Du même au même
(ibid.)
Paris, le 21 juin 1792.
Monsieur,... je vois que l'armée françoise s'avance dans le pays ennemi, qu'elle a déjà pris Menin et que, sans doute, comme on l'annonçoit hier, elle s'est encore emparé de Courtray et autres villes, ayant, dit-on, tué 10.000 Autrichiens et fait 3.000 prisonniers qui se sont rendus avec armes et bagages. Il est vrai que ceci demande confirmation, attendu qu'on n'en est pas encore instruit officiellement, mais seulement par une lettre particulière écrite à un membre de l'Assemblée, qui en a fait part aussitôt. Jusque-là on peut encore en douter, et j'avoue que je n'y crois guère, à moins que les Autrichiens n'aient leur dessein pour nous laisser pénétrer chez eux ; ils se sont trop bien montrés au début, pour croire qu'ils se rendissent ainsi sans aucune résistance.
La journée d'hier fera encore époque dans l'histoire de notre révolution, et ce qui s'est passé doit exciter tous les étrangers contre nous et prouve à l'univers entier que le Roy est esclave et à la merci de la multitude qui le provoque et l'insulte jusque dans son palais, et qu'enfin nous n'avons réellement pas de constitution, puisqu'elle est ainsi violée impunément chaque jour et qu'une populace armée de piques dicte des lois au monarque et à l'Assemblée. C'est sans contredit un attentat horrible et le renversement de tout ordre et de toute subordination ; c'est bien là ce qu'on peut appeler le despotisme, et c'est, sans contredit, le plus insupportable de tous. Ceci doit faire trembler les honnêtes gens, pour qui il n'y a plus ni sûreté ni tranquillité à espérer, parce que posséder quelque chose est un crime aux yeux de celui qui n'a rien et ne veut même pas travailler pour se procurer le nécessaire ; il est bien plus simple de dépouiller celui qui a acquis. Voilà les doux fruits de la philosophie et des principes mis au jour par les Jacobins, sous le nom de patriotisme, et par les amis de la constitution qui la violent aussi impunément. On ne peut que gémir sur d'aussi grands maux, et il ne faut plus se dissimuler que la France est perdue sans ressource...
Nous sommes assez tranquilles aujourd'hui ici, et dans tout ce qui s'est passé, hier, on ne dit pas, que quelqu'un aitété tué
A M. VANLBRBERGHE 465
Le Roy a été bien bafoué, et voilà tout ! Les uns sont contens, les autres enragent ; les gens sensés gémissent et craignent les suites de tout ceci.
J'ai l'honneur...
Lefbbvrb d'Acy.