A MONSIEUR RICHARD CONGREVE
QUATORZIÈME LETTRE
A Monsieur R. Congreve, a Wandsworth
Paris (lo pue Monsieur-le-Prince), le Jeudi i5 Charlemag^ne, 69.
Mon cher Disciple,
Dans votre cordiale lettre d*avant-hier, je reçus hier les premières moitiés des deux billets 66479 et 3i466, de cinq livres sterling chacun, sur la banque d'Angleterre. J'aurai grand plaisir à formuler, pour le reçu de l'un, le précieux concours dont le seul exemple m'était jusqu'ici fourni par un admirable couple français, qui, dès i854, ébauchait ici le salon positiviste comme vous l'avez dignement fait à Londres, mais fut alors forcé d'aller, à quinze lieues de Paris, occuper un poste médical, où son exil motivé doit encore durer sept à huit ans.
Quelques semaines après ma dernière lettre, je subis une crise personnelle, d'abord morale, puis physique, à la mort imprévue de mon plus ancien adhérent, le Sénateur Vieillard, ancien précepteur de notre dictateur actuel, C'était le seul homme qui, depuis mon opuscule fondamental de 182Q, avait scrupuleusement suivi l'ensemble de ma carrière. Aussi droit de cœur que d'esprit, l'insuffisance de son caractère put seule l'empêcher d'accomplir tout le bien qu'il souhaitait, et que sa haute position finale lui permettait de réaliser : malgré cette irréparable lacune, nous perdons en lui notre unique patron officiel, que les positivistes pourront spécialement regretter plus d'une fois ; quoique, par une anomalie que je ne me charge pas d'expliquer, il n'ait jamais souscrit au subside occidental.
Promptement dissipée sous le rapport physique, cette crise m'a longtemps laissé mieux accessible à des émotions que, dans tout autre cas, j'aurais aisément surmontées. Je me suis ainsi trouvé récemment pris d'une naissante inflammation du bas-ventre, d'après Findigne conduite d'un faux disciple à l'occasion de sa publication, à la fin de Mai, de la déplorable compilation qui constitue sa prétendue Exposition j abrégée et populaire^ de la philosophie et de la religion positives. Ayant moi-même traité cette perturbation physique sans aucune intervention médicale, elle sera promptement dissipée, surtout d'après une diète sévère, quoique sa gravité soit allée, le mercredi l'j Juin, jusqu'à me forcer, pour la première fois depuis onze ans, de manquer ma précieuse visite hebdomadaire à la sainte tombe de mon angélique inspiratrice.
Le lourd et prétentieux volume du sieur Blignières devant peut-être retentir jusqu'à vous, je dois vous annoncer qu'il sera, non seulement désavoué, mais flétri, dans ma prochaine Circulaire annuelle, afin de mieux arrêter un imminent déluge de prétendues expositions générales du positivisme. Vous savez combien sont faciles de pareils thèmes, et vous n'ignorez pas qu'ils peuvent s'écrire sans aucune conviction réelle : une observation journalière de dix-neuf ans m'a trop prouvé que notre école polytechnique développe, autant que les collèges littéraires, la triste faculté d'exposer cjd qu'on ne comprend point C'est tout autre chose quand il faut appliquer, ce qui non seulement exige un talent propre à procurer à la doctrine universelle de nouveaux perfectionnements secondaires, mais aussi suppose et constate qu'on est vraiment convaincu. De telles applications spéciales, dont l'essor est maintenant inépuisable, doivent seules être encouragées aujourd'hui : l'ensemble du positivisme ne comporte et n'attend que l'incomparable assistance des compositions vraiment esthétiques notre propagande est assez systématisée par mes deux opuscules didactiques, l'un religieux, l'autre politique, qui, réunis, sont d'un tiers moins éten-
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(lus que la pernicieuse compilation B. Quant aux publiacations. analogues à celle de M. de Constant, elles n'ont de vraie valeur qu'à titre de dignes Actes de foi publics, noblement émanés d'hommes déjà possesseurs d'un véritable poids social : un second exemple en sera bientôt fourni par l'opuscule qu'élabore, à Rome, un de mes meilleurs disciples théoriques, qui m'a promis de n'y point excéder l'extension de mon Appel aux conservateurs. Afin que vous puissiez d'avance apprécier une compilation, qui, d'après un vain étalage scientifique, a momentanément séduit M. Hutton, sachez que, exécutée en dixhuit mois, elle fut constamment élaborée dans un état continu de profonde exaspération personnelle contre le fondateur de la doctrine qu'on y prétend exposer. Une lettre récemment écrite a poussé l'outrage jusqu'à cette accusation, qui sera textuellement publiée, comme unique punition du méprisable écrivain, dans ma circulaire de Janvier prochain : « Vous préféreriez que le positivisme « restât, pendant toute votre vie, obscur et ignoré, plutôt « que de percer sous une autre plume que la vôtre. » Il est dès lors facile de sentir ce que peut être une exposition ainsi dominée par des sentiments qui constituent une monstruosité sans exemple : aussi tout ce qu'elle ne m'a pas impudemment pillé n'en forme guère que le tiers, et ne présente que de vulgaires tartines, où la sécheresse ressort davantage que la médiocrité. Pas un mot d'hommage à ma noble collègue subjective, pas la moindre indication sur l'aptitude et l'avenir poétiques du positivisme, dont la combinaison finale avec le fétichisme n'est pas même mentionnée, pas une seule appréciation de la domesticité, mais surtout pas la plus minime sympathie envers les souff^rances radicales des prolétaires des deux sexes! Vous savez que la principale influence d'un livre est souvent indépendante de son contenu, quand elle propage, par contagion cérébrale, les dispositions fortement prononcées de son auteur : celui-ci possède ce privilège au plus funeste mode et degré ; le sot et sec
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écrivain amoindrit l'esprit et dégrade le cœur du lecteur : j*ai moi-même senti cette tendance spontanée pendant les quinze mortelles heures que j'ai consciencieusement sacrifiées, en quatre jours, à ces six cents ignobles pages.
Vous comprendrez pourquoi je fis alors subir à mon régime cérébral une exception que n'aurait point obtenue un écrivain plus estimable, quand vous saurez que ce livre est adopté par l'incohérente coterie de faux positivistes graduellement formée, depuis quelques années, sous la présidence nominale du rhéteur usé que le positivisme a passagèrement décoré d'une auréole de penseur, mais sous la direction réelle de l'indigne femme à laquelle j'eus, dans ma jeimesse, le malheur de donner mon nom. Je saurai bientôt forcer ces prétendus auxiliaires à devenir mes adversaires reconnus, à mesure qu'ils vont dérouler leur secret programme, étourdiment divulgué, dès i854. par un complice bavard: Il faut désormais développer (c'est à dire exploiter) le positivisme en dehors de (c'est-àdire contre) son fondateur. Le livre B. systématise ce complot en représentant le nouveau pouvoir spirituel comme étant encore à fonder, tandis qu'il existe depuis que ma construction religieuse est irrévocablement accomplie : on ose même insinuer que ce pouvoir doit finalement résider dans un comité, saus se condenser chez un pontife. Ces roués sont ici l'équivalent de vos soidisant positivistes intellectuels ^ Mill, Lewes, &c ; sauf que les nôtres, poussés par un milieu toujours préoccupé de la destination sociale, sont, sous peine de discrédit, forcés de paraître adopter la religion de l'Humanité, tandis que les vôtres se bornent à la Philosophie positive et rejettent ouvertement la Politique positive, A la vérité les roués qui, dans leur beau temps, au dix-septième siècle, suivant l'admirable idéal résulté du Don Juan de Molière, étaient éminemment spirituels et courageux, môme à l'époque où le Régent leur donnait leur nom final, sont aujourd'hui devenus lâches et stupides ; ce qui doit de plus en plus rassurer les femmes et les honnêtes gens : la
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prépondérance normale du cœur n'est maintenant contestée que par des hommes sans esprit et sans caractère. Néanmoins, Tétat-major révolutionnaire, qui veut indéfiniment perpétuer Tinterrègne religieux, pour éviter la discipline qu'exige Texistence occidentale, personnelle, domestique et civique, a maintenant senti que ses appuis métaphysiques sont irrévocablement pourris, et qu il doit ici prendre la couleur positiviste, seule susceptible d'avenir. Également incapables de conduire et d*être conduits, ces brouillons ne peuvent plus prolonger Fanarchie spirituelle qu'en entravant Favènement du pontificat qui résulte de la construction de la religion positive plus étroitement que celle-ci n'émana de la fondation de la philosophie positive, suivant mon programme initial, formulé surtout par mon opuscule de 1826: mais ces intrigues viennent trop tard, j'ai déjà pris ma possession normale sans aucune réclamation ; ces \dLine» protestations n'aboutissent qu'à me faire publiquement accomplir un nouveau pas décisif, en signant, dès Janvier prochain, toutes mes circulaires annuelles. Le Fondateur de la Religion uniçerselle, Grand-Prêtre de V Humanité; ce que la dictature française laissera probablement circuler comme la République Occidentale sous le timbre impérial.
Maintenant installés au vrai point de vue social, sans trop s'arrêter aux dissidences intellectuelles, les dignes théoriciens doivent systématiquement consacrer la sagesse spontanée des meilleurs praticiens de tous les temps, en reconnaissant que, aujourd'hui comme toujours, et môme plus que jamais, il n'existe, au fond, que deux partis réels ; celui de l'ordre et celui du désordre ; les conservateurs et les révolutionnaires ; ceux qui veulent sincèrement terminer l'anarchie occidentale, et ceux dont, sous prétexte du progrès, la secrète tendance aspire à perpétuer l'état de non- gouvernement, surtout spirituel. Notre principale mission actuelle consiste à former et diriger, en Occident, le véritable parti de l'ordre, qui n'a jusqu'ici ni tète ni queue, i)uisqu'il est simultanément
attaqué par les lettrés et les prolétaires : les agitateurs des différentes nations occidentales se concertent mieux que les pacificateurs, ceux-ci restant partout dépourvus de principes et de g:uides, que le positivisme peut seul leur fournir. Dans cette noble attitude finale, je me sens mieux sympathiser avec M. Bonaparte, ou même Monsieur Henry V, ou tout autre de ceux qui maintiennent ou maintiendront Tordre matériel au milieu du désordre spirituel, qu'avec mes prétendus auxiliaires Mill, Littré. Lewes, &c, quelle que soit la dose de théorème8 positivistes que ceux-ci puissent sincèrement admettre, tandis que ceux-là les ignorent : dès ma jeunesse, j'ai toujours préféré le Gouvernement à V Opposition. En vous souhaitant, mon cher disciple,
Vénération et Dévouement, j'offre à votre digne épouse,
Respect et Sympathie.
Auguste Comte.
P. 'S. Si vous revoyez avant moi M. de Constant, je vous prie de le détromper sur le sieur B., dont je le crois un peu coiffé d'après le contact personnel que j'eus le malheur de seconder Fan dernier, avant d'être pleinement désillusionné sur ce misérable, radicalement indigne de fraterniser avec le noble foyer hollandais. Pour compléter l'information, il suffit d'ajouter que ce drôle a systématiquement réduit à vingt-cinq francs sa cotisation habituelle de cent francs, parce que si le taux de 1806 persistait, il en résulterait un véritable pouvoir temporel ; tandis que jadis il me poussait à mieux insister sur le besoin d'étendre, autant que possible, le subside positiviste, afin qu'il pût enfin réaliser sa destination sociale envers les jeunes théoriciens aptes au sacerdoce régénérateur, où cet homme espérait alors figurer. Vous concevrez que sa cotisation lui fut immédiatement renvoyée, avec la résolution de refuser désormais sa participation quelconque : j'espère aussi me débarasser, cette année, des