‹ Lettres d'aristocratesChapitre 514 sur 541 · Du même à sa femme · texte numérisé non relu

Du même à sa femme

{Ibid,, n» 64.)

Paris, ce 30 avril 1793.

Chère petite femme, les affaires de la République vont

on ne sauroit plus mal. Partout ils sont toujours battus, perdent une quantité d'hommes étonnante et cela parce qu'ils sont, disent-ils, toujours trahis. N'ajoutez pas foi aux nouvelles des papiers publics. Quand elles seront vraies, je m'empresserai de vous l'apprendre. Tu vois beaucoup de bavardages politiques dans mes lettres ; ils ne sont adressés qu'aux administrateurs et aux clubs. Avec ces gcns-là, il faut de grandes phrases, de grands mots qui les étourdissent. Par ce moyen, je me permets de dire ici tout ce qui me passe par la tète. Si je n'eusse pris ce parti, j'aurois subi le sort de beaucoup d'autres, je serois incarcéré, peut-être guillotiné. Je n'ai à craindre que la dénon-

ciaiion de quelque coquin deMàconnois soit au tribunal révolutionnaire, à la municipalité ou à ma section. Une fois que le département aura prononcé, si c'est à mon avantage, je suis hors d'affaire ; si c'est contre moi, il faudra m'en instruire le plus promptement possible, afin que je puisse aller au-devant des événemens. Tranquillise-toi, ma tendre amie, je n'ai pas peur de la mort, par conséquent je conserverai toujours le sangfroid nécessaire dans une position aussi critique que la mienne, qui Test infiniment plus que celle de beaucoup d'autres, eu égard à ce que mon opinion est peut-être la plus prononcée et la plus connue de tout Paris. Je me suis conservé et prétends me sauver par ce moyen qui jusqu'à ce jour ne m'a pas mal réussi.

J'ai adressé dernièrement un petit mémoire au département, et à toi, la loi contre les émigrés, sous le contre-seing du ministre de la justice. Mande-moi si tu Tas reçu ? Je voudrois que tu me donnes l'adresse de quelque zélé patriote dont on n'ouvrît pas les lettres. Je te ferai parvenir les miennes par cette voie, sous le contre-seing de la Convention. Le député dont je me servois pour M"** Varillia loge très loin de chez moi et fait le difficile. J'en aurai un autre, ce qui t'éviteroit des frais de port et l'ennui d'être tympanisée par tous ces originaux. Je t'écris tous les courriers ; dis-moi, chaque fois que tu m'écriras : j'ai reçu ou non ta dernière. Hier lundi, je n'ai rien reçu de toi. Par ta dernière tu me faisois des reproches sur ma jalousie. Veuille descendre dans ton cœur, n'y as-tu pas donné lieu ? Et crois-tu que j'aie assez d'amour-propre pour penser que nul homme ne puisse te paroître plus intéressant que moi ; tu m'as prouvé le contraire pendant si longtemps, que je regarde ma position comme un songe, et cherche à retenir le bonheur que je crois toujours prêt à m'échapper. Ce n'est pas de ta vertu, ma bonne amie, dont je doute, mais bien de mon mérite. Tu ajoutes à cela qu'il faut que je sois coupable pour avoir des doutes, niais tu n'en crois rien. Mon cœur t'est trop connu, tu sais assez qu'il n'est de bonheur pour moi que dans tes bras. J'ai cherché tous les moyens de t'en convaincre. Si je n'y ai pas réussi, c'est une nouvelle preuve contre moi, qui ne part pas de mon cœur, mais de ma sotte gaucherie et peutêtre aussi de mon personnel. L'amour est un sentiment qui ne se commande pas ; j'ai souvent entendu dire que l'hymen l'éteîgnoit. Tout ce qui se passe en moi prouve qu'il est des exceptions à la règle, car je ne t'ai jamais autant aimée que depuis que j'ai été heureux ; depuis cet instant, j'ai vu toutes

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les femmes sans la moindre émotion, même les plus belles. La mienne Ta toujours emporté sur toutes, et à mes yeux, et dans mon cœur. Oui, ma meilleure amie, sois bien convaincue que je ne puis être heureux que par toi et que je mets tout mon

bonheur à n'exister que pour toi Mon cœur t'envoie raille

tendres baisers...

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