INTRODUCTION XXIII
liguer et se ruer contre « le rempart de Thonneur et de la chevalerie » qu'était, disait-on autrefois, la noblesse de France. La formidable machine de guerre qui va l'abattre, ce rempart, était prête depuis longtemps. On s'en aperçoit aux coups formidables qu'elle porte dès le début. .11 s'agit d'abord de détruire l'organisation de la famille, telle que l'avaient comprise les ancêtres soucieux de l'avenir et de la prolongation de leur race. On y arrive par la diminution des .droits paternels, l'abolition des lettres de cachet et celle du droit d'aînesse. Ils passent aujourd'hui presque inaperçus de nous, ces premiers décrets de l'Assemblée constituante. Mais écoutez M. de Quélen se demander, au lendemain de leur vote, « comment Ton pourra désormais pourvoir à l'honneur des familles », et M. de Vergennes s'indigner contre « une assemblée destructive de tout état » !
Ceci fait, l'on s'attaque au corps lui-même de la noblesse. On proclame l'égalité des droits politiques, on supprime, comme de « ridicules hochets de la vanité », ces tilres dont s'étaient enorgueillies les générations successives. Je ne blâme point tout, remarquez-le, je constate. Mais qu'on pense au désarroi, à Témotion que doivent causer dans les âmes contemporaines ces brutales réformes, cette hâtive abolition d'habitudes séculaires, de traditions ancestrales, de tout un passé si glorieux pour certains, d'un si grand exemple pour les autres. « On croit avoir le cauchemar, rêver tout éveillé», dit M. de Seneffe. «Tout cela passera plus tard pour un mensonge absurde », se persuade le marquis de Mesmon. « A quoi étions-nous réservés ! Quel siècle ! » s'écrie M"*' de Nermont. Car si quelquesuns essaient de plaisanter sur la singulière figure que feront sous leurs nouveaux noms un Mirabeau, — M. Riquetti, — un Montmorency, — M. Bouchard, — l'impression générale est bien une impression d'indicible tristesse.
Puis on frappe plus haut, à la tête. Le Roi, chef de la noblesse, maître du pays, est dépouillé de son titre, lui aussi. « Voici, écrit M. de Quélen, qu'ils appellent le Roy le roy de la France. Jusqu'à présent je l'avois cru roy de France, et je n'avois pas trouvé de contradicteurs. Grâce aux soins de M. Necker, je vois des gens lui disputer ce titre si légitime et pour lequel je me ferois hacher pour le lui conserver. C'est la seule occasion de dérouiller ma vieille épée que j'ai pendue au croc et qui feroit encore son devoir si on m'oblige de la faire sortir de son étui ». Naïf gentilhomme, dans un an on discutera sur le point de savoir si ton Roi est ou n'est pas un fonctionnaire !
XX»r LETTRES D «C AIBSTdGRATBS »
Avec le Roi, on tuo la Cour. La Coar autrefois point de réanion de l'aristocratie, « moyen de gouvernement », s^ur si brillant qoe tous les gentilshommes de France en rêvaient au fond de leurs gentilhommières, la Cour est réduite à n'être plus que le centre administratif du royaume, le lieu où se règlent froidement, sans pompe, bourgeoisement les affaires du pays. En sorteque, peu à peu le lien dénoué, les événemanls aidant, les « compagnies » se dispersent ; de'ce qui faisait le charme de la vie de tout un monde, il ne reste rien ; la société française est morte, « On ne connoît plus à Paris, écrit M. de Seneffe, à la fin de 1789, on ne connoît plus le moi de plaisir. Ainsi Jugez si on a le temps de s'ennuyer... La moitié des g^DS de bonne compagnie est absente, l'autre «c voit personne... et cette ville devient aussi triste que celles de la province. Les motions remplacent les bals, et les amenderaens tiennent lieu de fêtes... Tous les plaisirs se bornent aux spectacles qui sont peu suivis et très froids... Comme Paris est changé ! Le diable emporte la liberté ! ».
Qu'est-ce, toutefois, pour ces gentilshommes, que le chagiin de voir se faner leurs plaisirs, si on le compareaux épreuves qae leur réserve désormais l'accomplissement d'un de leurs devoirs les plus chers, raccomplissemcnt de leur devoir de soldats. Cette servitude volontaire à laquelle il se soumettaient nagnère d'un cœur si léger, combien maintenant elle leur semble lourde et pesante ! Autrefois l'armée était une grande familte, dont le Roi était le chef et le maître ; une subordination exacte y régnait ; elle était respectée du peuple. Aujourd'hui oo a changé tout cela. Les troupes sont « nationales ». « L'Assemblée ou le ministre, qui n'est plus celui du Roy, nomme aux places », et les officiers s'en vont « qui n'espèrent que de Sa Majesté la récompense de leurs services ». Refusant le grade de maréchal de camp : a J'ai élé, écrit Tun d'eux, nommé par le Roy, mon maître, lieutenant-colonel du régiment. Je suis honoré de ce grade, et le conserverai, » Les démissions se multiplient. Voici du reste qu'on va exiger des officiers le serment à la Constitution. Peuvent-ils vraiment s'y soumettre? Ne sera-ce pas, se demandent-ils avec anxiété, renier celui qu'ils ont prêté autrefois au Roi ? Quelques esprits modénés les supplient bien de rester, leur disant « qu'une bande de factieuse, qui veulent détruire toute idée de monarchie, n'attendent que leur retraite pour s'emparer de l'armée, seule force Bationale dont ils n'aient pas l'entière jouissance ». Le bruit ne court-il pas que les Jacobins veulent faire licencier tous les officiers
DTTBODUCTttN XXV
cJ-devaTit nobles ! 11 faudrait rester ! Mais comment rester ? II n'y A plus dans l'armée ni ordre, ni disdpline ; les mutineries se multiplient, les troupes tirent sur leurs chefs, comme à Nancy sur Thépoïque Désilles. Syniptônae pJus grave, les officiers sont insuHés et battus dans la rue par la canaille !
Une autre tradition s*en va : la religion est méprisée, le clergé avili et bafoué, et cela achève de bouleverser « cette vieille société fondée sur Dieu et sur le Roi, deux étais qu'il n'est pas SÛT qu'on puisse remplacer » K Sans doute, à la fin du XTWi* siècle, les idées religieuses de la noblesse de France n'étaient plus ce qu'elles avaient été. Mais aux croyances des ancêtres on revenait toujours tôt ou tapd, le catholicisme restait la religion traditionnelle, le trône ^t l'autel étaient unis. D*aufa*e part, le clergé, ordre privilégié, méritait comme tel le respect des gentilshommes. Or, en moins de deux années, ces conceptions vieillies sont jetées à bas. Une haine sourde se déclare dès le début de la Révolution contre la foi ancienne. Le catholicisme n'est bientôt plus religion d'État : la motion cwitraire a été repoussée en avril 1791 ; l'Etat reconnaît mamteoant tous les cultes, môme le cuite juif. Ses privilèges ? Le clergé les perd lui aussi. On le dépouille de ses biens. Les prêtres deviennent des fonctionnaires, etdoiventle serment comme tous les fonctionnaires. Le peuple commence d'autre part à insulter les a calotins ». a On fait, écritM. Fougeret, le 1 2 avril 1791 , on fait battre à mort et fouetter les sœurs de la Charité, les Béguines, enfin tout ce qui passoit sa vie à faire du bien, et cela par les raccrocheuses à 2 sols. Les femmes pieuses qui vont à la messe et faire leurs dévotions dans les couv-ens, pour éviter le schisme des intrus, sont outragées de même. Et la (jArâe nationale présente ne s'oppose qu'aux meurtres, et regarde la décence et l'honneur comme rien. Un pays est perdu quand les femmes sont méprisées, et avilies, et dégradées en raison de leur vertu et de leur chasteté. Gela désole les gens qui ont des principes d'honnêteté. On dit que c'est le club affreux des Jacobins, dontl'évéque de Lydda est membre, qui a imaginé cette facétie. »
Atteinte dans ses privilèges éminents, dans ses sentiments les plus chers, la noblesse Test aussi dans ses intérêts matériels immédiats. « Il n'y a plus d'état i'ixe, de propriété respectée par le délire des réformateurs. »
t. Rttu, Souvenirs d enfance et de jeuneue^ lB97..m-dî, p. 101.
XXVI LETTRES D « ARISTOCBATES »
Les droits féodaux, les dîmes inféodées, les justices seigneuriales sont abolis. Les droits de chasse le sont aussi. On a dit, je le sais, que la suppression de certains de ces droits avait plutôt enrichi qu'appauvri la noblesse, et je n y contredis point entièrement en ce qui touche les cens et les rentes, sortes de redevances immuables et souvent dérisoires, consenties quelquefois depuis des siècles, et qui auraient pu être remplacées par des fermages autrement avantageux. Mais allez faire des baux en ce moment ! « Personne ne paye et les fermiers croient être possesseurs de ce qui leur est loué... Jugez d'après cela quelle peut être la valeur des propriétés ! » Vous vous en apercevrez si vous voulez vendre vos terres, réaliser votre fortune. Tout le monde est dégoûté d'acheter, soit à cause de la situation actuelle, soit en raison de ce qui se prépare... et qu'on ignore. « Je crois, écrit M. de Seneffe à sa sœur, le 17 août 1789, je crois que la vente de votre bien dont vous me parlez est presque impossible dans ce moment-ci, parce que, comme personne ne sait le genre d'imposition qui va être mis sur les terres, surtout sur les bois, on n'acquerra pas sans savoir ce qui va arriver. Dans un mois on saura quel est le projet. On a ôté le dLxième, on veut ôter taille, capilation, corvée, etc.. Il faut savoir comme tout cela sera remplacé, et les riches terriers que je vois quelquefois ici ne paroissent pas du tout rassurés sur leurs possessions. Le croiriez-vous enfin, un maudit projet, qui veut le partage égal des terres comme à Lacédémone, effraie un nombre infini de possesseurs, quoiqu'il paroisse démontré qu'on ne s'arrêtera seulement pas à cette idée qui seroit la manière la plus forte d'attaquer les propriétés qu'on veut conserver ! » Un an après, le 24 juin : « Les terres, constate encore Seneffe, ne sont plus ici d'aucun prix ; personne n'en veut ; toutes sont à vendre. »
« Je ne connois que trois manières de vivre dans la société, crie Mirabeau à la tribune ; c'est d'y être mendiant, voleur ou salarié ! » Mais aux salariés eux-mêmes de l'ancien gouvernement on laisse à peine le droit de vivre. On supprime ou on réduit une grande partie des pensions faites par la Cour, et les comparaisons les plus odieuses, les qualifications les plus insultantes sont prodiguées aux malheureux pensionnaires, (c Leur liste n'est, dit-on, qu'un catalogue de courtisans avilis, ou de proxénètes misérables. » On les désigne à la haine publique tantôt comme des « sangsues de l'Etat», tantôt comme « les sauterelles qui dévastoient les moissons d'Egypte ». A la fin un capitaine de grenadiers, qui a plusieurs fois payé de son