‹ Lettres d'aristocratesChapitre 465 sur 541 · A M™* DB THOMASSIN-MANDAT · texte numérisé non relu

A M™* DB THOMASSIN-MANDAT

bonheur de revenir chez moi sans avoir couru beaucoup de risques, grâce aux précautions que j'avois prises. Cependant, il y avoit déjà deux heures qu'il se commettoit des horreurs, qui n'étoient que le prélude de celles qui dévoient signaler la journée. On promenoit déjà assez près de moi plusieurs têtes qu'on venoit de couper à la place Vendôme S et je ne pus plus douter, quand je fus sur le Pont-Royal, que le Roy ne fût bientôt assiégé dans le Château. Je vis de là les gens à piques du faubourg Saint- Antoine, quiforçoient le Guichet neuf du Carrousel, gardé par des troupes nationales qui se laissoient forcer. A peine fus-je reatré chez moi, que j'entendis les coups de fusil et les coups de canon. C'est à ce moment que les horreurs commencèrent. Les cours du Château et tous les postes environnans avoient été forcés ou pour mieux dire livrés; 1.500 braves Suisses et 4 à 500 grenadiers honnêtes, quoique nationaux, voulurent s'opposer à ce que cette troupe ne pénétrât dans le Château. Elle étoit d'autant plus redoutable que presque toute la Garde nationale composée de lâches dévoués au maire s'étoit réunie aux gens à piques. Ces Suisses et ces grenadiers firent feu et tuèrent plus de :200 hommes de leur première décharge. Le grand carnage dura près de deux heures. Mais entin ces braves défenseurs du Roy furent forcés de rentrer au Château, sur lequel on tiroit le canon de la Garde nationale depuis plus d'une heure, et ils y vendirent encore chèrement leur vie, ainsi que ceux qui s'y étoient rendus pour défendre le Roy, et tous les pages.

Alors, on donna au Roy le conseil de se rendre sur-le-champ avec la famille royale à l'Assemblée nationale, accompagné de ce quirestoit de Suisses et de grenadiers, pour y être du moins à labri. Ils s'y rendirent tous sur-le-champ, n'ayant qu'une partie du jardin à traverser, et voilà le seul bonheur qu'a eu ce prince. Il a sauvé sa vie, mais il n'est plus rien. L'abominable Assemblée a décrété (je crois que c'est en sa présence) qu'il étoit suspendu de tous ses pouvoirs, qu'il n'avoit plus de liste civile, que sa femme et son fils seroient gardés pour otages, et qu'il seroit nommé d'autres ministres *. On a bien voulu

1. Pendant U nuit da 9 «u 10 et le matiu, une vingtaine de personnes avaient été arrêtées aux Champs-Elysées et sur la terrasse des Feuillants et menées à la section des Feuil- Uots. Quelques-unes parvinrent à s'échapper ; mais le peuple, ayant pénétré dans la cour de la section, y massacra 9 des prisonniers parmi lesquels Suleâu, le célèbre journaliste^ labbé Bouyon, MM. de Solminhac et du Vigier, anciens gardes du corps. Les 9 cadarres dirent portés sur la place Vendôme et leurs têtes exposées sur des piques (Pel lier. Histoire delà Hévolulion du Dix août, 1795, t. 1. p. 148-155).

S. Ce décret est publié et commenté dans Mortimer-Temaux, op. cit., t. Il, p. 341 -3U.

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par grâce lui permettre d'aller coucher au Luxembourg

Ce que je vous dis vous fait sans doute frémir. Mais vouî auriez été saisie de beaucoup plus d'horreur, si vous eussiez élt témoin seulement d'une partie de ces abominations. Etceqa; vous auroit le plus indignée peut-être, c'eût été la joie barbare de ce peuple féroce et les injures atroces qu'ils vomissoithier. pendant toute la journée, dans les rues de Paris. Toute cell^ abominable espèce passoit sous mes fenêtres chantant sa victoire et se signalant par toutes sortes d'horreurs, tuant et massacrant les honnêtes gens qui se trouvoient malheureusemeûl sur leur passage. M. de Clermont-Tonnerre a été ainsi massacrt dans la rue de Sèvres *, et beaucoup d'autres sur les quais ei même dans le Marais.

Le château des Tuileries a été mis au pillage. Il n'y resi' pas un seul meuble, toutes les glaces ont été cassées ; onna pas laissé à la famille royale un seul mouchoir pour essuyei ses larmes, ni une chemise pour en changer. Tout a été volé ou brûlé. Car ce qu'on ne pouvoit emporter étoitjeté dans le brasier d'un bâtiment qui servoit de logement aux Suisses, auquel on a mis le feu et dont il n'y a plus de vestige. Lescare? n'ont pas été plus épargnées. Aussi, toute la populace éloit elle ivre dans la soirée. En un mot, il ne reste absolument qut^ les murs du Château.

Mais ce qu'il y a de plus horrible, c'est le massacre qui » été fait des iidèles serviteurs du Roy et de la Reine ; leurs valeL* de chambre ont été égorgés ; les femmes seules ont été respectées.

Je ne peux pas trop vous dire le nombre des morts [ la journée '*. Des personnes me disent qu'il excède 3.000, isnl

1. La famille royale avait dû d'abord ôlre transférée au Laxerobour^ ; «■**• ^'^ ment, elle demeura dans l'ancien couvent des Feuillants jusqu'au i3, jour où elle fut li®'' féréc au Temple (Morlimer-Ternaux, t. II, p. 364; t. III, p. 18-21).

2. « M. de Clermont-Tonnerre vit dès le matin sa maison inrcsUe par la populw'. *** prétexte qu elle contenoit des armes. 11 fut arraché des bras de sa femme et ^'"''"'r^ section. La visite se Ct, et il fut reconnu innocent. Après celte déclaration, il **™',P***T retourner tranquillement à son hôtel pour y rassurer son épouse. Cependant «es amis '"'/^ seilloient de se cacher. M. de Clermont-tonuerre sort au milieu de la tourbe ct ^^v^. personnes applaudissent, d'autres le menacent. Il harangue le peuple à plusieurs '*P'*V il a d'abord quebiue succès. Bientôt un cuisinier qu'il avoit chassé vient "*^'^''/* P^ lace contre lui. Un coup de faux qu'il reçoit sur la tète l'avertit que son ^^'"'' . vutisonnée. Il monte jusqu'au qualrième otage de la maison de M"« de Brassac, rue de >»^ rard. Il en sort sans vie, et ses amis ne reconnoi>sent plus que sesTÔtementscnsangU»" (Peltier, la Hévolution du Dix août, t. 1, p. 208-Î09.)

3. On a beaucoup discuté sur le nombre des morts pendant la journée du ^'''**» -Ln» bien difficile de fixer le nombre de ceux qui furent massacrés par les insuiyés •"* |^'*Vj ,„ et dans Paris. Tout ce que l'on peut dire c'est qu'il périt de 7 à 800 Suisse*. ^^j*5^ nombre des morts et des blessés dans les ran^ ues insurgés, il a été fiké à ^ ^ ! gjT^ Grande Encyclopédie, v" Dix-Aout); à loo (Mortimer-Ternaux, op. cU.,\>. H. P/^' ' -jt. à 370 A. Tueley. Répertoire de* sources manuscrites de la Itévolutioni ' ^' " "''

II, p. •»'' "" t.lV,p.ï'-'

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dans la Garde et les Piques, que dans les Suisses et Grenadiers. D'autres ne le portent qu'à 2.000, indépendamment des blessés et de ceux qui ont été tués dans les rues. J'ignore absolument le sort de M. Mandat, votre oncle. Cependant il y a tout à parier qu'il ne lui est rien arrivé, d'après les informations que j'ai fait prendre. Je crois qu'il a accompagné le Roy à TAssemblée, et en effet c'étoit sa place. Néanmoins, je n'en ai aucune certitude. A l'égard du commandant des Suisses, il a été tué.

J'apprends dans le moment que M. Mandat a été arrêté par ordre de l'Assemblée qui va l'envoyer à Orléans pour y être jugé. C'est ce qui vient d'être affiché dans l'instant. Cela ne doit pas inquiéter ; cela le sauvera.

Les horreurs ont recommencé cette nuit, et continuent. On porte actuellement le nombre des morts à plus de 10.000. On m'apprend des horreurs incroyables, et tout mon sang frissonne.

Un million de respects...

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