A MONSIEUR RICHARD CONGRE VE
vingt-cinq francs annuels de M. Littré, qui, depuis Fiprévocable rupture de iSSa, me sont de plus en plus pénibles comme ne servant qu'à seconder l'attitude équivoque de ce déloyal ennemi, que je saurai suffisamment dévoiler.
Un de mes plus éminents disciples théoriques, également distingué de cœur, d'esprit, et de caractère, le jeune médecin chef du charmant ménage ci-dessus indiqué, m'a récemment soumis son projet d'écrire un précieux volume sur V Histoire positiviste de la révolution française^ déjà projetée sans résultat quelconque, en i85i, par un disciple trop inférieur à cette tâche, surtout moralement. Je l'ai directement informé de votre projet historique, en lui faisant bientôt reconnaître le besoin de se concerter avec vous, même avant l'accomplissement d'aucune de ces compilations naturellement connexes. Son active préoccupation de la santé des autres le laissant aussi peu disponible que les soins exigés par la vôtre, vous aurez tous deux le temps de fraterniser, de vous apprécier, et de faire dignement concourir vos travaux respectifs vers leur noble destination occidentale : surtout d'après le faible espoir que vous me laissez encore d'un prochain voyage à Paris, où vous pourriez, avec votre émînente compagne, connaître l'admirable couple qui convertit La Ferté-sous-Jouarre en un précieux foyer positiviste.
iq8 lettres d'auguste comte
QUINZIÈME LETTRE
A Monsieur R. Congreve a Wandsworth
PariS; (lo, rue Monsieur-le-Prince). Le Jeudi aa Charlemagne 69.
Mon cher Disciple,
Voici les quatre reçus correspondants aux trois billets qui me furent hier transmis ou complétés par votre lettre d'avant-hier. Je suis de plus en plus touché de votre zèle actif et permanent, et satisfait des précieuses acquisitions, latentes ou patentes, mais également irrécusables, qu*il m'a récemment procurées. Toutes proviennent d'Oxford ; tandis que Cambridge ne m'a jamais produit qu'une visite insignifiante. Ce contraste inattendu peut nous faciliter la rectification des préjugés actuels sur le mérite respectif des études littéraires et scienti tiques. A la manière dont celles-ci sont aujourd'hui dirigées, elles méritent autant que celles-là le reproche de développer la funeste habileté d'exposer ce qu'on ne comprend pas : dixneuf ans d'officielle exploration journalière me l'ont trop prouvé dans la fameuse Ecole Polytechnique. Sous tout autre aspect, les éludes littéraires sont réellement supé. rieures, en excitant davantage, quoique vaguement, l'esprit d'ensemble, pendant que l'instruction mathématique cultive et consacre l'esprit de détail, principal fléau du siècle actuel. Le positivisme termine cette longue controverse en plaçant, dans l'état normal, la poésie au dessus de la philosophie, comme étant plus près de la religion ; c'est-à-dire plus synthétique et plus sympathique.
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Quoique je ne puisse encore me déclarer tout-à-fait guéri, je suis maintenant en voie de pleine guérison malgré le besoin de prolonger un peu la sévère diète qui m'a principalement servi ; de manière à faire autant durer la maigreur, la faiblesse et la pâleur, mais sans aucun reste de fièvre, sauf Tinappétence. Hier fut, j'espère, le dernier Mercredi que je demeurai forcé de faire en voiture la longue course hebdomadaire qui, depuis onze ans, s'était toujours accomplie à pied. Mais le meilleur symptôme, comme le principal résultat, consiste en ce que la grande préparation méditative, à laquelle je voue toute la présente année, a déjà repris son activité normale, notablement altérée pendant trois semaines, sans toutefois être jamais suspendue.
Les judicieuses remarques de M . , sur l'inutilité des prétendues expositions générales du positivisme et les embarras qu'elles peuvent susciter, acquièrent un nouveau poids, en considérant l'extrême difficulté de les accomplir dignement. S'il n'en fallait juger que par l'expérience des synthèses antérieures, on serait môme tenté de déclarer ces résumés radicalement impossibles : car V Exposition de la doctrine catholique constitue un très faible opuscule du grand Bossuet, qui n'y fait aucunement sentir le génie social du catholicisme. On n'a pas mieux sur l'islamisme ou le judaïsme ; en sorte que les trois synthèses monothéistes ne peuvent encore être dignement comprises qu'en relisant les lettres de Saint- Paul, le Coran et la Bible : mais cela ne tient qu'à leur nature incomplète, incohérente et spontanée. En vertu de sa plénitude, de son indivisibilité, de sa systématisation, le positivisme doit finalement comporter des sommaires satisfaisants, quand son ensemble sera mieux saisissable, chez les fils de mes vrais disciples actuels : j'en verrai peut-être d'heureux essais, si je vis autant que FontencUe, ou môme que Hobbes. Jusque là, Ja propagande générale doit uniquement s'alimenter d'après le commentaire oral, public ou privé, des résumés que j'ai moi-môme construits à divers
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degrés ; personne ne pouvant, aujourd'hui, se trouver assez imbibé de ïensemble du positivisme pour en écrire convenablement. Cet ensemble doit, surtout, pénétrer dans les âmes occidentales par le développement de Tessor poétique qu'il tend à susciter chez les grandes natures convenablement préparées. Telle sera, j'espère, la glorieuse carrière, encore susceptible d'avortement, d'un de mes meilleurs disciples français, qui, maintenante Rome, sait dignement préparer, de cœur et d'esprit, la haule mission poétique que je lui crois réservée.
D'après la Iriste expérience récemment accomplie, le public d'élite doit, désormais, se tenir en garde contre l'hypocrisie positiviste, dont l'essor va, bientôt, devenir imminent. Les niais restent seuls dupes de l'hypocrisie théologique (ou cant) et même, du moins en France, de l'hypocrisie métaphysique, les docteurs en nivellement ayant été trop éprouvés pour retrouver des succès sérieux. Il en est autrement de l'hypocrisie positiviste, fondée sur le nouveau jargon sentimental et religieux que la synthèse universelle aura bientôt accrédité ; vous voyez avec quelle déplorable facilicé les plus vulgaires roués peuvent déjà le parler, sans être immédiatement démasqués.
Je suis profondément touché de la noble déclaration collective que vous me transmettez comme chef spontané des positivistes britanniques, dont j'espère que vous garderez longtemps la présidence involontaire. Mon pontificat devait tellement succéder au sullisant accomplissement de ma construction religieuse, qu'une mort immédiate aurait seule pu m'en priver. Néanmoins, c'est un grand mérite, de cœur plus que d'esprit, d'avoir dignement reconnu cet enchaînement nécessaire, qui sera longtemps conteste, quoiqu'en vain, par les brouillons finalement forcés de plier sous Auguste, faute d'avoir su se soumettre à César.
Votre noble épouse ne doit pas douter que je ne sois profondément sensible à ses vœux pour ma santé. Ces précieux témoignages me font mieux sentir combien je
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dois soigneusement ménager une existence aussi chère aux âmes d'élite des deux sexes» La régularité de mon régime et^ surtout, mon extrême sobriété, ne me laissent gravement accessible qu^aux perturbations morales : c'est un devoir pour moi de les éviter ou surmonter autant que possible, en m'efforçant d'être moins atteint désormais par les sources d'irritation analogues à celle qui vient de^ surgir, et dont la reproduction deviendra naturellement plus fréquente à mesure que mon autorité spirituelle sera socialement installée en Occident.
Comptez, mon excellent disciple, sur raffectueuse estime de votre père spirituel.
Auguste GoMTB«
SEIZIEME LETTRE
A Monsieur R. Congreve, a Wandsworth.
Paris, (10,rne Monsieur-le-Prince).
Le Mercredi 28 Dante 69.
Mon éminent Disciple,
Les touchantes inquiétudes qu'indique votre lettre d'avant-hier, arrivée hier, me décident à vous faire, malgré ma grande faiblesse physique, une courte réponse immédiate, ultérieurement développable.
Sans être encore rétabli, je suis en vraie convalescence de la plus grave maladie que j'aie jamais subie depuis
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trente ans, et que je me félicite d'avoir seul traitée. L'unique médecin qui, malgré sa jeunesse^ m'inspire une véritable confiance, est mon éminent disciple de la Fertésous-Jouarre, M. Robinet, dont je vous ai déjà parlé. Néanmoins, j'ai successivement rejeté d'après une courte épreuve, toutes les parties de l'unique consultation que -j'avais finalement invoquée de son lilial dévouement : en sorte que je suis seul rej^onsable J'ai par là fourni, dans un cas décisif, le type anticipé des mœurs normales, où. tout malade, suffisamment éclairé, devient, quand sa raison reste pleinement intacte, le meilleur directeur de son propre traitement, en ne demandant aux docteurs que des renseignements spéciaux sur les symptômes et les moyens : vu Tirrarionnalité radicale de Tart médical» dont les conceptions restent toujours collectives, tandis que les applications deviennent toujours individuelles; ce qui rend l'harmonie mutuelle essentiellement fortuite, comme l'indiquent les dissidences habituelles des divers médecins envers les moindres cas.
Ma crise décisive consista, le Dimanche 26 Juillet, en un copieux vomissement spontané de pur sang; sans effort ni douleur, j'en perdis, en cinq minutes, plus d'un demilitre. Cette évacuation exceptionnelle, dont tout le monde s'effrayait, excepté moi, commença, dès le lendemain, la convalescence. Néanmoins, celte rude solution naturelle, combinée avec la sévère diète sur laquelle j'avais surtout fondé mon traitement, produisit une extrême faiblesse physique, qui, maintenant, constitue mon seul trouble essentiel. 11 diminue journellement depuis que je mange un peu de viande, principalement du bœuf. Je compte, dès Lundi prochain, cesser de me recoucher dans la journée, ne m'étant alité que pendant la convalescence, vu l'épuisement.
Due à 1 ignoble conduite d'un faux disciple, ma maladie me procure une précieuse compensation, en manifestant les sentiments de dévouement et de vénération restés jusqu'ici latents chez les meilleurs positivistes, auxquels