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DIX-SEPT LETTRES A MONSIEUR DE MONTÊGRE

PREMIÈRE LETTRE

Monsieur et cher Confrère,

Voici ma circulaire philosophique sur la fondation de la Société positiviste t dont wons êtes Membre. Notre séance initiale aura lieu après-demain soir, Dimanche 12 mars, chez moi, de sept heures précises à dix heures.

Votre dévoué,

Auguste Comte.

Vendredi matin, 10 mars '1848.

temporel. Tel est le double aspect, sous lequel nous devons sentir familièrement et présenter ouvertement notre destination caractéristique.

Dans la séance de ce soir, je donnerai à nos confrères communication de votre intéressante lettre, afin de leur expliquer nettement votre absence temporaire. Respectant votre juste désir, de n^être point ainsi privé de votre collaboration à la commission sur la liberté d'enseignement, j'y adjoindrai un quatrième membre qui, sans nous ôter votre prochain concours, vous permettra de prolonger votre séjour au pays natal.

Fraternité.

Auguste Comte.

QUATRIÈME LETTRE

Monsieur et cher Confrère,

D'après vos réflexions spéciales sur votre heureuse annonce de conversions féminines, je crois que cet important sujet mérite d'être actuellement suivi par nous avec une sollicitude active et continue. Ce nouveau pas me semble maintenant mi\r pour le positivisme. Il constituera, j'espère, le principal résultat de mon récent discours. Puissiez vous être le digne organe de sa première réalisation.

Les libres réunions positivistes comportent trois modes naturels : le temple ou école, le club et le salon, respectivement présidés par les philosophes, les prolétaires et les femmes, Jusqu^ci, notre société présente à la fois ces

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trois caractères, que l'état normal doit développer chacun à part. Nous y tendrons directement, aussitôt que nous pourrons avoir un local public, où se feront séparément les cours et les discussions hebdomadaires. Mais, dès aujourd'hui, nous pourrions ébaucher le salon, si, parmi nos adeptes, se trouvaient des femmes, qui en constituent l'élément essentiel. Le mieux serait sans doute, qu'une dame pût réunir dignement chez elle quelques positivistes choisis, pour une cordiale soirée hebdomadaire, où tout se traiterait sans prétention, suivant le vrai type français. Néanmoins, ce salon normal a peut-être besoin d'être préparé, pendant quelque temps, par des réimions moins nettes, où les deux sexes continueraient pourtant à se mêler, sans que le sexe aimant y obtienne encore sa juste prépondérance morale sur le sexe pensant et agissant. J'ai pensé à cette transition, en instituant nos petites réunions familières du Dimanche soir. Rien n'empêcherait, en effet, des dames convenablement accompagnées d'y figurer habituellement, tandis qu'elles ne sauraient participer au club, si ce n'est comme spectatrices, quand il sera public. Nos soirées du Dimanche prendaient ainsi le vrai caractère qui leur convient, en se distinguant mieux de celles du Mercredi, d'où la libre causerie serait alors plus spécialement écartée. Une seule dame ne pourrait guère accomplir assez cette salutaire transformation : elle serait alors trop dominée par les assistants masculins, ou gênée par leur attention trop concentrée. Mais deux ou trois dames permettraient déjà de réaliser cette modification, qui pourrait devenir fort utile au progrès général du positivisme. Si les cas que vous avez heureusement rencontrés et préparés remplissent de telles conditions, je m'en estimerais très heureux, et vous me trouverez toujours disposé à seconder en cç sens votre zèle judicieux. Tout à vous.

Auguste Comte.

Jeudi, 24 août 1848.

CINQUIÈME LETTRE

A Monsieur le Docteur de Montëgee.

Paris, le Mardi 3 octobre 1848.

Mon cher Confrère,

Votre bonne lettre m'a fait hier un double plaisir, soit en elle-même, soit en me procurant Taimable visite de Madame Guichard, dont la valeur morale et mentale m'a paru encore supérieure à ce que j'attendais, d'après votre appréciation. Je serais heureux que notre petite soirée de Dimanche pût un jour s'enrichir convenablement d'une telle acquisition. Veuillez lui témoigner combien j'ai été satisfait de cette entrevue et quel prix j'attache à cultiver dignement une pareille relation. J'apprécie de plus en plus l'importance morale des contaets féminins, surtout comme directement propres à perfectionner mon office philosophique. Le type exceptionnel que j'ai eu le bonheur de rencontrer, n'a fait que mieux développer ma tendance naturelle à subir noblement cette influence habituelle.

Dans notre séance positiviste de demain, je m'empresserai de satisfaire à votre juste désir de vous rappeler à nos confrères, qui regardent votre absence comme trop prolongée. Je ne peux leur mieux donner de vos nouvelles, qu'en leur lisant intégralement votre intéressante lettre, qui tend d'ailleurs à présenter un si heureux exemple de la manière d'utiliser, par un zèle judicieux, toutes les occasions de propager sagement la nouvelle doctrine universelle. Nul ne sent davantage que vous les immenses ressources qu'offre à ce prosélytisme le carac-

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tère directement moral, qui commence maintenant à constituer la physionomie d*un système, assujetti d'abord à surgir par l'esprit, mais destiné désormais à prévaloir surtout par le cœur.

La majeure partie de nos séances de Septembre a eu pour objet une question capitale, spontanément propre à manifester et à développer une telle propriété décisive. J'ai introduit le problème général du mode de propagation du positivisme chez les Occidentaux, restés catholiques, et surtout en Espagne. Vous savez que ce travail est indiqué dans mon Discours, comme réservé à Féminente collègue qui ne vit plus que dans mon éternel souvenir. Ainsi, vous vous rappelez que la solution consiste à faire surtout valoir les propriétés morales du positivisme, en le plaçant en concurrence directe avec le catholicisme pour tous les besoins du cœur, sans insister sur l'antagonisme intellectuel, autrement que comme amené par la destination affective. On se propose alors de faire immédiatement monter du catholicisme au positivisme, en enjambant non seulement le protestantisme, mais aussi le déisme, en un mot toute la transition négative. La possibilité de cette élimination totale de la phase métaphysique , chez les populations restées encore étrangères à la révolution finale , résulte d'un semblable enjambement partiel accompli en France au siècle dernier, où Voltaire nous fit passer du catholicisme au déisme, sans aucune halte protestante. En outre, beaucoup de cas individuels, qui désormais se multiplieront extrêmement, constatent directement, que l'on peut maintenant s'élever d'emblée du catholicisme au positivisme, en appréciant celui-ci comme mieux propre au service moral et social, que remplit celui-là pendant sa principale splendeur. Cette progression plus nette et plus rapide, qui n'était point possible pour ceux auxquels était réservée l'initiative occidentale, constituera de plus en plus l'heijreuse compensation du retard relatif à nos frères méridionaux. Trois séances consécutives ont été

presque entièrement consacrées à ce grand sujet, dont rimportance et Topportunîté ont été généralement reconnues. J'en ai confié l'examen spécial à une commission, formée de nos deux confrères espagnols, qui regardent cette opération comme très praticable dans leur pays, et du jeune M. Ribet, qui offre un des plus heureux exemples de sa réalisation individuelle, puisqu'il a passé par le cœur, en une seule année, du catholicisme au plein positivisme. La question n'étant pas d'ailleurs urgente, j'ai recommandé aux trois commissaires d'y apporter toute la maturité qu'exige sa difficulté, afin d'aboutir à un ^ap/)or^ substantiel, qui se trouve vraiment au niveau des deux que nous avons déjà publiés. Dans V Introduction que j'y placerai, je ferai sentir que cette opération revient à constituer systématiquement la hiérarchie occidentale, en plaçant l'Espagne avant l'Angleterre (et même l'Allemagne) pour le mouvement général de Téorganisation finale. C'est ainsi que l'Occident tendrait directement vers la constitution normale, où le centre français doit s'appuyer davantage sur le couple méridional que sur le septentrional, comme l'indique d'ailleurs la comparaison des langues.

En me laissant aller à cette libre expansion philosophique, je ne dois pas oublier de vous recommander un prompt retour au milieu de nous. M'"'' Guichard, plus occupée que vous de votre santé, m'a informé que vous aviez été atteint de fièvres, que suscite, à cette époque, la nature marécageuse du pays où vous vous trouvez. Vous n'avez donc aucun motif d'y rester, puisque cette dame m'a aussi appris que votre malade y était hors de danger.

Auguste Comte.

La lettre de M. le Docteur Penart ne m'a été remise que hier, avec la vôtre, par M™^ Guichard. Comme elle est datée du i®' Septembre, je voulais y répondre sur le champ,

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pour compenser un retard qui doit sembler étrange, quoique j'en sois innocent. Mais je veux pouvoir annoncer ainsi à votre digne ami son admission définitive, que je proposerai demain au club positiviste. Je compte donc lui écrire après-demain en me félicitant de cette heureuse acquisition. Aussitôt que vous en aurez l'occasion, je vous prie d'expliquer aussi à' M. Peuart le retard involontaire qui, dans une relation naissante, pourrait être mal interprété.

SIXIÈME LETTRE

A. M. H. DE MONTÈGRE, A ViRIEU-LE-GrAND (Ain).

Paris, le Jeudi 18 Dante 61.

Mon cher Monsieur de Montègre,

Votre bonne lettre ne m'a été remise hier qu'après notre soirée hebdomadaire, ce qui m'a empêché d'en faire aussitôt part à nos confrères. Mais je les en dédommagerai Mercredi prochain. Je vous remercie de m'a voir aussi donné de vos nouvelles, quoiqu'elles ne me fassent pas encore espérer votre prochain retour. Au reste, je n'aurais pas le courage de vous détourner des amicales affections qui vous retiennent, et dont je ne saurais trop recommander à tous l'appréciation continue, comme principale source commune du devoir et du bonheur.

L'état de compression violente, que vous déplorez autour de vous, n'est point ici dépourvu d'une heureuse

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