De la même à la même
{Ibid., n* 30.)
De Bruxelles, ce 17 avril.
Je profite du départ de ma tante pour vous répondre, ma chère petite. Vous ne vous plaindrez pas de ma paresse, mais bien peut-être de tous les reproches que je vais vous faire des plaisanteries que vous vous permettez sur les émigrans. Je conviens que jusqu'à présent le succès n'a pas répondu à leur courage et à leur dévouement ; mais ils n'en sont pas moins estimables, et il est indigne à ceux qui habitent Paris, et qui n'ont pensé qu'à conserver leur fortune et à se divertir, d'oser insulter à leur malheur. On dit que vous êtes tous d'un égoïsme abominable et que vous ne pensez pas plus aux absens que s'ils n'avoient jamais existé. Je ne vous accuse point, ma chère petite, de partager cette insensibilité, mais je voudrois ne vous voir adopter aucun des travers de Paris. Malheureusement l'air qu'on y respire est empoisonné, car les gens qui pensoient le mieux y perdent leur opinion et s'accoutument à l'idée de plier sous le joug. Ma tante vous dira cependant que la triste position, et surtout l'isolement où je me trouve à présent ici, me fait penser à retourner dans l'enfer que* vous habitez, et malgré toutes vos mauvaises plaisanteries, je ne peux m'empêcher de vous dire que vous êtes un des motifs de ce désir. J'espère que la contagion ne me gagnera pas et que j'y conserverai ma manière de voir et de sentir, enfin les sentiraens d'une émigrée, qui ne me feront pas tort auprès de vous, je me flatte, malgré votre haine pour ce qui est hors de France et qui n'a pas le désir de retourner au milieu de ce bon pays qui vous semble si aimable.
Adieu, ma chère petite...