‹ Lettres d'aristocratesChapitre 341 sur 541 · De la même à la même · texte numérisé non relu

De la même à la même

De Trêves, ce jeudi [1791].

Vous êtes trop aimable, ma chère petite, d'être un peu affligée de mon absence. Je vous assure qu'elle me rend bien malheureuse et que vous avez une grande part à mes regrets.

1. Probablement Marie-Calhcrine Phelippeaux d'Outroville, ferome de Cbarles-Antoioe Gouffier, marquis d'Heilly.

A LA COMTESSE DE GHATEAUfiRIANÛ 385

Je crois, comme vous, que l'on pourroil être sinon tranquillement, au moins sans danger à Paris. Mais les chimères, dont on nous berce depuis si longtemps, nous retiennent et nous retiendront pendant des siècles dans cet infernal pays. Les gens les plus crédules n'attendent rien avant le printemps: Vous jugez où cela doit nous mener : il est impossible d'être à Paris avant l'hiver prochain ; au moins je le prévois comme cela pour mon désespoir. Mon oncle, que voilà à présent dans ce pays, ne pourra plus en sortir tant que l'on n'aura pas abandonné toute espérance ; M. de Tavannes de même. Ainsi vous voyez que nous sommes destinés à nous naturaliser en Allemagne. S'il étoit possible au moins de se procurer quelques adoucissemens dans son exil ! Mais il semble au contraire que l'on s'attache ici à ajouter à la rigueur de son sort. La ville est un vrai tombeau et la société est très analogue à l'habitation. Elle est composée de dévots qui exercent une tyrannie et une intolérance sans exemple. Si Ton ne va au sermon quatre fois par semaine, et à vêpres tous les jours, on est presque regardé comme impie. Je vais dans le monde le moins que je peux et je passe toutes mes soirées avec la marquise de Laval * que vous connaissez. Elle est douce, aimable et gagne beaucoup à être connue. Nous lisons ensemble, et vous pourriez, à propos de cela, ma chère petite, nous faire un vrai plaisir, pour lequel j'ai pensé que je ne pouvois m'adresser qu'à vous. Nous voudrions avoir les Contes de Voltaire en vers, mais nous craignons que l'on ne puisse les avoir séparés du reste de ses œuvres. Vous seriez bien aimable de vous en informer, de les faire acheter et de les envoyer chez moi à mon laquais qui doit m'envoyer une caisse.

Je vous embrasse et vous aime bien tendrement.

Page 1