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UNE LETTRE A MONSIEUR ERDAN

A Monsieur Erdan, a Paris

Paris, le Jeudi oo Bichat 65 (aa Décembre i853) .

Monsieur,

Le rude accueil que je vous lis Thiver dernier doit, à mes yeux, augmenter le prix des bons sentiments indiqués par votre lettre d'avant-hier. Mais je ne puis mieux reconnaître votre noble démarche qu'en poursuivant, sous une forme plus douce, la consciencieuse tentative que je fis alors pour vous retirer d'une mauvaise voie. Les dispositions morales que vous me manifestez ainsi se combinent avec l'aptitude intellectuelle que j'avais déjà remarquée en vous pour me faire profondément regretter de vous voir, à votre âge, irrévocablement engagé dans une carrière de malveillance et de frivolité, qui n'a plus d'avenir sérieux.

Complément naturel du régime parlementaire envers lequel il remplit l'office d'une sorte de pouvoir spirituel, le journalisme doit, en France, essentiellement s'éteindre avec lui. Sa décadence, fort sensible déjà, deviendra plus rapide quand la presse sera pleinement libre. Alors les affiches fourniront un moyen plus normal, plus puissant, plus populaire que les journaux, pour parler convenablement au public sur les incidents actuels, sans s'as-

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treindre à la déplorable nécessité de donner chaque jour la même étendue à cette communication, quelle qu'en soit l'opportunité. Vous êtes assez jeune pour voir la désuétude totale de ce pouvoir éphémère, qui, ne pouvant guère être que perturbateur, perdra tout crédit aussitôt que le mouvement de construction propre à notre siècle aura prévalu sur le négativisme arriéré du siècle précédent. Laissez donc cette carrière à ceux que leur âge empêche d'en adopter d'autres, et préparez-vous à seconder, selon vos forces, la noble tendance qui doit dominer, au lieu d'entraver Tavenir en maudissant le passé. Je crois apercevoir en vous un esprit qui ne saurait se contenter du scepticisme, et même un cœur aspirant à sortir du triste état des révoltés. Si donc la plupart des révolutionnaires actuels doivent mourir en maudissant un siècle qui les repousse, soyez du petit nombre de ceux que la postérité félicitera de s'être ralliés aux vrais régénérateurs en abandonnant des doctrines dont l'épuisement ne laisse subsister que des principes autant ignobles qu'absurdes.

Pour quitter réellement cette voie de perdition, vous avez à remplir une condition non moins diflicile qu'indispensable, mais qui ne me semble pas au-dessus de votre élévation morale et mentale. 11 faut refaire essentiellement votre éducation théorique, en la fondant désormais sur des études scientifiques, graduellement étendues à toute la hiérarchie abstraite. Le public se lassera bientôt du gouvernement spirituel des docteurs qui tranchent en sociologie sans même savoir l'arithmétique, et dont les prétentions sont destinées à devenir la pâture du Charivari. Ayez donc le courage de reconnaître votre incompétence actuelle envers les questions sociales, et rendezvous digne de les traiter en accomplissant loyalement les préparations de doctrine et de méthode, qu'exige évidemment leur noble nature. Si vous savez, à cet égard, devancer les justes exigences de la raison publique, vous préserverez votre maturité d'une vaine et pénible protes-

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tation contre Tirrésislible tendance de votre siècle. J'ai déjà donné le même conseil à des hommes plus âgés que vous, qui pourtant sont parvenus à le suivre convenablement. Quoique les habitudes résultées de votre malheureuse profession doivent vous le rendre plus difficile à goûter, les demi-lumières que vous avez commencé d'acquérir sur le vrai caractère du dix-neuvième siècle pour^ ront vous en manifester davantage la nécessité croissante.

Tout jeune homme qui se sent doué de quelque intelligence commence aujourd'hui par s'attribuer une vocation théorique, faute d'avoir assez mesuré sa propre aptitude envers les conditions normales d'une destination qui doit toujours rester exceptionnelle. Cette illusion est entretenue par le dégoût qu'inspire d'abord la régularité nécessaire du travail pratique, comparée à l'attrayante liberté qu'exige l'élaboration spéculative. Il est donc très difficile de savoir, avant une suffisante expérience, si l'on est vraiment digne de cet éminent office. Cependant, je crois, en ce qui vous concerne, que vos aspirations théoriques ne sont pas dépourvues d'un vrai fondement, malgré le vague et la présomption entretenus par voire métier actuel. Un secret instinct vous indique confusément l'avènement social d'un nouveau sacerdoce comme le principal besoin de notre situation, qui ne comporte aucune autre issue pour la crise révolutionnaire, dont la périlleuse présidence est dévolue à la France par l'ensemble de l'évolution humaine. En conservant la noble ambition d'appartenir à cette corporation régénératrice, il vous reste à sentir qu'elle exige une religion démontrable, émanée d'une philosophie fondée sur la science. Si, quand vous aurez assez rempli ces conditions, votre force cérébrale ne se trouve point au niveau du sacerdoce proprement dit, elle vous permettra toujours une carrière utile et même glorieuse pour le digne exercice du simple apostolat.

Auguste Comte.

ilO, rue Monsieur-le-Prince.)

TROIS LETTRES A MISS HARRIET lARTlNEAU

PREMIÈRE LETTRE

Mademoiselle,

On m'a remis avant-hier l'exemplaire qne vous avez bien voulu m'adresser du précieux travail que vous venez de publier. J'en ai déjà lu la noble préface et Texcellente table, ainsi que quelques articles décisifs. Cette lecture me suffit pour caractériser la droiture, la justesse et la sagacité que vous avez constamment développées dans cette longue et difficile opération.

Le» esprits vulgaires s'étonneront seuls qu'une telle élaboration émane de votre sexe ; mais les vrais philosophes sentiront au contraire qu'elle ne pouvait guère surgir ailleurs, puisque c'est surtout là que se trouvent aujourd'hui l'esprit d'ensemble et la généreuse liberté, presque incompatibles avec le régime dépressif qui domine actuellement chez les hommes, principalement même parmi les lettrés. Toutefois, si les femmes distinguées possèdent naturellement les dispositions mentales et morales qu'exigeait une pareille entreprise, elles manquent encore, le plus souvent, de l'initiation encyclopédique indispensable à son accom-

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plissement. Cette éducation, qui, suivant le programme du grand Molière, procure des clartés de tout, sera certainement accordée à tous dans Tétat normal de Thumanité régénérée par le positivisme. Mais elle est maintenant très rare, et les femmes ne peuvent l'acquérir que d'après une suite persévérante d'eflbrts spontanés, dont la plupart d'entre elles ne sont pas susceptibles. Celles qui les corn* portent n'accomplissent ordinairement cette préparation théorique qu'en altérant leur cœur et même leur esprit par une vanité pédantesque, oubliant qu'une telle acquisition doit finalement devenir familière aux moindres intelligences. Une vraie supériorité cérébrale peut seule préserver d'un semblable danger en fournissant d'avance, comme le fit spontanément l'ensemble de votre carrière, le véritable type de l'état féminin où la culture spéculative aboutit à développer l'existence affective.

D'après l'opération capitale que vous avez heureusement conçue et dignement accomplie, ma Philosophie positi{>e va bientôt acquérir un degré de sage propagation que je ne pouvais nullement espérer de mon vivant. Si, comme auteur, je vous en dois personnellement de profonds remerciments, ce travail mérite surtout ma gratitude en accélérant la régénération à laquelle j'ai systématiquement voué ma vie. Grâce à vous, la pénible étude de mon traité fondamental ne reste indispensable qu'au petit nombre de ceux qui veulent devenir théoriciens. Mais l'immense majorité des lecteurs, où la culture théorique est seulement destinée à préparer la raison pratique, peut désormais et môme doit préférer la lecture habituelle de votre admirable condensation, qui vient pleinement réaliser un vœu que j'avais formé depuis dix ans. En me plaçant, autant que possible, au point de vue de la postérité, je n'hésite pas à vous annoncer que vous avez rendu votre nom inséparable du mien, en exécutant le seul travail qui subsistera parmi tous ceux qu'a déjà suscités mon livre fondamental.

Une telle association me fait espérer que vous lirez

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