UNE LETTRE A MONSIEUR FRANCIS OHER
Parlg, Le Vendredi i6 Gutlemberg 69.
Monsieur,
Je suis très touché de la profonde sympathie qui m*est sincèrement témoignée, dans une grave occasion, par un Jeune théoricien dont M. Congreve m'a déjà signalé le mérite moral et mental. Votre noble ami M. Winstanley, qui repartit hier matin pour Londres, pourra complètement vous expliquer ma maladie, et vous rassurer sur ma pleine convalescence actuelle, longue et pénible, mais certaine. Il vous apprendra que, dans un cas décisif, après m*ètre successivement affranchi de la théologie, de la métaphysique, et même de la science, en gardant de chacune ce qu'elle a de vraiment incorporable au positivisme, j'ai pareillement étendu, sous ma responsabilité, mon émancipation finale Jusqu'à la médecine, notre dernière tutelle provisoire En ayant soin de traiter, avec un succès irrécusable, la plus grave maladie que j'ai jamais subie, je n'ai fait que devancer, à mes risques, l'état normal, où l'éducation encyclopédique ayant partout ï»épandu de saines notions sur la nature humaine, tout malade suffisamment éclairé, si sa raison reste pleinement intacte, deviendra son meilleur médecin, nul autre que lui-môme ne pouvant assez connaître l'ensemble de sa propre constitution. Ceci vous montre que, malgré vos inquiétudes, ma maladie
de 1857, loin d'entraver le développement général de ma mission philosophique et sociale, y suscite de grands progrès inattendus. Survenue Tan dernier, ou Tan prochain, pendant la composition directe d'un nouveau volume, elle aurait gravement troublé le cours normal de mes travaux, et par suite se serait elle-même aggravée. Mais, la présente année étant entièrement vouée, sans rien écrire, à la forte préparation méditative qu'exige ma morale positive, cette perturbation corporelle tend à faciliter mon élaboration cérébrale, en me faisant mieux comprendre la nature humaine, objet propre et direct dm volume théorique que j'écrirai Tannée prochaine.
Je vous souhaite, Monsieur, Fraternité, Vénération, et Dévouement.
Auguste Comte.