‹ Lettres d'aristocratesChapitre 10 sur 541 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

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sang rhonneur d'ôtre compris dans cette liste, irrité de se voir aussi indignement calomnié, va chez un des députés les plus enragés, le baron de Wimpffen, et lui dit en lui montrant sa tète, un bras, une jambe et un poignet cassés : « Monsieur, je viendrai tout nu à la porte de l'Assemblée nationale, je ferai voir mes blessures, et je demanderai le bourreau qui veut me réduire à la misère ! » *

Dans le bouleversement général enfin de l'administration, des finances, de la justice, que de gens atteints! Intendants, receveurs du Trésor public, présidents et conseillers des parlements voient leurs offices supprimés. On doit leur rembourser leurs charges. Mais l'argent est si rare que l'indemnité tarde à venir et que, les assignats créés, on s'empresse de les payer en un papier qui chaque jour est discrédité et perd de sa valeur. « L'acquittement fictif, écrit en septembre 1790, M. Fougeret, ancien receveur général des finances, l'acquittement fictif de toutes les dettes exigibles et des charges et offices en assignats et de tout autre façon que ce soit, dès qu'il n'est pas effectif, c'est-à-dire en argent, rompt nécessairement, surtout fait à la fois, toute espèce d'équilibre. Les effets que l'on fera pour payer ne sauroient manquer de perdre sur la place et dans tous les marchés. Et qui peut dire jusqu'à quel point I opinion, la défaveur et l'agiotage porteront la baisse de cette pluie d'effets? Ceux qui ont des remboursemens à faire pourront se tirer d'affaire en payant leurs créanciers avec les assignats qu'on leur donnera en paiement. Les autres débiteurs s'acquitteront en assignats achetés sur la place et par conséquent à bas prix, ety gagneront. Mais en définitive, ceux qui ne devront rien et dans les mains desquels les assignats resteront pourront être ruinés. Quoique je sois dans le premier cas et que j'aie des fonds au public, comme je suis comptable et en fonction pour Tannée 1790, je pourrai n'être remboursé qu'après mes comptes rendus, c'est-à-dire dans quatre ans, et peut-être ne serai-je plus à même de profiter de l'avantage que cette opération peut donner aux débiteurs. Pour mon gendre, qui ne doit à personne et qui, si les assignats ou autres effets de cette nature ont lieu, aura toute sa fortune en ce nouveau papier, il faudra bien qu'il achète des biens du clergé où il pourra ». Telle est en effet la seule ressource qui reste à beaucoup de gens pour éviter la ruine, et malgré leurs répugnances, beaucoup s'y résignent. « Si vous êtes assez heureux

t. Berlnad <!• Molcrille, ^i«/otrf de la Hétolution de France, l. III, p. 1-î.

XXVIII LETTRES D « ABISTOCRATES »

pour qu'on vous rembourse en assignats, écrit JVt"® de Nermout à M. DésiUes, je vous dirai franehemenl que vous n'avez pas d'autre parti à prendre que d'en acheter des biens du clergé. Vous êt«a nmri et père ; vous devez conserver du pain à vos enfans> a — «» Je vous avouerai, expose de môme à son homme d'aftaires M. Fou^ret, que les acquisitions de biens du clergé sont celles qui me plaisent le moins, et que je préférerois acheter de particuliers et ne participer en rien à ce qu'au fond de mon âme je ne puis voir autrement qjue comme injustice et usurpation. D'après cela, il ne peut y avoir de biens du clergé qui me conviennent que ce qui m'estabsolument nécessaire..., et encore... en prenant devant Dieu et les homtnes l'engagement de restituer à la première demande aux dépouillés, s'ils ressuscitoient. »

Voyant la noblesse officiellement humiliée et abaissée, le peuple, avec sa simplicité brutale coutumière, exagère les choses, les pousse à l'extrême. De tous côtés ce ne sont que révoltes de manants, vexations de seigneurs par leurs paysans. Le moindre payement fait affaire, « En Auvergne, écrit M™* d'Ambrugcac, nous éprouvons de nos paysans mille horreurs. Tout un village ne veut payer qu'en voyant nos titres. Les autres en attendent la réussite, et ne payent pas. Ne les pas faire voir, ils ne payeront pas ; les faire voir, ils peuvent les brûler ,^ ou intenter des procès qui seront jugés suivant le sens de la Révolution ». Et très vite se généralisent les sacs de châteaux, les incendies d'archives, les pillages déguisés sous le nom de visites domiciliaires, les assassinats môme des maîtres sous prétexte de « conspiration contre la liberté ».

Ces attentats sur les propriétés et les personnes, attendez quelque temps encore et vous verrez le gouvernement y arriver lui aussi. 11 y a eu action du gouvernement sur le peuple; comme toujours il y aura réaction du peuple sur le gouvernement. Par décret du 12 mai 1792, l'Assemblée va ordonner de livrer au feu « la collection magnifique de tous les titres et gîénéalogies de la noblesse... C'est une terrible atteinte à la propriété; car enfin un gentillwmme à qui les nouvelles lois de son pays ne conviennent pas, ou dont le climat est contraire à sa santé, ou bien que des successions ouvertes en pays étranger décident à quitter sa patrie, a besoin de ses titres pour établir sa filiation ; mémo sans sortiir de France, pour les coutumes où en succession la représentation à l'infini a, lieu, anéantir le recueil et le dépôt de ces titres

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esi QA: mal iffréparaUe. » U& peu plus tard, on entemlpa Barrère proposer «^ la destrueiioo de ioa$ les châteaux qui ont iinc importance ou une forme féodale dans leur bâtisse, pour que les matériaux en soient doinnés au pauvre pour reconstruire sa cabane ». Puis^ ce sera la Nation s'emparant des biens des émigrés, la Nation enfin firappant de mort les Ci-devant. Après qu'on les aura dépouillés de leurs titres, privés de leurs droits, dépossédés de leurs' fonctions, mis en un mot hors la loir le dernier sacrifice qui sera imiposéaux gentilshonrunes sera celui de leur vie. Lion sait dans queUe mesure ce sacrifice leua? fut imposé 1

En face de tant de désastres, de la cruelle situation qui lui est Éaite, quelle est l'attitude de la noblesse, quel est son état d'àme ? Il est naturel de le rechercher. N'avons-nous pas dans les mains les documents les plus humains, les plus psychologiques, oserais-jedire, que nous puissions souhaiter, des documettks où, au jour le jour, il nous est donné de voir naître les sentiments, se développer les passions, s'affirmer le caractère, se peindre Tâme tost entière de la génération la plus durement éprouvée qui fut jamais.

La première impression qui les saisit, ces gentilshommes, au début du formidable bouleversement qui s'annonce, est une impression de stupeur. Plus tard quelques-uns, — quelquesuas seulement,^ et avec quelle candeur, souvent, et quelle gaucherie î — tenteront bien de remonter aux causes^ de s'expliqua' la genèse de <c la révolution de France ». A l'origine, ils ne peuvent que pousser un cri d'angoisse et de désespoir. « Pourquoi avons-nous tant vécu ! » s'écrie M. de Quélen en joailiet 1789 ; et à la même date : « Quelle infortune d'être né dans ce siècle »,. gémit M. de Sencffe. « Heureux ceux qui meurent, écrit un peu plus tard M. Fougeret à son fidèle intendant, et encore plus ceux qui sont morts il y a trois ans... comme mon pauvre beau-père !... Pour moi je me chargerois avec plaisir du trop de quelque amateur de la vie, et en vérité je vottdrois ètce au bout de la mienne, tant la tristesse me dérore ». « La postérité ne pourra croire les horreurs qui se sont passées dans ce siècle. Quelle catastrophe! » s'exclame M** de NermonL

Les lettees^ où nous recueillons ces lamentations, ont pour

premier mérite de nous les expliquer. A lire les confidences de tant de personnages divers, on se rend bien compte en effet des raisons de l'aveuglement où la plupart d'entre eux sont fJongés alors que s'ouvre la Révolution. C'est que presque tous en sont encore à ignorer, d'une pari, le colossal mouvement d'idées qui s'est fait depuis un demi-siècle, d'autre part le redoutable incendie qui couve sous la cendre avec laquelle on a essayé d'étouffer la flamme des revendications populaires. Ils ne connaissent ni « les philosophes », ni le peuple.

Au moment où les questions sociales ont commencé à être furieusement agitées, les formes de gouvernement mises en discussion, les droits de l'individu âprement posés, la grande majorité de la noblesse s'est d'abord désintéressée de ces « disputes », et depuis elle a persisté dans cette attitude. De cela on s'aperçoit bien en entendant en 1789 encore ses représentants s'étonner de « la métaphysique dont un tas d'avocats ont la bouche pleine », et s'étonner surtout des principes qu'ils en tirent et au nom desquels ils prétendent « régénérer la France ». Car si quelques esprits curieux, quelques rêveurs, ont, parmi l'aristocratie « donné dans les idées nouvelles », ce n'a été que superficiellement, et ils n'en ont presque jamais mesuré ni la portée, ni les conséquences. M. de Saint-Luc l'avoue à sa mère ingénument. « Ah I ma chère maman, je suis bien revenu de mon erreur, et ne croyez pas que maintenant je prenne avec autant de chaleur la défense de ce beau siècle de lumière. J'en suis trop mal payé pour soutenir sa cause avec autant de feu... Je vois bien que je me blousois et que ce beau siècle éclairé, dont je faisois tant l'éloge, n*est bien plutôt que le siècle de l'insubordination et delà barbarie. Quels malheurs, grand Dieu !... et quelles horreurs a engendrés la sotte et fausse philosophie d'aujourd'hui ! »

L'instrument à l'aide duquel on va faire triompher cette philosophie, le peuple, les gentilshommes ne le connaissent pas mieux. Les uns, qui ont depuis longtemps quitté leur province, ont perdu tout contact avec lui, ignorent ses aspirations, ne se doutent point des réclamations qu'il va faire entendre. Les autres, gentilshommes campagnards, ne vivant point ordinairement dans les villes, où s'est préparée la Révolution, n'ont pu se rendre compte de la profondeur du mouvement. Us conservent d'ailleurs, ces derniers, les illusions les plus tenaces sur le respect et l'affection que leur gardent leurs vassaux. « Je ne puis imaginer, écrit encore à sa mère M. de Saint-Luc, je ne puis imaginer que des gens à qui vous ne désirez faire que du

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