SIX LETTRES A MONSIEUR PIERRE LAFFITTE
PREMIÈRE LETTRE
Samedi matin, 4 Janvier 18^5 (8 h.).
Mon cher monsieur Laflîtte,
Comme je suppose que vous aimez la musique, je vous envoie ci-joint un billet pour me remplacer aux Italiens, où je suis décidé à ne pas aller ce soir. L'ouvrage que vous y entendriez, sans être un vrai chef-d'œuvre musical, contient plusieurs morceaux très recommandables, et se termine surtout par un troisième acte tout entier admirable. Si vous ne pouviez utiliser personnellement ce billet, je vous prie de me le renvoyer immédiatement.
Tout à vous.
Auguste Comte.
Je vous envoie aussi le libretto correspondant, afin que vous puissiez préalablement connaître assez le sujet de ce mélodrame pour en bien goûter la musique.
DEUXIÈME LfetTRE (d
J'ai lu avec intérêt vos judicieuses observations sur les dispositions fondamentales des classes illettrées, aussi bien au fond de nos prôvitleès, qu'au centre de Paris ; ne vous ^effrayez pas de Tapparente recrudescence théologique que vous montrent, là, comme ici, les classes lettrées, et surtout nos maîtres actuels, les légistes. D'après vos propres observations, il n'y a là aucune sorte de vraies convictions religieuses, mais seulement l'extension du machiavélisme vulgaire et ridicule, fondé sur la prétendue nécessité dociale indéfinie d'un tel régime mental ; or, plus cette hypocrisie systématique se propage, moins elle conserve de consistance: elle n'a été dangereuse qu'autant qu'elle est restée concentrée chez une classe d'élite, comme cela existe encore en Angleterre. Ici, cette routine n'a vraiment qu'une valeur négative, pour s'opposer aux tendances anarchiques du seul parti progressif qui soit encore organisé. Que l'opinion progressive donne de vraies garanties d'ordre, en devenant positive au lieu de rester métaphysique, et toutes ces prétentions rétrogrades perdront aussitôt leur valeur sociale.
(I) Extrait d'une lettre écrite par Auguste Comte, le i5 Octobre i845, à M. Pierre Laffitte.
4 MO^«|EUH L4FFITTE ^
TROISIÈME LBTTHIf
Jeudi, 92 Octobre 1846.
Mon cher mopqi^r Li^^^^ç,
Pouv9;s-vous venir, piqiancbe propham, dinar dans ma solitpde, en stoiot tôt#<rà-tâta ? A moin^ d'^\is oontraira, je cqntptarai 0i}r V0119 antre 3 at 4 heureç.
Tout à von^.
Augpste CoMTV.
QUATR lÈME LETTRE
Samedi matin, a6 Décembre 1846
Mon cher Moniteur Laflitte,
Pour mieux utiliser le dernier Dimanche de Tannée, pouvez-vous venir demain dîner solitairement avec moi ? A moins d'avis contraire, je compterai sur vous. Je serai di^pQnible à partir 4a 4 henras.
Joui h vous.
Augrusta Gqmt6.
CINQUIÈME LETTRE
Mardi, i5 Juin 1^7.
Mon cher Monsieur Lafiitte,
J'ai oublié avant-hier de vous proposer, pour aprèsdemain Jeudi 17, une promenade champêtre, analogue à celle du mois dernier. Nous en causerons cl^main ; mais j'ai pensé que j'en faciliterais l'exécution en vous l'annonçant dès aujourd'hui. Si vous êtes disponible, il suffirait, comme lautrefois, de vous trouver chez moi ce matin-là, à 11 heures, sauf contre-temps.
Tout à vous.
Auguste Comte.
SIXIÈME LETTRE
A Monsieur Lafkitte, a Cadillac (Gironde).
Paris, le Dimanche 18 GuUemberg, 69.
Mon cher Disciple,
Quelques jours avant l'arrivée de votre lettre du i3, j'avais fait la plus longue réponse de ma convalescence à l'excellente lettre de M. de Thoulouze, ainsi renseigné pour vous parler de ma présente situation dans vos entrevues hebdomadaires. 11 vous aura, sans doute appris que, depuis le i5 Août, j'emploie le vin à titre de remède, et
A MONSIEUR LAFFITTK 889
même enfin pendant mon dîner, déjà remis à l'heure normale, et seulement réduit de moitié, quant à la dose de la viande ; mon déjeuner (à lo h.) consiste encore en une assiettée de succulent potage, au lieu de ma copieuse soupe au lait. Entre ces deux repas, je ne prends (à 2 h.) qu'un peu de cordial vineux, que j'avais d'abord cherché dans le meilleur bordeaux Laffitle (à G fr. la bouteille) ; lequel m'a finalement paru trop faible pour être ainsi bu seul ; je l'ai définitivement réservé pour mon dîner, au taux d'un quart de verre pris après chacun de mes deux petits plats ; j'en achève ce soir la seconde bouteille, et j'essaierai demain le meilleur bordeaux blanc. Mon cordial (à 2 h.) consiste en un quart de verre d'excellent vin de la Comète, dont une grande bouteille me fut heureusement envoyée à temps par le médecin positiviste Ch. Sauria (digne ami de M. Hadery), comme fabriqué par son père, en 1811, avec les meilleurs vignobles du Jura ; quand ce cordial sera totalement bu, j'y substituerai le malaga, qui ne sert plus à ma tisane vineuse, maintenant formée d une stricte cuillerée à café du meilleur rhum, suivant le conseil de Blainville. Tous ces vins exquis ne me feront jamais renoncer à mon usage exclusif de l'eau dans mon état normal ; au contraire, maintenant employés comme remèdes, ils me représentent le liquide universel comme l'idéal du breuvage, qui doit, à la limite, témoigner mon plein retour à la santé ; j'aspire au moment où rien d'alcoolique n'atteindra mon estomac. Mes principales prévisions commencent à se confirmer quant au mode de résolution du gonfiement du ventre, maintenant prolongé dans le tissu cellulaire du scrotum, et de celui des jambes ; le premier, d'après des selles plus fréquentes, le second suivant des abcès spontanément imminents. Néanmoins, tout cela, long et pénible, m'impose mie grande patience, et beaucoup de débilité physique, qui, malgré le retour croissant des forces avec la nourriture succulente sans excitation, me tend encore difficile de rien écrire longtemps. Comme
SgO LETTRES d'aUGUSTE COMTE
VOUS Taviez judicieusement présumé, je n*obtieiidrai pas une disponil)ilité suffisante avant la fin de Septembre.
Vos méditations sur le tome premier de ma Sjrnthèse subjective vous disposeront, à votre retour, à mieux goûter les nouvelles lumières qui déjà me viennent spontanément envers le début de mon prochain volume, surtout quant à la Philosophie première, que je vais directement incorporer à l'ensemble des notions les plus familières aux vrais positivistes. Cette élude vous rendra plus apte à bien diriger les trois leçons par semaine que M. Winstanley viendra vous demander, au début de Janvier, pour achever, en dix mois, le cours complet de Logique positive, avec la force et la concentration convenables des deux côtés. Le digne patricien futur arriva, trois jours après votre départ, poussé par le môme généreux motif que M. AudifTrent, qu'il accompagna, le 17 Août, chez M. Hadery, près duquel il resta cinq jours, profondément admirateur de notre meilljeur triumvir; il n*est reparti pour Londrei^ que Jeudi dernier, après m'avoir revu deux îours, et comme notre noble Lonchampt, ainsi quje M. de Ribbentrop accidentellemei^t.
Je vous souhaite, mon bien-aimé Disciple
Fraternité, VénératioA et Dévouement.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsieur-le-P rince.) Fondateur de la Religion universelle, et premier Grand-Prêire de THumanité