LE CHEVALIER DE MARNHAC
qu'il sera défiguré par le parti opposé, je vais vous en donner le détail le plus exact. Depuis quelques jours, tout le monde s'étoit aperçu qu'il régnoit dans la capitale une grande fermentation. Des étrangers, qui arri voient de toutes parts sous le nom de fédérés, augmentoient nos inquiétudes ; leur mauvaise conduite d'ailleurs ne présageoit rien d'heureux pour la ville. Mais on ne croyoit pas que les chefs de ce parti poussassent si loin la scélératesse. 11 faut vous observer que M. de la Fayette, l'ennemi juré de la secte infernale des Jacobins, écrivit il y a quelque temps à l'Assemblée, pour demander que cette corporation fut détruite, en lui imputant tous les malheurs qui menacent la France K Dès lors elle résolut sa perte, le dénonça à l'Assemblée comme traître à la patrie. Plusieurs membres du Corps législatif, qui sont de la confrérie, accueillirent leur plainte, et sous main faisoient mouvoir le peuple pour demander à main armée qu'il fût mis en état d'accusation. Néanmoins, par des considérations que je ne connois pas, il fut mis par un décret hors d'accusation. Les Jacobins, en apprenant qu'on Tavoil blanchi, mettent les sans-culottes en insurrection ; ils se portent à la salle du Manège, lieu où ils tiennent leur séance, et veulent couper la tète à tous ceux qui avoient voté pour lui. Mais ces messieurs, avertis à temps de leur dessein, se sauvèrent à la faveur de la garde nationale, à Texception de six membres qui furent rudement houspillés. Cette mission remplie, ils demandent la déchéance du Roy et ne donnent à l'Assemblée que huit jours de délai pour la prononcer. Elle paroft d'abord s'en occuper, mais renvoie au mercredi prochain pour y statuer. Le peuple se retire. Mais arrivé au mercredi, il s'assemble de nouveau, et envoie monsieur le maire au Corps législatif pour lui manifester ses désirs. Ce qu'il fit et ajouta que le peuple étoit si monté qu'il ne pouvoit répondre des événemens K L'on informe aussitôt la Cour des dangers qui la menacent; l'on renforce les postes; Ton introduit dans le Château beaucoup de gardes nationaux, tous bien armés et ayant du canon avec eux. Les officiers suisses répondent de leur troupe et se font forts de mettre à l'abri du danger la famille royale, moyennant que les gardes nationaux veuillent se prêter à la défense. Enfin, dans cet état de choses, nous arrivons au ven-
1. Voir la lettre de La Fayette, du 30 juin 1792, dans U» Arch. parl.^ i. XLV. p. 710.
S. Les faits oui pr^rdeiit sont brouillés et intervertis par Marnhac. C'est le 8 août que La Fayette fut décharge d'accusation {Arch.parl.^ t. XLVII, p. 578); c'est le vendredi. 3 août, que P'étion vint demander à l'Assemblée, au nom des sections de Paris, la décbéance du Koi {Ibid.y p. <iiD-4i7); c'est eniln le jeudi. 9 août, que Pétion vint rendre compte à l'Assemblée de l'état de Paris {Ibid. p. C13 et suivantes).
dredi. Vers les 9 heures du matin, la populace se porte vers le Château, somme les Suisses d'ouvrir les portes ; ils s'y refusent et font belle contenance. On tire sur eux. Ils répondent par un feu de file qui en abattit une belle quantité. Les uns sont déconcertés, les autres prennent la fuite. Mais au moment de la victoire, la garde nationale est saisie de frayeur, et se range du côté du peuple, ainsi que la gendarmerie à cheval, et ne font alors qu'un seul parti. Vous sentez que ces malheureux Suisses se trouvèrent en butte à plus de 50. 000 hommes, qui, assurés de vaincre, se portèrent de nouveau vers le Château et assassinèrent inhumainement ces braves soldats qui se sont couverts de gloire. Ils étoient au nombre de 500. 11 y avoit aussi plusieurs personnes comme il faut, qui se voyant abandonnées se sauvèrent, du moins une partie, ce qui leur fut plus facile n'ayant pas un uniforme de remarque, comme l'avoient les Suisses. Vous savez qu'il est écarlate. On compte qu'il a péri de part ou d'autre 4.000 hommes ; beaucoup de personnes de nom, tels que MM. de Glermont-Tonnerre, Clermont-d'AmboiseS ^t plusieurs autres. Ils ont pillé le Château, cassé tous les meubles, et mis le feu aux maisons qui Tavoisinoient et qui en dépendoient. On évalue cette perte à dix millions.
11 faut vous dire qu'avant que le combat ne s'engageât, le Roy avoit quitté le poste. 11 se rendit dans le sein de l'Assemblée, et abandonna lâchement ceux qui exposoient leur vie pour lui : ce qui n'influa pas peu sur la défaite. Peut-être môme que la garde nationale, qui s'est déshonorée, voyant le Roy présent, se seroit bien battue. Mais c'est un roy sans caractère et sans courage ; il ne lui arrive rien qu'il ne mérite. Si l'on étoit parvenu à repousser le peuple, le projet étoit de l'emmener de suite à Rouen, et alors la contre-révolution étoit faite. L'Assemblée, qui craignoit qu'après l'expédition du Château cette canaille ne se portât sur elle, se hâta pour calmer le peuple de prendre un décret pour suspendre le Roy. Voilà donc la Constitution anéantie dans son principe. On attend le résultat de la Convention nationale. Il est très sûr qu'elle le déclarera déchu de la couronne. Par provision, il est constitué prisonnier au Temple.
Quelle sera la détermination des souverains de l'Europe dans ce moment de crise ? C'est ce qui pend à juger. L'on pense généralement qu'ils nous déclareront tous la guerre, surtout
J . Jean-Baptisle-Charles-Francois, marquii de camp, député suppléant aux Etats généra
is de Clermont-d'Araboise (1728-1792), maréchal iraux.
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les treize cantons suisses, qui ne peuvent s'en dispenser pour venger la mort de leurs braves camarades. Néanmoins, ces gens-là sont plus audacieux que jamais. Il y a là quelque trame sourde qu'on ne peut pénétrer. Les uns croient que TAngleterre y joiie un rôle au désavantage de la cour de France ; les autres pensent qa'eUeo'y est pour rien» mais que, si elle ne se déclare après ce qui vient d'arriver, il est possible qu'elle est dans le mystère. A l'égard des années du Nord, nous n'en recevons aucune nouvelle. On intercepte toutes les lettres. Il paroii cependant qu'il n'y a pas de grands mouvemcns.
Paris est toujours dans une grande agitation. Je crains bien que ce mal épidémique ne gagne lès provinces. On vient d'ordonner la vente des biens des émigrés et l'exportation des prêtres non-assermentés, ce qui aura aujourd'hui son effet, n'ayant plus de veto à opposer. Il se répand dans ce montent des écrits incendiaires contre le Roy, dont le titre est : Gramh conspiration des Tuileries, Tout cela ne se fait que pour le perdre dans l'esprit de son peuple. Ce ne sont pas les personnes des Tuileries, ni le Roy qui ont provoqué le peuple, mais c'est le peuple qui a cherché à l'assassiner dans son palais. 0 tempora, o mores l II est parti deux commissaires' pris de l'Assemblée pour l'armée du Nord, avec pouvoir de révoquer les officiers et généraux qu'ils jugeront à propos. Il est évident que La Fayette va être sacrifié ; c'est le but du voyage, ainsi que de prévenir l'armée contre la famille royale, en lui faisant un faux exposé de ce qui s'est passé...
Je suis...
De M. dCHugonneau à M, Babaiid de La f or die ^
à Confolens.
(Arch. Dftt.. W 338, dou. 609. n« S8.)
Paris, rue Saint-Lazare, n« 8 ; ce 26 août 1792.
Monsieur,... je vous dirai que j'ai été témoin de tous les événemens du 10, comme je vous Tai marqué. Paris dans ce moment-ci est assez tranquille. L'on arrête tous les jours des
1 . Ou plutôt trois commissaires : Jean-François-Bertrand Delmas -, Antoine Dubois de Bellegarde, et Louis-Tbibaut Dubois-Dubais.
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personnes qui sont inscrites sur la liste civile ei par conséquent sont coupables et courent le risque d'être punies de mort Les prisons sont pleines de ces g^ms-lk; on ea gaBol6ae pitMqm. tous les jours. 11 paroiiqoe htCoaTeotion nationale aura lieu, du moins d'ap^ ce qae nous disent les papiers. Ainsi, c'est une Douvdle Constitution. Si je pou vois avoir vendu mes deux chevaux et mon cabriolet, je renverrois mon nouveau domestique qui, par parenthèse, vient de me faire un joli coup. Avanthier, il est venu me dire qu'ayant porté les boucles d'une bride qu'il prélendoit que je lui avois donnée, l'orfèvre Tavoit arrêté et mené à la section, et qu'il l'avoit laissé sortir à la condition qu'il se réclameroitdeson maître. J'ai été obligé, vu la circonstance du moment, de réclamer mon domestique et de consentir à faire croire à cet orfëvre qu'il s'étoit imaginé que je lui avois donné cette bride et que par conséquent il ne m'avoit pas volé ; et je suis obligé de garder encore ce nouveau coquin quelques jours, dans la crainte qu'il aille me dénoncer, comme tous les jours nous voyons des exemples.
Je vous prierois de me marquer si on est tranquille dans vos quartiers, et si l'étranger et l'homme propriétaire y sont à l'abri de la loi. Le peuple est ici extrêmement monté. Il ne respire plus que la rage de détruire tous les gens qui ont l'air de posséder quelque chose. On ne laisse sortir personne de [Paris] . Je vais cependant faire mon possible pour obtenir un passeport pour aller vous voir et de là chez moi, espérant vivre tranquille s'il est possible.
On a fait des estampes infâmes sur la famille royale. On se permet des écrits qui exposent la vie libertine de la Reine avec nombre de personnes attachées à la Cour, et on joint à cela des estampes qui font frémir d'horreur. ..
L'on a annoncé la prise de Longwy*. La nouvelle vient d'en être confirmée à l'Assemblée nationale. L'on craint qu'il ne se fasse encore quelques insurrections au sujet de la famille royale. 11 faut absolument la tête des chefs, [ce] qui, je crains, commencera par le Roy...
Quant à l'établissement dont vous me parlez, vous devez croire que, s'il eût été question de quelque chose, je vous en aurois fait part, pour l'amitié que vous avez bien voulu m'accorder. 11 y a déjà fort longtemps, il est vrai, que j 'avois parlé à M. Cornuau d'une Américaine, dont j'avois fait connaissance avant mon dernier voyage. Il est vrai, et je ne puis m'en cacher,
1 . La prise de Longwy par lei Prussiens est du 23 août 1792.