CéUituoe fausse nouvelle
538 LE COMTE d'AUBABÂDE A M^^ DE GRILLON
ma croix de Saint-Louis, à aller vers les 3 heures jusqu'au Pont-Royal. J appris, en passant à la Croix-Rouge, près les PrémoBtrés, que M. de Clermont-Tonncrre, qui avoit épousé M"* de Sorans ' que vous avez connue, venoit d'y être massacré et qu'on Temportoit chez lui. On me dît qu'il avoit tenu des propos contre le peuple, notre souverain actuel, et qu'on lui avoit trouvé deux pistolets dans ses poches. Je continuai ma course. En arrivant au Pont-Royal, je vis la populace dans le Château, qui pilloit et détruisoit tout ce qu'elle ne pouvoit pas emporter. Je ne restai que quelques minutes sur le Pont- Royal, pendant lesquelles j'entendis les propos les plus affreux contre le Roy, la Reine, les prêtres et la noblesse. Je revins sur mes pas en gémissant dans le secret de mon cœur, car il auroit été dangereux de témoigner la moindre peine sur tout ce qui se passoit. Il a péri dans cette journée près de 4.000 hommes. Il y avoit 800 Gardes suisses dans le Château, dont les trois quarts y ont sacrifié leurs vies, et les brigands ma^ seillois ont cherché pendant plusieurs jours les Suisses des postes et ceux de cette brave nation, pour les immoler à leur rage.
On croit. Mademoiselle, qu'il y a eu 300 gentilshommes de tués ; on les a désignés depuis [l'année dernière] sous le nom de Chevaliers du poignard, parce qu'on a persuadé le peuple que tous ceux qui alloient chez le Roy et qui n'enlroient dans le Château qu'avec des cartes en portoient dans le dessein de le poignarder.
On ne lit dans aucune histoire autant de scélératesses et de crimes réunis qu'il s'en est commis le 10 et le 14 à. Paris, et jamais aucun roy, ni reine, sans en excepter David, n ont éprouvé tant d'opprobres et d'humiliations que Louis XVI et Marie-Antoinette. Dieu sait quand elles finiront ! M. le maréchal de Mailly, âgé de quatre-vingt-sept ans, étoit dans le Château, et il fut assez heureux d'en sortir. En entrant sur le quai, il fut aperçu par deux hommes qui se dirent i « Voilà un aristocrate, il faut le tuer! » Dans le même instant, un autre aristocrate se sauvoit aussi. Un des deux hommes dit à son camarade : « Charge-toi de celui-là, je vais me charger de ce vieillard. » 11 joint M. le maréchal et lui dît : « Rrave vieillard, vous avez de la peine à marcher,, donnez-moi le bras et ne craignez rien. Demeurez-vous loin d'ici ? » M. le maréchal lui nomme la rue ; il l'y conduit; et en y entrant, tous les gens qui
1. Planislas-Marie-Adélaïde. comte de Clermonl -Tonnerre (1761-1792), ârail #poofé Louise-JosépliiDc-Maric-Dciphino de Rosières, fille d'HoDry-François de Rosières, inarq«« Uo Sorans.
LB GHEVALIEB DE MARMHAG Â SON FRÈRE
éioient à la porte, en regardant s'ils le veiroienl venir, vont au-devant de lui, en témoignant leur joie. Son conducteur jugea qu'il menoit un homme d'importance. M. le maréchal se nomma, lui donna un assignat de 200 livres, lui demanda ce qu'il faisoit. 11 lui ditqu'il étoit un pauvre artisan et qu'il avoit une femme et des enfans. M. le maréchal lui dit de revenir chez lui le lendemain et qu'il le mettroit à même de vivre à son aise.
Voilà comme vous voyez. Mademoiselle, une bonne action parmi tant de mauvaises, et qui a trouvé sa récompense. En voici encore une d'un autre genre. Un gentilhomme, qui étoit poursuivi dans le Château, pousse avec force, en se sauvant, une porte qui blessa une jeune personne qui, dans cet instant, se trouvoit derrière. 11 lui fit des excuses, en disant qu'il étoit poursuivi par deux assassins. La demoiselle, par un coup de la Providence, sejetteàgenouxdevanteuxetleurdit leslarmesaux yeux : « Ahl messieurs, c'est mon frère, ne le tuez pas ! » Ces paroles les désarmèrent et ils l'assurèrent qu'ils ne lui feroient point de mal. J'ai oublié le nom du gentilhomme ; je voudrois, s'il n'est pas marié, qu'il épousât la jeune personne à qui il doit la vie.
J'ai écrit hier à M. de Thianges * et je ne lui ai pas laissé ignorer, Mademoiselle, les sentimens que vous lui conservez et à M"' de Thianges. Je lui ai dit aussi bien des choses de la part de M. et M"* la duchesse de Crillon-Mahon... Tous les couvens sont dans la désolation d'être forcés de sortir sous peu de jours, si la miséricorde de Dieu ne les délivre des tyrans qui veulent s'emparer de toutes leurs possessions...
Je vous supplie. Mademoiselle, d'agréer toujours l'hommage de mon tendre et respectueux attachement.
Du chevalier de Mamhac à son frère, à Aumont,
(Arch. nat.. W 45. doss. 3012.)
Paris, août 1792.
Je m'empresse à vous faire part de l'événement fâcheux qui a eu lieu à Paris le 10 de ce mois. Comme je suis persuadé
1 . Amable-Gaspard de Thianges. seigneur du Creuzet en Bourbonnais, colonel d'infanterie, ebambellan du roi de Pologne, qui avait épousé H"« Bernard de Balainvilliers.