SEPTEMBRE 1790 — 27 AVRIL
Notice. — Violation do seeret des postes. — Les assignats ; leurs conséquences. — Troubles dans les provinces. — Affaires de Saint-Domingue. — Manifesta^ons à TOpéra.
— Admirable charité d'un ancien seigneur. — Les biens du Clergé. — Départ de Mrs- BAMts. — Persécutions contre les ordres religieux. — Les adiats de biens nationaux.
— Situation financière du pays. — Discorde et désunion. — La démission de H. de la Fifetle de sa charge de commandant de la Garde nationale parisienne ; il la reprend. — Dépeuplement de Paris. — Bruits de guerre. — L'affaire d'Avignon. — La fuite du Roi. — L'émigration de MonsiEOR et de Maoamr. — Perquisitions et visites domiciliaires.
— Pompe funèbre de Voltaire. — La pétition du Champ de Mars (17 juillet 1791). — Démission d'ofllciers. — Ruine du commerce. — Le camp de Grenelle. — Tristesses du moment. — Les inquiétudes d'un propriétaire. — Perte des colonies. — Embarras que eaïuent les assignats pour les règlements de comptes. — La nouvelle Assemblée. —
— Redoublement du désordre. — Départ de Paris do M. de la Fayette. — Nouvelles de Saint-Domingue. — La Hante-Cour nationale d'Orléans. — Augmênialion du prix de la vie. — Incendie de la Force. — Le bonnet rouge. — Désordres dans la rue. — Baisse de l'argent. — La déclaration de guerre. — Grave situation étrangère. — Le prétendu Comité autriehien. — Suppression des droits seigneuriaux. — Le changement de ministère. — Le voyage & Paris de M. de la Fayette. — Nouvelles dos frontières. — La pétition des 20.000. — Le décret contre les prêtres réfractaires, et le décret du camp des SO.OOO hommes. — Suspension de Pétion et de Manuel. — La Fédération du 14 juillet 179t. — Les fédérés marseillais à Paris. — Le manifeste de Brunswick. — Violences conmiscs sur M. d'Ëprémesnil aux Tuileries. — Au lendemain du lU août. — Le procès et la mort du Roi. — Pillages et désordres à Paris. — Les enrôlements. — Troubles de IX)aett. — L'évacuation de la Belgique. — Visites domiciliaires et arrestations. — La guillotine.
M. Jean Fougeret, écuyer, seigneur de Château-Renard appartenait «6 une famille de finance. Son grand-père Jean Fougeret, seigneur de Montpreuil, Saint-Gren, trésorier de l'extraordinaire des gueiTes, conseiller sccrélaire du roi, audiencier en la chancellerie établie près le Conseil provincial d'Artois, épousa, en 1699, Marie de Parvillers qui lui donna un fils Jean-Pierre Fougeret marié, en 1733, à An ne- Angélique Puzos. De cette anion naquit Jean Fougeret, le 16 mars 1734.
Il était, en 1789, receveur général des finances. La liquidation de sa -charge le retint d'abord à Paris. Puis, il y demeura comme tant d'autres se persuadant chaque jour que les choses ne pouvaient aller plus loin que la réaction était proche, et prenant seulement, aux moments les plus graves, la précaution de se retirer soit aux environs de la capitale, à Genlilly, soit dans la Brie, à Vernouillet.
Une autre retraite semblait lui être ouverte, son fief de Château-Renard * acheté par son père en 1754. Mais bien qu'il n'eût lamais été que le bienfaiteur de ses vassaux, il avait toujours craint de retourner parmi eux. D'à le début de la Révolution, quelques énergumènes avaient profané le
i. Chàteau-Renard-Loiret (Loiret).
390 M. F0U6BRKT
tombeau de son père, « le vieux maltotier », comme ils l'appelaient publiquement, et cet outrage, qui lui avait été particulièrement sensible. Pavait aussi très vivement effrayé sur les dispositions de ses sujets émancipés.
C'était bien en effet de là que devait venir pour lui le danger. 11 avait comme intendant à Château-Renard un certain Nicolas Lecoy de la Marche originaire de Montlhéry. Quoique n'osant se rendre dans son domaine, — en 1794 il n'y était pas revenu depuis sept ans, — M. Fougeret ne pouvait s'en désintéresser, et il entretenait avec son homme d'affaires une correspondance très active. Cette correspondance avait pour premier objet son exploitation. Comment toutefois, en ce temps, ne pas parler politique? M. Fougeret en parlait donc et beaucoup dans ses lettres à Lecoy ; non pas qu'il s'y mélAt activement à Paris. Mais précisément k cause de son existence retirée, du peu de relations qu'il avait conservées, ce semble avoir été pour lui un plaisir très grand que d'expectorer sa bile dans ie sein d'un homme qu'il jugeait en parfaite communauté d'idées avec lui. De 1790 Â 1793 donc, pas de mois, souvent pas de semaine sans qu'une longue lettre n'arrivât de Paris à Château-Renard à l'adresse de Lecoy.
Est-ce cette correspondance fréquente et souvent volumineuse qui parut suspecte ? Sont-ce les imprudences commi.ses par Lecoy qui attirèrent l'attention sur lui ? On ne peut vraiment le dire. Toujours est-il que, le 19 avril 1793, une plainte et dénonciation était déposée contre ce dernier devant le conseil général de la commune de Château-Renard, et que le 22 ledit conseil décidait d'y donner suite et d'entendre les témoins.
Ces témoins entendus, le nécessaire était fait aussitôt, et le 5 mai le comité de sûreté générale du département du Loiret autorisait le procureur général syndic à faire traduire Lecoy devant le Tribunal révolutionnaire de Paris. Ce dernier était arrêté le 7 mai, et ses papiers, notamment la correspondance de Fougeret découverte dans le trou d'un mur derrière le château, étaient envoyés à l'accusateur public, avec une dénonciation en règle, où il était représenté comme un homme très dangereux. Les griefs étaient nombreux, a II étoit tombé, disait-on, dans une espèce de mélancolie à la mort du ci-devant roy, disant, comme un enragé : « C'est « un Dieu sur terre de massacré! » 11 avait dit a qu'on attacheroit bientôt les chiens avec les écharpes des municipaux, que les magistrats n'étoient Que des cochons, et la République une cochonnerie ». Propos au moins déplacés I
Ce Lecoy parait toutefois avoir été un homme de ressource. De sa prison, il put écrire à Château-Renard et lui, par lettre, sa femme, en personne, surent ameuter l'opinion des gens restés indépendants. A l'aide de pétitions, de déclarations, de certificats, ils arrivèrent à démontrer assez péremptoirement que la dénonciation portée avait été surtout œuvrt de basse vengeance. Bref, ils se remuèrent tant et si bien que, le 15 juillet 1793, le citoyen Lecoy était mis en liberté, « les accusations formulées contre lui n'étant que propos incohërens et sans consistance», disait l'acte-
Leur proie échappait en somme aux enragés de Château-Renard. Mais une plus belle leur restait : leur ancien seigneur. L'on se demande même si ce n'était celui-ci qu'ils prétendaient atteindre â travers l'autre. Du fait certain, c'est que, dès le 25 juin, ils s'étonnaient que Fougeret fût encore libre. A défaut de la tôte du serviteur, ils songèrent donc tout naturellement à s'offrir celle du maître.
Cependant après la honteuse « cagade » de juillet, il importait de se recueillir. C'est ce qu'ils firent. Puis la Terreur battant son plein, eux. mômes s'étant fait oublier, ils revinrent â la charge. En nivôse an fl (jan-
A M. LBGOr DE LA MARGHB 39 1
vier 1794) la Société populaire de Gh&teau-Renard rédigeait contre Pougeret une dénonciation, non plus fondée sur des <c bavardages », mais une dénonciation de principe, conçue dans la forme la plus solennelle, et rédigée en ce ridicule pathos qui est la caractéristique de l'époque.
« Celui, exposait la Société populaire de Château-Renard, celui qui constamment se montra l'ennemi du peuple, qui insulta sans relâche au malheur et à l'indigence ; celui qui ne connut l'humanité que pour la persécuter, qui abusa de ses droits despotiques pour étendre sa domination sur la classe la plus intéressante de la société, parce qu'elle étoit la plus malheureuse ; celui qui transforma ses domestiques en l&ches assassins, qui mit au nombre de ses jouissances l'infâme plaisir de ruiner ses semblables ; celui qui a fait impitoyablement couler les larmes du pauvre et s'engraissa de ses sueurs et qui fut le tyran féroce du pays qu'il habïtoit ; celui dont chaque partie du corps, toute dégoûtante de crimes, est un monument de honte pour la nature, doit-il survivre à la régénération qui s'opère ? La réponse ne peut être, négative que pour quiconque aime la liberté et veut le bonheur du peuple.
« La Société populaire de Château-Renard, dans un moment où il importe ■ de signaler tous les ennemis de l'espèce humaine, ne voulant composer ni avec la vérité, ni avec la tyrannie, déclare que le portrait affreux du Néron, qu'elle vient de tracer, est le portrait d'après nature du citoyen Pougeret
ff La Société désirant ôter â la malveillance aristocratique jusqu'au plus léger prétexte de la calomnie, déclare qu'elle va porter des faits à l'appui du corollaire de celte accusation et qu'elle va s'acquitter avec courage« énergie et vérité de la tâche qu'elle entreprend.
« La Société, avant de commencer, se sent pressée par une profession de foi, dont elle doit la déclaration à tous les amis de l'humanité. Dans le passage subit de la corruption de l'ancien gouvernement au système de liberté, de raison, de moralité que le peuple françois a solennellement proclamé, nul ne doit aborder s'il n'est pur. Les fripons ne doivent sortir de leurs cachots ténébreux que pour aller se placer à la guillotine.
0 En conséquence de ce principe, la Société déclare à tous les ennemis du peuple qu'elle est debout et qu'elle ne se rassoiera que quand elle aura précipité sous la massue nationale tous ceux qu'elle pourra reconnoltre.
« Elle va commencer ses travaux par Jean Pougeret de hideuse mémoire ».
Puis, après avoir énuméré tous ceux qui avaient souffert des cruautés de ce vampire, avoir opposé le château où s'abritait ce malfaiteur « à l'humble chaumière du pauvre, où la vertu seule a un trône », le 26 pluviôse an H, la Société populaire de Château-Renard transmettait cette dénonciation à la section de l'Homme-armé à Paris, en l'accompagnant de cet appel enflammé :
« Camarades, déployez toute votre énergie contre cette famille ! Les bénédictions des sans-culottes de tout notre canton vous sont assurées. En frappant Pougeret, la vertu innocente ne s'alarmera pas et la nature et l'humanité seront vengées. Nos bras sont encore marqués des chaînes dont ce brigand nous a accablés... Pougeret, dans la ménagerie de tous les animaux féroces qui ont déchiré le peuple à belles dents, peut passer sans injustice pour un des plus voraces. »
En dehors de ces griefs de pur sentimenLy la Société populaire de Château-Renard prenait soin d'ailleurs d'en invoquer de plus précis et de plus redoutables contre sa victime. Elle demandait en particulier que l'on recherchât la correspondance échangée autrefois entre Pougeret et Lecoy.
392 M. FOUGBRBT
et que racquittement de ce dernier avait fait classer. Là devaient se trouver les preuves convaincantes des a crimes » du ci-devant seigneur de Château-Renard.
A vrai dire, cette correspondance aurait dû servir plutôt à le purger des accusations idiotes portées contre lui, puisqu'à diverses reprises il y manifestait des sentiments de dévouement admirable k l'égard de ses anciens vassaux. Mais on préféra naturellement rechercher dans ces piè> ces, bientôt découvertes au greffe du tribunal révolutionnaire, les critiques attristées qu'elles contenaient du nouvel état de choses. D'ailleurs, plusieurs des parents de Fougeret avaient émigré. De là à l'accuser de correspondance avec les ennemis de l'extérieur, il n'y avait qu'un pas. Bref, en ventôse, sur la requête de la section de l'Homme-armé, il était arrêté chez lui rue du Grand-Chantier et incarcéré à Port-Libre. Deux mois après, le 23 floréal an H (12 mai 1794), Jean Fougeret « despote et tyran de ses concitoyens » et « dont la correspondance respiroit tout ce que l'égolsme et la sordide avarice peuvent dicter de vœux pour Tanéantissement de la liberté et de l'égalité françoises » était condamné à mort et exécuté le même jour.
La lecture de ses lettres fera, je n'en doute pas, absoudre sans difficulté par le lecteur cet homme inoffensif et craintif des ridicules et odieuses imputations dont il fut la victime.