QUATRE-VINGT-TREIZE LETTRES
A M. LE DOCTEUR G. AUDIFFRENT
PREMIERE LETTRE
Paris, le 2i Degcarles62 (Lundi,23 octobre i850).
Monsieur,
Je m'empresse de répondre à votre honorable lettre du 2Q octobre, que j'ai reçue hier. Votre sincère adhésion à la philosophie positive, et le zèle déjà fructueux que a^ous témoignez pour sa propagation me touchent beaucoup. De telles sympathies actives et spontanées m'offrent la plus noble récompense des travaux accomplis pendant mes trente ans de vie publique, et le plus efficace encouragement des efforts continus qu'exige encore l'entière consommation de l'immense reconstruction à laquelle j'ai voué toute mon existence.
La société positiviste dont vous désirez faire partie, compte par sa nature un nombre quelconque de membres. Mais elle n'en compte aujourd'hui que quarante-cinq y dont plus du tiers réside hors de Paris ; les autres se réunissent chez moi chaque mercredi soir, sans que nos conférences personnelles aient jamais éprouvé aucune interruption depuis son origine en mars 1848. Je vous enverrai, par le courrier de demain, la double circulaire initiale qui a déterminé cette fondation. Afin que notre esprit et notre destination vous soient d'abord connus suffisamment, vous recevrez, en môme temps, un exemplaire de chacun des cinq opuscules publiés jusqu'ici par cette société, sur les principales mesures qui conviennent à
la situation présente pour diriger la terminaison organique de la grande révolution occidentale, ce qui constitue notre but général. Il faut aussi que vous connaissiez le volume décisif que j'ai publié en juillet 1848, sous le titre de Discours sur Vensemble du Positwisme, chez le libraire Mathias, i5, quai Malaquais. Enfin il convient encore que vous lisiez Timportant opuscule publié par mon éminent collègue M. Littré, comme examen de ce discours, {application de la philosophie positive au gouvernement des Sociétés) à la librairie de Ladrange, 41, rue Saint- Andrédes-Arts, en janvier i85o.
Quand vous serez ainsi renseigné, je vous prierai de m'écrire librement sur tous les points fondamentaux que vous viendrez d'apprécier, afin que je puisse juger si votre adhésion est assez complète pour que vous deveniez un véritable membre d'une association, qui exige plus de convergence réelle qu'on n'est aujourd'hui habitué à en désirer. Comme toutes mes admissions doivent être individuelles, et séparées, il sera pareillement indispensable que les amis dont vous me parlez remplissent aussi les mêmes conditions, chacun de son côté, à moins qu'ils ne tiennent point à figurer distinctement parmi nous, s'ils préfèrent rester implicitement compris dans votre seule affiliation. D'ailleurs, le Positivisme compte nécessairement, surtout hors de France, beaucoup d'adhérents sincères et actifs, qui pourtant demeurent explicitement étrangers à la société positiviste, pour divers motifs naturels, et ce parfois en vue d'une prudence personnelle qui peut être fort légitime. Je pourrai vous en signaler un exemple très intéressant, au sein de votre département, dans la personne de M. Picard, banquier à Avignon, que je sais très dévoué à la Religion de l'Humanité, quoiqu'il me soit individuellement inconnu jusqu'ici.
To.ut à vous,
Auguste Comte
(10, rue Monsieur-le-Prince.)
DEUXIÈME LETTRE
Paris, le i8 Frédéric 62 (vendredi 22 novembre i85o).
Monsieur,
Cette réponse immédiate est destinée surtout à vous témoigner ma profonde satisfaction pour l'importante lettre que je viens de lire, et dont la longueur exceptionnelle n'a fait qu'augmenter l'intérêt. J'y ai principalement apprécié l'exposition aussi noble que naïve de votre initiation graduelle au positivisme. Les dissidences secondaires que vous m'indiquez avec une digne franchise me paraissent bientôt devoir se dissiper spontanément, d'après des méditations plus complètes sur Tensemble de vos nouvelles lectures. Mais dussent-elles persister au-delà de mes prévisions actuelles, votre adhésion me semble déjà suffisante envers tous les points fondamentaux, pour que je doive me féliciter de votre adjonction à la société positiviste, si vous continuez à me la demander, quand vous aurez achevé cette appréciation préalable. Je regrette seulement que votre zèle vous ait entraîné à lire les cinq opuscules posijtivistes avant le discours systématique qui les a préparés et précédés. Les objections prématurées qui sont résultées d'une telle inversion logique me semblent pourtant exemptes de toute gravité. Il n'en restera, je présume, aucune trace essentielle dans la lettre que vous m'annoncez, après une suffisante assimilation de
ce discours très condensé, simple prélude général d'un vaste traité.
Sans devoir aussi m'arrêter à des discussions accessoires, je me borne à vous annoncer spécialement la juste satisfaction, que j'ai déjà donnée, depuis plus d'un an, à la principale lacune pratique signalée dans votre mémorable lettre; les graves inconvénients administratifs de notre excessive centralisation actuelle me déterminèrent avec divers motifs politiques à m'occuper d'y remédier, en traitant de la transition organique à la fin de mon cours de 1849. Ma théorie historique me conduisit à créer pour cela l'institution des intendances^ d'après laquelle notre France, sauf Paris, serait divisée en seize groupes administratifs, composé chacun de cinq départements ou quelquefois de six. Votre département appartiendrait, par exemple avec le Gard, les Bouches-du-Bhône et les deux départements alpins, à V Intendance de Marseille, à laquelle on adjoindrait la Corse, jusqu'à ce que cette île fût rendue enfin à sa juste indépendance naturelle. Au chef-lieu de chaque intendance seraient transportées toutes les administrations civiles qui sont aujourd'hui centralisées vicieusement à Paris, en y ajoutant bientôt une école positiçe et un théâtre occidental. Cette institution a surgi en moi comme une suite nécessaire de l'avènement naissant d'un véritable pouvoir spirituel, qui, garantissant l'unité intellectuelle et morale, permet de relâcher sans danger la concentration matérielle. Loin d'affaiblir le juste ascendant social de Paris, elle l'augmentera beaucoup. Pleinement adoptée par la société positiviste, cette création vient d'ôtre développée davantage dans le cours que j'achèverai le 27 octobre. Elle se trouvera publiée bientôt dans le nouveau rapport de M. Littré, sur le gouvernement révolutionnaire, comprenant l'ensemble des perfectionnements que j'ai apportés à notre régime de transition depuis le rapport initial que vous connaissez.
Envers tout autre sujet, j'attendrai la lettre que vous me promettez, à la suite de vos réflexions sur mon Discours
fondamental. Les quelques lignes que contient là-dessus la fin de votre lettre renferment une gracieuse application d'une touchante citation, qui semble déjà me garantir votre pleine adhésion à notre principe universel : la prépondérance du cœur sur Tesprit. Vous me paraissez ainsi avoir heureusement évité ou corrigé la fatale influence de l'éducation polytechnique pour dessécher et enorgueillir, en môme temps que pour comprimer ou dénaturer l'essor esthétique.
Votre noble allusion finale à ma situation matérielle, me détermine à vous adresser demain deux circulaires caractéristiques, qui vous expliqueront assez l'éminent patronage collectif, dont je suis spontanément devenu l'objet. Malgré son insuffisance actuelle, je ne doute pas qu'il ne me mette bientôt à l'abri de l'ignoble persécution dirigée contre moi, et qui heureusement n'a jamais pu jusqu'ici entraver le paisible développement de ma grande construction religieuse.
Ce petit envoi me fournit l'occasion de compléter celui du mois dernier, en y joignant une circulaire initiale (que je crois avoir oubliée) sur la fondation de la société positiviste.
Salut et fraternité.
(10, rue Monsieur-le-Prince).
TROISIÈME LETTRE
Paris, le jeudi soir 9 Moïse 63.
Monsieur,
J'ai été tellement satisfait de la lettre qui m'est parvenue lundi que j'aurais voulu pouvoir y répondre sur le champ. Mais, devant le surlendemain proposer votre admission à la Société positiviste, j'ai dû y subordonner ma réponse. Cette admission a été prononcée hier, avec la conviction unanime, d'après mes explications et surtout vos lettres, que nous faisons en vous une précieuse acquisition. Vous recevrez dorénavant, suivant notre usage, cinq exemplaires de chaque opuscule publié par la Société, et vous contribuerez ensuite à solder ses minimes frais d'impression qui constituent nos seules dépenses collectives. Quant à présent vous n'avez d'autre formalité que de m'indiquer dans votre réponse, le lieu et la date de votre naissance, votre profession ou qualité et votre domicile, afin que je les marque sur le petit registre où j'ai déjà inscrit votre nom coHune notre 4*>® confrère.
En cette nouvelle qualité je dois d'abord vous recommander, crainte de l'oublier aujourd'hui, une relation dont vous aurez, je crois, à vous féliciter, avec un de nos confrères parisiens,mais domicilié à Marseille; c'est M. de X... négociant (63, rue Grignon), qui fait à Marseille une précieuse propagande positiviste, depuis environ un an qu'il y est établi. Très recommandable, surtout de cœur et
môme d'esprit, il sera disposé à s'entendre avec vous, ayant d'ailleurs à peu près votre âge : il suffira que vouslui expliquiez mon invitation, sans que j'aie besoin de lui en écrire. La combinaison de vos efforts vous procurera des satisfactions mutuelles, et augmentera beaucoup votre efûcacité respective.
Après ce double préambule, je me hâte de répondre à la principale partie d'une lettre qui intéresse également mon cœur et mon esprit. Elle renouvelle vivement le noble sentiment qui parfois récompense dignement mon dévouement à une grande mission, c'est-à-dire le bonheur privilégié d'être sincèrement reconnu comme chef spirituel par des natures d'élite à tous égards. Mais avec de telles organisations, les éloges spéciaux ne constituent pas leur meilleure récompense. Il leur faut plutôt de nouvelles indications capables d'élargir leurs vues et d'élever leurs sentiments, de manière à augmenter le bien qu'elles font : c'est le mode de gratification que je dois préférer envers vous.
Je vous remercie d'avoir compté sur ma sympathie dans le malheur exceptionnel qui vient de vous frapper. Vous sentirez ainsi de plus en plus que, loin de bannir la prière, le culte positiviste la consolide et l'anoblit, en l'épurant de toutes sollicitations égoïstes. Pour un vrai positiviste, prier, c'est à la fois aimer et penser, tantôt penser en aimant, tantôt aimer en pensant, afin de développer la vie subjective envers ceux dont la vie objective est accomplie. Après cette transformation finale, il subsiste toujours la meilleure partie de nous-mêmes, celle qui nous lie aux autres ; la personnaUté a seule disparu. C'est donc alors que commence lo-culte privé dans toute son énergie pour reconstruire dignement les êtres chéris, et aussi dans sa plus grande pureté, puisque nous ne retenons d'eux que les bonnes qualités et actions. Je ne vous détournerai donc pas, suivant l'usage de prétendus consolateurs, de l'ensemble des souvenirs relatifs à votre irréparafble perte. Au contraire, je vous propose de reconstruire sub-
LETTRES d'auguste COMTE II
jeclivemenl le digne père, de façon à vivre avec lui davantage encore qu'auparavant, par un culte assidu, que vous régulariserez le plus possible. Vous en retirerez bien plus que de douces consolations; c'est-à-dire des améliorations intimes, qui avanceront beaucoup en vous la solution pratique du grand problème positiviste, Tascendant de Taltruisme sur Tégoïsme. En excitant ainsi l'imagination par le sentiment, on peut reproduire l'ôtre chéri, à un degré que l'on juge d'abord impossible. Je i>uis vous y encourager par ma propre expérience, devenue maintenant très décisive. Après une seule année d'une pleine tendresse mutuelle, d'autant plus profonde qu'elle resta toujours d'une scrupuleuse pureté, il y a près de cinq ans j'ai perdu objectivement mon éternelle compagne subjective. Organisé auparavant, son culte journalier est alors devenu plus intime et plus solennel. Peu à peu, il a pris spontanément une telle extension que j'ouvre chaque journée en passant une heure à prier devant les signes chéris. Depuis plusieurs années que mon culte quotidien s'est ainsi fixé et que je le fortifie par une longue visite hebdomadaire à la sainte tombe, je ne saurais vous exprimer combien la vie subjective a pris d'essor et de netteté. Comme ma principale expansion envers ma noble et tendre amie consistait à lui témoigner ma gratitude continue, pour son salutaire ascendant moral, je ne fais que continuer à développer ainsi ma reconnaissance qui augmente journellement à mesure que je sens résulter de ce culte intime de nouveaux bienfaits, quant à l'élévation de mes idées, et à l'élévation de mes sentiments. En vous indiquant cet exemple caractéristique, je crois vous servir davantage que par des préceptes* abstraits, qui conviendraient moins à votre cas. La principale culture est certainement celle du cœur. Elle ne fut organisée qu'au Moyen-Age et sur des bases aussi précaires qu'irrationnelles. Le positivisme la reconstruit irrévocablement pour la développer et l'utiliser beaucoup plus. Vous sentirez son efficacité en l'essayant.
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Dans la première partie de ma carrière, j'ai dû construire la foi, fondée sur la démonstration, la seule base moderne. Mais, dans la seconde, commencée il y a six ans sous la sainte impulsion privée que je m'eflforce de prolonger, je dois systématiser Famour, vrai centre intérieur de Tunité humaine, même personnelle. Tel est l'objet propre de mon second grand ouvrage, dont le tome premier, terminé depuis un an, attend encore un éditeur, quoique j'aie aussitôt renoncé à tout profit matériel. Cette étrange entrave ne me décourage pas, et j'écris maintenant le volume suivant, relatif à la statique sociale. J'y rédige en ce moment le chapitre fondamental sur la théorie générale de l'âme, c'est-à-dire la théorie positiviste de l'unité humaine. C'est ce qui ramène involontairement sous ma plume les conditions d'une telle harmonie fondée sur le concours de la foi avec l'amour, déterminée par l'espérance inhérente à l'activité. Mes deux cours philosophiques m'ont fourni, surtout en i85o, l'occasion d'initier par anticipation un public d'élite, où les femmes figurent déjà, aux principaux résultats de ma construction religieuse. Je me borne aujourd'hui à vous indiquer le plus usuel, celui qui peut davantage prouver la puissance sentimentale du positivisme, la théorie de Vange gardien, déjà pratiquée dignement dans la vie intime de quelquesuns de nos frères, presque aussi utilement que dans la mienne, où le culte a surgi, le Grand-Etre ayant besoin d'intermédiaires envers nous^ surtout d'après sa nature composée. La femme constitue, pour chacun de nous, cet ange chargé de la providence morale de l'Humanité, en rappelant à l'altruisme des existences, théoriques ou pratiques, qui tendent sans cesse vers l'égoïsme. Ce précieux gardien personnel comporte un triple type naturel, d'abord la mère, ensuite l'épouse et enfin la fille, dont la fonction est impérissable, les trois types concernant respectivement les trois modes de solidarité, obéissance, union et protection, comme aussi les trois ordres de continuité, en liant le passé au présent et à l'avenir.
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Ensuite ils excitent les trois instincts sympathiques, vénération, attachement et bonté. D'après cela, le nœud de TefiBcacité religieuse d'un tel culte réside dans la digne et inaltérable combinaison des trois types, en suppléant aux lacunes par des équivalents ; la sœur, par exemple, pour seconder tour à tour chacun d'eux selon la relation d'âge. Enfin ce culte une fois institué peut s'étendre peu à peu, en rattachant à chaque type le cas de l'un ou de l'autre sexe, qui lui sont assez analogues. On lie ainsi la vie privée à la vie publique par une progression presque insensible, quand l'ensemble de nos anges gardiens s'étend jusqu'à embrasser, hors de la famille, le maître, le compagnon et le disciple. Un cœur et un esprit tels que les vôtres n'exigent pas une plus longue indication pour saisir cette théorie religieuse et l'utiliser dignement.
Elle est propre à fortifier vos espérances sur le prochain appui que nous méritons du sexe affectif. La situation a, sous ce rapport, plus marché que je ne l'espérais. Plusieurs dames comprennent, adoptent et pratiquent la nouvelle doctrine, surtout dans sa partie féminine, et au point quelquefois d'élever ainsi leurs propres filles. Déjà en septembre 1848, la théorie féminine du Positivisme inspirait cette appréciation à une dame anglaise assez célèbre à Londres pour que je puisse vous la nommer : (Mîstress Sarah Austin) : « Je n'ai pas encore eu le temps « (m'écrivait-elle en français) de lire votre Discours: « mais j'ai été enchaînée par quelques pages sur mon « sexe. Sur ce sujet il /ij- a que vous. Les autres, ou nous « restreignent à une destination subalterne et matérielle, « ou nous appellent à une existence contraire à notre a nature. Vous seul avez su concilier dignement la sou- « mission avec l'ascendant, la pureté avec la tendresse ». Celte sanction était d'autant plus décisive, que la dame, quoique fort distinguée réellement, partage les préjugés britanniques contre le positivisme surtout social. Mais la pratique nous a procuré des triomphes plus irrécusables. J'ai déjà célébré, comme prêtre de l'Humanité, deux ma-
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riages positivistes, l'un en juillet 1848, l'autre deux ans après. En chaque cas, les époux, après ma digne exhortation sur le mariage nouveau, ont signé, tout en larmes, le libre engagement de veuvage éternel, qui devient le caractère propre de la monogamie finale ; et ime vingtaine de témoins des deux sexes ont confirmé par leurs signatures cette obligation volontaire. Mon discours dans le second mariage aurait été publié, si des motifs de prudence, envers l'une des familles, n'avaient pas dû faire renoncer à cette pleine publicité. Néanmoins quoique l'expérience reste connue seulement de peu de personnes, elle n'en est pas moins une réfutation décisive de toutes les objections matérialistes sur la prétendue impossibilité de la fidélité posthume. Le premier couple, émané du pur prolétariat, me remercie souvent du surcroît de sécurité et d'intimité que ce libre engagement procure à la véritable union. Je ne doute pas que le second cas ne produise bientôt les mômes impressions, quoiqu'il concerne la classe aisée et lettrée.
Je comptais encore vous donner aujourd'hui quelques autres indications sur nos progrès inédits théoriques et pratiques, et surtout quant au drapeau continental. Mais le temps et l'espace me forcent d'ajourner une telle com* munication.
Salut et Fraternité.
Auguste Comte
10, rue Monsieiir-le-Prince,
F. S. — Quelque pressé que je sois, je ne dois pas oublier les remerciements cordiaux que mérite votre appréciation envers ma sainte collègue éternelle. J'y trouve l'assurance d'obtenir un jour pour cette éminente compagne une inaltérable solidarité envers moi, bien plus méritée que celle qui rattache Béatrice à Dante, car je dois bien davantage à mon ange que le grand florentin dut au sien. Votre impression spontanée concourant, à cet égard, avec celle de quelques autres jeunes cœurs, j'ai
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lieu d'espérer que la postérité sanctionne ce digne jugement. Quand mon premier volume aura enfin paru, la dédicace exceptionnelle qui le concerne fera sans doute partager une telle conviction à la plupart des vrais positivistes. F^iissè-je obtenir ainsi la communauté de cercueil que j'oserai demander ouvertement à la fin du grand traité.
QUATRIÈME LETTRE
Paris, le 1" Homère 63 (Mercredi 29 janvier 1871).
Monsieur,
Je n'avais pas de meilleur moyen de transmettre vos remerciements à nos confrères, que de leur faire une lecture intégrale de votre intéressante réponse, où ils ont trouvé comme moi de nouveaux motifs de se féliciter de vous avoir acquis. Votre dernière phrase nous fait espérer que nous aurons peut-être la satisfaction do votre participation exceptionnelle à nos fraternelles soirées du mercredi, malgré un éloignement que la facilité croissante des transports rend moins impérieux.
La manière dont vous avez saisi et adopté mes communications inédites, sur le culte privé, m'a charmé sans me surprendre. Elle me dispose mieux à réaliser aujourd'hui la double promesse qui terminait ma dernière lettre, d'abord quant à la théorie des neuf sacrements sociaux, que j'ai plusieurs fois exposée publiquement depuis deux ans; quoique je ne l'ai pas encore écrite, sa place normale appartient au quatrième volume du grand ouvrage dont je rédige maintenant le tome second.
Cette théorie, dont vous sentirez aisément la supériorité mentale et morale sur celle du catholicisme, consiste à sanctifier toutes les phases naturelles de la vie privée, en les rattachant systématiquement à la vie publique. Elle
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forme donc, dans Tensemble du culte positiviste, le digne intermédiaire entre le culte intime ou personnel (domestique tout au plus) caractérisé par Tadoration des anges gardiens et le culte public du Grand Etre, esquissé comme abstrait, et développé comme concret, dans mon calendrier positiviste.
Pour concevoir cette série de consécrations, il faut destiner la vie individuelle à servir l'Humanité, de manière à y être finalement incorporé. Depuis la naissance jusqu'à cette adjonction définitive, voici la suite des sacrements, avec la sommaire indication des âges correspondants.
Dans le premier sacrement social, la présentation, correspondant au baptême des ciirétiens, le nouvel être est présenté solennellement sous les auspices de ses parents et parrains au prêtre de l'Humanité, qui, sauf les exceptions presque impossibles, Tadmet à subir les épreuves destinées à l'ériger en digne serviteur du Grand Etre.
Le second sacrement, Vinitiation, se place à quatorze ans ; quand l'éducation purement domestique est achevée, l'adepte passe aux leçons publiques, sans toutefois quitter la famille, comme vous le savez d'après mon Discours.
A vingt et un ans vient le troisième sacrement, V admission, où le nouvel organe, d'abord présenté puis initié, est directement admis au service de l'Humanité, d'après im digne» achèvement des études théoriques et l'apprentissage pratique, que nous menons toujours ensemble.
Le quatrième sacrement est celui de la destination, à vingt-huit ans. Il consacre l'admission spéciale au service déterminé, que l'organe choisit après les essais convenables. Les catholiques n'en avaient l'équivalent que pour les plus hautes fonctions sociales, par l'ordination sacerdotale et le sacre royal. Nous retendons à toutes les professions qui, pour la morale positiviste, sont toujoui*s ])ubliques. Ce sacrement peut être ajourné, et aussi réitéré.
Vient ensuite le sacrement du mariage, qui occupe le
LETTRES d'auguste COMTE I()
milieu de la série des consécrations normales : je n'ai pas besoin de vous indiquer sa théorie assez expliquée déjà. Marquez seulement les limites d'âge, vingt-huit ans comme limite inférieure jamais altérée, et trente-cinq comme limite normale en dessous, mais sans aucune obligation. J'étends jusqu'à trente ans le veto paternel.
Le sixième sacrement est celui de la Maturité, à quarante-deux ans, où le serviteur de l'Humanité, ayant atteint tout son développement et ayant reçu toutes les préparations spéculatives et actives, complétées par le mariage, doit exercer son principal office pendant une période de vingt et un ans, qui décidera de la destinée finale, ou comme digne organe du Grand Etre, ou comme organe parasite qu'on se hâtera d'oublier. C'est à quarantedeux ans que je place l'accès des hautes fonctions, théoriques ou pratiques, commencées à trente-cinq ans dans le grade inférieur. Pour le sacerdoce philosophique on peut être vicaire à trente-cinq ans, mais on ne devient prêtre qu'à quarante-deux ans.
Après cette période décisive de pleine activité, pendant vingt et un ans, vient à soixante-deux ans, le septième sacrement, qui consacre la retraite, où le sacerdoce avertit le serviteur qu'il doit passer à l'état consultatif et céder la place à un organe moins épuisé. En recevant ce sacrement, le positiviste fera son testament, dont le prêtre donnera lecture publique dans le temple de l'Humanité. Nous rétablirons, comme pleinement normale, l'entière liberté de tester, et aussi celle d'adopter, qui la complète, en supprimant toute entrave légale ; mais c'est à la charge d'une équivalente responsabilité, suite naturelle de la confiance, caractère constant du régime positiviste. C'est pourquoi il faut tester publiquement et en temps normal, afin de pouvoir accueillir, s'il y a lieu, les observations du sacerdoce et du public. Mais en thèse générale, nous reconnaissons à tout fonctionnaire indépendant (sauf l'ordre spirituel) la faculté de désigner et de pourvoir son successexu».
Le huitième sacrement est celui de la transformation , au moment suprême où le catholicisme plaçait son odieuse cérémonie de Textrême-onction. Vous savez que la mort positiviste est, en effet, une simple transformation de la vie objective en une vie purement subjective, où le serviteur de l'Humanité devient organe, à moins qu'il n'ait démérité.
Le jugement lînal donne lieu au neuvième et dernier sacrement qui, sept ans après la mort, proclame solennellement, d'après les enquêtes et appréciations convenables, V incorporation finale au Grand Etre, ainsi enrichi d'un nouvel organe subjectif. Dans cette institution que le positivisme s'honore d'emprunter à la théocratie égyptienne, le corps, jusque-là déposé au cimetière municipal, est publiquement transporté dans le bois sacré où se trouve le temple de l'Humanité, pour y être honoré par tous et non par les seuls parents, auxquels il n'appartient plus. Il y a trois degrés de glorification monumentale : la simple inscription, ou aussi le buste, ou enfin la statue. Pour les cas exceptionnels d'une vie coupable, sans punition matérielle, le transport se fait au cimetière des réprouvés, parmi les suppliciés et les suicidés.
Telle est la série des neufs sacrements sociaux, où le positivisme embrasse le véritable ensemble de la vie humaine. Ces sommaires indications sont extrêmement imparfaites. Mais je compte sur votre cœur, et votre esprit, pour attendre sans danger l'exposition dogmatique annoncée ci-dessus. Je compte même la hâter davantage en osant composer un vrai catéchisme positiviste, ou exposition élémentaire de la {?raie religion, quand j'aurai achevé mon second volume actuel, et avant d'écrire le troisième. Ce sera donc pour la fin de cette année, si mes perturbations matérielles ne l'empêchent pas. Dans ce travail décisif aussi populaire que transcendant, se trouverait naturellement cette théorie des sacrements, ce qui ne m'empêcherait de la reprendre à la fin de mon grand traité.
Je passe sans transition au drapeau occidental, qui est d'une application très urgente, pour éviter à temps le fatal drapeau rouge. Je Fai aussi expliqué publiquement dans mes deux derniers cours, et la société positiviste l'a complètement adopté, après une longue discussion, il y a un an. Distinguons d'abord deux drapeaux, trop confondus dans mon Discours, l'un religieux, l'autre politique. Le premier, seul indiqué dans le Discours, est une bannière tendue en tableau, portant sur la face blanche, le symbole de l'Humanité, représenté par une femme de trente ans, tenant son fils entre ses bras (ce ne sera pas la Madone, si elle est bien peinte) ; sur la face verte, la formule sacrée des positivistes : V amour pour principe, V ordre pour base et le progrès pour but. Vous expliquerez aisément ces couleurs, symboles naturels de pureté ou d'espérance, double caractère de la religion de l'avenir.
Quant au drapeau politique, qui flotte en pavillon, il est entièrement vert, La formule précédente s'y décompose, sur les deux faces, dans les deux formules sociales du positivisme : Tune politique ou masculine, ordre et progrès; Y sjiive morale ou féminine, çivre pour autrui; au lieu de la peinture ci-dessus indiquée, sa hampe est surmontée par la statuette dorée de l'Humanité.
Ayant conçu le drapeau commun à tout l'occident, vous en déduisez facilement tous les drapeaux nationaux, en ajoutant une simple bordure, aux couleurs actuelles de la population correspondante. Pour la France, cette bordure sera donc tricolore, mais avec prédominance du milieu blanc, en mémoire du vieux drapeau français. On compose ainsi l'occidentalité normale ; mais en respectant les moindres nationalités^ sans excepter Saint-Marin ou Andore.
Ce drapeau, quoique peu connu encore, est généralement approuvé de tous les partis sincères qui l'ont examiné. Je n'ai pas craint d'en écrire officiellement au Ministère luimême, en négociant Tan dernier la réouverture de mon cours. Loin d'effrayer le gouvernement, il rassure tous
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les vrais amis de Tordre, comme refuge systématique, contre une bannière sanguinaire, que je n'ai pas craint d'attaquer ouvertement. L'importance que nous y attachons tient surtout à notre résolution, maintenant arrêtée, d'ériger déjà les positivistes en un parti distinct qu'on appellera peut-être les verts, qui se place en dehors et audessus de tous les partis actuels, blanc, bleu ou rouge indifféremment, dont il se propose de rallier tous les divers membres honnêtes et sensés, pour terminer la révolution en combinant enlin Tordre et le progrès, de manière à surmonter également toutes les tendances à la fois anarchiques et rétrogrades, qui maintenant divisent si déplorablement notre France et même tout TOccident.
La rapidité de ces esquisses m'a fait oublier tout à Theure de vous annoncer que la série des sacrements positivistes, déjà réalisée quant au mariage, comme vous le savez, a récemment reçu un commencement de réalisation pleinement normale. En effet, il y a deux mois (le jeudi a8 novembre i85o), j'ai conféré comme prêtre de THumanité, en présence environ de vingt-cinq positivistes des deux sexes, le premier sacrement social, la présentation, au jeune enfant issu du premier mariage positiviste (celui de juillet 1848). Cet enfant de dix-huit mois, présenté par sa mère et son père, avait pour parrain, mon éminent collègue M. Littré, et pour marraine la nouvelle épouse positiviste (de juillet i85o).
Des motifs de prudence envers la famille de cette dame ont aussi empêché seuls la publication des discours de deux heures que je prononçai dans cette solennité.
Quelque longue que soit déjà cette réponse, je ne terminerai pas sans vous y engager spécialement à faire choix d'une carrière déterminée.
L'heureuse indépendance que vous m'annoncez doit seulement vous en faciliter les moyens. Votre avenir m'intéresse beaucoup, et je serais fâché qu'il dégénérât en flânerie philosophique. Toute la question se réduit maintenant à savoir si vous serez théoricien ou praticien.
Nous avons besoin de dignes types dans les deux genres ; d'après tout ce que je connais déjà sur vous, je suis fort disposé à vous attribuer une belle vocation théorique. Mais une plus mûre appréciation pourrait seule me décider, et ce choix vous revient d'ailleurs presque exclusivement. En tous cas les études sérieuses que vous projetez, surtout en biologie, constitueront une excellente préparation. Sans vous hâter dans une décision aussi grave et aussi délicate, soyez résolu, en général, d'éviter une attitude indéterminée, qui nuirait au développement de vos facultés et de vos services.
Salut et fraternité.
Auguste Comte
10, rue Monsieur-le-Prince.
CINQUIÈME LETTRE
Paris, le 20 Homère 3.
Monsieur,
Je m*empresse d'utiliser un moment de loisir pour répondre immédiatement à votre excellente lettre du II février. Quoique certain d'avance du bon effet moral que produisait sur vous l'ensemble de mes conmiunications religieuses, l'assurance spéciale que vous m'en donnez constitue, comme vous l'avez très bien senti, la meilleure récompense de mon zèle si motivé.
Très touché de la plénitude de votre confiance privée, je suis heureux de devoir y répondre par une entière approbation de votre conduite actuelle. Dans votre situation, vous n'avez certes rien de mieux, jusqu'à l'entière terminaison de vos préparations de tous genres, que de continuer à diriger la culture de vos champs. Gela est, à tous égards, préférable à l'oisiveté citadine, quelque philosophique qu'on la suppose. Une telle fonction pratique pourrait d'ailleurs remplir très dignement une carrière complète, et c'est une de celles où les bons organes manquent le plus. Si donc elle devenait pour vous définitive, vous pourriez faire beaucoup de bien, sans cesser, au reste, de seconder profondément la réorganisation spirituelle. Mais je persiste à croire, jusqu'à meilleure information, que vous êtes plutôt appelé au sacerdoce théorique de l'Humanité.
La timidité, dont vous me parlez, m'a toujours semblé
un excellent défaut, beaucoup trop rare aujourd'hui : c'est un sentiment très naturel et fort utile chez ceux qui se sentent appelés à d'éminentes fonctions, jusqu'à ce que l'exercice ait assez mesuré leurs forces. Quant à vos difficultés d'élocution, je ne sais en quoi elles consistent; mais elles ne peuvent déterminer une résolution contraire. Vos lettres me prouvent hautement que vous possédez, à un degré rare, l'aptitude à l'exposition écrite. Si donc votre insuffisance était réelle, cela n'affecterait que l'exposition orale, et cela n'empêcherait point votre participation théorique, qui seulement changerait ainsi de forme : le positivisme doit savoir, encore mieux que le catholicisme, utiliser tous les talents bien placés.
En ce qui concerne votre prédilection rétrospective pour l'office de templier (i), je puis vous répondre que le nouveau régime ne manquerait pas non plus de vous offrir, sous ce rapport, un large champ, en cas que votre vocation ne se trouvât n'être pas purement théorique. Vous savez que le Positivisme reconstruit la chevalerie sur de meilleures bases. Or, il ne faut pas croire que cette réorganisation doive devenir l'un des derniers résultats du vrai mouvement régénérateur. Au contraire c'est surtout par les Ches^aliers que le Positivisme doit activement surgir dans les classes supérieures, dont la masse sera naturellement plus rebelle qu'aucune autre à la grande rénovation morale et mentale. Parmi les riches et les grands, nous serons longtemps à trouver d'autres adhérents essentiels que ces natures exceptionnelles, qui se sentent appelées à exercer volontairement le digne protectorat des forts envers les faibles.
Quoi qu'il en soit de votre choix final, vous avez encoure plusieurs années d'études et de réflexions avant de le fixer, en continuant vos sages occupations agricoles. Je vois aussi avec une profonde satisfaction que vous sentez
(i) Dans le présent, écrivais-je au maître, je n'ai pas de vocation déterminée ; au Moyen-Age, je serais parti à la croisade, enrôlé chez les Templiers, cumulant les deux attributs spirituel et temporel. (G. A.)
dignement rimportance fondamentale du mariage, comme dernière préparation morale, sans laquelle l'homme risque de perdre le principal fruit de toutes ses autres préparations. Votre confiance à cet égard me touche beaucoup et je m'efforcerai d'y répondre par de sages conseils quand vous les invoquerez spécialement. Plus que personne peut-être, jt sais combien peut devenir grave un mauvais choix, puisque j'ai gâté l'ensemble de ma vie privée en commettant, à votre âge actuel, une semblable faute, la seule que je me reproche essentiellement, quoique heureusement j'en ai seul souffert. Sans la chaste compagne exceptionnelle que j'ai â peine possédée objectivement pendant im an, je mourrais étranger aux plus douces émotions humaines, quoique je ne me fusse marié que pour les goûter!... Néanmoins une fatalité heureusement anormale ne m'a jamais fait cesser de recommander le mariage à tous les jeunes gens qui me consultent. Que mon exemple les préserve seulement d'un mauvais choix ! La tendresse combinée avec la pureté constitue la principale condition, celle que ni l'esprit ni le caractère, même réunis, ne sauraient remplacer, comme ma jeunesse le crut malheureusement.
Puisque vous avez été vivement frappé par la tendance poétique des sacrements positivistes et surtout de Tincorporation finale, je compléterai, sous ce rapport, l'indication de ma dernière lettre, en vous annonçant la cérémonie que j'ai représentée à la fin de mon dernier cours, comme devant inaugurer définitivement le nouveau régime religieux, à l'expiration de la génération de transmission. Malgré mes cinquante-trois ans, j'espère donc y assister encore même sans la longévité de Fontenelle. Notre- Dame de Paris doit devenir le grand temple occidental, où la statue de l'Humanité aura pour piédestal l'autel de Dieu. Dans le bois sacré qui l'entourera seront réunies les tombes des vingt-quatre principaux grands hommes de l'Occident moderne, c'est-à-dire les types hebdomadaires propres aux six derniers mois du calendrier positiviste.
a8 LETTRES d'auguste COMTE
Les treize types mensuels seraient placés dans les chapelles intérieures, dont la quatorzième serait réservée aux onze saints du calendrier. Ce n'est pas seulement à titre d'ancienne cathédrale, et pour mieux Ifer le nouveau culte à Tancien, que Notre-Dame se trouvera transformée ainsi. Je Tai surtout choisie afin de caractériser la destination historique du culte de la Vierge, qui, depuis le douzième siècle, consiste de plus en plus, chez nos frères du Midi, dans le préambule spontané du culte de la femme et de THumanité, dont il peut aujourd'hui devenir le précurseur systématique par d'heureux efforts de l'art positiviste, eiforts déjà commencés. Vous concevez maintenant quel ensemble auguste de cérémonies déterminerait le trajet solennel de ces vingt-quatre cercueils d'élite venant occuper, là, leur siège définitif. La reconstruction de la République occidentale, ainsi constatée par le libre concours des cinq grandes populations, inaugurerait donc l'ascendant social de la religion finale.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Ppince).
P, 5. — Vous n'avez pas reçu vos cinq exemplaires de la seconde édition du Rapport sur Vécole Positive, je reproduirai cet envoi en vous adressant bientôt ceux de la troisième édition, maintenant sous presse, du Calendrier Positinste.
SIXIÈME LETTRE
Paris, le 12 Aristote 63 (Dimanche, 9 mars 1851).
Monsieur,
Mes conseils privés, à tous ceux que j'en juge dignes, m'ont toujours paru faire aussi bien partie de ma mission que mon propre enseignement public, oral ou écrit. C'est pourquoi je réponds immédiatement aux nouveaux épancbements d'un jeune théoricien dont le noble avenir m'intéresse de plus en plus. Dans un mois, où cha(|ue année, de douloureux souvenirs personnels me détournent, surtout ce jour- ci, du travail abstrait, je suis heureux de pouvoir servir encore directement la grande cause en secondant une éminente initiation ({ui touche à sou terme.
Pour satisfaire d'abord aux demandes les moins embarrassantes, et les mieux définies, je vous recommande avant tout, quant à vos études biologiques, la lecture de rincoroparable Bichat, en commençant par son petit Traité de la çie, si mal apprécié aujourd'hui, et passant ensuite à son Anatomie générale.
Malgré les imperfections essentielles de ces deux ou- VTages, et même les graves erreurs du premier, c'est là surtout ce qui inspire des méditations profondes, sur l'ensemble des notions vitales.
Après cette source fondamentale, lisez les autres fonda-
3o LETTRES d'aUGUSTE COMTE
leurs de la biologie préliminaire, Lamarck, suivi de Blainville, puis Gall préparé par Cabanis, et même enfin Broussais, pour la philosophie pathologique. L'envoi positiviste que je vous ai fait hier, comme à tous nos confrères, viendra très à propos, pour diriger vos méditations sur la physiologie cérébrale. Car avec la troisième édition du Calendrier positiviste (à laquelle j'ai joint la deuxième de V Ecole positive, pour réparer envers vous le tort de la poste), il contient un tableau systématique qui vous donnera une idée de ma théorie subjective du cerveau, en attendant mon volume inédit depuis un an. Je pense d'ailleurs que la lecture préalable du grand BufTon vous est déjà familière, et je vous engage beaucoup à vous abstenir de Cuvier. Si mon volume avait été publié aussitôt qu'achevé, il vous serait aujourd'hui d'un puissant secours, pour systématiser et abréger le cours de vos études biologiques, à l'ensemble desquelles il consacre spécialement un long chapitre, où j'ai produit beaucoup de vues nouvelles. 11 contient aussi un chapitre, encore mieux adapté à vos besoins actuels sur la constitution normale de la logique positive, d'après l'harmonie finale entre la méthode objective qui seule fournit les vrais matériaux et la méthode subjective, qui peut seule concevoir et accomplir les constructions. Si mon exil typographique se prolonge trop,^ je vous parlerai une autre fois de ce pas fondamental, déjà connu sommairement des auditeurs de mes deux derniers cours.
Quant à vos projets d'études historiques sur la philosophie, je vous engage à éviter l'excès d'érudition. Tous les compilateurs étant à peu près également irrationnels, il ne faut à chacun d'eux emprunter que les faits, et le choix devient alors presque indifférent. Cependant, envers la philosophie grecque, les plus anciens sont préférables, comme altérant moins ce qu'ils exposent; prenez donc Diogène Laerce surtout, dont la naïve médiocrité vous promettra de plus libres méditations, sur le caractère et la filiation des divers penseurs. Pour la philosophie du Moyen-
LETTRES d'auguste COMTE 3l
Age, considérée soit en elle-même, soit dans sa double liaison à ses antécédents et à ses conquérants, la précieuse Histoire Ecclésiastique de Fleury vous fournira involontairement un excellent répertoire. Car toutes les théories métaphysiques d'alors aboutirent à des opinions théologiques, soit orthodoxes, soit hérétiques, dont la loyale exposition est très propre à permettre leur saine appréciation.
Mais votre principal soin, à cet égard, doit consister à poursuivre ce que vous avez spontanément commencé : la lecture habituelle des grands poètes anciens, moyens et modernes, la seule lecture qui devra d'ailleurs rester journalière, quand votre initiation sera complète. Les diverses théories philosophiques ne méritent votre attention qu'autant qu'elles ont pénétré dans la circulation usuelle, et alors les poètes vous les retracent heureusement, dégagées de leur premier attirail pédantesque, et réduites à ce qu'elles offrent de vraiment essentiel. Quiconque a bien compris, goûté et comparé Homère, Virgile et Dante connaît réellement l'histoire principale des conceptions humaines, surtout quand la théorie positiviste dirige et combine ses impressions. Le bagage hellénique aura son prix plus tard ; mais il ne faut le développer qu'en le rattachant à une étude plus précise de l'évolution fondamentale: autrement on se perdrait, comme dans les académies, en divagations oiseuses et desséchantes.
Ceci me conduit à compléter le conseil que vous me demandez par un avis qui va au-devant de vos besoins, en vous recommandant déjà la pratique journalière de lectures poétiques, soit pour leur propre eflicacité, soit comme correctif de la sécheresse matérialiste à laquelle vont vous exposer vos études biologiques, devenues cependant indispensables. Depuis plusieurs années je lis chaque jour un chant de Dante, dans sa langue, et j'y trouve toujours de nouveaux charmes. Méridional comme moi (je naquis à Montpellier), vous pourrez aisément réaliser cette heureuse pratique. Un an suffit pour apprendre une langue quelconque pendant les moments de loisir, pourvu qu'on
ne prenne ni maître, ni grammaire, et qu'on se lance dans une lecture chérie, sans autre secours qu'un petit dictionnaire. Quand vous vous serez ainsi approprié Danteet Arioste, en y joignant Le Tasse et Pétrarque, passez de la même manière aux acquisitions espagnoles, surtout Cervantes et Caldéron, puis aux cliefs-d'œuvres dramatiques. Mais en goûtant la poésie occidentale, je suppose que vous cultiverez aussi les autres fonctions esthétiques; et principalement la musique, dont je regretterais que vous ne fussiez pas un sincère amateur.
Si je vous recommande surtout les productions méridionales, ce n*est pas seulement pour leur supériorité. C'est aussi en vue des liens plus intimes que le Positivisme doit contracter de plus en plus avec les populations préservées du protestantisme. La nouvelle philosophie a commencé par réussir au Nord. Elle possède depuis plusieurs années un foyer très recommandable en Hollande (à la Haye) et un autre moins intense, mais aussi pur en Ecosse (à Aberden). Il vient d'en surgir un nouveau à Bruxelles, sous la direction d'un éminent jeune homme. Le noyau de Londres est le plus ancien et le plus vaste de tous ; quoique son adhésion soit plus philosophique que sociale ; l'un de nos frères commence à le compléter dignement. Comparativement le midi semble moins avancé. Nous n'avons encore de profondes sympathies espagnoles qu'avec des hommes habitant Paris. Depuis un an environ un vrai foyer italien s'est formé à Gènes sous l'impulsion de M. Benedetto Profumo, dont je viens d'apprécier tout récemment le mérite supérieur auquel sa jeunesse promet une longue efficacité. Néanmoins, malgré ce contraste je n'hésite pas à compter beaucoup plus sur les populations méridionales que sur celles dont le cœur et l'esprit sont détournées du positivisme par la métaphysique protestante ou l'industrialisme excessif. Chez ces dernières nous trouverons seulement des adhésions d'élite au milieu de masses hostiles ou indifférentes. En Espagne et en Italie nous pouvons espérer des succès décisifs auprès des prolétaires
et des femmes, quand les contacts seront suffisants. Là on comprend mieux la prépondérance des besoins moraux, et r indispensable séparation des deux puissances. C'est là qu'une concurrence digne et sérieuse doit s'établir, bien plus qu'en France, entre le catholicisme et le positivisme, d'après leur commune destination directe aux principales nécessités humaines. Aussi ces populations malgré leur originalité prononcée, sont-elles disposées à accepter ou même à invoquer, une sage présidence française, qui est au contraire repoussée au Nord par l'orgueil sophistique ou l'isolement national.
Toutefois chez ces peuples anti-affectifs, les femmes nous deviendraient bientôt favorables, si nous pouvions agir sur elles séparément des hommes. Car elles n'ont jamais été protestantes que par soumission, tant l'essor métaphysique est antipathique à leur nature, en exceptant les bas-bleus, qui ne sont d'aucun sexe. Je ne suis donc pas surpris que vous ayez si promptement modifié la jeune chrétienne dont vous me parlez. Sous votre heureuse impulsion, elle ne tardera pas, je l'espère, à sentir combien la vie future des positivistes surpasse moralement celle des théologistes, non moins en dignité qu'en douceur. L'avenir subjectif dont chacun de nous est assuré s'il le mérite, est bien autrement satisfaisant que leur vague chhnère objective, quand môme l'une de ces conceptions ne serait point aussi sociale que l'autre est personnelle. Mais votre jeune puritaine doit être surtout touchée de la posthume indissolubilité du mariage positiviste opposée au triste divorce protestant. Elle pourra bien, si elle est riche, mal apprécier d'abord le principe social qui fait nourrir la femme par l'homme. Mais pour peu qu'elle ait vraiment du cœur, elle sentira combien la régénération positive importe à la majeure partie de son sexe, aujourd'hui si opprimé dans son essor moral. Je ne vois jamais une pauvre ouvrière chargée d'un ignoble fardeau, sans ^tre tenté de lui enlever une corvée qui ne convient qu'à mon sexe. Même au milieu de mes travaux, je souffre d'en-
tendre, de mon cabinet, ces cris mercantiles, où mon oreille musicale distingue si souvent les accents de la plus pure tendresse !
Dans cette vaste émancipation de leur sexe, échappant enfin à la misère et à la prostitution, pour réaliser la vie domestique, qui n*est encore qu'une utopie chez la plupart, toute grande dame digne de sa position pourrait aujou^ d'hui trouver, sous l'impulsion positiviste, un bien autre aliment moral que la mesquine et humiliante charité, dont le catholicisme la rend l'arbitre. Quoique les femmes positivistes soient encore très rares, la dernière épidémie cholérique m'a fourni quelques exemples de dames déjà disposées à se vouer aux soins des malades, s'il ne fallait point ou s'enrégimenter parmi les béguines idiotes ou hypocrites , ou du moins subir leur orgueilleuse domination.
Les réflexions qui terminent votre lettre doivent vous conduire à une plus profonde appréciation des tendances propres aux diflerents partis actuels envers le Positivisme. De tous ces partis presque également anarchiques et rétrogrades, le plus hostile à notre égard, c'est, au fond celui qui se dit révolutionnaire, et qui conserve encore trop d'influence sur les prolétaires, môme parisiens. C'est donc lui dont nous devons surtout nous séparer nettement et détourner le peuple, comme dangereux pour l'ordre sans ùtre vraiment utile au progrès. Vous avez bien raison de regarder le crédit cpi'il conserve encore, comme la seule source réelle du souffle de vie qui semble rester au catholicisme, seule garantie systématique contre une brutale anarchie. L'aptitude évidente du positivisme à mieux préserver de toute rétrogradation ou immobilité, nous permettra de plus en plus de faire justice de ces négativistes stupidesou roués, et trop souvent l'un et l'autre, qui sont, au vrai, les principaux ennemis delà révolution, puisqu'ils la détournent directement de son terme organique, sans môme oser accepter le programme du xviii« siècle. Sous la compression monarchique, qui empochait le Positivisme
de développer la politique de transition, nous pouvions sembler d'accord avec cette opposition anarchique, quoique j'aie dès mon début ouvertement rejeté la souveraineté du peuple et l'égalité. Mais depuis trois ans notre politique devient peu à peu aussi complète et plus précise envers le présent que pour l'avenir, d'après l'ensemble du parti. Nous sommes dès lors conduits à ime scission détînitive avec ce parti, assez vague pour ne plus comporter aujourd'hui d'autre définition qu'une couleur, dont le sens naturel est même désavoué déjà comme antipathique à nos mœurs. C'est surtout à cette fin que j'ai hâté l'institution du drapeau vert. Depuis que je l'ai proclamé directement, mon dernier cours m'a permis d'insister ouvertement sur une telle opposition. L'expérience prouvera de plus en plus que ce sont là nos principaux adversaires, parce que nous ne sommes en concurrence immédiate qu'avec ceux-là, auxquels nous venons enlever la confiance du peuple. Au contraire les blancs et les bleus n'y prétendent pas. Ils se donnent (clu moins leurs praticiens) comme mission actuelle le maintien de l'ordre, que nous devons leur laisser, jusqu'à ce qu'il surgisse des hommes d'Etat positivistes, jusqu'ici trop peu nombreux et encore moins appréciés des prolétaires. La théorie historique conduit évidemment à cet oracle social : Vordre sera rétrograde, tant que le progrès sera anarchique.
On s'explique ainsi pourquoi la République donne aujourd'hui plus de poids politique aux rétrogrades que leur en offrait, il y a dix ans, la monarchie. Cette apparente anomalie résulte naturellement de ce que la situation actuelle garantit le progrès et compromet l'ordre; en sorte que les principales sollicitudes se dirigent vers le dernier côté, où les rétrogrades sont plus compétents jusqu'ici. Quand les révolutionnaires arrivent au pouvoir, ils ne peuvent maintenir l'ordre qu'en reniant leur doctrines, au nom desquelles leurs anciens frères leur demandent toujours de seconder une vague turbulence... Les hommes d'Etat positivistes pourront seuls maintenir l'ordre avec
vigueur, sans être aucunement rétrogrades, parce qu'ils seront d'avance purs de toute croyance anarchique. En ouvrant, le premier dimanche d'avril, mon nouveau cours, j'espère pouvoir développer nettement et largement cette situation générale, de manière à caractériser le parti positiviste, comme venant écarter tous les partis actuels, et surtout le parti anarchique, en ralliant, de chacun d'eux, tous les membres honnêtes et sensés, pour terminer la révolution par la construction directe de l'harmonie finale entre l'ordre et le progrès.
Salut et Fraternité.
Auguste Comte.
(10, rjie Monsieur-le-Princci.
SEPTIÈME LETTRE
Paris, Je lundi 13 Archimède 63.
Monsieur,
Je ne puis vous montrer combien me touchent vos nobles scrupules qu'en répondant déjà à l'intéressante lettre que je reçus avant-hier. Ceux qui n'ont rien à faire sont seuls embarrassés habituellement pour trouver le temps de répondre. Quelqu'occupé que je fusse, il ne m'a jamais manqué, quand la réponse m'intéressait réellement. Si vous considérez que depuis treize ans je n'ai pas la un seul journal, encore moins un roman ou un poème du jour, et que j'ai même renoncé, il y a trois ans, à toute revue ou bulletin scientifique, vous concevriez aisément que, sans déranger en rien mes grands travaux, je trouve toujours le temps de poursuivre une conversation, orale ou écrite, qui m'offre un véritable attrait, actif ou passif. Dans mon existence, habituellement solitaire, je jierds ainsi (en supposant que ce soit là perdre) beaucoup moins de temps, chaque semaine, que n'en perdent les plus laborieux penseurs, quand ils restent soumis par routine à la mauvaise hygiène intellectuelle d'im siècle anarchique. Mais j'ai d'ailleurs érigé toujours, et je le dois de plus en plus, les libres entretiens, comme ceux que j'ai avec vous, en partie accessoire de mon office régénérateur. C'est une fonction très propre à vérifier la douce aptitude du positivisme à transformer les devoirs en plaisirs, surtout envers de jeunes théoriciens éminents dont l'avenir
m'inspire une active sollicitude pour le service fondamental de l'Humanité . Depuis environ un an j'ai goûté cette satisfaction d'élite beaucoup plus souvent que je ne l'espérais jamais. A votre égard, elle touche mon cœur d'une manière encore plus intime, d'après la merveilleuse rapidité avec laquelle le vôtre a dignement senti ce que le progrès moral et religieux du Positivisme doit à ma sainte collègue. Vos nobles et touchants témoignages à ce sujet me sont spécialement précieux, en ce moment, où se place le fatal anniversaire de la douloureuse transformation accomplie sous mes yeux, le 5 avril 1846, au début de sa trente -deuxième année.
Ce cinquième anniversaire m'offre un profond intérêt de plus par sa coïncidence fortuite avec l'impression de la grande dédicace exceptionnelle, qui rouvrit seule le cours de mes travaux, après six mois de dignes larmes. Le jour même du fatal souvenir, j'ai relu l'épreuve corrigée qui s'y rapporte, et en sachant que dans trois mois le public connaîtrait enfin le germe intime de toute la religion positive, de manière à propager rapidement le culte des regrets et de reconnaissance que quelques âmes privilégiées ont déjà voué, comme vous, à ma sainte collègue éternelle. Vous voyez d'ailleurs que l'impretsion de mon premier volume du Système de Politique Positive est en pleine activité, et vous pourrez y compter pour juillet.
La solution inespérée qui assure cette publication, d'oii je peux moralement garantir celle des trois autres volumes, est aussi honorable que satisfaisante; puisque les positivistes s'y suffisent à eux-mêmes, sans aucun secours étranger. Elle est due au noble dévouement d'un de vos anciens camarades polytechniques, M. Lonchampt, dont vous n'avez peut-être pas gardé le souvenir, comme étant de la promotion suivante, mais qui se souvient très bien de vous. Vous le trouverez d'ailleurs signalé, dans la préface de mon volume, comme l'auteur spontané d'un heureux essai de touchantes prières domestiques pour tous les jours de la semaine positiviste.
LETTRES d'auguste COMTE 3f>
D'après vos intéressantes indications sur la marche actuelle de vos études théoriques, cette nouvelle publication sera très opportune, en juillet, afin de mieux systématiser vos dignes efforts, surtout envers la biologie, dont la coordination finale occupera environ deux cents pages de ce volume, y compris la théorie subjective du cerveau. A propos de cette théorie, je vois avec plaisir, mais sans étonnement, que vous avez déjà senti la partie du tableau ' cérébral, que je ne regrette pas d'avoir publié séparément, quoique la prochaine apparition du volume, m'en eût dispensé quelques semaines après. L'attention sérieuse que vous lui accordez me détermine à vous signaler dès à présent une étrange faute typographique que j'ai aperçue trop tard- Dans la décomposition de l'activité, mon manuscrit mar-
. C courage ) ,,. . » i» •* i- (prudence
quait : < , > 1 imprimeur m a fait dire : l ^ ^ (prudence) * (courage.
La méprise est d'autant plus grave qu'elle n'offre rien d'absurde, puisque cette marche conviendrait à l'activité réfléchie. Mais j'avais dû et voulu caractériser l'activité spontanée, où la force qui pousse précède nécessairement celle qui retient. Heureusement que l'erreur sera réparée dans trois mois.
J'apprends avec joie vos progrès en italien ; mais je vous engage à mêler déjà la lecture des grands poètes à celle des prosateurs. Quand j'appris cette langue en 1889, sans autre intention d'abord que de mieux utiliser ma stalle à l'orchestre italien, je l'employai comme diversion pour l'excès de force cérébrale qui n'est pas consommée dans une grande crise de travail, et qui dès lors tourmente si on ne lui donne pas une destination accessoire. Pendant le semestre qu'exigea la composition de mon quatrième volume, je lisais aussi le soir Dante et Manzoni à la fois. Quand mon volume fut achevé, je me trouvai ainsi savoir l'italien, et j'avais d'ailleurs évité les insomnies. Le môme procédé, passant alors du spontané au systématique me réussit également, trois ans après, envers l'espagnol, en lisant Cervantes et Caldéron, pendant que je formulais les
4o LETTRES d'aUGUSTE COMTE
conclusions générales de mon grand ouvrage. Je vais l'appliquer de nouveau en continuant d'écrire le second volume de ma construction religieuse, pour apprendre le grec, que j'avais heureusement esquissé au lycée Bonaparte, n'ayant pas encore rétrogradé jusque-là quand je faisais mes classes, ainsi bornées au latin. Ce troisième divertissement cérébral remplacera le projet que j'annonçais trop légèrement envers l'allemand, dont la poésie me semble trop inférieure pour m'inspirer assez d'attrait : quant aux lectures philosophiques, M. Littré et tous les penseurs bien informés m'ont assuré qu'elles ne mériteraient pas mon attention. Si je me décide ultérieurement à cette étude, ce sera seulement pour ne pas laisser incomplète mon occidentalité, faute d'un unique idiome. Mes lectures favorites seront toujours italiennes et espagnoles, quoique je sache l'anglais depuis plus de trente ans.
Avec une organisation comme celle que je vous suppose, je ne pouvais pas me tromper en vous attribuant des goûts musicaux analogues à ceux que j'éprouve moi-même, sans rien connaître de la notation, et que j'ai heureusement cultivés pendant dix ans d'abonnement italien, auxquels ma misère actuelle et le règne de M, Verdi mirent seuls un terme, il y a trois ans. Il n'y a rien de plus juste que votre appréciation de la musique comme complément de la poésie. Vous vivrez assez pour voir, dans tout l'occident, les théâtres de musique subsister seuls, après Textinction naturelle de tous les autres, malgré les secours factices.
Ce n'est pas moi qui vous reprocherai de trop aimer ce qui est beau, pourvu que vous respectiez toujours l'échelle positive de la beauté, qui place la beauté morale autant au-dessus de la beauté intellectuelle que celle-ci l'est de la beauté physique et celle-là de la simple beauté matérielle ou organique. Il serait étrange qu'on ne préférât point partout la perfection à l'imperfection. Quant à l'harmonie des diverses beautés naturelles, elle est sans doute imparfaite, comme toutes les harmonies réelles. Mais je la crois beaucoup moins défectueuse que ne l'indiquent des
LETTRES d'auguste COMTE ^I
plaintes superficielles. Quoique le bon ne soit pas toujours camarade du beau, le divorce est rarement profond, et surtout incurable. L'imperfection morale que nous trouvons trop souvent sous une belle forme féminine n'est pas toujours naturelle, peut-être résulte- t-elle d'une éducation vicieuse ou d'une funeste situation.
Me voilà conduit à vous demander de m'informer des progrès de votre jeune puritaine. Elle doit déjà sentir la profonde insuffisance morale d'une doctrine aussi sèche et aussi pédante que celle dont on l'a tristement nourrie. Catholique, sa conversion vous offrirait peut-être plus d'obstacle, puisque son cœur serait alors pourvu de satisfactions préalables, qui lui feraient moins désirer une meilleure culture. Toutefois, même en ce cas, toute femme vraiment aimante doit bientôt sentir la supériorité naturelle du Positivisme, quand une fois elle consent à une loyale comparaison. La désuétude affective qui résulte du triste régime protestant constituera presque toujours un obstacle beaucoup plus grave que cette concurrence, où les femmes ordinaires perdent ainsi par défaut d'exercice, jusqu'à la faculté de sentir assez les besoins sympathiques. Je vous engage donc à rechercher autant que possible des contacts italiens et espagnols, dont vos belles méridionales vous offrent souvent l'équivalent. Utilisez bientôt le doux voisinage qui vous permet d'aller lire sur les lieux mêmes, chiare friesche e dolci a4:que, etc., comme je le fis, pendant une rapide excursion, il y a dix ans. En général la société féminine, surtout dans votre midi, figure essentiellement dans notre complément d'initiation sacerdotale. Ne redoutez point leur catholicisme, plus apparent que réel, surtout chez les exaltées. En les étudiant bien vous reconnaîtrez que le culte de la "Vierge y a déjà presque éteint le culte de Dieu. Un jeune cœur positiviste doit se servir heureusement de cette transition spontanée pour achever de conduire une Italienne., et surtout une Espagnole à Tadoration de l'Humanité, personnifiée par la Femme.
4a LETTRES d'auguste COMTE
Je terminerai en vous annonçant l'heureuse ouverture de mon cours liier dimanche, dans une séance exceptionnelle de cinq heures consécutives, admirablement suivie par un nombreux auditoire des deux sexes... Le pas principal de cette troisième session positiviste a consisté dans la proclamation directe et décisive du parti positiviste comme venant s'emparersyslémaliquemen t de la direction , à la fois pratique et théorique, de la révolution occidentale, en écartant vigoureusement tous les partis actuels, désormais également anarchiques et également rétrogrades. J'ai pleinement rompu avec les rouges, sans pouvoir être taxé d'aucune partialité pour les blancs, ni même les bleus, quoique j'aie loyalement reconnu le service qu'ils rendent en maintenant provisoirement la tranquillité matérielle, indispensable à toute vraie régénération, ce privilège ne pouvant leur être ravi que par l'avènement des hommes d'État positivistes, suivant cette loi évidente : l'ordre sera rétrograde, tant que le progrès demeurera anarchique. Cette scission décisive a pleinement satisfait l'auditoire. Elle nous lii-e enfin de cette inconséquente position qui semblait nous condamner à devenir presque les auxiliaires politiques de ces mêmes métaphysiciens, idéologues ou psychologues, dont nous fitmes toujours les principaux adversaires philosophiques. Le drapeau vert est désormais planté solennellement contre le drapeau rouge.
Salut et Fraternité.
Auguste Comte.
SIXIEME LETTRE
Paris, le i4 César 63 (mardi 6 moi i8oi\ (lo, rue Monsieur-le-Prince) .
Monsieur,
La noble effusion de votre cordiale gratitude me fait mieux apprécier une correspondance où j'ai toujours vu \in devoir très doux. Ces témoignages spontanés caractérisent de plus en plus la seconde vie que je dois, depuis six ans, à ma sainte tendresse. Si mon existence objective se prolonge autant que je puis encore Tespérer raisonnablement, cette nouvelle carrière offrira pleinement à mon cœur la digne compensation de Tamertume morale qui distingua la première. Je me vois maintenant entouré de plus en plus d'une éminente élite déjeunes disciples dont je pourrais être le père, quoique je prenne difficilement avec eux d'autres manières que celles d'un frère aîné, faute, sans doute, d'avoir jamais eu d'enfants. Leur noble et sincère affection constitue à la fois la meilleure récompense de mes services antérieurs et le plus sûr garant de la prolongation de mes efforts. Fatalement privé des principales satisfactions domestiques, jedoism'attacher davantage à la grande famille régénérée dont je suis devenu le centre.
Je suis heureux d'apprendre que, même dans votre retraite, vous apercevez les progrès journaliers que procure au positivisme la situation où il ouvre la seule issue normale. Nous tendons rapidement à ne discuter qu'avec les
théologiens, en écartant d'un commun accord, comme î n dignes ou incapables les métaphysiciens quelconques, suivant le vœu que je formais il y a dix ans et que la crise occidentale réalise déjà. Cette digne concurrence entre le catholicisme et le positivisme envers les mêmes services moraux et sociaux, se prononcera surtout quand le budget théologique et métaphysique aura été supprimé. Alors nous pourrons espérer beaucoup d'adhésions estimables parmi les prêtres qui, délivrés enfin d'une discipline devenue purement féminine, pourront manifester et développer les secrètes sympathies résultées, môme à leur insu, du gouvernement effectif des cœurs et des esprits, quelque restreint qu il soit de leur part. Quoique cette situation doive aussi nous procurer des adeptes sérieux parmi les jeunes métaphysiciens qui ne sont pas encore roués, il faut compter beaucoup plus sur les prêtres catholiques, assez mûris, surtout dans notre midi, et encore davantage en Espagne, ou même en Italie, où pourtant les Don Abondio sont trop nombreux. Tous les nouveaux succès du positivisme tiennent principalement au caractère final que je leur ai procuré, comme s'adressant directement au cœur sans l'esprit. Vous en apprécierez justement la haute importance dans les précieux articles de M. Littré. Le voltairianisme prononcé où resta si longtemps mon éminent collèguç,me faisait d'abord craindre qu'il n'adoptât trop tard cet état définitif du positivisme. Mais sa belle nature morale a promptement dissipé les derniers restes dans son ancien esprit révolutionnaire, et il s'est dignement installé au point de vue pleinement religieux, très peu de temps après que je l'ai moi-même assez institué. C'est bien à tous égards, encore mieux qu'au moyen-àge, le vrai fondement d'une active universalité autant d'esprit que de cœur. Mon nouveau traité achèvera de le systématiser d'une manière inébranlable, dès mon volume de juillet prochain, même sans Tesprit scientifique.
Votre jeune puritaine vous fournit une heureuse occasion de montrer que vous commencez à bien apprécier
notre fonction féminine : mais en confirmant votre opinion sur rimportance de s'adresser principalement aux natures d'élite, je dois la compléter, en vous invitant à les ciiercher dans une classe où peut-être vous espérez peu les trouver, c'est-à-dire parmi les prolétaires, surtout illettrés. Le vrai type féminin doit essentiellement se développer là, quand la pauvreté qui garantit de la corruption morale, s'y concilie avec une existence pleinement domestique, affranchie de tout travail extérieur. J'en ai sous les ^eux continuellement un exemple admirable, dans l'incomparable femme qui, entourée chez moi de son estimable mari et de leurs dignes enfants, occupés d'ailleurs au dehors, constitue ma providence matérielle, tout en m'offrant, à son insu, un précieux modèle moral. Quoique ne sachant pas môme lire, cette noble prolétaire, où je vois, depuis dix ans, plutôt ma fille que ma domestique, est aussi distinguée par l'esprit que par le cœur. Malgré la rareté naturelle de tels types, je suis persuadé que ce milieu en contient beaucoup, qu'un digne contact habituel peut seul révéler. Là, le principe Vhomme doit nourrir la femme est profondément senti, comme liant la révolution féminine à la révolution prolétaire. Nous avons hérité du moyen-àge ce double problème irrécusable : incorporer le prolétariat à la société moderne et affranchir la femme du travail extérieur, c'est-à-dire de la prostitution et de la misère. Mais en même temps nos aïeux nous léguèrent aussi le vrai principe de la double solution, la séparation normale entre l'ordre spirituel et l'ordre temporel. C'est aux positivistes seuls qu'échoit aujourd'hui tout ce vaste programme auquel ils doivent rallier les impulsions populaires et les sympathies féminines. Car tout cela se trouve heureusement condensé dans le digne contact des philosophes avec les femmes prolétaires. Tournez donc là votre noble et cordial apostolat, sans négliger, d'ailleurs, les grandes dames, si vous en trouvez, je l'espère, que puisse enthousiasmer la perspective normale du véritable affranchissement de leur sexe.
Je transmettrai à notre confrère M. Segond votre juste appréciation de son récent opuscule biologique. Ses travaux m'offrent jusqu'ici le principal indice du prochain succès du Positivisme parmi les jeunes médecins. On y trouve surtout le sentiment sincère de la réaction du cœur sur Tesprit, et des graves dangers inhérents au matérialisme médical. Quelques autres exemples éminents confirment déjà mes espérances sur Félite de cette classe, comme pépinière naturelle de nouveaux philosophes. Je viens d'apprendre que l'un d'eux, en prenant possession de sa chaire à notre faculté de médecine, m'a cité noblement comme autorité en biologie. Nous recueillerons davantage là que parmi les géomètres.
Votre répugnance envers les dissections humaines confirme ma haute opinion de votre nature morale, qu'il importe tant de maintenir pure et tendre. Mais je vois aussi ime heureuse garantie intellectuelle contre l'envahissement des spécialistes. Si mon exemple peut vous encourager, je dois vous apprendre que depuis trente-six ans que je médite sur la biologie, je n'ai presque jamais regretté mon défaut de dissections initiales. Une forte éducation mathématique permet de se représenter assez les structures, en les- reconstruisant dans l'espace d'après de saines descriptions, comme celles de Bichat, aidées quelquefois de figures choisies. Les notions anatomiques nous deviennent ainsi beaucoup plus propres que par le procédé non moins stupide qu'immoral, qui prévaut empiriquement. Quant à leur insuffisante précision, ce défaut n'aurait de gravité que pour un homme du métier : il affecte peu les philosophes. Laissez donc le vulgaire médical gâter son cœur sans élargir son esprit, et continuez dignement à imaginer scientifiquement ce qu'on vous recommanderait d'obtenir machinalement, saufquelques rares explorations animales, où il faut d'ailleurs respecter aussi nos malheureux subordonnés zoologiques.
Je me félicite, de plus en plus, d'avoir cette année, imprimé à mon cours hebdomadaire, un caractère aussi
prononcé au moins contre les anarchistes, que contre les rétrogrades. Cette attitude fermement soutenue du parti positiviste continue d'être bien accueillie par un auditoire -qui ne diminue point. Elle nous place convenablement en face de la crise, que tout le monde attend pour Fan prochain, quoique je sois persuadé qu'un tel espoir sera déçu. Au lieu de cette anarchie aiguë, à laquelle on se prépare, nous aurons seulement un notable accroissement, de notre anarchie chronique. Il consistera surtout dans un nouvel abaissement du pouvoir central, déjà si déprimé, sous une plénitude plus complète de l'omnipotence parlementaire. Une dernière illusion métaphysique reste à dissiper par une suffisante expérience, que rend presque inévitable le triste état de Tesprit public : il faut achever de le désabuser sur l'efficacité sociale des assemblées, encore prouvée chez tous les partis actuels. Mais cet examen étant très mùr aujourd'hui, l'expérience ne durera pas môme une législature entière. Avant ce terme officiel les prolétaires parisiens congédieront brusquement l'assemblée, sans aucune opposition des provinces, pour installer le vrai gouvernement révolutionnaire, si le positivisme a obtenu alors un ascendant suffisant.
Après avoir satisfait ou devancé toutes vos indications, je dois terminer cette nouvelle lettre par l'annonce d'un précieux champ social ouvert récemment à notre doctrine. Je l'ai reconnu dans une intéressante visite que vient de me faire un éminent citoyen de Philadelphie. Là surgit, depuis quelques mois, un nouveau foyer positiviste, dont la consistance augmente rapidement au milieu d'une situation très favorable à la nouvelle philosophie. Cette population de révoltés protestants a naturellement développé l'anarchie moderne plus, que partout ailleurs, sans aucune des restrictions involontaires, résultées chez nous de la continuité des souvenirs occidentaux. L'anarchie et la rétrogradation y sont davantage combinées, puisque les théologiens y coïncident avec les métaphysiciens. D'ailleurs l'absence d'armée interdit tout espoir de maintenir l'ordre,
même matériel, par les procédés empiriques, qui prévalent encore ici. Si les tendances subversives n'y étaient encore spontanément continues, par les habitudes industrielles, le cas serait incurable. Mais en Tappuyant sur ce frein naturel, on peut espérer de ramener les masses au bon sens et au respect, en discréditant les déclamations théologiques ou métaphysiques qui les mènent encore. Toutefois cela ne peut résulter que d'une doctrine capable de démonstration, de manière à y faire prévaloir une religion réelle et complète sur toutes les utopies chrétiennes ou déistes. C'est ainsi que les hommes avancés de ce pays s'intéressent au positivisme, comme offrant le seul salut systématique que comporte une telle situation. Voilà donc réalisée là nettement cette prévision que je fis à un ami, depuis huit ou dix ans, le positivisme sera sérieusement invoqué plutôt au secours de l'ordre qu'au profit du progrès. Par un contraste décisif, c'est parmi les riches et les lettrés d'élite que le positivisme se trouve apprécié en Amérique, tandis qu'ici nous devons surtout attendre les sympathies populaires. Dans cette colonie universelle, aussi dépourvue d'antécédents que de principes, on sent déjà que la famille et la propriété peuvent seulement être défendues par un nouveau pouvoir spirituel. Cette situation est assez imminente pour contenir les mômes susceptibilité s de nation ou d'origine. La suprématie occidentale de Paris, comme métropole de la régénération commune, est pleinement acceptée à Philadelphie et à New- York, tandis qu'on y répugne à Londres, où l'on espère encore arrêter le socialisme. En méditant sur un tel cas, vous ne serez pas surpris que nos amis yanhees envisagent maintenant le Positivisme comme pouvant seul les préserver du communisme. Dès ma jeunesse, j'étudiais beaucoup cette population, croyant alors devoir y passer ma vie. Aussi ai-je promptement saisi l'appréciation sociale résultée récemment d'une importante visite, pour caractériser pleinement cette nouvelle application normale du positivisme. Le puissant attrait spécial qu'il offre à ce foyer américain
me fait espérer y trouver des facilités inattendues pour surmonter les embarras matériels qui seuls empêchent aujourd'hui la précieuse fondation de notre Berne occidentale, dont les dignes collaborateurs se trouveront assez nombreux.
Salut et fraternité.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsieur-lc-Princc).
SEPTIEME LETTRE
Paris, le samedi i8 Saint-Paul, 63.
Monsieur,
J'approuve beaucoup votre projet de prédications régu- Hères pour Thiver prochain. Son exécution soutenue vous sera surtout autant salutaire qu'à vos auditeurs. En môme temps vous rendrez un précieux service au Positivisme, en le faisant pénétrer chez de dignes prolétaires provençaux. Une saine impulsion populaire peut seule tirer l'occident de l'anarchie métaphysique et de la torpeur théologique. Il importe donc spécialement d'amener partout les prolétaires, surtout dans les grands foyers industriels, à la nouvelle religion, qui doit à la fois régler et stimuler leur intervention sociale.
Mais le principal intérêt de votre lettre de dimanche consiste dans vos heureuses tentatives positivistes envers les belles Marseillaises. Je vous félicite de vous ôtre enfin adressé aux catholiques, bien plus accessibles que les prolestants à nos sages efforts graduels, parce qu'elles les accueillent de cœur au lieu d'esprit. La division fondamentale des deux puissances les trouve partout disposées beaucoup mieux à sa digne appréciation. Notre marche à leur égard est parfaitement convenable. Mon prochain volume, dont l'impression touche à sa lin, et que vous aurez sans doute avant trois semaines, vous en offrira la pleine systématisation, sous le nom de méthode subjective, dont l'in-
tîme combinaison avec l'ancienne méthode objective constituera désormais la vraie logique positive, non moins applicable aux illettrés qu'aux docteurs, et beaucoup plus profitable aux femmes et aux prolétaires qu'aux savants. Ce volume va vous initier aussi à la saine théorie cérébrale, qui vous a déjà tant servi, d'après le seul tableau systématique qui la résume. Je ne doute pas que votre heureuse application journalière ne vous rapproche bientôt de l'espoir très motivé que vous m'indiquez, quant à la possibilité de lire presque à livre ouvert, dans le cœur et l'esprit, même féminin. Ce doit être l'un des grands résultats usuels de perfectionnement synthétique que la sociologie réalise maintenant envers la vraie connaissance de la nature humaine, qui ne fit aucun pas capital depuis saint Thomas d'Aquin jusqu'à Gall.
Votre douce propagande marseillaise m'intéresse d'autant plus qu'elle se rapporte au sujet spécial de mes récentes réflexions, le prosélytisme féminin, sur lequel j'ai systématiquement attiré, mercredi dernier, l'attention directe de notre société positiviste. 11 y aurait donc une pleine opportunité à vous indiquer aujourd'hui la saine théorie historique de cette nouvelle phase essentielle du grand problème occidental.
Le programme général de la révolution moderne n'a point encore été posé par le cours normal des événements. Il se compose de trois parties fondamentales, l'une bourgeoise, l'autre prolétaire et la dernière féminine, que leur essor nécessairement empirique jusqu'ici dut faire surgir successivement, quoique simultanément léguées par le moyen-ûge. Vous savez, en effet, que la révolution française se présenta d'abord comme purement bourgeoise, sans autre tendance immédiate que de substituer le tiers-élat à la noblesse, dans le gouvernement temporel. Les philosophes du dix-huitième siècle n'avaient réellement que cela en vue, et les charmants mémoires de M^^ Roland vous le témoignent naïvement. Si l'aristocratie anglaise n'avait point armé l'Occident contre Paris, les bours^eois
auraient accompli leur ambitieux avènement sans appeler les prolétaires. !Mais les dangers immenses que leu? offrit la coalition rétrograde, les força d'invoquer sérieusement l'assistance prolétaire qui put seule les sauver. C'est ainsi que la révolution, d'abord simplement bourgeoise, tendit bientôt à devenir surtout prolétaire chez un peuple trop émancipé pour intervenir ainsi sans penser à sa propre cause. Toutefois la rétrogradation guerrière contint longtemps cette seconde phase du mouvement rénovateur, après que le mouvement révolutionnaire de la Convention l'eut dignement mis à l'ordre du jour. Pendant toute la tyrannie militaire, cette impulsion ne fit que se répandre secrètement chez les prolétaires des grandes cités industrielles, où son élaboration spontanée fit graduellement surgir ce qu'on a depuis nommé le communisme y pour étendre le programme révolutionnaire du domaine purement politique au domaine pleinement social. La paix générale vint enfin manifester, dans tout l'occident, par des crises caractéristiques, cette irrévocable disposition populaire. Elle a définitivement prévalu par l'avènement décisif de notre République, surtout quand le commen* taire de juin eut énergiquément éclairé le texte de février. Pour tous maintenant, amis ou ennemis, la révolution prolétaire fixe la principale attention, et la révolution bourgeoise pâlit auprès d'elle ou même gémit.
Mais le mouvement de régénération n'a pas encore manifesté tous ses caractères fondamentaux. Il nous reste à voir la révolution féminine surgir de la révolution prolétaire, plus nécessairement que celle-ci n'émanera de la révolution bourgeoise. Alors les trois grands éléments du régime final auront été suffisamment inaugurés, et le petit élément philosophique qui doit seulement les combiner pourra fonctionner d'une manière décisive, en poussant directement l'occident vers la terminaison organique de l'incomparable crise, par la conciliation radicale entre l'ordre et le progrès. Mais, au contraire, tant que la révolutiun ne sera pas devenue féminine, nous resterons dans
notre stagnation anarchique, aussi dangereuse que honteuse. Car malgré tous nos efforts, le rétrogradation me semblera toujours possible, tant que la moitié de notre espèce regrettera spontanément l'ancien régime, d'après le juste contraste des satisfactions catholico-féodales avec nos grossières lacunes révolutionnaires. Depuis que les prolétaires se sont décidément emparés de la révolution, notre principal besoin consiste donc à y rallier les femmes. Ce doit être l'œuvre la plus usuelle et la plus capitale du positivisme.
Jusqu'ici les femmes n'ont fait que regarder la révolution, et même avec inquiétude ou dégoût plutôt qu'avec sympathie. Elles n'ont vraiment participé qu'à une seule phase, l'avènement de la paix générale. Mes premières émotions politiques, que je n'oublierai jamais, quand je vivrais plus que Fontenelle, consistèrent à voir succomber sous les larmes des mères, des sœurs, des épouses, des filles, l'exécrable aventurier que nous avions laissé trôner si déplorablement. Après cette démonstration collective, que les traineurs de sabre libéraux voulurent vainement flétrir sous le nom de révolution des mouchoirs blancs^ les femmes retombèrent dans leur triste inertie envers une prétendue régénération qui choquait leur cœur sans satisfaire leur esprit. Mais il est certainement impossible que cette indifférence persiste, ou la révolution ne se terminerait jamais. Si elles prirent tant de part à l'avènement du catholicisme, comment le positivisme prévaudraitil sans elles ? Aussi le moment me semble-t-il venu pour nous d'aider systématiquement la révolution occidentale à développer enfin sa troisième face essentielle, la plus décisive de toutes, comme provoquant immédiatement la réorganisation religieuse, qui peut seule résoudre véritablement l'ensemble du problème moderne. Si, comme je l'espère de plus en plus, l'ordre matériel n'est pas troublé, si la prétendue crise de i852 se réduit à faire croître l'anarchie chronique, sans susciter Tanarchie aiguë, la situation occidentale va bientôt amener spontanément la questiou
féminine, d'après sa liaison naturelle avec la question prolétaire.
Cap l'incorporation du prolétariat à la société moderne exige que la femme soit affranchie du travail extérieur, en réalisant partout le principe : Vhomme doit nourrir la femme^ imparfaitement borné jusqu'ici aux seules classes supérieures, où il n'offre aucune grave difficulté, et où pourtant il est si indignement violé souvent. Nous ne pouvons terminer la révolution qu'avec les prolétaires qui veulent toujours rester tels, sans viser à s'enrichir ou s'agrandir*
Mais il faut pour cela que la vie de famille leur soit pleinement assurée. Alors pourvus des satisfactions qui leur conviennent le plus et qu'ils goûtent mieux que les classes privilégiées, ils laisseront paisiblement à celles-ci les jouissances de la fortune et de la grandeur. Sans cela leurs légitimes tendances continueront à troubler une société qui n'aura pas su remplir les conditions les plus fondamentales.
Telle est l'intime connexité qui, si la situation se développe paisiblement, va bientôt amener le problème féminin, à la suite du problème prolétaire. Or les positivistes munis aujourd'hui d'une théorie qui prévoit cette tendance, peuvent utilement la régler, afin d'éviter de nouveaux conflits qui pourraient devenir inévitables si cet essor restait livré à sa seule spontanéité. Car, de môme que la révolution prolétaire est devenue hostile à la révolution bourgeoise, dont la légitimité initiale fut pourtant incontestable, il peut arriver aussi que la révolution féminine surgisse en opposition à la révolution prolétaire, au point môme de ranimer les espérances de rétrogradation, qui ne sauraient s'éteindre que quand les trois faces nécessaires de la révolution occidentale se trouveront assez combinées. Les utopies communistes ou socialistes (ce qui au fond coïncide), encore accréditées chez nos prolétaires, contiennent beaucoup d'aberrations anti-féminines. Quoique leurs sentiments spontanés les compriment heureusement, la
récente pratique des icariens qui ont mis les enfants en commun, malgré rénergique résistance des mères, montre déjà quelle gravité pourrait acquérir cette nouvelle source d'intimes conflits, si la question féminine vient au grand jour occidental avant que les théories populaires soient devenues raisonnables. Or, nous, positivistes, malgré notre nombre minime, nous pouvons intervenir puissamment pour prévenir de nouveaux embarras, si notre zèle assidu utilise assez les ressources fondamentales que présente à cet égard notre religion. Je recommande donc, surtout à nos jeunes confrères doués d'un grand cœur et d'un vrai talent, la digne propagande féminine, dont la portée politique dépasse, comme vous voyez, tout ce que vous aviez pu pressentir. Maintenant que la révolution peut enfin quitter la marche empirique, ceux qui peuvent systématiser son essor, comme possédant la théorie convenable, deviendraient vraiment blâmables, s'ils négligeaient ou éludaient cette belle tâche, dont ils répondraient spécialement à la postérité. Leurs succès féminins sont surtout possibles et désirables envers les deux classes extrêmes, les grandes dames et les ouvrières éminentes, sans trop compter sur les bourgeoises, infatuées de leur argent ou de leur importance. Dans les hauts rangs, il y a beaucoup de femmes qui gémissent sur la fatalité d'après laquelle la majeure partie de leur sexe oscille maintenant entre la misère et la prostitution; plusieurs font de grandes dépenses annuelles pour retirer de cette affreuse alternative quelques cas individuels. Mais ces stériles expédients sont au fond plus nuisibles qu'utiles, comme liés d'ordinaire à des sympathies rétrogrades, dont ils retardent l'extinction. Prêchez le positivisme à ces grandes dames, comme le seul moyen d'atteindre largement leur digne but, et vous trouverez bientôt de sincères prosélytes qui sauront enfin employer mieux leur aveugle générosité. Quant aux femmes prolétaires, le succès est encore plus normal.
De l'aflranchissement du travail extérieur, vous les conduirez à l'abolition des dots et même des héritages
pour leur sexe, à la loi du veuvage éternel, à la direction de l'éducation par les femmes, etc., et bientôt l'ensemble de notre théorie féminine leur fera pleinement adopter toute la religion, dont cette théorie constitue réellement l'élément le plus caractéristique.
Salut et fraternité.
Auguste Comte.
(10, rue, Monsieur-le-Prince.)
IS
HUITIEME LETTRE
Paris, le lundi 20 Charlemagne 63.
Monsieur,
Avant de répondre spécialement à Tintéressante lettre ^ans date que je viens de recevoir, je veux combler une lacune déterminée dans ma dernière réponse, par la surabondance des explications importantes. Elle concerne votre opinion sur la race noire. Le tendre souvenir que votre enfance vous a laissé envers cette malbeureuse branche de la grande famille m'a profondément touché, en confirmant mon estime antérieure pour votre valeur morale. Je partage essentiellement, comme penseur systématique, le jugement que vous inspire l'observation spontanée sur la comparaison cérébrale, entre le type noir et le type blanc. Leur diversité me semble fort analogue à celle des deux sexes. Notre race l'emporte certainement par l'intelligence et l'activité, mais l'autre me parait décidément supérieure par le sentiment. Dès lors la première a dominé surtout pendant toute la durée de la grande initiation humaine, qui devait principalement dépendre de l'esprit et du caractère. Mais il n'en est plus ainsi pour l'état final, où le sentiment prévaudra de plus en plus. Quand toutes les parties de la famille humaine auront atteint le niveau normal, la race noire obtiendra donc, <îomme le sexe affectif, une considération, et môme une influence, que l'on ne peut encore soupçonner aucune-
ment. Son opiniâtre attachement au fétichisme initial me semble tenir davantage à sa supériorité sentimentale qu'à son infériorité spéculative, puisque cette religion primitive est assurément la plus favorable à la prépondérance du cœur sur l'esprit, qui ne fut ensuite reconnu jamais aussi complètement que dans ces croyances spontanées, même sous le meilleur catholicisme. Je vous remercie donc, comme prêtre de THumanité, de n'avoir pas oublié la pauvre négresse qui soigna votre enfance, et j'espère que votre culte intime lui réservera bientôt un rang convenable dans le groupe habituel de vos anges gardiens. Nos prédécesseurs ont eu de grands torts envers cette digne branche de notre espèce; c'est à nous déjà qu'il appartient de donner à nos successeurs l'exemple d'une juste réparation, destinée surtout à la portion que le milieu africain préserva de l'oppression occidentale.
Procédant maintenant à une réponse directe, je dois la commencer en vous annonçant la publication du premier volume de mon système de Politique positive. Il a paru le 23 juin et plusieurs de nos confrères en ont, ce jour-là même, emporté des exemplaires au prix de cinq francs seulement, que me paient les libraires, tandis qu'euxmêmes le font payer huit francs au public. Mais cette réduction est limitée à un seul exemplaire pour chacun de nous, afin de ne pas troubler la vente principale, dont la destination sacrée consiste surtout à dégager la responsabilité matérielle du noble garant. S'il vous convient de profiter persoùnellement d'une telle faculté, je me chargerais volontiers, au besoin, de vous adresser ainsi un exemplaire même par la poste, en joignant au prix de 5 fr. , 2 fr . 5o pour ce mode de transport, d'un volume de cinquante-et-une feuilles d'impvession.. Autrement, vous pourrez le faire venir en tel nombre qu'il vous plaira, par l'un quelconque des deux libraires qui vendirent le Discours sur l'ensemble du Positivisme, désormais incorporé à ce tome premier, dont il forme la première moitié.
Quoique vous ne l'ayez pas encore, votre heureuse sou-
daineté d'appréciation pour tout ce qui concerne le cœur, me permet de vous indiquer déjà la profonde satisfaction morale à la fois privée et publique que me procure dès à présent cette publication décisive de la sainte dédicace que j écrivis il y a près de cinq ans. Son douloureux retard trouve maintenant une digne compensation dans Tassentiment sponstané qu'inspire partout ma juste reconnaissance envers Fange méconnu qui domina ma seconde vie. D'après le développement caractéristique du Positivisme moral et religieux pendant les trois années précédentes, chacun sent une tendance involontaire à partager nia gratitude dans un cas où le remerciement vient si longtemps après le bienfait. Les communications qui entourent cette dédicace exceptionnelle manifestent d'ailleurs Téminente nature de ma noble et tendre patronne. Déjà plusieurs témoignages irrécusables m'assurent que Clotilde de Vaux sera bientôt incorporée à la fondation de la religion finale encore plus profondément que ne le fut Béatrice Portinari à l'incomparable composition qui ouvrit l'ère moderne. Un tel résultat après douze jours seulement de publication constitue ma plus douce récompense, comme vous le sentirez aisément.
J'apprends avec joie la consistance décisive qu'acquiert maintenant votre projet d'une prochaine exposition du Positivisme. Ainsi va s'accomplir au Midi, une tentative équivalente à celle cjue vient de commencer au Nord un éminent apôtre, du même âge que vous, M. César Lefort, français réfugié politiquement à Bruxelles, où il a récemment ouvert d'ailleurs une remarquable explication synthétique de la doctrine positive dans ime revue mensuelle. Son opération orale s'adresse à une vingtaine de démocraies de diverses sources occidentales, qui la lui ont demandée. Elle aboutira sans doute à transformer plusieurs d'entr'eux en véritables sociocrates, surtout quand la prochaine année aura dissipé des utopies dictatoriales dont ils bercent leur exil actuel. Vous obtiendrez, j'espère, un succès équivalent dans votre milieu marseillais. J'ap-
prouve, mais seulement au début, votre modeste réductioa d'un auditoire amical. Après vous être ainsi préparé et mesuré, vous ne tarderez pas à vous sentir digne d'aborder le vrai public, qu'il faut surtout avoir en vue, mais dont rapproche effraie justement les dignes apôtres, parce quMls se sentent mieux en présence du Grand-Etre. Vous aurez surtout à lutter contre les métaphysiciens qui s'imaginent toucher à la domination universelle. Dès l'an prochain, avant même que leur orgueil soit curé, ils deviendront nos principaux adversaires, tandis que la défense systématique de l'ordre nous écherra nécessairement. Mais ne vous laissez engager dans aucune controverse avec eux : bornez-vous au contraste résulté de votre exposition comparée à leurs^ déclamations, et attendez en silence que le public choisisse librement. Votre jeune journaliste marseillais déclamant déjà contre le despotisme de la science^ ne fait que reproduire son digne patron, Robespierre, qui tonnait aussi contre V aristocratie des lumières. Mais ces gens-là sentiront à leurs dépens combien la situation a changé chez une population aussi dégagée de tout fanatisme métaphysique, que d'aucun fanatisme théologique. Leurs vains efforts n'entraveront pas les démonstrations positives. qui font reposer objectivement la saine philosophie sociale sur l'ensemble delà philosophie naturelle. Ces hommes seront bientôt repoussés comme rétrogrades, en même temps que flétris comme anarchiques, sauf l'accueil toujours ouvert aux conversions sincères. Mais au lieu de nous transporter jamais sur leur terrain, où leur faconde prévaudrait d'abord, nous devons toujours les attirer, ou du moins leur public, vers le nôtre. Ne perdons, en aucun cas, la présidence systématique, et n'oublions pas qu'elle consiste surtout dans l'initiative. En même temps que de nouvelles luttes, la prochaine modification politique nous procurera aussi de nouveaux moyens, en développant la liberté d'exposition. Des deux ressources imiverselles qu'elle introduira, la première, essentiellement orale, par les clubs, nous est la moins favorable, quoi qu'il convienne de
ratiliser à notre manière. Mais la seconde, purement écrite» par les afBches, nous offre de grands avantages, auxquels nous devons déjà nous préparer. C'est la vraie presse populaire, gratuite, opportune, indépendante : à elle seule il appartient de délivrer l'Occident du fléau du journalisme. Les métaphysiciens ne pourront aucunement y soutenir la concurrence avec nous, et les tliéologiens ne le tenteront môme pas. Ce mode me semble parfaitement convenir à votre nature, et je vous invite à vous y préparer spécialement. Si la domination officielle était plus intelligente, elle accorderait dès aujourd'hui la liberté d'afficher, en retardant d'un an la réouverture des clubs, qui pourraient alors devenir beaucoup moins favorables au verbiage. Mais quoique cette prudence soit peu vraisemblable, il faut regarder comme prochaine la restitution, môme légale, de la plénitude d'exposition et se disposer à l'utiliser systématiquement.
Votre propagande féminine me semble avoir fait un pas considérable en se spécifiant envers un digne type catholique. Car c'est surtout aux femmes qu'il appartient de prêcher à leur sexe la religion nouvelle, pour laquelle nous autres devons seulement fournir quelques apôtres féminins. Puisque vous me parlez d une véritable dame, vivant surtout par le cœur et pure de toute prétention doctorale, je ne doute pas de votre prochain succès. L'affectueux début de mon récent volimie pourra la toucher profondément. De telles âmes ne peuvent adhérer aujourd'hui au catholicisme que par désespoir, en vertu de l'axiome : le plus mauvais gouvernement vaut mieux en tous genres que l'anarchie. Mais le cœur féminin doit bientôt, en présence du positivisme, repousser une religion qui nie l'existence des penchants bienveillants, qui sacrifie la tendresse à la pureté et qui représente la femme comme la principale source du mal moral. Sans attendre la terminaison de l'ouvrage dont je viens de publier le tome premier, vous connaissez maintenant assez nos dogmes, nos rites et nos préceptes pour en faire aisément
sentir la supériorité à quiconque cherche surtout les satisfactions du cœur. Mais je conviens que la publication de mon Catéchisme vous sera d'un puissant secours poiu* de semblables conversions. Toutefois, ne l'attendez pas avant la fin de Tannée prochaine ; car je ne récrirai qu'après avoir achevé le tome second, qui est loin d'être terminé; quoique j'espère le livrer au public avant le prochain printemps. D'ici là mon assistance épistolaire sera toujours à votre disposition pour un genre de prosélytisme dont je sens tout le prix. Si vous pouviez joindre à temps quelques cordiales entrevues personnelles, vos opérations seraient beaucoup secondées. En attendant faites sentir à votre intéressante néophyte que tout cœur qui aime ou qui souffre m'inspire spécialement de vives sympathies et une ardente disposition à satisfaire ses justes vœux, au milieu de notre déplorable anarchie. Irrévocablement devenu pour l'Humanité un organe double, je me sens d'avance le véritable frère et au besoin le père ou le fils de toute digne femme.
Votre profonde admiration pour Tincomparable Bichat m'inspire une pleine sécurité sur l'ensemble de vos études biologiques. Au point où elles sont parvenues, mon nouveau volume arrive avec une entière opportunité d'après sa coordination, complète quoique sommaire de cette partie supérieure de la philosophie naturelle. Puisque vous avez sagement ajourné la lecture de Gall. juscjuau moment où vous aurez étudié cette systématisalion finale, je présume qu'elle vous deviendra essentiellement inutile ensuite, sauf comme document historique, pour la filiation qui dirigea mes premiers efforts. Je vous félicite de tempérer ces méditations scientifiques par l'étutle de l'italien; et j'espère (jue votre persévérance vous a déjà procuré une suffisante initiation à Dante ou à Manzoni.
Salut et Fraternité.
Auguste Comte.
(10, rue Monsicur-le-Prhice).
P. S. — J'allais finir sans vous indiquer une nouvelle positiviste qui n'est pas dépourvue d'importance, quoique nos confrères y en attachent trop. Le plus habile et le plus influent des journalistes actuels, M, Emile de Girardiriy se préoccupe décidément du Positivisme, surtout par la persévérance d'un digne intermédiaire. Il a officiellement chargé l'un de ses meilleurs rédacteurs d'un compte rendu sérieux, qui occupera cinq ou six grands feuilletons de la Presse, Cet écrivain suit d'ailleurs maintenant, avec une assiduité remarquable, mon cours hebdomadaire, dont une séance a été personnellement goûtée aussi par M. de Girardin lui-même, qui a témoigné l'intention d'y retourner. Si sa puissante influence de propagation peut être enfin utilisée pour la vraie réorganisation, je serai toujours prêt à seconder dignement une telle disposition. J'ai à me reprocher d'avoir repoussé il y a quinze ans, par un dégoût très légitime, mais funeste, des ouvertures spontanées de M™® Sand, qui aurait pu depuis servir heureusement notre cause. Cette faute, que je me reprochai quelques années après, doit me disposer davantage à mieux accueillir toute coopération vraiment efficace, de quelque source qu'elle puisse émaner, pourvu que son exercice ne m'entraîne à aucune fâcheuse concession de principes ou de sentiments.
NEUVIÈME LETTRE
Paris, le mardi i4 Dante 63.
Monsieur,
Quand même je n'aurais pas Thabitude de répondre le plus prochainement possible à toute lettre intéressante, celle que je viens de lire deux fois me ferait éprouver le besoin de vous témoigner immédiatement combien je suis sensible à vos touchantes manifestations. Ces précieuses impressions, que de nobles âmes commencent à me procurer souvent, vont devenir ma principale récompense. Outre votre profonde appréciation de mes nouveaux progrès théoriques, j'ai surtout été touché jusqu'aux larmes par votre digne participation à ma juste reconnaissance envers ma sainte patronne, que votre cœur conçoit déjà comme devant bientôt devenir celle de tous les vrais positivistes, d'après sa puissante influence sur l'essor initial et l'expansion continue du Positivisme religieux. L'heureuse équivoque attachée au mot patron, qui signifie à la fois protecteur et modèle, permet, en effet,- de qualifier aussi l'efficacité de cette précieuse adoration pour détourner du mal et pousser au bien, non seulement celui qui l'a objectivement apprécié, mais aussi ceux qui peuvent subir son action subjective. Sous cette douce impulsion, votre nature esthétique a même goûté pleinement les gracieuses strophes que j'ai fait connaître. Leur charme est déjà senti d'ailleurs par quelques autres positivistes. Un de nos plus éminents confrères (le docteur Segond, que
j'ai cité page 665) qui est un musicien fort distingué, vient de composer un air très suave, sur quelques-unes de ces stances. J'ai eu samedi le bonheur de le lui entendre chanter avec cette belle voix de ténor qu'on admirerait aux Italiens. D'après tous les résultats déjà produits par mon récent volume, oette publication dépasse mes espérances surtout sous Faspect moral. En dévoilant partout la portée sentimentale du Positivisme, elle tend d'ailleurs à resserrer directement les liens intimes de notre famille naissante où tous les cœurs peuvent désormais joindre à leurs divers cultes personnels le culte commun d'une même digne mémoire. Loin de s'affaiblir par une telle coopération, je sens que mon adoration intime en devient à la fois plus pure et plus noble. Sans que l'attachement y diminue, la vénération y prévaut davantage. L'irrévocable incorporation de ma Glotilde au vrai Grand Etre, que je célébrais il y a deux ans, dans la sincère effusion annuelle (jue je lui adresse le jour de sa fête catholique, me semble aussi consommée déjà par cette sanction spontanée des cœurs avancés, surtout quand je vois concourir les deux sexes. Glotilde de Vaux devient dès lors un vrai personnage public, aussi complètement déjà que Béatrice Portinari. Elle peut autant que celle-ci être désormais invoquée, soit comme personnification générale de l'Humanité, soit comme patronne sociale d'une fondation capitale. Peutêtre vivrais-je assez pour voir môme l'Occident régénéré unir ces deux saintes inspirations dans une commune admiration, première ébauche de celle qu'obtiendrait ensuite tous )es dignes types féminins.
Je vous félicite d'avoir convenablement inauguré votre prosélytisme normal par un heureux choix personnel de culture systématique. Vous comprenez dignement la portée des moyens synthétiques et l'eriicacité sociale des tableaux synoptiques bien composés, dont le positivisme doit tirer tant de profit, pour mieux caractériser sa parfaite unité. Quand l'ère des affiches va remplacer celle des journaux, nous pourrons immédiatement accélérer et con-
solîder notre meilleure propagande, en offrant à la silencieuse méditation du peuple une suite de tableaux conçus et exécutés de manière à procurer, sans aucun texte explicatif, une suffisante notion de Tensemble de notre doctrine et de ses principaux éléments. Les quais de Paris étalent depuis longtemps une multitude de synopsis graphiques, historiques, scientifiques, etc., qui, quoique empiriques, m'ont toujours paru soigneusement goûtés du peuple. Ils nous fournissent spontanément un exemple anticipé de ce qu'on pourra tirer de tels procédés, pour la digne propagation de la nouvelle philosophie. Mais leur prochaine importance ne me fera jamais dédaigner les autres modes d'exposition, écrite et orale, que je vous engage à développer avec persévérance, suivant l'heureuse initiative que vous m'annoncez.
Dans l'explication collective et surtout individuelle de votre noble prosélytisme, je vous recommande de faire distinctement sentir l'aptitude du positivisme à satisfaire également les masses nécessairement vouées à l'obéissance et les natures exceptionnelles vraiment appelées au gouvernement, soit spirituel, soit temporel. Si, pour les uns, nous venons consolider la soumission, en la charmant et rembellissant, pour les autres nous transportons énergiquement l'autorité, théorique ou pratique, dans ses dignes dépositaires. Il ne faut jamais dissimuler que le positivisme va déposséder peu à peu, mais irrévocablement, toutes les médiocrités que l'anarchie actuelle investit si déplorablement des divers pouvoirs humains, auxquels nous appellerons ouvertement toutes les vraies supérioTités, maintenant écrasées sous le niveau révolutionnaire. Ce que Mahomet promit à ses prédestinés, ce que Gromwel annonçait à ses saints, je ne crains pas de le prêcher hautement aux positivistes éminents, l'entière possession des principaux pouvoirs humains, soit comme conseillers, soit comme commandants, des affaires générales de l'humanité. En ouvrant mon cours actuel, j'ai établi que la direction du monde social appartient à ceux qui le com-
prennent et qui s'y intéressent. A ce double titre, nous en excluons légitimement les théologistes et les ontologistes, pour y faire pleinement prévaloir les dignes positivistes qui peuvent seuls diriger TOccident vers sa vraie destination. Jusqu'à ce qu'ils soient assez nombreux, la plupart d'entre eux seront, en effet, appelés surtout à gouverner, ou comme tliéoriciens ou comme praticiens. C'est précisément l'inverse de ce qui arriva jadis aux clirétiens, qui ne montèrent au gouvernement qu'après avoir prévalu dans la société. Une telle différence résulte naturellement de la pleine réalité de notre doctrine et de sa parfaite liarmonie avec le milieu correspondant. Quoique destiné nécessairement à une entière universalité, elle sera, pendant une génération au moins, la religion des chefs, avant de devenir celle des sujets. En faisant dignement valoir un tel privilège, nous pouvons aujourd'hui rallier convenablement des ambitieux recommandables auxquels nous offrirons un champ plus noble et plus pur, en même temps que plus vaste, tandis que leurs aberrations seront sufQsamment prévenues ou rectifiées par leur sincère adhésion systématique ou spontanée à la séparation fondamentale des deux pouvoirs spirituel et temporel. Je vous devais cette instruction spéciale au moment ofi vous commencez une carrière soutenue du sérieux prosélytisme, dont les stimulations doivent varier suivant la nature et la distinction de chaque initié. Nous devons surtout nous attacher à faire surgir, chez les prolétaires vraiment éminents, une ambition politique qui peut seule nous permettre de débarrasser l'Occident de la désastreuse domination des brouillons et des parleurs, bientôt incapables de soutenir une telle concurrence. Osez annoncer hardimentque tout homme qui croit en Dieu, ou celui qui admet la souveraineté du peuple et l'égalité, doit être irrévocablement écarté des affaires politiques et renvoyé à la vie privée, ou tout au plus employé comme subalterne. Le pouvoir appartient non à titre de droit, mais comme fonction ou devoir, à ceux-là seuls qui s'occupent sérieusement de perfectionner la destinée hu-
maine et qui la reconnaissent soumises à des lois universelles. Voilà le digne langage qui peut bientôt attirer au positivisme autant les caractères énergiques que les cœurs tendres et les bons esprits. Je pense que cette indication directe vous suffira maintenant.
Une telle attitude me parait d'autant plus opportune que déjà le positivisme fixe évidemment de tous côtés Fattention de praticiens recommandables, ou du moins puissants et avancés, comme vous Tindique le post-scriptum de ma dernière lettre. Le sérieux examen ainsi annoncé va bientôt commencer dans IsiPresse, et quelques rapports personnels avec celui qui en est chargé me font espérer qu'il s'accomplira mieux que je ne l'avais prévu. Mais, entre celte bruyante manifestation, qui ne peut guère aboutir qu'à compenser le coupable silence des journalistes français, j'apprécie surtout l'adhésion autrement profonde et beaucoup plus décisive que* je vous ai annoncée chez les praticiens des États-Unis. Depuis ma dernière lettre, M. Wallace, déjà de retour à Philadelphie, m'a écrit une première fois, en termes forts courts, mais pleinement caractéristiques, et aussi honorables pour son cœur que pour son esprit. Je peux vous indiquer la sincérité de son adhésion par la généreuse participation de cinq cents francs par an (dont la première année accompagnait sa missive) à la noble souscription qu'organise M. Littré contre ma spoliation polytechnique. C'est le symptôme le moins équivoque pour distinguer immédiatement, chez les riches, de vraies convictions positivistes qui, ne se bornant point à une stérile approbation philosophique, vont jusqu'à une active sympathie sociale. Je compte depuis longtemps, en Angleterre, beaucoup de prétendus adhérents, plus riches que ce noble Américain et dont aucun n'a pris aucune pari à ce digne patronage collectif. Mais en outre, la lettre de M. Wallace se termine par une heureuse demande qui me promet là une précieuse correspondance habituelle, assez animée par la merveilleuse accélération des communications actuelles. Il me prie spécialement de lui faire som-
mairement connaître les nouveaux aspects religieux du positivisme. Dès le lendemain j'ai dignement accueilli cette précieuse demande, si décisive dans un tel milieu, par une longue lettre, dont je regrette de n'avoir pu prendre copie, sur la tliéorie des véritables anges gardiens et l'institution de nos neuf sacrements sociaux. Pour en mieux assurer Tefficaci té, j'autorise formellement M. Wallace à divulguer cette sommaire exposition autant qu'il le jugera convenable. D'après les usages du pays, je m'attends donc que ma lettre sera bientôt imprimée, ce qui me permet l'espoir d'en posséder aussi quelques exemplaires.
Je suis heureux d'apprendre que votre prochaine excursion à Paris est maintenant arrêtée pour la fin de novembre, quoique bornée à quelques semaines, dont je vous ferai profiter autant qu'il dépendra de moi. Si ma lettre était moins longue, je vous annoncerais dans ce trajet une précieuse digression de quelques jours près de Moulin, pour voir, en allant ou en revenant, im de mes plus éminents disciples, qui vient de fonder là, sur un obscur domaine agricole, un modèle admirable de positivisme pratique. Mais j'ai heureusement le temps de revenir sur cette intéressante ouverture avant que votre voyage commence.
Salut et fraternité.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsieur-le-Princc.)
rV
DIXIEME LETTRE
Paris, le samedi ii Shakespeare, 63.
Monsieur,
•Pavais, en effet, péniblement remarqué le relard inusité de votre intéressante correspondance. Vous m'en donnez aujourd'hui une explication si satisfaisante que j'éprouve le besoin de vous répondre immédiatement pour vous prouver que je n'en conserve aucune rancune.
Vous avez dignement présumé combien me toucheraient les divers détails relatifs à une liaison inattendue, qui tend à resserrer heureusement les liens naissants de la famille positiviste, où la prépondérance du cœur sur l'esprit devient de plus en plus nécessaire. Cette prépondérance a dû vous sembler profondément sentie par le noble biologiste ([ue vous avez ainsi connu, et chez lequel se remarque une précieuse alliance des hautes aptitudes théoriques avec d'admirables talents esthétiques. Je suis d'ailleurs fort aise que vous ayez pu alors admirer la belle et tendre épouse, à laquelle j'ai fait librement contracter, au nom de l'Humanité, devant vingt-cinq dignes auditeurs des deux sexes, le solennel engagement du veuvage éternel, dans l'importante cérémonie du i8 juillet i85o. Vous pourrez ainsi faire mieux ressortir combien l'exemple décisif donné par ce noble couple dissipe radicalement les froides objections du matérialisme scientifique et de la sécheresse mêla-
physique, contre cette sainte institution destinée à fournir le principal caractère pratique du mariage positiviste. Car on ne peut ici récuser ni Fardente nature du couple sanctifié, ni la pleine maturité de ses délibérations sur cette règle régénératrice. Ses dignes parents que vous avez eus^ sous les yeux joignirent leurs signatures à celles de tout Fauditoire, sans excepter Taimable demoiselle qui fondit en larmes pendant toute cette cérémonie. Dans une telle solennité, le positivisme a prouvé péremptoirement son aptitude directe à régler la vie privée sous ses plus intimes aspects. Ainsi, avant que d'éclater au grand jour, notre religion aura déjà constaté, par des expériences décisives, ses justes titres au gouvernement spirituel. Il y a là de quoi consoler du peu de retentissement qu'elle a produit jusqu'à présent.
L'ensemble de votre noble et sage lettre me prouve cjue vous sentez profondément la vraie difficulté de la situation actuelle, l'insuffisance des garanties réelles de l'ordre social, môme matériel. C'est là ce qui doit de plus en plus concentrer les sollicitudes de toutes les âmes honnêtes et sensées, en un temps où le progrès ne court véritablement aucun risque, sauf les sympathies rétrogrades que pourrait susciter encore l'imminence de l'anarchie, avant que l'ascendant positiviste ait pu tout concilier. Vous sentirez de plus en plus que nos principaux adversaires se trouvent réellement parmi les révolutionnaires invétérés, bien davantage que chez les catholiques sincères. Dès l'an prochain nous devons tenir tète à ces anarchistes métaphysiques, dont nous pouvons seuls combattre dignement le& doctrines dissolvantes, sans jamais leur faire aucune concession dissolvante. Il y a trente ans que je les attaque convenablement, et maintenant je serai suffisamment soutenu. Aussitôt que le régime de compression rétrograde se trouvera dissout irrévocablement, l'impuissance radicale des doctrines théologiques deviendra pleinement irrécusable. Dès lors, la défense systématique de l'ordre, delà propriété et de la famille va échoir au positivisme,.
déjà invoqué sous ce rapport dans le milieu américain, oiï Tanarchie est plus imminente. Il faut aujourd'hui nous préparer dignement à cette prochaine mission, aussi difficile que sainte et dont vous sentez convenablement toutes les conditions essentielles. Elle seule peut d'ailleurs nous permettre un langage aussi ferme contre les rétrogrades qu'envers les anarchistes. C'est ainsi que j'ai pu récemment lancer sans aucun obstacle, dans Tune de mes séances hebdomadaires, cette proclamation décisive, qu'il serait bon de propager avec opportunité : « Au nom du passé et « de l'avenir, les serviteurs de V Humanité viennent aujoura d'hui s'emparer de la direction générale des affaires ter- « restres, pour organiser la vraie Providence, en écartant « tous les esclaçes de Dieu, comme perturbateurs et arrié- « rés. » Ce ton audacieux rassurera bientôt les conservateurs sincères et judicieux qui ont remarqué que la devise des anarchistes est Dieu et le peuple, comme celle des rétrogrades était déjà Dieu et Roi.
Je vous félicite de votre sage persévérance dans les études biologiques, poursuivies conformément à leur véritable esprit. Vous ne tarderez pas à recueillir les fruits inaltérables et le précieux complément de votre initiation théorique. Une pareille tendance anime heureusement tous les jeunes positivistes émanés de V Ecole polytechnique \ quoi qu'ils ne soient, hélas! qu'au nombre de quatre en vous comptant, leur acquisition a pour moi beaucoup de prix, depuis que je les ai tous vus sentir spontanément et satisfaire dignement le besoin de compléter par la biologie leur préparation cosmologique. La môme disposition existe aussi sérieusement chez quelques autres de nos jeunes confrères, étrangers à la source polytechnique.
Depuis ma dernière lettre, le positivisme pratique a fait un pas considérable, en acquérant à Lyon un digne foyer, parmi les principaux prolétaires, mais sous l'active présidence d'un pharmacien distingué, converti l'an dernier. 11 m'écrivait récemment : « Dans quelque temps, votre nom sera plus populaire que celui de Jacquart. » Quoique ce
langage doive contenir un peu d'exagérSLtion apostolique, il pourra vous donner une idée de retendue et de la consistance propre à ce nouveau noyau, d'autant plus décisif qu'il s'est formé presque spontanément. J'ai commencé à le connaître en recevant une lettre d'un de ses meilleurs membres, jeune ouvrier en soie, aussi éminent par l'esprit que par le cœur, et avec lequel j'entretiens depuis une semaine ime correspondance qui m'intéresse de plus en plus. La religion positiçe, comme ils rappellent habituellement, succédant dignement au catholicisme épuisé : voilà ce qu'ils apprécient surtout dans nos doctrines. Ces adhésions inattendues confirmeront davantage la conviction où vous êtes maintenant de l'aptitude spéciale des catholiques sincères à devenir facilement positivistes. Tel a été réellement le cas de la plupart de ces prolétaires lyonnais, où nous devons voir Tavant-garde du vrai prolétariat méridional, surtout espagnol et italien. Hors du positivisme, il ne peut, en effet, exister aujourd'hui de convictions sérieuses que chez les catholiques ou parmi les communistes, selon que Ton sent davantage les intérêts d'ordre et les besoins moraux, ou les instincts de progrès et les besoins politiques. Nos nouveaux frères de Lyon appartiennent presque tous à Tune ou l'autre de ces deux catégories, où nous devons concentrer nos meilleures recrues.
Ces récentes communications me font déjà regarder le prolétariat lyonnais comme plus avancé réellement que celui de Paris trop préoccupé encore de la fantasmagorie politique qui s'agite si vainement sous ses yeux. Outre leur salutaire éloignement de ces hallucinations, les ouvriers lyonnais ont un séjour plus purement industriel, et une situation plus précaire qui les attirent davantage vers les fortes méditations sociales. L'une des lettres de réminent prolétaire indiqué ci-dessus résume ainsi leurs dispositions politiques : « Une défiance marquée envers « tous les philosophes, qui ont obtenu quelque renom « depuis soixante ans, et la certitude bien fondée de « n'obtenir les vraies améliorations sociales que par les
« seuls efforts du peuple travailleur. » Cette citation texlaelle vous indiquera la netteté et la dignité de ces précieuses convictions. Lors de votre prochain voyage à Paris» je compte m*arranger de manière à ce que vous puissiez en passant à Lyon, soit pour aller, soit pour retourner, fraterniser personnellement avec ce nouveau foyer. Dès aujourd'hui, son existence inattendue pourra vous rassurer sur les dignes alarmes témoignées dans votre excellente lettre, au sujet des tendances anarchiques du prolétaire français. Vous voyez aussi que les nobles instincts propres aux ouvriers des grandes villes sont heureusement destinés, sous la systématisation positive, à contenir suffisamment les ignobles impulsions des niveleurs agricoles,
La phrase finale de votre lettre m'invite à terminer la mienne par Tindication déjà promise au sujet du type éminent du positivisme praticien réalisé chez l'un de nos confrères, M. Hadery, ancien ingénieur civil, qui, à Tàge de trente-trois ans, vient de s'enfouir noblement dans son obscur domaine pour moraliser par le travail la pire classe de nos prolétaires. Il poursuit cette belle tâche spontanée avec une énergie et une persévérance admirables, en se vouant rudement au même régime que ses subordonnés, qu'il veut amener à sentir sérieusement la dignité du travail et l'immoralité de l'ambition vulgaire qu'on leur prêche si aveuglément. Mes renseignements antérieurs envers lui et son entreprise ont été récemment confirmés par un autre de nos dignes confrères, M. de Blignières, jeune officier d'artillerie, qui fut un de nos conscrits à l'Ecole polytechnique, avec M. Lonchampt. Il vient de profiter d'un congé pour faire à M. Hadery une fraternelle visite positiviste, en passant un mois entier auprès de lui, au domaine des Valtis, près Saint-Géraud de Vaux, par Bessajy (Allier).
Sans pouvoir y rester aussi longtemps, vous pourrez employer la môme marche pour connaître assez ce mémorable exemple, dont M. de Blignières ne parle qu'avec
'jS LETTRES d'auguste COMTE
admiration. Il suffirait comme lui d'écrire d'abord à M. Hadery , à l'adresse ci-dessus, pour l'avertir de xette nouvelle fraternisation, à laquelle il attachera, j'en suis certain, beaucoup de prix.
Dans cette belle expérience, il n'y a vraiment à déplorer que l'insuffisance des capitaux, vice trop ordinaire de nos tentatives agricoles. Mais ce motif me fournit un nouveau stimulant pour citer dignement, pendant ma séance de demain, cette éminente résolution, étant conduit par mon sujet à insister davantage que l'an dernier sur mon importante mesure relative à la création synthétique de riches artificiels, destinés à servir de modèle spécial aux riches naturels. Quand je l'imaginais, j'étais loin de m'attendre à une telle confirmation pratique, qui maintenant dissipera toutes objections sérieuses. On pourra mieux sentir aussi combien il importerait que la république prêtât ou même donnât, au besoin, des capitaux considérables à des praticiens qui ont déjà fourni des preuves décisives dune haute aptitude, tant morale que mentale, à diriger de grandes industries, où ils se trouvent entravés faute de fonds. Si M. Hadery pouvait opérer ses réformes agricoles avec un capital quintuple ou décuple de celui dont il dispose, son efficacité serait alors plus étendue et plus certaine. Cette institution convient également à l'état final et à la transition organique. Appliquée dignement à un très pçtit nombre de cas dans chaque département, par le nouveau gouvernement révolutionnaire, elle stimulerait davantage la moralisation de la richesse, que ne pourrait le faire aucun recours au violent procédé de la confiscation, qui, une fois proclamée en principe, doit être soigneusement restreinte aux situations les plus désespérées.
Salut et fraternité,
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Prince.)
ONZIÈME LETTRE
Paris, le mardi i4 Descaries. 63.
Monsieur,
Quelques heures après avoir lu hier votre lettre, j'ai reçu la visite espérée de M. Segond. Cette accélération de son retour m'explique le silence que vous g:ardez sur son second passage à Marseille, ainsi survenu avant l'époque ou vous aviez compté l'y revoir. Malgré la rapidité de son voyage, il a pu utiliser sa traversée de Lyon, en fraternisant un moment avec les deux principaux membres du précieux foyer positiviste qui s'y est formé récemment. Grâce à la précaution qu'il avait prise de leur mander de Marseille le jour précis de son passage. Ces messieurs sont venus l'attendre à ta sortie de la voiture, et une demi-heure de cordial entretien leur a fait vivement sentir l'importance de ces contacts personnels, entre de dignes partisans de la foi régénératrice. Comme vous l'appréciez autant qu'eux, vous pourriez, dans votre prochain voyage, employer le même expédient, si, contre votre attente actuelle, vous étiez alors pressé par le temps. Je vous indique donc, dès à présent, tes deux domiciles de ces deux positivistes lyonnais : M. Lucas, pharmacien, Grande-Rue, à la Croix-Housse, et M. Laurent, ouvrier tisseur, Grande-Rue de Cuive, à la Croix-Rousse. Si vous pouvez séjourner à Lyon un jour ou deux, ce sera fort important pour suppléer aux lacunes résultées du
trop court entretien de M. Segond, soit quant aux renseignements à recueillir, soit aussi quant aux impressions à développer ou à consolider.
Votre bonne lettre me prouve que vous appréciez dignement les communications personnelles entre tous les vrais positivistes. Je suis heureux d'apprendre ainsi que vous êtes enfin entré en contact opportun avec M. Picard d'Avignon, dont je vous annonçais Tadliésion dès les débuts de noire correspondance. Quoique je n'aie jamais eu avec lui aucun rapport individuel, je sais indirectement que, depuis beaucoup d'années, il s'intéresse de plus en plus à l'essor et à l'ascendant du positivisme, de manière à pouvoir aujourd'hui le compter parmi nos véritables frères. Vos précieux déplacements tendront beaucoup à constituer ainsi notre réseau méridional de Lyon à Marseille, qui ne tardera point à s'étendre jusqu'à Gênes et à Barcelone.
Je viens d'avoir, pendant quelques jours, l'excellente visite de M. Benedetti Profumo, que je vous annonçai, il y a quelques mois, comme le digne chef de l'important foyer que nous avons acquis à Gênes depuis deux ans. Son entrelien m'a confirmé les principales espérances résultées de sa correspondance, et caractérisées par son éminent opuscule. Malheureusement il n'est plus assez jeune ni assez actif pour se placer, comme je le désirerais, à la tête de la régénération italienne, aujourd'hui livrée à des ambitieux, qui sont loin de le valoir, sous aucun autre rapport que celui de l'audace, triste privilège actuel des gens sans cœur et sans esprit. En assistant avant-hier à la séance de clôture de mou cours hebdomadaire, il a pris une juste idée de la pleine liberté de langage que me vaut maintenant une vie consacrée, théoriquement et pratiquement, à la défense systématique de l'ordre réel. Il ne man- ([uera pas de propager convenablement cette proclamation solennelle par laquelle j'ai terminé cette prédication de plus de cinq heures, dignement accueillie d'un nombreux auditoire des deux sexes : « Au nom du passé et de l'ave-
LETTRES d'auguste COMTE 8l
« nir, les serviteurs de THumanité viennent s'emparer de « la direction générale des affaires terrestres, pour cons- « truire la vraie providence, en écartant irrévocablement « tous les esclaves de Dieu, comme arriérés et perturba- « teurs. »
Malgré la brièveté du séjour de M. Profumo, j'ai pu le mettre en heureuse relation personnelle avec M. Littré et plusieurs autres positivistes d'élite, surtout notre éminent homme d'État prolétaire, M. Magnin. J'aurais désiré qu'il put, dans son retour, fraterniser avec les positivistes de Lyon et de Marseille. Mais il est parti hier soir, pressé de retourner auprès des siens par Turin.
Vous ferez bien de ne voir M. Hadery qu'au retour afin que vos deux contacts fraternels avec Lyon et avec le Bourbonnais puissent chacun s'accomplir d'une manière proportionnée à leur importance spéciale. D'ici là, j'aurai probablement lieu d'avertir M. Hadery de votre heureuse visite, quoique ce préambule ne vous soit d'ailleurs nullement indispensable. Vos excellentes réflexions sur Tagriculture constitueront envers lui un attrait spécial, outre la commune foi positiviste.
Je SUIS peu surpris que vous ayez enfin pris la résolution d'affermer votre domaine ; car je sais qu'une telle mesure n'indique point une tendance vulgaire vers l'existence, de plus en plus étrange, de simple producteur dr fumier {çenuto al mondo sol per fare letame), comme dit mon cher Arioste. Elle m'annonce la préférence que vous accordez finalement, suivant vos prévisions initiales, à la vie théorifpie, où vous devez trouver un bel avenir, noblement voué au service systématique de l'Humanité! Votre initiation encyclopédique va pouvoir ainsi s'achever plus régulièrement. Il ne vous manquera plus alors que la grande préparation morale résultée d'un digne mariage, cpie je serai heureux de consacrer solennellement.
Ce complément général de l'éducation humaine va probablement fixer votre attention d'une manière très propre à vous toucher spécialement, d'après l'importante céré-
monie positiviste, qui s'accomplira, j'espère, pendant votre séjour à Paris. La loi du veuvage éternel, qui caractérise la monogamie finale et d'où notre religion tirera Tun de ses meilleurs signes, doit alors recevoir une troisième confirmation pratique, bien faite pour dissiper tous les doutes que posèrent encore à cet égard la brutalité égoïste et la superficialité scientifique. Un jeune couple positiviste éprouve, après trois ans d'un mariage contracté sous l'empirisme vulgaire, le besoin de sanctifier et de consolider son union en contractant solennellement cet engagement décisif, qui procure au lien conjugal toute la plénitude compatible avec l'ordre humain. Ce que pourrait offrir d'étrange une telle consécration va se trouver spontanément dissipé par la fusion normale dans la cérémonie où je conférerai le premier sacrement social aux deux rejetons issus déjà du digne couple. Dès lors, cette touchante demande, que le noble époux et la tendre épouse m'ont séparément adressée depuis plus d'un mois , ne peut s'exaucer que quand on aura trouvé deux parrains et deux marraines qui doivent nécessairement être positivistes. Cette indispensable condition se trouve être remplie maintenant envers la petite fille, mais sans l'être encore pour son frère. Néanmoins, j'espère que ce préambule ne retardera point une telle solennité au-delà des premiers jours de décembre. Vous pouvez donc, selon toute vraisemblance, vous joindre aux nombreux positivistes des deux sexes qui viendront encore sanctifier, comme chapelle primitive de l'Humanité, le modeste salon consacré par moi, par l'angélique adoration à laquelle je dois cet heureux pouvoir d'améliorer les cœurs humains, et même féminins. Afin de mieux spécifier ce cas exceptionnel, il me suffît de vous informer que l'époux est un jeune médecin, encore plus remarquable par le cœur et le caractère que par l'intelligence. Sa jeune épouse est une charmante orpheline, qui n'a pas même connu sa mère, morte en l'enfantant. Vous concevez ainsi quel prix spécial ils doivent attacher au seul lien intime qu'ils aient pu
goûter. Mais, quoique ces stimulants anormaux aient pu devenir nécessaires au premier exemple de la reconstruction du mariage, ce cas décisif me semble, outre son importance propre, ouvrir un vaste champ à l'extension régulière de ma consécration. Au milieu de Tanarchie actuelle , combien d âmes doivent se sentir unies trop imparfaitement, soit d'après l'ignoble aridité du contrat légal, soit même par l'insuffisante sanctification qu'offre encore le lien catholique. Toutes ces saintes tendresses, auxquelles la vieille société ne peut plus procurer une consécration vraiment digne d'elle, viendront graduellement demander à la religion nouvelle l'auguste garantie qui leur manque. D'après un tel ordre d'attribution, qui peut aisément s'étendre aux autres sacrements sociaux, le positivisme ne tardera point à tirer un puissant secours de cette môme prescription fondamentale, dont l'apparente sincérité semblait d'abord le rendre antipathique aux âmes^ vulgaires. Ainsi se trouve de plus en plus motivée ma solennelle gratitude envers l'adorable sainte, sous l'invocation de laquelle j'ai déjà placé irrévocablement la religion de l'Humanité.
Salut e t f raterni té .
Auguste Comte.
(lo, rue Monsieur-le-Prince.)
DOUZIÈME LETTRE
Paris, le jeudi 22 Homère 64.
Mon cher disciple,
Maintenant que vous connaissez bien mon régime d'iiiver, vous n'aurez pas été surpris de ne pas recevoir une réponse à votre bonne lettre du 9 Homère aussi prompteraent que je vous y avais habitué envers les précédentes : un moindre délai serait d'un mauvais augure pour mon travail ou pour ma santé. Quoique celle-ci soit souvent altérée, ma composition ne s'en ressent aucunement, et mon volume avance assez pour paraître certainement en juillet, si l'impression marche bien. Je me trouve enfin à cinquante-quatre ans, dans un état pleinement normal, où je sais entièrement occupé de ma grande mission. La rage de mes vils ennemis n'a donc abouti qu'à me procurer l'attitude la plus digne du fondateur d'une religion, en me forçant à tirer toute ma subsistance des libres cotisations annuelles de mes vrais adhérents. Il ne manque à cette position que plus de plénitude et de stabilité, et j'espère que l'accroissement prochain de la souscription me procurera cette juste garantie. Le modique revenu qui fut d'abord demandé pour moi, et dont je me contente, se trouvera bientôt réalisé, enfin, et même assez dépassé pour me permettre d'empêcher le jeune sacerdoce de l'Humanité de jamais manger de Vherbe. Huit jours après
votre visite d'adieu, une précieuse communication m'a révélé rénorme accroissement du positivisme aux Etats- Unis. C'est un article important d'une revue trimestrielle de New- York sur mon ouvrage fondamental, dignement apprécié eniin par an noble adversaire méthodiste. Peutêtre pourrez-vous trouver cette revue américaine à Marseille et saurez-vous assez d'anglais pour lire ce mémorable article. En tout cas la pièce ci-jointe vous donnera quelque idée de sa portée par la démarche qu'elle m'a inspirée, et dont j'attends d'heureux résultats personnels et sociaux. D'après une première copie qui ne sortira jamais de mon cabinet, je fis la seconde que je vous envoie, un jour que ma santé m'interdisait le travail (i). Elle est destinée à la circulation confidentielle, et déjà elle a fait le voyage de Bruxelles. Après que vous l'aurez assez lue, envoyez-la moi sous enveloppe, sans attendre que vous puissiez me répondre, comme vient de le faire M. de Capellen. Dans celte troisième communication, je vous autorise spécialement, ainsi que je le fis dans les deux précédentes, à copier d'abord cette lettre décisive, si vous le désirez, afin de pouvoir la faire connaître à votre gré. Quant à sa pleine publicité, j'en dois laisser la libre initiative à l'Amérique, qui sans doute n'y tardera pas. Au reste, je la publierai moi-même, à la tête de mon second volume de la Politique Positi^^e, avec quelques autres pièces, dans une sorte de complément de la Préface initiale, naturellement convenable à ma situation.
Je suis charmé de vos renseignements sur M. Hadery, dont l'éminente valeur, mentale et morale, se trouve ainsi confirmée à mes yeux, par le concours spontané des libres témoignages de deux disciples cliéris, ([ui ont familièrement vécu auprès de ce noble praticien.
Quant aux Lyonnais, je désirerais des nouvelles plus précises et je comptais que vous les scruteriez davantage pour m'indiquer approximativement le nombre actuel
(1) Cet article a paru dans la préface du 2" vol. de la Politique Positive.
des prolétaires qu'on peut regarder là comme de vrais adhérents au Positivisme.
Lorsque M. Lucas m'écrira enfin, il me donnera, j'espère, des renseignements satisfaisants sur la restitution des lettres saisies. Sa conjecture à leur égard confirme celle que j'avais formée de mon côté, en voyant qu'on ne venait pas me demander ses réponses ni les vôtres, ce ciui aurait certainement accompagné une véritable enquête judiciaire, qui n'est ici qu'un pur prétexte pour ime curiosité, louable peut-être, et du moins utile, mais qui doit maintenant «e trouver saturée. Je suis bien décidé à redemander moi-même ces lettres, si on ne les rend pas spontanément aux destinataires. Mais je voudrais d'abord que vous eussiez joint vos démarches à celles de M. Lucas, dont les lettres ne forment qu'une faible partie du paquet total.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-P rince.)
TREIZIEME LETTRE
Paris, le jeudi 8 Aristolc 6i.
Mon cher disciple,
Votre scrupuleuse exactitude à me renvoyer la copie de ma lettre américaine vous procure aujourd'hui une autre communication exceptionnelle, à la fois plus éten due et plus importante. C'est la copie ci-incluse de la lettre décisive que je viens d'écrire à M. Vieillard, au sujet de la prochaine réouverture de mon cours annuel, suivant le projet -dont je vous fis part il y a deux mois (i). J'ai lu hier cette pièce à nos confrères réunis, et je vous l'envoie aujourd'hui, en vous recommandant de me la renvoyer par la même voie, aussitôt que vous le pourrez, afin que je puisse la communiquer d'une manière analogue à d'autres positivistes capables d'en profiter immédiatement, et surtout à M. Lefort, qui en pourra tirer un bon parti pour sa composition actuelle. La forme de cette copie, la seule que j'aie faite d'ailleurs, vous indiquera qu'elle est destinée à l'impression, comme je l'annonce à la fin. Mais cette publicité n'aura pas lieu avant juillet, et d'ici là cette communication comporte une véritable utilité chez tous ceux qui sont assez préparés à l'accueillir.
Vous verrez en effet un manifeste complet du Positi-
(1) Celte lettre a paru dans la préface du 2"' vol. de la Politique Positive,
visme au gouvernement dictorial, définissant comment nous pouvons et voulons appuyer systématiquement ce régime empirique, tout en conservant intacte notre juste indépendance philosophique et sociale. Si, comme je Fespère, le gouvernement accepte pleinement ce manifeste, il dépend bientôt de nous de devenir les chefs spirituels du vrai parti de Tordre, comme nous le sommes déjà envers le vrai parti du progrès. Je vous tiendrai au courant des suites quelconques de cette démarche décisive. Mais je présume qu'avant de ne rien répondre M. Vieillard aura fait lire cette pièce, d'abord au Président ■et ensuite à son principal ministre (le ministre de la police). Si cela est, sa réponse et notre entretien consécutif prendront une haute importance pour fixer dignement les rapports généraux du Positivisme avec le présent gouvernement. L'unité et la netteté qui caractérisent toute dictature feront que les bases ainsi convenues ici deviendront la loi uniforme de toutes les relations analogues dans l'ensemble de la République. On n'entravera pas à Lyon ce qu'on seconde à Paris. Quand 'mon cours sera commencé sur ce pied là, je pense que M. Lucas n'éprouvera point d'obstacles à reprendre pleinement ses précieuses conférences régulières, avec une plus ouverte approbation de l'autorité qu'auparavant, car alors Taccueil émanera directement du centre. Je ne commencerai mon cours que le i8 avril, afin que mon nouveau volume soit d'abord achevé, sauf le dernier chapitre, que je ferai sans peine pendant le premier mois de mon cours, de manière à ne retarder aucunement la publication de ce tome second, dont je compte faire commencer l'impression le i^^mai, afin qu'il paraisse à l'ouverture de juillet. Non seulement je vous autorise entièrement à prendre copie de la pièce que je vous envoie, mais je désire que vous le fassiez, quoique cette opération exige sept heures que votre loisir actuel vous permettra de trouver aisément. Vous pourrez ainsi la faire mieux servir à votre propagande immédiate, et aussi la communiquer à
d'autres, surtoul à M. Lucas, qui doit l'utiliser plus qu aucun autre. Avant la fin de mars, je présume que cette communication acquerra toute son importance, d'après Tadoption du manifeste par la dictature actuelle qui, par cet acte décisif, dissiperait toutes les inquiétudes que peuvent encore conserver les gens sensés sur la vraie direction générale. Ainsi inauguré, mon cours deviendrait un véritable événement pour FOccident comme pour nous.
Les relations esthétiques du positivisme prennent une vraie consistance, d'après la plénitude avec laquelle il est adopté maintenant par Téminent statuaire dont je vous ai parlé (M. Etex), dont la verve enthousiaste nous promet encore un suffisant accomplissement des nouvelles inspirations que lui suggérera bientôt la religion de THumanité. Dès mardi prochain, j'aurai avec lui de libres entrevues, pour le buste et le portrait qu'il m'a si généreusement ofierts, et qui feront disparaître la triste image que vous connaissez.
(10, rue Monsieur-le-Prince.)
QUATORZIÈME LETTRE
Paris, le jeudi 22 Arislotc CA
Mon cher disciple,
Le manifeste dont vous m'avez exactement renvoyé la copie vient d'acquérir une ilouvelle importance par la pleine adhésion de M. Vieillard, avec lequel j'ai eu jeudi dernier un précieux entrelien spécial. Comme il sortait d'une bronchite aiguë qui le tenait encore enfermé, il n'avait pu faire lire ce que son billet qualifie de mon excellente lettre. Mais l'entière approbation qu'il lui accorde était pour moi le principal résultat, gage assuré d'un prochain acquiescement suffisant du pouvoir central, dont ce digne positiviste est Tun des principaux conseils, Nous devons avoir une autre entrevue avant mon cours, (piand il aura communiqué mon manifeste. Dès aujourd'hui pourtant, il ne compte rencontrer aucune difficulté sérieuse pour la prochaine reprise de mes prédications, avec !a même indépendance (pi' auparavant. Il s'est montré fort résolu à ne pas accepter la moindre entrave qui serait proposée, a(in de maintenir vraiment intacte la juste indépendance du nouveau pouvoir spirituel, dont le digne avènement lui semble de plus en plus fournir la seule issue possible de l'anarchie occidentale. D'après cet exemple décisif, je pense que les prédications lyonnaises pourront
bientôt recommencer librement, et que vous n'éprouverer à Marseille aucune entrave officielle.
Je suis très touché de vos sotos a^ssidus pour ma souscription, qui devient irrévocablement ma seule ressource matérielle, ce dont je me félicite de plus en plus, depuis que je travaille plus paisiblement et avec plus de frtiU que je n'avais pu le faire auparavant. L'accroissement du nombre des coopérateurs importe davantage que celui du subsicte oblenu. C'est pourquoi je me félicite du résultat de vos^ premiers efforts en Provence, quelque minime que soit le chiffre annoncé.
Vous recevrez bientôt quelques exemplaires de mon nouveau prospectus (c'est celui de 1848 modifié) pour la fondation de la Revue Occidentale. La situation diclatoriale, qui dispose aux études sérieuses et détourne de la précipitation, en écartant les parleurs, m'a récemment décidé à rendre cette revue purement trimestrielle, au lieu de mensuelle. Un caliier de six feuilles au début de chaque saison me semble suffisant aujourd'hui, et môme préférable, au moins pendant trois années d'essai, que j'eus toujours en vue. Or, cette modification réduit notablement les frais, et permet aussi d'espérer un succès prochain pour cette nouvelle tentative. Déjà ma renonciation déclarée à tout traitement comme directeur et à tout honoraire de collaboration les avait sensiblement diminués.
J'estime maintenant que, d'après tout cela, mon nouveau projet exigera seulement douze mille francs par an au lieu de trente mille, pendant chacune des trois années d'essai. L'ancien projet demandait le subside pour trois cents souscriptions, obligeant chacune à verser cent francs au début de chaque année, jusqu'à la fin de cette épreuve ; ce qui aurait en tout coûté soixante mille francs. En conservant ce mode, je vais aujourd'hui réduire le nombre de souscriptions à cent çingt seulement, en sorte que l'expérience complète ne coûtera que trente-six mille francs. Comme nous étions parvenus, en 1848, à réunir environ 70 ou 80 promesses de souscriptions, j'espère que les
V20 qu'il me faut pourront maintenant s'obtenir sans trop d'efforts, parmi les positivistes occidentaux, quoique ma souscription personnelle ne doive aucunement en souffrir. Vous savez d'ailleurs que cette difficulté matérielle est la seule qui m'interdit cette importante fondation, complément indispensable de nos moyens élémentaires d'avénement. Le personnel était déjà suffisant en 1848, môme pour une publication mensuelle qui aurait représenté deux volumes par an. A plus forte raison dois-jo être maintenant assuré de dignes collaborateurs, envers une revue purement trimestrielle, qui ne fournira qu'un seul volume annuel. J'ai d'ailleurs acquis depuis de précieux collaborateurs, surtout M. Lefort et vous. C'est pourquoi j'annoncerai, mais d'une manière purement éventuelle, que le premier cahier paraîtra le qi décembre procliain, si le subside est assez tôt rempli. Avant cette époque j'aurai publié mon second volume; aciievé mon quatrième cours, et même écrit, sinon imprimé mon Catéchisme positmste. Le mode trimestriel me permettra d'ailleurs de rédiger le quart environ de chaque cahier, sans déranger aucunement ma principale élaboration. Enfin, j'espère qu'il m'offre aussi l'avantage fiscal d'éviter tout cautionnement. Je ne me sens pourtant point assez renseigné légalement sur ce dernier point, quoique le cautionnement dût, en tout cas, être minime, de manière à pouvoir être fourni par quelques positivistes, qui seraient d'ailleurs rassurés contre toute chance de voir ce petit capital compromis par des condamnations.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Prince.)
QUINZIÈME LETTRE
Paris, le jeudi 22 Archimède 64.
Mon cher disciple,
N^ayant pas eu le temps de répondre jeudi dernier à la lettre que j'avais reçue de vous la veille, je vous ai du moins adressé vos huit exemplaires du petit prospectus de la Revue occidentale que Timprimeur venait de m'envoyer. J'espère qu'ils vous sont arrivés assez tôt pour les utiliser immédiatement dans le voyage que vous m'annonciez à Marseille. Quelque minimes que soient maintenant devenus les frais matériels de cette importante fondation, elle me semble inspirer autour de moi si peu de zèle que je crains d'être encore forcé de l'ajourner. En tous cas, cette nouvelle tentative, qui ne sera nullement dispendieuse, ne demeurera pas sans utilité. Mais je regretterais de ne pouvoir réaliser une opération aussi opportune. Les collaborateurs ne se pressent pas de renouveler leurs déclarations, qui pourtant ne sauraient, après quatre ans, se passer d'une telle réitération. Je compte beaucoup sur M. Lefort et sur vous, comme sur M. Littré et M. LalBtte : mais il faut plus de noms assurés avant de s'engager avec le public, quoique je compte écrire moi-même un cinquième de chaque livraison.
La décision sur mon cours reste encore incertaine, malgré le billet spécial que j'écrivis à M. Vieillard le i®^ avril, pour hâter une solution quelconque indispensable à la
propre distribution de mon temps. Ce silence prouve donc qu'on n'a pas encore résolu jusqu'ici de m'ôter la parole. Mais il indique aussi que mon noble patron rencontre des résistances qu'il n'attendait pas. J'en suis peu surpris d'après les coupables folies qui se trament ouvertement. Si mon cours a lieu, ce sera d'après une heureuse inconséquence, due au zèle civique de notre protecteur temporel.
Il est clair que nous touchons à l'éventualité que j'osai signaler au début de mon récent manifeste, pour conserver la dictature en changeant de dictateur. Quand même celui d'aujourd'hui renoncerait sincèrement à ses lubies impériales, il ne peut plus inspirer assez de confiance aux républicains impartiaux, depuis qu^l ose les avouer solennellement. D'ailleurs il n'a point afesez de valeur personnelle, sous aucun rapport, pour qu'on puisse le garder dans une disposition équivoque. La république constitue désormais la première garantie de l'ordre, et la condition fondamentale d'une énergique concentration du pouvoir. Il n'y a pas plus de dictature possible et durable sans république, que de république sans dictature. Tel est aujourd'hui le véritable programme de notre situation politique. Si des puérilités personnelles dignes de M.Jourdain (vrai type que j'assignais dans mes trois derniers cours au grand aventurier) poussent décidément à la parodie impériale, tout attentat direct contre la république amènera bientôt de nouvelles commotions. Mais dans celte triste éventualité, j'espère encore que nous éviterons toute sérieuse transition parlementaire et que la république dictatoriale prévaudra plus fortement, même sans aucun entr'acte démagogique, tant est profonde la juste inquiétude qu'inspire aujourd'hui l'anarchie imminente. Si on pouvait se rallier à temps autour d'un digne personnage, cela serait plus sûr, plus facile et plus prompt. Malheureusement il n'y a que M. Caussidière qui me semble mériter la dictature, et il est trop peu apprécié, môme chez les prolétaires parisiens, grâce aux basses intrigues de ses méprisables concurrents. Nous serons probablement forcés de subir M. Cavaignac,
malgré son indignité et son incapacité : mais il garantira la république, quoique ce choix doive en exiger un autre six mois après. En tout cas, j'espère que nous éviterons autant la république parlementaire que l'empire constitutionnel. Tous les modes du régime métaphysique sont radicalement discrédités déjà, et l'on sent de plus en plus que la république dictatoriale est la seule vraiment française; tout le reste n'offre qu'un empirisme anglais, sans aucune consistance chez nous, ni même parmi les autres populations catholiques. L'expérience de l'Amérique espagnole me semble décisive à cet égard. Depuis que l'indépendance l'a rendue républicaine, elle n'a fait que passer d'une dictature à une autre, sans jamais s'arrêter à des phases parlementaires. Tel sera, j'espère, aussi notre prochain destm politique, sauf que nos dictateurs changeront moins souvent. Ceux qui rêvent la domination. des assemblées doivent seulement avoir en vue les populations protestantes, et surtout l'Allemagne, seule disposée à ce genre d'essais. Mais là même les pouvoirs actuels résisteront peut-être assez pour l'empêcher toujours, du moins jusqu'à ce que nous ayons réalisé le type d'une dictature positiviste^ également susceptible d'être appliqué dans tout l'occident, *vec les ménagements et les moditications propres à chaque cas.
Votre active correspondance avec M. Lefort me satisfait beaucoup et me dédonmiage de son silence envers moi, tout en me Texpliquant. Je me félicite de plus en plus d'avoir concouru réellement à ce précieux rapprochement, qui formera bientôt un type décisif de la profonde aptitude du positivisme à rallier activement les cœurs et les esprits, en surmontant toutes les discordances, mentales et morales, que suscite continuellement l'anarchie occidentale. La valeur de chacun de ces deux nobles frères se trouvera plus que doublée par cette intime combinaison, d'où je vois surgir bientôt un admirable apostolat.
M. Lucas vient de m'écrire eniîn une lettre fort intéressante, où il se félicite dignement de ses relations avec
lOO LETTRES d'aUGUSTE COMTE
VOUS. J'espère que, dans quelques mois, il me remerciera de lui avoir aussi procuré la connaissance de M. Lefort, quand il passera là pour se réunir à vous.
Mon secondvolume avance rapidement, et pourtant sans fatigue. Je n'ai jamais si bien travaillé que depuis la pleine spoliation, qui me procure enfin, à cinquante-quatre ans, l'entière disponibilité de mes forces et de mon temps, pourvu que l'occident fasse son devoir envers mon existence matérielle, ce qui ne m'inspire aucune inquiétude. Déjà l'impression de ce volume a commencé avec beaucoup d'activité, sans que M. Tliunot ait exigé d'autre garantie que la mienne. J'aurai terminé dans quinze jours, et le volume paraîtra vers la fin mai. En septembre et octobre, je compte écrire le Catéchisme positiviste, même si mon cours a lieu, et je le publierai avant de composer mon troisième volume, qui paraîtra, j'espère, au milieu de l'année prochaine. Dans mon régime actuel, l'intervalle d'un cours au suivant me suffit réellement pour écrire un volume chaque année sans précipitation ni fatigue.
Tout à vous.
(lo, rue Monsieur-le-Prince.)
SEIZIEME LETTRE
Paris, le jeudi i5 César 64.
Mon cher disciple,
Le ton un peu mélancolique de votre lettre du 8 César ne m'aurait pas empêché hier de la lire presque intégralement à nos confrères. Mais à huit hçures ils étaient seulement quatre^ et, pendant la soirée, leur nombre n'a pas dépassé neuf, parmi lesquels ne figurait pas même M. Laffitte. Vous voyez que le relâchement continue et il m'a suggéré hier, au lieu de. la communication qu'ils ne méritaient point, de nouvelles plaintes sur le prochain besoin de dissoudre une société sans fraternité et sans vénération, où l'on a perdu jusqu'à la politesse; car autrefois, ceux qui ne pouvaient venir se donnaient la peine d'en avertir et de s'excuser, tandis qu'ils restent maintenant des mois entiers absents, en gardant un silence complet. Toutefois comme votre lettre peut susciter, même à cet égard, d'utiles réflexions, explicites et surtout implicites, je me réserve de la lire mercredi prochain, si ma remontrance d'hier a produit quelque efliet. N'étant nullement de circonstance, ce léger délai dont je ne déguiserai pas le motif ne pourrait lui faire aucun tort. Mais il vous prouve combien je dois m'armer de patience pour prolonger, contre sa tendance naturelle, l'institution que j'essayai de fonder sous une généreuse impulsion sociale, trop amortie
lO*J LETTRES d'aUGUSTE COMTE
depuis, même chez les meilleurs types. Si je suis obligé de la dissoudre, le Catéchisme positiviste me fournira bientôt pour sa recomposition, une épreuve plus décisive que toutes celles dont je pus disposer jusqu*ici, et j'aurai soin que son application n'avorte pas. Personne alors ne pourra alléguer, envers un mince in-12, la difficulté de lire six ou quatre volumes écrits pour les penseurs. Je m'en tiendrai à cette base d'appréciation, mais sans permettre qu on la remplace par tout autre, même par les opuscules de M. Littré, qui ne sont nullement décisifs, comme l'a trop prouvé sa propre expérience. Avec un tel critérium qui deviendra praticable avant la fin de cette année, j'espère éviter les généreuses méprises dont je fus jusqu'ici victime. Car ayant ainsi simplifié l'examen, quoique sa nature le rende très décisif, je pourrai sévèrement surveiller son accomplissement.
Vous parler déjà d'un tel usage de ce travail épisodique qui ne commencera point avant trois mois, c'est assez vous annoncer que mon volume est entièrement achevé. J'en suis quitte, en eflet, depuis dimanche, et le lendemain j'ai transmis à l'imprimerie la fin de mon manuscrit, y compris la Préface et même la table des matières. Comme l'impression continue acheminer admirablement, ce volume décisif sera publié dans le milieu de mai. Il se vendra six francs au public et quatre aux libraires dépositaires, ainsi qu'aux membres de notre société. Me voilà dès lors (juitte de la partie la plus neuve et la plus difficile de ma grande construction, en vertu de son abstraction et condensation supérieures, qui rendront ce volume pénible à lire pour ceux qui sont étrangers aux études et habitudes scientifiques.
Le reste de cette immense élaboration ne m'inquiète plus et les deux autres volumes, malgré leur importance propre, s'écriront sans précipitation ni fatigue, moins .encore que celui-ci, chacun pendant un semestre des deux années suivantes, dans l'intervalle de mes cours oraux, en sorte que ce traité décisif sera tout entier publié avant
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la fin de 1804, à moins d'accident improbable. La préface du tome qui va paraître annonce le Catéchisme positiviste comoie devant être écrit et publié avant que je commence la rédaction du troisième volume. Cet épisode aura seulement dix feuilles d'impression dans le format in-12. Je suis déjà tellement livré à ce travail, et mon second volume est si parfaitement oublié quoique tini seulement le 1 1 César, que j'ai pleinement arrêté, non seulement le plan conçu depuis longtemps et que je n'ai eu qu'à conlirmer, mais aussi la proportion des cm^ parties de ce catéchisme décisif. Toutefois je ne commencerai point à l'écrire avant trois mois au moins, pendant lesquels, que mon cours ait lieu ou non, ce qui est encore incertain, je compte bien ne pas toucher une plume, sauf, comme aujourd'hui, pour un cordial entretien. Néanmoins il est bon de savoir que j'ai maintenant ma règle, instituée d'abord par la phase laborieuse qui vient de unir, mais très convenable à perpétuer, de rester chez moi le jeudi, le lendemain de ma visite sacrée, sans sortir ni travailler, atin qu'on puisse être certain de me trouver commodément dans la journée. Le reste de la semaine suffira bien pour se dédommager du régime trop sédentaire que je viens de suivre. Mon heureux usage régulier de ce nouveau loisir va commencer par des visites périodiques à l'éminent artiste positiviste, pour mon buste et mon portrait. Il y a longtemps aussi qu'il me tarde • d'en profiter avec notre noble frère hollandais et son admirable compagne.
Dans cette même préface où le nouveau pouvoir spirituel récompense et punit dignement, je viens de placer quelques réflexions sur la prétendue destruction prochaine de la répubUque par Vempire pacifique, qui tombera bientôt entre les mains du Charivari, seul tribunal convenable à de telles folies. Je devais ces explications, comme complément naturel de mon manifeste à M. Vieillard, écrit avant l'explosion officielle de ces rodomontades puériles, auxquelles on commence d'ailleurs à s'habituer ici. Notre manque total de foi sociale nous expose à tout
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craindre, tant sur la royauté que sur la guerre, quoique révénement démente toujours nos principales inquiétudes, aussi bien dans un cas que dans l'autre. Mais ces tristes émotions, qui déjà sont un très grand mal, constituent Fun des symptômes les plus normaux de la maladie occidentale que mon nouveau volume définit cérébralement comme une aliénation chronique, essentiellement mentale, m^is habituellement compliquée de perturbations morales, et souvent accompagnées d' agitations matérielles, A voir les attitudes actuelles, on se demande ce que deviendrait le monde social, si les vivants, malgré leur révolte moderne, n'étaient pas, et même de plus en plus, gouvernés par Tensemble des morts, heureusement impassibles au milieu de nos vaines paniques de rétrogradation ou d'anarchie. Nos pauvres confrères retombent presque au niveau de M. Littré, sans trop penser qu'il existe des lois sociologiques, et comme si l'on devait admettre, dans la vie réelle, la sotte brutalité du grand aventurier sur le prétendu pouvoir absolu de celui qui a cinq cent mille hommes disponibles ! ! Mais même envers de tels malades, j'ai dû profiter de l'occasion que m'offrait cette préface pour rassurer le public sur la perpétuité inaltérable de notre situation républicaine, dont la puissance intrinsèque dissipera, j'ose l'annoncer, le nuage impérial, sous le jeu spontané des entraves officielles, extérieures ou intérieures, avant qu'il ait pu susciter quelque grave conflit. Construisons dignement l'avenir, sans craindre davantage la parodie de TEmpire que la parodie de la Montagne, devenues toutes deux également impossibles. Il n'y/ a de trop réel ici, outre de filcheuses entraves temporaires, qui cependant affectent surtout les parleurs vides, que le gaspillage des deniers publics, accompli avec une efl^ronterie et une lâcheté qui annoncent bien chez ceux qui s'y livrent le sentiment d'une durée trop éphémère, dont ils pourraient bien chèrement payer la terminaison.
Tant ([ue la Revue occidentale n'existera pas, je serai bien forcé d'utiliser ainsi mes préfaces ou mes séances
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pour donner au public d'utiles explications incidentes qui seraient mieux placées ailleurs. Car je ne puis plus compter à cet égard sur l'assistance naturelle de M. Littré, depuis que je connais le degré fabuleux où est graduellement parvenu sa prudence, malgré la triste épreuve de décembre. M. Laffitte a eu le tort grave, par son ménagement très blâmable, de me laisser ignorer que cet indigne collègue avait, dès décembre, retiré de la circulation son dernier livre, après quelques jours de publicité, craignant les condamnations pécuniaires qu'on pourrait lui appliquer pour des articles de journaux connus de toute l'Europe, depuis deux ans, et seulement compilés dans une brochure, aux frais d'un digne positiviste, que voilà singulièrement récompensé de son dévouement ! I ! Je n'ai connu cette nouvelle lâcheté que jeudi dernier par la visite du noble lieutenant M. de Blignières, qui m'en croyait informé depuis longtemps, et qui, indigné profondément d'une telle dégradation, avait déjà vertement écrit au malheureux écrivain que je pris trois ans pour un homme d'État. Ce silence très blâmable de la part de ceux sur lesquels je me fie de toutes les informations convenables, m'exposait, outre le ridicule, à tomber dans le piège de François 1*^, livrant la bataille de Pavie, sans savoir le compte de son armée. Mais M. Laffitte m'a bien promis de ne plus retomber dans cette faute, dont tout retour le priverait irrévocablement de ma liaison. Vous ferez bien de le lui faire sentir quand il y aura lieu. Rayez donc, pour l'avenir au moins, M. Littré de la liste déjà si courte que vous m'indiquez. Mais en revanche, inscrivez-y M. Laurent, qui, s'il peut vivre, me semble au fond supérieur, même au digne M. Lucas, en jugeant tous deux par leurs lettres, seul mode que je puisse employer.
Quand vous écrirez à ce noble chef de notre précieuse église lyonnaise, expliquez-lui que, d'après sa dernière lettre, j'avais sans lui en rien dire, dans une réponse trop pleine, demandé pour lui à M. Longchampt la communication de ses touchants essais de prières hebdomadaires.
I06 LETTRES d'aUCUSTB COMTE
Celui-ci vient de m'assurer hier qu'il m'a fait &îre une copie spéciale pour cet heureux usage, et que dès mardi îl l'avait directement adressée à M. L... A propos de votre digne camarade, vous apprendrez avec un plaisir mêlé d'admiration, que surmontant, par sa modestie exceptionnelle, les séductions théoriques d'un tel début, il renonce définitivement à la vocation spéculative, pour embrasser largement la carrière industrielle, où son père acquit une réputation méritée. Il va vendre sa terre pour acheter une charge de courtier de commerce à Paris. C'est le premier jeune homme que je trouve, depuis trente-six ans, avoir de lui une opinion inférieure à celle que J'en avais moi-même. Mais sa conduite me semble finalement aussi sage que noble. Elle promet au positivisme un digne protectorat, que je m'honorerai toujours d'accepter.
Auguste Comte.
(lo, Rue Monsieur-le-Prince).
DIX-SEPTIÈME LETTRE
Paris, le mardi 37 César 64.
Mon cher disciple,
J'approuve entièrement les réflexions de votre Ifttre du 22 César sur la tiédeur croissante de la plupart de nos confrères. Néanmoins je ne leur en ferai pas lecture demain soir. Outre qu'elles rentrent dans les reproches généraux que je leur ai souvent adressés en vain, elles pourraient les choquer sans les corriger. Je dois maintenant attendre Tascendant spontané des bons sentiments, sauf à son défaut à dissoudre la société positiviste, pour la recomposer exclusivement de ceux qui sont vraiment parvenus à Tétat religieux, seul socialement décisif. La publication de mon Catéchisme Positiviste me fournira sous cet aspect, un précieux critérium, autant applicable aux anciens membres qu'aux nouveaux venus. Devant ce même in-12, on ne pourra plus alléguer la difficulté de lire un immense traité qui n'est point accessible à tous. Je pourrai dès lors exiger une pleine adhésion à ce formulaire comme la condition nécessaire d'une vraie confraternité.
Mais quelle que soit ma patience, si le zèle ne renaît pas un peu, je serai peut-être forcé de dissoudre notre société, avant cette publication décisive. Néanmoins je ferai tous
I08 LETTRES d'aUGUSTE COMTE
mes efforts pour prolonger jusque-là sa triste existence actuelle.
Le défaut d'influence féminine me semble constituer la principale source de l'infériorité morale que vous remarquez très justement chez les positivistes parisiens, môme prolétaires, comparés aux Lyonnais. Aussi j'attache beaucoup d'importance à la digne formation d'un vrai salon positiviste, où le sexe affectif pourrait spontanément exercer sa bienfaisante influence, qui toutefois- ne saurait ainsi dispenser d'une action plus intime et moins circonscrite. Ce précieux avènement sera peut-être plus prochain que je ne l'espérais, puisque M. et M^^ de Capellen vont bientôt venir habiter l'intérieur de Paris.
Quoique l'impression de mon second volume soit maintenant achevée, il n'est point encore en circulation, par les retards du brochage. M. Thunot m'a promis de m'envoyér immédiatement les cent premiers exemplaires. Dès que je les aurai, je vous adresserai par la poste celui pour lequel vous m'avez envoyé un petit mandat qui excède de 95 centimes le prix effectif.
M. Etex a commencé mon buste la semaine dernière. Etant libre maintenant, je vais me rendre régulièrement chez lui deux fois par semaine pour la double représentation qu'il m'a noblement offerte. La mauvaise image que vous avez vue sera donc remplacée bientôt.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, Hue Monsieup-le-P rince).
P.'S. — Rien n'est encore décidé pour mon cours de cette année.
DIX-HUITIEME LETTRE
Paris, le jeudi 23 St-Paul 64.
Je suis très heureux, mais nullement surpris, de votre profonde appréciation de mon nouveau volume, dont la vraie portée sera longtemps méconnue, chez les positivistes qui n'ont pas fait de fortes études scientifiques, et surtout mathématiques. Cette dernière lacune me semble fournir la principale explication de TefTet trop vague qu'a produit la môme lecture sur M. Le fort, malgré son cerveau éminemment synthétique. Mais votre prochaine confraternité lui facilitera le suffisant accomplissement des véritables conditions encyclopédiques, sans lesquelles sa noble nature avorterait radicalement. Comme plus et mieux instruit que lui, je vous recommande spécialement son initiation mathématique, qui peut seule le garantir d'une dégénération littéraire, vers laquelle il me parait tendre maintenant d'une manière vraiment alarmante, à force de se trop préoccuper des succès oratoires. Il importe d'ailleurs qu'il s'éloigne bientôt du nid de rouges, au milieu duquel il vit encore, et qui trouble, môme à son insu, sa raison sociologique, d'après les folles espérances ou craintes, qui seules inspirent ces misérables parleurs, principal fléau de l'Occident.
IIO I*1TTRES D AUGUSTE COMTE
On VOUS a trop Wt aanoncé Touverture de mon nouveau cours. La difficulté principale est levée depuis trois semaines, d'après la formelle autorisation que M. Vieillard a obtenue de la police. Mais la salle accoutumée n'est pas remise encore à ma disposition. Quelques protégés, qui occupent gratuitement les logements adjacents à cette salle, réclament contre la réouverture, sous prétexte de leurs dérangements privés. En un temps où n'existe habituellement aucune volonté forte et soutenue, sauf quand l'ordre matériel est menacé, il ne serait pas impossible que de telles résistances empêchent cette fois la restitution de ma salle. On leur a même déjà cédé plus qu'il n'eût fallu, puisqu'on s'occupe de me procurer un autre local qui sera peut-être difficile à trouver. Il se pourrait donc que ce cours manquât cette année, quoique l'autorisation du gouvernement soit un pas vraiment essentiel, et qui se trouve maintenant accompli. Toutefois, je ne me décourage pas, et je me tiens prêt à reprendre mes séances, mais en prenant deux jours par semaine, afin de compenser le retard, sans nuire au développement nécessaire d'une telle exposition, que je ne dois pas, d'un autre cô(é, prolonger au-delà d'octobre, sous peine de troubler beaucoup tous mes autres travaux.
L'atonie générale qup vous déplorez autour de vous, et dont mes autres correspondants se plaignent aussi, existe également ici. Elle résulte nécessairement du discrédit total des anciennes doctrines sociales, tant métaphysiques que théologiques. C'est Ja disposition la plus favorable au prompt ascendant de la nouvelle foi occidentale, qui viendra partout relever les courages et raffermir la sécurité. Mais son triomphe prochain exigerait que l'abattement universel ne gagnât pas les positivistes eux-mêmes, chez lesquels il me semble malheureusement aussi prononcé qu'ailleurs, quoique beaucoup moins excusable. Je le vois régner habituellement chez la plupart de ceux dont les convictions ne sont pas complétées par les sentiments, et dès lors avortent ou môme chancellent sous les moin-
LETTRES d'auguste COMTE III
dres obstacles. Vous en aurez la mesure en apprenant que je n'ai encdre que dix promesses de souscriptions (sur cent que je demande depuis deux mois) pour fonder notre Itevue occidentale, qui me semble ainsi devoir être ajournée encore une fois. Je suis donc seul aujourd'hui à construire et à prêcher en même temps, sans jamais perdre courage et avec un sentiment croissant de confiance que m'inspire, malgré ces tristes symptômes, le fond de la situation actuelle. Ma prochaine publication du Catéchisme positiviste ranimera, j'espère, mes coreligionnaires, qui sont réellement plus blâmables que personne d'une telle inactivité, dans le milieu le mieux disposé pour accueillir dignement la foi consolatrice et rénovatrice. Je commencerai probablement cet opuscule épisodique vers le milieu de juillet, et je ne compte pas qu'il m'occupe plus de six semaines. L'impression pourra donc se faire en septembre, et la publication au début d'octobre; si, comme je l'espère, M. Thunot ne me demande aucun garant spécial des frais correspondants, qui d'ailleurs ne dépasseront pas six cents francs. Mon cours, en cas qu'il ait lieu, ne cliangerait presque rien à ces prévisions. Dos le mois de novembre, je compte me mettre à écrire mon troisième volume, atin qu'il paraisse avant le milieu de i853, à raison de six mois de verve soutenue, sans précipitation ni fatigue.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, Rue Monsieur-le-Prince).
DIX-NEUVIKME LETTRE
Paris, le no Charlemagne G4.
Mon cher disciple,
La profondeur soutenue que vous apportez dans la dilïicîle appréciation de mon récent volume me procure, à divers titres, une vive satisfaction, mais surtout en confirmant ma haute opinion sur votre nature et sur votre destinée. Car je ne puis m'empècher de regarder un tel jugement comme une sorte d'épreuve décisive, à laquelle se trouvent spontanément soumis aujourd'liui mes meilleurs disciples. Elle n'est point jusqu'ici pareillement favorable à tous. M. Lafiîtte a presque aussi bien apprécié que vousmême ce volume caractéristique, où réside vraiment la principale dilïiculté de ma construction totale, et dans lequel la postérité placera probablement sa prédilection essentielle. J'espère toutefois que M. de Blignières le jugera non moins profondément, quoique ses lettres soient Irop rares et trop réservées. Mais je dois vous avouer que l'appréciation de M. Lefort est jusqu'ici 1res inférieure à ce que j'attendais de sa nature synthétique. Le premier chapitre, qui devait le saisir fortement, ne semble pas l'avoir frappé plus qu'aucun des suivants. Il n'a spécifié son admiration qu'envers le chapitre final, quoique cène soit peut-être au fond qu'une ébauche dont l'insuffisance immédiate paraît satisfaire davantage les vagues tendances vers lesquelles le ramène son funeste séjour actuel.
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Votre opinion sur la dégénération littéraire, à laquelle il se trouve gravement exposé, coïncide exactement avec lesfortes remontrances que je lui ai spécialement adressées à cet égard dans mes trois dernières lettres. Son silence envers moi, depuis trois semaines, me fait espérer qu'il réfléchit dignement sur l'imminence de ce danger capital. Peut-être ne veut-il d'ailleurs me répondre que verbalement ; car son passage ici me semble devoir être attendu maintenant chaque jour. Je compte beaucoup sur ces prochaines conférences pour le préserver de l'avortement qu'il va fuir en quittant un milieu métaphysique, et surtout en commençant à réaliser envers vous sa noble fraternisation méridionale, dont il sent dignement le prix, intellectuel comme moral. Vous avez très sagement pensé de l'inviter à voir d'abord M. Hadery, et je ne manquerai pas d'insister contre. ses répugnances indéterminées à cet égard, qui tiennent peut-être au secret chagrin de voir ainsi dissiper ses dernières illusions d'économiste, dont il doit pourtant se débarrasser.
Je ne puis d'ailleurs que confirmer, et même partager, l'admiration spéciale que vous inspire cet éminent praticien, que sa modestie ou sa vénération détournent trop de s'épancher familièrement avec moi. S'il pouvait se développer pour être à temps apprécié convenablement, je n'hésiterais point à placer M. Hadery au triumvirat positiviste, comme gouçerneiir de l'intérieur: mais ceci doit rester confidentiel entre vous et moi, du moins quant à présent.
Le portrait dont vous a parlé M. Lucas ne peut être que la déplorable image que vous connaissez trop. Car le travail de M. Etex n'est point terminé ; d'après l'interruption que je vais être forcé d'y produire, il ne peut pas être mis en circulation lithographique avant le mois de novembre. Mais je doissaisir cette occasion pour vous prier, quand vous écrirez à M. Lucas, de discréditer, en mon nom, le mauvais portrait qu'on vient de lui procurer, et dont un double motif a contrecarré la mercantile circulation. Je
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ne pouvais écrire à Lyon à cette unique fin et regretterais que M. Lucas ou M. Laurent ne me donnent pas lieu de désavouer complètement ce triste ouvrage, qui d'ailleurs fut mis en circulation sans qu'on ne m'ait aucunement demandé une autorisation que j'aurais certainement refusée. Tous les positivistes qui m'ont vu sont d'accord sur l'importance de détruire une telle image ; je préférerais de beaucoup passer à la postérité sans aucune représentation graphique que de m'y trouver ainsi défiguré davantage que dans les plus mauvaises photographies. Il n'y a que le docteur Mon tégre qui, comme intime ami del'auteur de ce prétendu portrait, n'en parle point avec le mépris mérité ! Mais ce digne positiviste, d'ailleurs si recommandable, étant un correspondant très actif de M. Lucas, j'ai besoin de votre zèle spécial pour arrêter et réparer cette fâcheuse propagation d'une gravure que je voudrais pouvoir supprimer. Elle nuirait d'autant plus qu'il en résulterait une entrave sérieuse au succès de la double publication projetée par l'éminent artiste qui m'a si noblement voué son double talent. Mon buste est plus avancé que mon portrait, et M. Etex compte en faire tirer d'exactes figurines, qui circuleront avec les lithographies de sa peinture. Les positivistes pourront donc satisfaire dignement leur honorable sollicitude à cet égard ; mais il faut les y préparer en proscrivant la mauvaise ébauche. Si M. Etex le juge convenable, je lui permettrai de publier son œuvre, comme seul portrait autorisé par M. Comte.
Je vais me rendre tout h l'heure à la dernière séance que je puisse lui consacrer avant septembre. Cette interruption résulte de l'élaboration de mon Catéchisme positiviste, que je commencerai vendredi. Mais ce volume, exceptionnel, d'une douzaine de feuilles ordinaires, sera probablement achevé pour la fin d'août, de manière à l'imprimer en septembre, et paraître au début d'octobre en un in- 12 d'au plus 3oo pages, qui se vendra trois francs au public et deux francs à mes libraires, sauf ma réserve ordinaire, dont je compte alors user plus que jamais, d'en
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donner gratuitement aux lecteurs dignes, mais pauvres. Cette publication décisive, où mon cœur, comme vous savez, doit autant participer que mon esprit, imprimera, j'espère,une puissante impulsion à Tensemble de notre propagande, soit prolétaire, soit surtout féminine. Je reprendrai ensuite, au commencement de novembre, le paisible cours normal de la grande composition interrompue par ce précieux épisode, en écrivant mon tome troisième avant Touverture de mon nouveau cours annuel à la mi- Avril.
Quant à celui de cette année, il y faut définitivement renoncer, malgré le zèle infatigable de M. Vieillard, et l'autorisation écritequem'asérieusementaccordée la police, mais simplement/ixtt^erf^^aZte. Cette explication sera peu goûtée du public, dont les liabitudes de suspicion révolutionnaires préfèrent toujours Fhypothèse la plus défavorable au gouvernement, auquel on ne manquera pas ici de reprocher d'avoir ainsi supprimé le cours qu'il n'osait pas interdire maintenant. Je suis pourtant convaincu que ces critiques seront injustes, et que l'entrave actuelle, loin de provenir d'aucune malveillance oflîcielle, résulte au contraire du défaut total de volonté qui caractérise ordinairement notre régime anarchique, quand il ne s'agit pas du maintien immédiat de l'ordre matériel, seul objet sur lequel se concentre aujourd'hui l'énergie gouvernementale. Lorsque le sénateur positiviste est venu, dans sa seconde visite, m'annoncer naïvement le refus de mon ancienne salle, par suite des réclamations des personnes logées gratuitement aux alentours et qui se plaignent au ministre d'être un peu dérangées le dimanche, je lui ai prédît aussitôt que des motifs équivalents annuleraient aussi les nouvelles tentatives qu'il allait faire pour me procurer ailleurs un local convenable. C'est précisément ce qui vient d'arriver, d'après les objections olïicielles, de pareille validité, surgies partout chez les divers directeurs des salles demandées. Toutefois, cet échec passager va produire deux réactions durables. D'abord le gommer nement, secrètement
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honteux d'une telle faiblesse envers mon cours déjà jugé et tant relevé d'ailleurs par mon récent volume, maccordera, j'espère, dès l'an prochain, une salle fixe, qu'il ne fiaille pas solliciter chaque année, comme j'en ai déjà prévenu M. Vieillard. En outre la résolution, à laquelle m'avaient conduit ces retards successifs, de faire maintenant deux séances par semaine au lieu d'une, deviendra désormais permanente, de manière à remplir mon cours en quatorze semaines, au ^*and profit de mes autres services, et aussi pour la convenance de l'auditeur. Si cela nuit aux étudiants prolétaires, ils étaient tellement rares que je ne dois pas davantage me surbordonner à leurs besoins spéciaux, surtout en m'adressant aux conservateurs.
Cette lacune exceptionnelle de ma libre parole va malheureusement empêcher aussi les précieuses prédications de M. Lucas et celles que d'autres positivistes projetaient à son exemple. Toutefois ce contre-temps oral se trouvera compensé par la publication prochaine de mon cours actuel qu'un jeune avocat, sans causes, prépare d'après ses notes soigneusement recueillies, qui déjà servirent à M. Lefort pour étudier les leçons qu'il ne pouvait suivre. Un volume ordinaire in-8o, que le digne rédacteur éditerait à ses frais s'il le faut, dédommagera bientôt le public de mon silence actuel, et remplira les nobles vœux des Lyonnais.
Je dois aussi vous informer d'une autre publication importante généreusement émanée d'un autre nouveau positiviste, M. Eugène Deullin, banquier à Epernay. La difficulté de se procurer en entier ma Philosophie Positive y par suite du prix exorbitant dû à l'épuisement du tome premier, vient de déterminer ce noble jeime homme à réimprimer pour son compte le volume exceptionnel, d'après mon autorisation spéciale, naturellement présumée par ma renonciation solennelle à tous profits littéraires. Cette opération commence maintenant à Epernay, d'où l'on enverra les feuilles au digne disciple qui s'est offert spon-
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tanément pour les corriger. J'ai fixé à M. DeulUn un maximum de dLx francs, envers cette seconde édition (identique à ia première) du volume initial, en sorte que l'ouvrage entier s'obtiendra comme avant la hausse à cinquante francs. Si le second volume s'épuise prochainement, notre noble banquier est décidé à lui appliquer le môme procédé, en s'aidant des rentrées parvenues du tome premier.
M. Littré remet en circulation, depuis environ un mois, son volume de novembre, d'après la confiance que lui rend enfin la libre publication de mon récent volume. Mais dans ma prochaine réimpression de ma Bibliothèque du Prolétaire, je n'inscrirai point, même isolément, cet opuscule, que j'avais placé sans le lire, d'après des éloges exagérés. Il n'y a que le travail initial sur mon livre fondamental, qui là mérite réellement l'attention de la postérité, et il l'obtiendra en figurant à titre d'introduction, quand je ferai moi-même ma seconde édition de ce traité, suivant ma résolution annoncée dès 1840. Le reste ne peut pas môme servir à la propagande actuelle, surtout quand le Catéchisme positiviste va. parRUve.
Je ne dois pas achever cette immense réponse sans vous dire, à propos des explications suggérées par la cotisation soldée hier, que je ne pouvais vous compter formellement, non plus que M. Hadery, parmi les souscripteurs à la RcQue Occidentale, sans votre déclaration spéciale, qui n'est pas même assez précise encore ; du reste, l'insuffisance évidente des engagements recueillis fort au-dessous du rapport obtenu en 1848, empêchera certainement cette nouvelle tentative, quoique je sois toujours prêt pour une autre. L'atonie générale gagne profondément les positivistes eux-mêmes, qui devraient l'utiliser et la réparer.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Prince)
VINGTIEME LETTRE
Paris, le dimanche ii Dante G4.
Mon cher disciple,
L'absence et le silence de M, Lcfort, (pii ne m'a pas €crit depuis six semaines, commencent à m'inquiéter. C'est pourquoi je suspends un instant la partie la plus difficile et la plus décisive de mon active élaboration du Catéchisme positiviste, pour vous prier de m'indiquer, si vous le pouvez, Texplication et Tissue de celte double anomalie.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, rue Monsieur-le-Prince)