‹ Lettres d'aristocratesChapitre 502 sur 541 · Du même à la même · texte numérisé non relu

Du même à la même

(Ibid., p. 145-150.)

Paris, le 27 décembre 1702, jeudi soir.

Si j*avois eu des choses bien intéressantes à Rapprendre, ma très chère amie, je t'aurois écrit tout de suite ; mais je ne sais rien de plus que ce que je t'ai mandé hier, Paris est très calme, et ce n'est qu'à l'Assemblée où l'affaire du Roy entretient la plus grande fermentation. Elle est à un point indicible et elle durera jusqu'à un jugement quelconque, qu'ils se sont engagés par décret à porter, toutes autres affaires cessantes.

Hier matin, sur les deux heures, je sortis en voiture pour aller faire quelque course avec M. D..., pendant que le Roy étoit à l'Assemblée. Il y avoit une forte haie de gardes nationales le long des boulevards, depuis la prison du Temple jusqu'au local de l'Assemblée. Cette haie s'étoit formée depuis que le Roy étoit arrivé à la Convention. Nous avions besoin de traverser les boulevards, mais on ne voulut pas laisser passer la voiture, on ouvrit môme notre portière, en nous criant: « A bas les calotins, les aristocrates ! » Ces clameurs ne firent que nous amuser, et nous nous mîmes dans la boue de très bonne grâce. Peu de temps après et lorsque nous filions le long des boulevards, on annonça que le Roy arrivoit et se rendoit au Temple*. Je me trouvai donc témoin de cette translation. Je vis d'abord arriver un piquet de cavalerie, le sabre nu à la main. Venoit ensuite un piquet d'infanterie ; puis après tout Tétat-major de la garde nationale parisienne à cheval, ainsi que quelques officiers municipaux, puis six pièces de canon traînées par de beaux chevaux de carrosse, dont les maîtres gémissoient sans doute d'être forcés de contribuer à une si cruelle expédition.

1. « Il ett une heure et (fuart. Un aide de camp du commandanl-géDéral aononce qu'um décret rient d ordonner que Louis Capel serait reconduit au Temple, qu'il est en cliemiu pour s'y rendre... » {Procès-verbal du conseil général de la Commune^ 26 décembre, dan« Captivité et dernier* moments de Louis XVI..., par le marquis de Beaucourl, 1891. in-«' t. Il, p. Îi9-J30).

Après les canons venoieni 200 gendarmes nationaux bien montés et le sabre à la main. Enfin on voyoit un très nombreux piquet d'infanterie au milieu duquel se trouvoit le carrosse dans lequel étoit le malheureux Louis avec trois officiers municipaux Le piquet serroit la voiture le plus près possible et quoique les portières fussent ouvertes, on ne pouvoit qu'entrevoir le Roy à travers une forêt de fusils. La voiture alloit très doucement et s'arrétoit môme quelquefois. A mesure qu'elle avançoit, la haie sur trois de hauteur, qui garnissoit les boulevards, se rapprochoit et ne laissoit que l'intervalle absolument nécessaire pour la voiture et la troupe qui l'accompagnoit, quoique les boulevards soient beaucoup plus larges que les très grands chemins. Toutes les fenêtres étoient fermées, et on ne permettoit pas de les tenir ouvertes. Il régnoit le plus grand silence, et il y avoit fort peu de spectateurs. Derrière la voiture du Roy étoit le même ordre de troupes qu'en avant, piquet de cavalerie, piquet d'infanterie, canons et piquet de gendarmerie nationale. A mesure que la voiture avançoit, toute la troupe qui formoit la haie se replioit, augmentant l'escorte jusqu'au Temple. Je ne puis pas te décrire cela en militaire, mais tant bien que mal je te dis ce que j'ai vu.

J'étois placé de manière à voir très distinctement le malheureux Louis. 11 étoit dans le fond de la voiture, vêtu du même habit que le jour de son interrogatoire, et avoit son chapeau sur la tête, auquel tenoit une cocarde nationale. Il avoil le visage pâle et abattu. Cependant, il regardoit de temps en temps autour de lui, et toujours avec un air de dignité. Il m*" parut qu'il ne parloit point à ses conducteurs. Je ne puis t'exprimer la sensation que j'éprouvai en voyant le plus grand prince de la terre devenu l'être le plus misérable et le moins digne de son sort. Le peuple, cette partie même du peuple qui s'est si souvent abreuvée de sang dans la Révolution, ne veut pas verser celui du Roy ; mais il est un parti auquel il est nécessaire, et dans ce moment il domine dans Paris et même à la Convention. Il y a donc beaucoup à craindre que le Roy ne périsse sur l'échafaud, ou qu'on n'emploie contre lui le poison ou le fer de l'assassin. Les alarmes sont plus multipliées aujourd'hui qu'elles ne Tétoient ces jours derniers. Cet infernal parti qui veut tout désorganiser, introduire l'anarchie partout, attaque aussi Roland * qui le surveille et le combat. Hier soir,

t. Jcan-Maric-Roland de la Plâlièrc (1734-1793), ministre de rintéricur du 23 mirfM 13 juin 1792, du 10 août 1792 au 23 Janvier 1793, du U au 20 mars 1793.

Googte

A SA FEMME ^3t

il a découché de son hôtel ainsi que sa femme S parce qu'il avoit été prévenu qu'il devoit être assassiné. Qui sait où tout cela nous mènera ? Je me réduis à désirer que la crise cesse vite, par quelque degré de malheurs qu il nous faille passer pour arriver au terme.

Adieu, ma chère amie, je te laisse livrée à de tristes réflexions. Si je recueille quelques nouvelles, je te les dirai avant de fermer ma lettre. Je t'aime ici de tout mon cœur et si je recommence à t'écrire, je t'aimerai tout autant.

J'ajouterai seulement ma chère amie, qu'hier la section du Théâtre-François s'est déclarée en état d'insurrection et vouloit marcher sur la Convention pour la punir de ce qu'elle n'avoit pas décrété la mort du Roy. L'orage grossit à tous momens ; on ne voit que patrouilles à pied et à cheval dans les rues. Ne crains rien pour nous ; nous serons prudents et nous aurons soin de nous mettre à l'écart...

... Je t'envoie, ma bonne amie quelques détails sur le Roy, sur lesquels tu peux compter ; ils sont très exacts. Ne les communique qu'à gens de bon aloi.

(joint a la lettre du 27 décembre)

Louis est descendu de la prison du Temple à 9 heures et demie. Il a marqué quelques inquiétudes sur la manière dont SCS conseils se transporteroient à la Convention; il a dit qu'hier ils avoient demandé à la Commune qu'elle prît une décision à cet égard. On lui a répondu que le Conseil général avoit arrêté qu'il n'y avoit pas lieu à délibérer. Il s'est rendu à la voiture en faisant beaucoup d'attention au détachement des cavaliers de l'Kcole militaire, dont il ne connoîtpas la formation.

Monté en voiture, il a pris part à la conversation qui a roulé principalement sur la littérature et spécialement sur quelques auteurs latins. Quelqu'un a dit qu'il n'aimoitpas Sénèque parce que son amour pour les richesses contrastoit trop avec sa prétendue philosophie, et qu'on ne pouvoit lui pardonner d'avoir osé pallier au Sénat les crimes de Néron. Cette réflexion n'a pas paru l'affecter. En parlant de Tite-Live, le Roy a dit qu'il s'étoit plu à composer de longues harangues qui n'avoient sûrement jamais été prononcées que dans son cabinet et que son style étoit bien opposé à celui de Tacite.

Arrivé à la salle où il devoit attendre avant d'être introduit,

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