue de ce pays-ci et ne me laisse que le regret de voir nos intérêts les plus 6hers entre des mains aussi peu formées pour les grandes affaires. Je vais encore examiner, approfondir, combiner quelque temps, et si mon incrédulité s'accroît, je quitterai la partie et j'irai attendre chez moi le développement de tout ceci. Il me paroîtbien démontré qu'il n'y aura rien avant le printemps...
1. Louis-Antoino-Hcnry de Bourbon-Condé, duc d'Eugliieu (1772-1804), Gis de Louift-Henry Joseph, duc de Bourbon, et de Louisc-Thôrèse-Balhilde d'Orléans.