UNE LETTRE A SIR ERSUNE PERRY
A Sir Erskine Perry, a Londres.
Paris, le 6 Aristote 65 (Jeudi, 3 Mars i853).
Monsieur,
Votre billet de Dimanche me permet heureusement de vous exprimer, sans délai, ma juste gratitude pour le cordial empressement avec lequel vous avez déjà réalisé votre noble participation à mon digne subside annuel, d'après Tenvoi que me fit, samedi, votre banquier de dix livres sterling, dont voici mon reçu spécial, que je n'aurais su comment vous adresser directement. Le profond sou' venir que je conserverai toujours de votre précieuse visite de Jeudi dernier, se présente ici comme l'honorable annonce de Tappui décisif que trouvera bientôt l'ensemble de ma doctrine chez les plus éminents conservateurs britanniques, seule classe occidentale d'où je doive attendre un vrai patronage temporel, suivant les prévisions de ma jeunesse. Assez convaincus de la fragilité radicale de leur statu quot mais comptant assez sur sa durée prochaine pour le remplacer avec opportunité, ces hommes d'État
(1). Lettre imprimée à la (in d'un article par sir B. Perry, intitulé : « A morning Avith Auguste Comte 9 (Une matinée chez Auguste Comte) et publié dans la revue : « Nineteenth Century », de Novembre 1877.
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sont, aujourd'hui, les seuls dans tout TOccident européen qui puissent sainement apprécier l'aptitude sociale du positivisme, comme l'unique préservatif contre un sauvage communisme, vers lequel tend ouvertement la révolution occidentale commencée partout au xiv© siècle. Depuis son début, elle offrit toujours le mélange de deux esprits radicalement distincts : l'un positif et disciplinable, caractérisé parla liberté, poussant l'élite de notre espèce à sa vraie régénération; l'autre purement négatif et constamment indisciplinable, où l'invocation de V égalité tend à l'entière subversion d'une sociabilité quelconque.
Tant que le régime ancien ne fut point assez dissous, ces deux dispositions révolutionnaires durent sembler conciliables, d'après leur commune participation à des luttes nécessaires. Mais depuis que la décomposition de l'ordre antérieur permet, et même exige, que la construction prévaille de plus en plus sur la démolition, leur incompatibilité naturelle se manifeste profondément et, bientôt, déterminera la dernière lutte, ou plutôt controverse, que doive offrir la révolution occidentale avant d'instituer sa vraie transition organique vers l'état final de l'humanité devenue pleinement adulte. Au nom de la liberté, le positivisme, son seul garant systématique, dirigera le mouvement qui transforme pour conserver, tandis que le communisme continuera de prêcher une égalité radicalement subversive, non moins contraire à la vraie progression humaine. C'est seulement en France, je l'espère, que cette lutte occidentale pourra sortir du domaine spirituel et susciter des conflits matériels. En Angleterre, où la situation les rendrait beaucoup plus graves, ils pourront, ce me semble, être essentiellement évités, si la classe dirigeante comprend à temps les devoirs et les dangers de la position. Or, notre précieuse entrevue confirme spécialement mes espérances sur le perfectionnement moral et mental que comportent les vrais conducteurs britanniques. Je ne puis guère compter, il est vrai, qu'ils m'offriront beaucoup de types comparables, de cœur, d'esprit et de caractère, à
A SIR ERSKINE PERRY iSj
celui que je pus admirer le 24 Février i853. Mais ces natures d*élite n'ont, heureusement, aucun besoin d'être fort multipliées pour exercer leur empire naturel avec une salutaire plénitude.
Auguste Comte.
P. S. Quelques heures d'un loisir inattendu m'ont permis, avant-hier, d'honorer votre intéressant opuscule d'une de mes rares exceptions à l'heureuse hygiène cérébrale qui, depuis de longues années, m'interdit toute autre lecture que celle des grands poètes occidentaux anciens et modernes. Le titre m'avait vivement attiré, d'après l'espoir, ainsi réalisé pleinement, de ne pas trouver une vaine érudition, mais un vrai travail social. Cette lecture m'a tellement frappé que je n'ai pu m'empêcher de méditer spécialement sur cette importante question, envers laquelle mon point de vue habituel m'a bientôt inspiré le projet d'une solution difiPérente de la vôtre.