‹ Lettres d'Auguste Comte à divers, pub. par ses exécuteurs testamentairesChapitre 3 sur 59 · VINGT-ET-UNIÊME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT-ET-UNIÊME LETTRE

Paris, le jeudi 8 Gutenberg 64.

Mon cher disciple,

Votre bonne lettre du 3, dont je régalais hier nos confrères, m'a beaucoup touché par les excellents sentiments qu elle témoigne, quoiqu'ils me fussent très connus déjà,

surtout envers votre prochaine réunion avec M. L

Quelques jours avant, votre digne frère venait de quitter Paris pour aller chez M. Hadery, et ensuite à Lyon, avant de venir vous trouver vers le 25 août. Ces dix jours qu'il a passés ici se sont bien employés à fraterniser avec les positivistes présents, en regrettant l'absence de MM. Lafiitte et Lonchampt. Dans nos longues entrevues, sans insister sur sa tendance à la dégénération littéraire, qui devra se corriger spontanément, je me suis attaché à scruter ses sentiments, que j'ai jugés excellents, principa- 'lement la vénération, si remarquable chez un homme vraiment énergique. Je l'ai vu dignement résolu de consacrer essentiellement à son éducation mathématique les trois années de travail paisible qu'il compte devoir à votre généreuse amitié. Dès lors j'espère que mes hautes vues sur lui ne seront pas déçues, quoi qu'il puisse encore avorter dans la difficile initiation scientifique, où votre assistance lui sera si précieuse. Malgré cette occupation prépondérante, d'où dépendra son avenir sacerdotal, j'ap-

prouve beaucoup votre intention, sous entendue chez lui.. de cultiver simultanément la sociologie, en y joignant, j'espère, de dignes lectures poétiques, exclusivement puisées dans les chefs-d'œuvre occidentaux, anciens etmodernes. Je suis en résumé très heureux de cette visite, et M. Lefort se trouve inscrit sur notre liste, comme aspirant au sacerdoce de l'Humanité. C'est le premier degré sacerdotal qui, dans l'état normal, procurerait un traitement provisoire de trois mille francs, en attendant, s'il y a lieu, les six mille francs du vicariat, à trente-cinq ans, et enfin à quarante-deux ans, les douze mille francç de la prêtrise proprement dite. Mais il faut maintenant se contenter du titre sans la pension, à laquelle supplée votre admirable intervention.

Notre cher catéchisme avance rapidement. Le dogme et le culte sont terminés, et demain je commence le régime. J'aurai fini avec le mois d'août, comme je l'avais espéré, quoique l'opuscule ait deux ou trois feuilles d'impression au-delà de mes prévisions initiales. Sa publication ne sera pas entravée, quoique je n'aie pas d'éditeur. Outre que M. Thunot n'exigera certainement aucune responsabilité spéciale, l'un de mes jeunes disciples, M. Robinet, m'a déjà spontanément offert sa garantie personnelle pour les frais typographiques. J'espère donc que le publie aura, vers la fin de septembre, cet opuscule décisif, où j'ai condensé le positivisme au-delà de ce que j'espérais d'abord. Commençant à cinquante -quatre ans à écrire un dialogue, j'y suis déjà profondément exercé, sans doute en vertu de l'angélique interlocution.

Si cette publication suffit, elle déterminera contre nous une lutte acharnée secrètement conduite parles déserteurs du positivisme. M. Lefort, avant de quitter Paris, a dû vous expliquer, de manière à me l'épargner aujourd'hui, l'irrévocable rupture plus étrange qu'imprévue, qui va probablement placer M. Littré à la tète de ces indignes adversaires avec M"*® Comte pour général, et le sieur Belpaume pour aide de camp. Ce sera la lutte entre les

vrais positivistes et les faux, ceux-ci escortés de Tlnstitut, des rouges et même des débris Saint-Simoniens, contre <îeux qui veulent dignement devenir conservateurs et ceux qui veulent rester révolutionnaires: en un mot entre les religieux et les irréligieux, ceux-ci fortifiés de quiconque a peur d'une religion quelconque, surtout positive, imposant une morale sérieuse, et soumettant la conduite à Texamen d'un sacerdoce inflexible. La guerre se poursuivra sous deux bannières féminines, Tune verte, l'autre rouge, entre l'ange qui ne cessera jamais d'avoir trente ans, et le démon qui vient d'atteindre sa cinquanteunième année. Mais quoique l'armée anarcliique soit nombreuse et bruyante, elle ne doit pas vous inquiéter beau- <;oup, n'étant réunie que pour le mal, et d'ailleurs profondément divisée. Quant à moi, je ne m'en occuperai guère; je me bornerai, dans la préface de mon troisième volume, à caractériser l'ensemble de cette lutte par (juatre ou cinq pages où je jugerai dignement M. Littré et sa clique: on n'aura plus une ligne de moi là-dessus, quand je vivrais autant que Fontenelle ; mes disciples s'il y a lieu soutiendront seuls la guerre, quoiqueje les engage d'avance à ne pas se laisser détourner de leur apostolat par une vaine polémique, et surtout à savoir conserver toujours l'initiative, sans permettre à l'ennemi de déplacer le champ.

Je suis touché du soin assidu que vous prenez pour votre perfectionnement moral, consistant surtout chez vous, à développer l'énergie et la persévérance. Mes craintes d'avortement essentiel, envers M. Laffitte, ne doivent pas vous indiquer une semblable inquiétude à votre égard, malgré la grande analogie des deux cerveaux. La diversité de vos situations justifie assez cette différence de jugement. Car M. Laffitte, obligé d'employer sa faible énergie native à former et maintenir ses moyens d'existence, n'en trouve presque plus pour ses eflbrts théoriques, en sorte qu'il ne sera jamais qu'un admirable dilettante sacerdotal, à moins que le positivisme ne grandisse promptement, de manière à lui procurer une digne position.

Etant au contraire dispensé de ces effets matériels, vous pouvez employer tout votre caractère à Tapostolat, qui dès lors ne saurait avorter. Mais je compte en outre, comme vous, que le digne exercice de votre énergie va bientôt la développer assez. Le contact de M. L..., vous sera d'ailleurs d'un grand secours à cet égard.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(10, rue Monsieui*-le-Prince.)

P, S. — M. Littré ne pouvant me nuire qu'en continuant à passer pour mon ami, il importe de divulguer cette rupture en toute occasion convenable, comme je l'ai déjà fait par quelques lettres en Angleterre, en Hollande. Il faut que Ton sache partout que je suis désormais Tunique directeur et gérant de la noble souscription publique qui constitue mon seul abri contre la misère.

VINGT-DEUXIEME LETTRE

Paris, le jeudi i5 Gutenberg 64.

Mon cher disciple,

Malgré ma lettre de jeudi dernier, TafTectueux empressement que témoigne celle que j'ai reçue de vous lundi, m'a tellement touché que j'éprouve le besoin de vous en remercier, outre le devoir de vous annoncer l'Iieureuse arrivée du billet de cent francs qu'elle renfermait. Vous êtes le seul de tous mes disciples jusqu'ici de qui je puisse attendre des manifestations aussi délicates et aussi sincères de l'attachement et de la vénération ; parce que vous m'êtes à mon gré le plus tendre et le mieux dévoué. Conservez précieusement et cultivez avec soin ces admirables qualités, qui feront à la fois votre bonheur et votre honneur, en assurant la pleine efiicacité de vos dignes travaux apostoliques. A un esprit remarquablement synthétique, vous joignez une large et solide instruction (|ui sera bientôt complète. Votre heureuse situation matérielle vous permet de consacrer tous vos efforts à votre perfectionnement et au service de l'Humanité, comme l'un des immortels coopérateurs à l'avènement décisif du positivisme. Ce bel avenir ne pourrait être compromis que d'après l'unique imperfection que présente votre noble organisation cérébrale, où le caractère n'est pas assez au

niveau de Fesprit et du cœur (i). Mais comme vous possédez réellement les trois qualités pratiques, courag-e, prudence et persévérance, leur suffisant essor pourra^ j'espère, résulter d'un exercice soutenu, à la fois spontané et systématique, que va naturellement susciter votre carrière apostolique, où les luttes intérieures et extérieures, ne vous manqueront pas. Quant à votre récompense, la principale se trouve déjà dans votre excellent cœur, outre la sainte incorporation au Grand-Étre que vous êtes justement fondé d'espérer un jour. Déjà vous éprouvez une satisfaction inccHopaurable de voire noble conduite. Car au moment où vous lisez ce billet, vous êtes, je pense, réoni déjà avec l'admirable frère que vous venez de vous créer» et qui sera toujours, je vous assure, pleinement digne de vous, parce que malgré Téminence simultanée de son esprit et de son caractère, c'est encore le cœur, qui prévaut chez lui, comme je l'ai récemment reconnu. Salut et fraternité.

Auguste Comte.

(lo, rue Monsieup-le-Prince.)

P. S. — Je vais commencer demain le dixième et par^ conséquent avant-dernier dialogue de mon catéchisme positiviste. Ce cher opuscule s'achèvera dans le cours de la semaine prochaine. D'ailleurs j'espère que son impression commencera lundi, de manière à permettre de le publier vers la fin de septembre.

(i) M. Comte dut changer d'opinion à cet égard. Elle n'a jamais, été celle de ceux qui m*ont connu. {G. A.)

ftl

VINGT-TROISIEME LETTRE

Paris, le lundi u Shakespeare 64.

Mon cher disciple,

Je suis heureux d'apprendre par votre lettre de lundi dernier, qui ne m'est arrivée qu'hier, que, suivant mon attente, vous êtes aussi satisfait de M. Lefort qu'il l'est de vous. Cette fraternité exceptionnelle, si honorable pour le Positivisme, commence donc de la manière la plus favorable, et j'espère que tous deux en retirerez de plus en plus une source de bonheur et de perfectionnement, qui contribuera beaucoup à votre digne essor simultané.

Quant à vous personnellement, j'ai lieu de penser que rinsufQsante énergie dont je m'étais d'abord inciuiété ne tient point à un défaut cérébral qui serait peu réparable, mais uniquement à im exercice imparfait, par suite de circonstances trop favorables. Dès lors, je suis assuré que cette imperfection passagère ne troublera point le bel avenir que comporte l'excellence de votre cœur et la supériorité de votre esprit ; parce que vous les corrigerez prochainement, sous les situations convenables. Connaissant votre résolution, à cet égard, et votre aptitude à vous observer exactement, je m'en rapporte d'avance à vousmême pour le moment où vous sentirez votre caractère au niveau du resté de votre nature, comme on croyait les âmes du purgatoire qui se reconnaissaient assez rectifiées.

128 LETTRES d'aXJGUSTE COMTE

Notre premier grade sacerdotal, celui d'aspirant au sacerdoce de VHumanitéy que je conférai récemment à votre noble frère, vous sera donc accordé pareillement aussitôt que vous aurez résolu de me le demander, parce que celte demande m*annoncera la cessation de la sorte d'hésitation que je vous vis encore sur cette carrière, dont vous êtes d'ailleurs digne à tout autre égard y compris la préparation théorique (i).

Envers cette initiation encyclopédique, j'approuve beaucoup votre projet d'y mener de front les méditations et recherches biologiques avec les études mathématiques que vous allez sérieusement reprendre, mais qui doivent prévaloir chez votre compagnon jusqu'à ce qu'il se soit assimilé Lagrange.

Votre juste aversion pour le parti révolutionnaire vous entraine à méconnaître l'importance de la conversion que me permet d'espérer l'admirable lettre de M. Barbes. Nous devons pourtant satisfaire à la condition de continuité envers ces prédécesseurs immédiats du positivisme, quelque arriérés qu'ils soient aujourd'hui. J'en ai sans doute converti quelques uns dont l'état de révolte se trouvait profondément caractérisé. Mais ils sont trop peu connus du public. Le seul révolutionnaire en évidence que le positivisme ait transformé jusqu'ici, c'est M. Littré, chez lequel môme le type érudit absorbait, aux yeux du public, l'attitude politique. Vous voyez d'ailleurs combien celte conversion était peu profonde. Si je pouvais convertir Barbes, le cas serait vraiment décisif, soit pour laptitude régénératrice du positivisme, soit en nous ralliant le seul homme qui soit aujourd'hui populaire en France, et dont l'adhésion nous apporterait un immense appui. Elle n'effraierait nullement les conservateurs honnêtes et sensés, par lesquels il est généralement reconnu comme aussi pur qu'énergique ; en sorte qu'ils compteraient sur la réalité

y\) M. Comte a mieux compris que moi la cause de la méprise de la lettre précédente. Je fus le lils unique bien guté de deux êtres incomparablement bons. (G. A.)

des nouvelles conversions qu'il proclamerait et qui garantiraient à rordre un vigoureux défenseur. Vous auriez dû présumer que je ne penserais point à lui pour notre triumvirat sans subordonner cette élévation à sa conversion préalable au positivisme. Ce n'est qu'après avoir entièrement publié ma politique positive, que je soumettrai mes clioix personnels à Texamen public : ce ne sera donc pas avant trois ans, et je serai alors fixé sur mes espérances envers ce noble révolutionnaire. Du reste, je ne proclamerai personne sans que mon triumvirat soit complet. Mais j'attache beaucoup de prix à la conversion dont Tespoir vient de poindre. Je compte publier la lettre de M. Barbes dans la préface de mon troisième volume, en juin prochain, conjointement avec la réponse que je viens de lui faire. Voici la copie de cette réponse préparée pour l'impression. Si, quand vous l'aurez lue tous deux, Pun de vous croit devoir la transcrire, afin de la communiquer avant ce temps, je vous y autorise pleinement, comme pour la lettre à M. Vieillard, en mars dernier. Mais en tout cas renvoyez-la moi dès qu'elle ne vous servira plus, puisque c'est la seule que j'aie. Cette double publication formera un contraste fort honorable pour le Positivisme, en montrant notre aptitude à tout lier, quand le public la verra suivie de la lettre que j'écrirai le mois prochain, au noble tsar Nicolas, en lui envoyant, comme à Barbes, les deux premiers volumes de ma Politique Positis^e, avec mon Catéchisme positiviste, dont l'impression marche de'manière à me faire espérer qu'il paraîtra avant le mois d'octobre.

J'ai reçu récemment une digne lettre de M. Hadery, et je Tai lue intégralement à nos confrères, parmi lesquels figurait M. Etex, admis ce mois-ci. En répondant à cet éminent praticien, je lui ai fait systématiquement mes ouvertures formelles pour le triumvirat de l'intérieur; mais sans renoncer à ses nobles charrues, qu'il ne doit pas, comme Cincinnatus, cesser de tenir qu'en montant à la dictature, ce qui ne peut arriver avant sept ans. Les

l3o LETTRES d'aUGUSTE COMTE

garanties que j'avais déjà sur sa supériorité combinée de cœur, d'esprit et de caractère, ont été complétées par le précieux examen de M. L... Sa dernière lettre suffirait pour les confirmer, en montrant surtout comment un esprit qui semble absorbé par la plus minutieuse pratique, a su profondément apprécier ma statique sociale, où sa sagacité saisit aussi bien le chapitre sur la religion, que la tliéorie du salaire, à laquelle je me félicite de voir un tel approbateur. 11 ne manque réellement à M. Hadery, comme à M. Magnin, qu'un meilleur sentiment de ses forces et de sa mission, et d'après cette confiance qui semble aujourd'hui n'appartenir qu'aux hommes sans cœur ni tète. Du reste, en comparant ces deux éminents praticiens, dont nous ferons, j'espère, de dignes triumvirs, je crois finalement M. Hadery supérieur à M. Magnin, outre qu'il a dix ans de moins. Mais tous deux feront sagement de continuer avec zèle, l'un ses machines, l'autre son agriculture, jusqu'au moment de leur avènement politique, dont il importe cependant qu'ils se préoccupent sérieusement, même avant que leurs noms soient livrés à la discussion occidentale.

Voici maintenant une nouvelle moins satisfaisante que les précédentes, quoique très digne de votre sollicitude à tous deux. Dans une lettre datée du 3 Shakespeare, M. Lucas m'avoue qu'il a vers le commencement de juillet, conféré à Lyon, le sacrement de \9l présentation, sans me demander aucune autorisation préalable. Comme il était parrain pour celte cérémonie, il n'y pouvait officier; en sorte qu'il a pris sur lui de désigner un consécrateur. Il a donc usurpé cette fois, non seulement les fonctions de prêtre de l'Humanité, mais aussi celle de grand-prèlre. Au reste le seul positiviste lyonnais que je connaisse après M. Lucas, c'est-à-dire M. Laurent, est heureusement resté pur de tout ce tripotage, car le consécrateur choisi ne fut pas lui, mais l'ancien président du club communiste, M. Raymond que je ne connais aucunement. Vous voyez que le tort était bien senti, puisqu'on s'est alors caché

LETTRES d'auguste COMTE l3l

non seulement de moi, mais aussi de vous, et même de M. Lefort, comme me l'indique le silence de celui-ci.

Quoique l'attrait d'une sorte de papauté lyonnaise n'ait pas été sans influence sur cette grave déviation, je l'attribue surtout à la faiblesse de M. L..., qui n'aura pas su résister à des obsessions réitérées, malgré que le cas n'eût certes rien d'urgent et laissait tout le temps de consulter. Cet utile apôtre de l'Humanité me parut toujours un peu déclamateur, trop mielleux et pas assez énergique. Il m'avait jadis demandé la radiation de St-François-Xavier et d'Ignace de Loyola dans le calendrier positiviste, craignant que si je ne cédais pas à ses instances locales, les prosélytes lyonnais ne désertassent ; ce qui n'est aucunement arrivé malgré ma juste inflexibilité. Dans sa dernière lettre, je vois un autre symptôme de faiblesse, qui sans cela serait une grave irrévérence, quand il me déclare avec une frivolité plus que voltairienne, que les 400 pages de mon catéchisme en font un ouvrage trop étendu pour les prolétaires. S'il en était ainsi, je ne tiendrais guère à les convertir ni à les garder. Mais quand je vois nos ouvriers parisiens poursuivre avec constance dans nos bibliothèques publiques, ou chez eux, des lectures beaucoup plus longues, afin de former leurs convictions sociales, je crois

que la correspondance de M. L méconnaît l'aptitude

théorique des Lyonnais (jui pourtant sont, à cet égard, inférieurs aux Parisiens.

Je n'ai pas besoin de vous faire sentir combien il importe de maintenir, dès le début, l'inflexibilité des règles sacerdotales, surtout envers les conditions scientifiques, qui seules peuvent garantir la plénitude des croyances et la dignité des résolutions. Sans cela nous serions bientôt envahis par les littérateurs, et le positivisme ne grandirait que pour fournir ime nouvelle source de tartines écrites ou verbales. A la suite des déclamateurs s'introduiraient prochainement les hypocrites, puisque rien n'est plus facile à feindre que les sentiments, quand les principes et la conduite ne les garantissent point.

l32 LETTRES d'aUGUSTE COMTE

C'est pourquoi j'ai prescrit à M. L d'aller déclarer, en

mon nom, à la famille déçue que ce sacrement est entièrement nul, comme ayant été conféré sans autorité, en sorte que la cérémonie n'a pas plus de valeur positiviste que si elle s'était passée dans une loge de francs-maçons. Si M. L... se refusait d'accomplir ce juste devoir, je romprais toute relation avec lui, et je le proclamerais, autant que possible, comme n'étant pas positiviste. Mais je compte qu'il obéira, n'ayant pas eu réellement de mauvais desseins. Je n'ai pas la même espérance envers M. R... par lequel j'ai chargé M. L... de se faire accompagner pour ce juste désaveu. Ces anciens communistes, qui peut-être le sont encore aux trois quarts, sortent d'un régime, où les supérieurs obéissent aux inférieurs, qui votent même pour les croyances. Mais dussé-je perdre tout ce troupeau lyonnais, je saurai leur faire sentir combien le positivisme diffère d'une telle anarchie. J'aime mieux vingt disciples convaincus et dévoués que mille incertains et séditieux,

La plus fâcheuse réaction de ce triste incident consiste à me faire beaucoup douter, sinon de la réalité, du moins de la plénitude des convictions annoncées par M. L... Un double symptôme me les rendait déjà suspectes. D'abord j'étais surpris que sur tant de prétendus adeptes, un seul, (M. Laurent) se fût directement adressé à moi, quoique on me sache fort accessible ; cela sous la crainte d'un juge clairvoyant ou moins indulgent. En second lieu, je fus toujours choqué de voir la ville de Lyon ne fournir, l'an dernier, à ma souscription qu'une collecte totale de deux ceuls francs, dont la moitié peut-être vient de M. L... Le nombre de soi-disant convertis qu'on m'indiquait alors aurait dû, ([uelque pauvres qu'ils soient, produire un résultat au moins quadruple ou quintuple. Dès ma circulaire de i85o, j'avais annoncé que j'admettrais avec la même reconnaissance toutes les cotisations dignes, jusqu'au minimum d'un centime par jour, que tout chef de famille prolétaire peut certainement réaliser, sauf des cas exceptionnels. Il m'importe de faire sentir de plus en plus que

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l'accomplissement de ce devoir social est indispensable à chaque positiviste, dont je regarderais désormais l'adhésion comme non avenue, si elle ne se manifeste pas ainsi. Outre la stricte nécessite d'une telle règle, non seulement pour mon existence personnelle, mais aussi pour le sacerdoce que je prépare, elle offre l'avantage de lier chacun au centre religieux par une relation directe et périodique.

Ceci conduit à la plus grave appréciation du cas actuel, la signification politique dans la ville de France la plus disposée à se séparer de Paris. Lyon fut le seul appui sérieux des Girondins contre la Convention ; car le siège de Toulon n'eut de poids que par les Anglais. M. L... a vu qu'on y projette déjà le partage des premiers rôles avec Paris, en prétendant y poser la question sociale, quand les Parisiens auront posé la question politique ! Toutes ces jactances provinciales seront stériles sans doute. Les questions quelconques continueront à être posées là où elles doivent se résoudre, au lieu privilégié qui, depuis la fin du Moyen-Age, obtient de plus en plus l'initiative et la présidence de la régénération non seulement française, mais occidentale, qui ne se rattachera pas plus à Lyon qu'à Marseille ou Bordeaux. Néanmoins ces dispositions pourraient devenir très nuisibles, et il serait triste que le positivisme suscitât de nouvelles divisions dans un pays si déchiré. Le danger est d'autant plus grand que ces tendances offrent une certaine légitimité, quand on ne distingue pas assez le temporel du spirituel. Car les Girondins ne se trompèrent réellement que d'un siècle dans leur rêve de décomposition française, ce qui n'empêche point qu'ils n'aient été justement écrasés, pour leur coupable opposition à une centralisation alors urgente, quoique passagère. Mon catéchisme annonce déjà, ce que prouvera mon volume final, la pénible décomposition de notre république en dix-sept républiques indépendantes, avant la fin du siècle actuel. J'eus en vue de la préparer quand j'instituai les intendances. Toutefois cette décentralisation temporelle ne doit et ne peut cheminer qu'avec la

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centralisation spirituelle qui transforme Paris en métropole religieuse, non seulement de la France, mais de tout l'occident et plus tard de la Terre entière. Les instincts de rindépendance lyonnaise sont donc légitimes quoique très confus. S'ils n'étaient pas éclairés et surveillés par le sacerdoce positif, ils pourraient susciter des tentatives d'autant plus fimestes que Paris ne trouverait plus la force de les réprimer si, comme on doit le penser, toutes craintes sérieuses de coalitions rétrogrades ou d'invasions extérieures continuaient à se dissiper. Ma lettre recommande cordialement cette vue à M. L.., pour lui faire mieux sentir l'énormité de sa déviation, où l'on pourrait autrement voir une simple fantaisie de jouer à la chapelle. Toutefois, c'est surtout à la pénétration et à la pureté supérieure de mes deux disciples de Pertuis que je dois confier cette grave préoccupation, sur laquelle je reviendrai. Tout à vous.

Auguste Comte.

(lo, rue Monsieuj>le-Prince.)

J'envoyai à la poste pour vous deux, dix exemplaires d'une seconde édition de ma Bibliothèque, jointe à la préface de mon catéchisme. Par ime étrange distraction, les deux principaux volumes que l'édition précédente consacrait à la poésie latine se sont trouvés oubliés ici. Cette erreur sera réparée dans Y Errata, qui suivra la table du catéchisme.

VINGT-QUATRIÈME LETTRE

Paris, le mardi i3 Shakespeare 64*

Mon cher disciple,

Ma grande lettre d'hier s*est trouvée entièrement consacrée au grave événement positiviste qui trouble notre principal foyer provincial. Je n'y ai pas même pensé à deux commissions spéciales, Tune privée, Fautre publique, que je comptais d'abord vous y proposer. C'est pourquoi je reprends un moment la plume aujourd'hui en commençant par ce qui m'est personnel, craignant de l'oublier encore.

L'ignoble conduite de ma sœur m'a déterminé, depuis quelques mois, à rompre le replâtrage que je lui accordais trop facilement en 1848. Il ne lui a servi, comme je l'avais prévu, qu'à mieux assurer l'exhérédation frauduleuse qu'elle poursuit contre moi depuis trente ans par les mensonges imposés successivement à mon faible père sur l'état réel de sa fortune. En montrant mes lettres, elle a fait taire les reproches croissants que lui adressait à cet égard l'opinion publique, pendant notre longue rupture antérieure. Malgré cette réaction prévue je n'aurais pas définitivement rompu sans l'égoïsme inouï témoigné cette année à propos de ma spoliation finale. Non seulement cet événement n'a pas déterminé la moindre sym-

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pathie, ni même un regret quelconque. Mais on ne nn'a pas plus parlé de cette perte que si j'eusse été M. Rothschild, et probablement on s'est réjoui devoir ainsi frappé un grand ennemi de Dieu. Cette dernière épreuve a mis le comble à d'autres témoignages de sentiments antifraternels, et malheureusement anti-paternels aussi, qui s'étaient graduellement accumulés pendant les années précédentes. J'ai donc irrévocablement rompu, et cette fois il n'y aura plus de replâtrage quelconque.

Mais, quoique cette situation nette me satisfasse beaucoup, en me délivrant de relations hypocrites et stupides, elle me prive des nouvelles régulières que je recevais tous les deux ou trois mois, sur la santé de mon malheureux père, qui, malgré sa dégradation est, en tout cela, plus faible que coupable. N'ayant aucune liaison avec ma ville natale, je ne puis réparer par moi-même cette lacune. C'est pourquoi je m'étais adressé à M. Segond, pour qu'il en parle à mon beau-frère, dont le beau-père habite Montpellier; ce qui lui permettrait d'obtenir et de transmettre aisément des informations périodiques à cet égard. Toutefois, j'ai lieu de craindre que, malgré oes promesses empressées, cette commission ne soit pas exécutée convenablement, ou même pas du tout. Je m'adresse donc à vous pour cela; si vous connaissez quelqu'un à Montpellier, il pourrait probablement vous fournir des renseignements habituels, que vous me transmettriez immédiatement Mon père demeure, en cette ville, 8, rue de la Vieille Intendance, près la Mairie,

La seconde commission vous offrira plus d'attrait, comme directement relative à la propagande positiviste. Je crois qu'il est temps de commencer à l'étendre dans l'Orient monothéiste, dont les deux parties principales, Russie et Turquie, offrent aujourd'hui les seuls pays où les gouvernements soient vraiment à la tête du mouvement social correspondant. Là, c'est surtout aux chefs que nous devons nous adresser, en sorte que notre attitude y devient pleinement normale. En échange de dispositions

LETTRES D*AUGUSTE COMTE iS^

favorables, nous pouvons donner des conseils utiles, fondés sur la théorie historique, qui met en évidence la vraie diversité de ces cas sociaux envers la marche occidentale, qu'on y copie trop empiriquement. Ma lettre d'hier vous annonça mon prochain contact avec la Russie, où je sais que depuis longtemps mes livres circulent sans obstacles, de manière à trouver peut-être plus de lecteurs sérieux à Moscou qu'à Paris. Je voudrais organiser une semblable relation envers la Turquie, où l'Islamisme dispose beaucoup au Positivisme, surtout d'après l'heureuse absence de métaphysiciens et même de légistes. On m'y signala récemment un homme d'Etat vraiment éminent, Rcschid- Pacha, qui serait, je crois, grand vizir. Si ces éloges sont mérités, je voudrais lui faire le même envoi qu'au tzar Nicolas. Voilà pourquoi j'invoque votre assistance. Les relations de Marseille avec Constantinople vous permettront peut-être d'obtenir, sur la valeur réelle de ce chef, d'exactes informations que je ne pourrais guère me procurer autrement, sauf accidents. En cas d'envoi, les mêmes voies vous rendraient encore plus aisée ma transmission fidèle. Quoique tous les cas essentiels de la politique terrestre ne doivent être spécialement caractérisés que dans mon volume final, les deux tomes déjà publiés peuvent offrir un intérêt profond à des chefs sincèrement progressifs. Mon Catéchisme contient même quelques indications propres à la Russie et à la Turquie.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(10, rue Monsieur-le-Prince. )

P. S. — Je me félicite beaucoup de l'acquisition de M. Etex pour notre société. Comme homme de réputation, il y remplace très avantageusement M.Littré, qui y donnait l'exemple de l'insubordination; tandis que cet artiste éminent y développera spontanément la vénération qui manquait. Sa chaleur et son zèle y produiront d'ailleurs une

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quarante ans, caissier de la recelte générale de THérault, beaucoup plus que père du fondateur du positivisme. Quoique ardemment opposée à mes opinions, ma noble et tendre mère, n*eût jamais tenu ce langage, à quelque misère que nous eussions été réduits Tun et l'autre. Aussi passa-t-elle sa vie dans des déboires continuels, faute de se trouver appréciée chez elle.

Je me félicite que cette cordiale promenade soit utilisée socialement par l'exploration des positivistes qu'on nous annonce dans ma ville natale, où d'ailleurs ils pourront naturellement devenir la meilleure source des renseignements privés que je désire périodiquement. Quand vous aurez vu ces messieurs, je saurai précisément à quoi m'en tenir sur ces nouvelles de M. Lucas, qui me sont maintenant suspectes d'illusion, sinon d'étalage. Nous aurions grand besoin que vous puissiez explorer ainsi le foyer lyonnais envers lequel M. Lefort se trouve actuellement trop prévenu, d'après le touchant succès qu'il y obtint récemment. La dernière crise positiviste sur laquelle j'ai spécialement répondu hier à notre digne frère, me donne lieu de craindre que les nombreuses conversions, dont se vante M. Lucas, ne résultent surtout de ses obséquieuses concessions, beaucoup plus que de convictions réelles. Si, comme j'espère, vous réalisez cet hiver le second voyage à Paris, que vous projetiez l'an dernier, je désire beaucoup que, en venant ici, vous puissiez passer une semaine à Lyon, en vous y logeant à part, afin de juger par vous-même ces prétendus positivistes. C'est alors (jue ma confiance se consolidera définitivement. Votre examen y pourra devenir d'autant^ plus décisif que mon Catéchisme, qui va paraître avant quinze mois, y aura déjà produit son principal effet et vous y fournira la meilleure base pour apprécier la réalité des convictions annoncées.

Ma lettre d'hier à M. Lefort a dû vous apprendre que, jusqu'à présent, M Lucas ne m'avait pas fait la moindre réponse sur le désaveu tout à fait nécessaire que je lui demandai le 8 Shakespeare. Ce retard inconcevable me

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donne déjà mauvaise opinion de lui, et je commence à le regarder surtout comme voulant exploiter le positivisme pour son élévation personnelle. J'admettrais une telle ambition, si elle restait dans les limites convenables, car je n'ai jamais espéré de pouvoir exclusivement propager la religion positive par des apôtres vraiment purs et dévoués. Mais en ces temps d'anarchie où les succès, surtout rapides, produisent aisément le vertige, je ne sais quelles bornes M. Lucas se sera prescrites, ni s'il s'en est imposé aucunes. Toutefois, son défaut essentiel consiste jusqu'ici dans le manque d'énergie plus encore que dans une vanité coupable. Mais une telle insuflisance peut conduire à toutes les fautes. Pour ne pas oser résister à quelques canuts qui Tentourent, il va peut-être se trouver conduit à me résister, sinon ouvertement, du moins passivement, de manière à s'engager dans une lutte où je le briserais sans pitié : parce que une telle rébellion, si elle n'était pas énergiquement réprimée, compromettrait tout l'avènement social du positivisme, en montrant que notre école, quoique hiérarchique en principe, est, en fait, autant anarchique que les autres, puisque les inférieurs n'y cèdent pas davantage aux supérieurs. La tactique de M. Lucas consiste en ce moment à vous apitoyer (M. Lefort et vous) sur la verte réprimande que je lui aurais infligée (ce qui est faux, comme l'explique ma lettre d'hier) afin de la faire passer pour une punition sullisante, qui doit le dispenser du désaveu prescrit. Mais, sans revenir sur mes déclarations d'iiier, je vous assure que si, dans les deux semaines de répit que je lui accorde par égard pour M Lefort, il n'accomplit pas cette démarche, il verra bientôt publier une épître aux Lyonnais, où je le llétrirai irrévocablement. J'espère que, môme faute d'énergie, en présence d'une telle issue, il va se soumettre de mauvaise grâce, en perdant peut- être ma principale estime, qu'il aura ensuite beaucoup de peine à recouvrer. Tous nos confrères sont ici d'accord à le regarder maintenant comme indigne de la haute opinion que nous avions de lui

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Pour en revenir aux positivistes lyonnais, sur lesquels je ne m'en rapporterai qu'à votre examen spécial, je ne reconnais jusqu'ici comme méritant réellement ce titre, outre M. Lucas, que M. Laurent, d'après ma propre appréciation et M. de Bryan, suivant la conversation approfondie de M. Lefort avec lui. Tous les autres me semblent, en masse, des communistes revêtus d'une livrée positiviste, afin de moins effrayer le public sur leurs sauvages projets, qui ne sont que légèrement transformés et nullement abandonnés. D'ailleurs si, comme ose l'avancer M Lucas, ils vont répugner à lire un catéchisme de quatre cents pages, je ne puis faire aucun cas de prosélytes d'une telle débilité mentale, quand même leurs sentiments réels et habituels se trouveraient meilleurs que je n'ai lieu de le présumer aujourd'hui. Je regretterais peu ce troupeau, si tant est que la révolte de son berger doit me le faire perdre. 11 faut, sans doute, placer toujours les conditions morales au-dessus des conditions intellectuelles. Mais si ce principe sacré se trouve entendu de façon que les premières peuvent dispenser des secondes, au lieu de les faire mieux remplir, il y a perversion totale, même moralement. Néanmoins, j'espère que dans sa lâche obséquiosité, M. Lucas me donne de leur aptitude intellectuelle une opinion trop défavorable. Si réellement ils ne pouvaient pas lire le Catéchisme positiviste, comme trop long, je me féliciterais de leur désertion, et je les laisserais volontiers retourner aux livres de M. Cabet, dont je regrçtterais beaucoup de devenir pour eux le successeur. Quoique nous ne puissions avoir maintenant le choix des souches, je me défie beaucoup de l'origine communiste, où les aberrations d'esprit, et même de cœur au fond, passent vraiment toute croyance. Je disais à M. Lucas que je préférerais beaucoup le voir recruter nos prosélytes parmi les prolétaires afiiliés à ces sociétés jésuites qui répugnent tant à des anciennes habitudes voltairiennes. Ceux-là, du moins, savent vénérer autrement qu'en paroles et sont familiers avec une vraie discipline, qu'ils ont seulement à

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mieux diriger. M. Laurent nous vient, en effet, du catholicisme et non du communisme. De cette dernière souche avons-nous obtenu à Lyon un prosélyte équivalent ?

Cette grave actualité positiviste m'a trop absorbé. Pourtant il me reste assez de temps et de place pour vous remercier profondément des précieux documents que je n'attendais pas aussi tôt sur Reschid Pacha, ne me souvenant pas de votre propre voyage au Levant. Quoique j'attache beaucoup plus de prix aux renseignements complémentaires que me procurera bientôt votre consciencieuse exploration à Marseille, ces premières informations ont déjà suffi pour me décider à honorer prochainement le Grand- Vizir du même envoi que le tsar. Avant de commencer, dans cinq semaines, mon troisième volume, j écrirai pendant ce mois d'octobre, et même j'enverrai mes deux manifestes orientaux, qui seront publiés à la suite de la préface de ce nouveau tome. Vous avez parfaitement apprécié la nature et l'opportunité de cette double expansion du positivisme chez les seuls peuples, où mon office puisse aiijourd'lmi devenir pleinement normal : puisque là, c'est aux chefs que je m'adresserai, tandis qu'ici je me trouve forcé de procéder de bas en haut, ce qui est toujours plus ou moins révolutionnaire.

Quand vous croirez devoir spécialement invoquer mon intervention, pour mieux discipliner votre éminent élève mathématique, vous pourrez y compter pleinement. Mais je me borne maintenant à vous faire observer en •général, que votre enseignement doit beaucoup respecter sa spontanéité, qui deviendra la meilleure source de ses succès. Sa correspondance avec moi fait une partie essentielle de sa préparation, et je ne trouve pas qu'il Tétende trop, puisqu'il ne m'écrit ordinairement qu'une fois par mois. La réaction épistolaire qu'il exerce périodiquement sur M. de Blignières et M. Hadery, même sur M. Lucas, lui est autant utile qu'à ces Messieurs. Tout se réduit donc à régler son esprit de manière à n'en pas trop accorder aux lettres. Or cela ne me semble offrir aucune difficulté, si,

l44 LETTRES d'auguste COMTE

comme il convient, vous avez chaque semaine une journée complète de chômage théorique. Car il lui suffira de s'astreindre à n'écrire ses lettres que ce jour-là, sauf urgence exceptionnelle. En n'écrivant même qu'une épitre importante chaque fois, et au besoin il pourrait très bien en faire deux, il peut entretenir ainsi quatre ou cinq correspondances régulières, chacune au taux normal d'une lettre par mois, et certes ce sera bien assez. Vous pourrez quand vous le jugerez à propos lui proposer et même en mon nom, ce petit règlement volontaire, dont j'espère qu'il se trouvera bien. Mais si vous voulez restreindre ses relations épistolaires, au lieu de les régulariser ainsi, je crois que ce serait inopportun, et bientôt illusoire. Chez des étudiants de cet ûge et de ce mérite, les règles n'ont une pleine efficacité qu'autant qu'elles deviennent spontanées. Au reste je me mets également à votre disposition pour les difficultés graves que pourraient quelquefois vous offrir cet enseignement mathématique, dont l'essai consiste à s'approprier essentiellement les trois parties algébrique, géométrique et mécanique du chef-d'œuvre de Lagrange. Tout à vous.

Auguste Comte.

(10, Rue Monsieur-le-Prince).

P, S, — Le reçu presque superflu que je vous ai envoyé comme à M. Lefort, était destiné surtout à vous annoncer que j'avais repris, de fait, la direction totale de ma souscription. Mais je me plais à vous informer aujourd'hui que M. Littré s'est conduit, en cette occasion, beaucoup mieux que je ne l'attendais. Au lieu d'apporter la moindre résistance à ma prescription, naturellement un peu sèche, d'après ce qui s'était passé, il s'est aussitôt exécuté, sans aucune récrimination. La liste qu'il m'a fournie des sommes déjà reçues, m'a seul permis d'expédier partout les formules convenables. Il n'a pas répliqué davantage quant à l'entremise trimestrielle en-

LETTRES d'auguste COMTE l/\6

vers M^^ Comte, à laquelle j'ai fait iiier apporter, par deux disciples choisis, son trimestre accoutumé que je me félicite d'avoir pu, cette fois, ne réduire aucunement. Toute cette conduite dignement soumise de mon ancien collègue, a beaucoup diminué la juste irritation initiale résultée de son étrange rupture. Je ne parlerai nullement de lui dans une circulaire de janvier prochain, où je pourrai motiver assez le nouveau régime de ma souscription, par le besoin évident de connaître à chaque instant l'état réel de ce subside, depuis qu'il constitue ma seule ressource. N'ayant à m'expliquer ainsi sur M. Littré dans la préface de mon troisième volume, laquelle ne s'écrira qu'en mai, je crois que, au lieu de l'y juger complètement comme je le projetais d'abord, je m'y bornerai à expliquer et regretter la scission politique. Au fond c'est un personnage épuisé, qui désormais ne peut pas davantage contre le positivisme que pour; il va retombera l'état d'érudit,d'où mon impulsion le tira il y a treize ans. Il n'y a donc aucune urgence, ni peut-être opportunité, à le mettre publiquement en équation mentale et morale.

lo

VINGT-SIXIEME LETTRE

Paris, le jeudi i5 Descartes 64.

Mon cher disciple,

Je m'empresse de répondre à Texcellente lettre que j'ai reçue hier soir. Voire affectueuse visite à mon père me touche profondément, d'autant plus qu'elle fut Tunique but de votre excursion à Montpellier. Quoique vous ayez oublié de me rien dire sur son état physique, ce silence même m'indique assez qu'il vous a paru satisfaisant. Je suis d'ailleurs heureux d'être désormais assuré, d'après votre filiale sollicitude, d'obtenir à cet égard d'exacts renseignements périodiques, sans vous occasionner aucun déplacement.

Quant aux documents que vous me transmettez sur sa fortune, je ne puis nullement les admettre, n'y trouvant que la reproduction du compte forgé par ma sœur en i85o. La visite de M. Segond l'aura conduit, dès lors à forcer mon père d'apprendre les rapports mensongers, afin de les réciter à tout venant. Son empressement môme à vous exposer les détails que vous ne demandiez ni n'attendiez aurait du vous les rendre suspects. Ils sont inconciliables, non seulement avec tous mes renseignements antérieurs, mais avec l'ensemble du régime de mon père, qui, toujours très rangé, ne garderait point un loyer de huit cents francs, si son revenu total ne dépassait pas onze cents francs ! On fit aussi, en i85o, semblant de vouloir déménager par économie, et je crois que cette fois le déplacement ne se réalisera pas davantage, ce dont je suis

LETTRES d'auguste COMTE l^J

d'ailleurs fort aise pour la satisfaction de mon père. La conviction du jeune M, Randon prouve seulement qu'on le trompe comme moi ; son âge ne lui permettant pas d'ailleurs de connaître le vrai chiffre total des économies de mon père. J'admets qu'elles se montèrent seulement à trente-deux mille francs pendant les années écoulées depuis la mort de ma mère (mars 1837), jusqu'à la destitution de mon père (mai 1846). Mais il en avait fait d'autres longtemps aupai avant, et mes plus anciens documents, dont les sources sont irrécusables, remontent là-dessus à Tannée i83i. L'opinion de M. Guivaud avant votre commune visite à M. Randon me paraît seule admissible. Quand à la possibilité du mensonge chez mon faible père, j'en ai depuis vingt-cinq ans des preuves trop décisives, sur ce triste objet, envers lequel ses prêtres l'excusent et même l'exhortent d'après le devoir catholique à dépouiller le principal ennemi de son Dieu, pour augmenter la part d'une sainte à miracles. Tout est disposé de façon que, lors du partage, on ne le fera porter avec certitude que sur un capital de trente mille francs, dont je recevrai les 3/8. Mais comme je n'attends jamais un centime d'héritage, on ne peut pas me désappointer. Au reste je ne m'oppose nullement à ce que vous divulguiez, autant que vous le jugerez convenable, votre opinion surtout cela ; pourvu que vous ajoutiez que je persiste à ne pas l'adraeltre. Vous avez mieux jugé mon indigne sœur, dont la nature plus tranchée s'apprécie moins difficilement. L'impression que vous en avez reçue se complète en apprenant qu'elle envoya mon pauvre frère mourir, avant vingt ans,, à la Martinique, pour une étourderie, et qu'elle chagrina profondément, par son ingratitude oppressive, les dernières années de ma malheureuse mère (i).

(i) Je ne pouvais supputer l'avoir de M Comte père. Il est certain qn'ua loyer de 800 francs supposait un capital de plus de 82.000 francs,, surtout lorsqu'on a une domestique à son service. Mais ce qu'ignorait M. Comte, c'est que son père, malgré son âge, continuait encore à gérer la fortune d'une personne riche, ce qui pouvait augmenter ses ressources. Quoi qu'il en soit, après la mort de son père, Mlle Comte vivait

l48 LETTRES d'auguste COMTE

C'est le i®r décembre que j'ai reçu la lettre où M. Lucas m'expose l'issue de la crise lyonnaise, d'après sa rétractation accomplie le 5 octobre, conjointement avec M. Raymond dont je n'avais tant espéré. Tout cela se trouve opéré tardivement, de mauvaise grâce et sans dignité. Le rapprochement des dates me fait d'ailleurs présumer que le désaveu manque de spontanéité, devant provenir de vos instances spéciales; comme le confirme, au reste, l'étrange silence, qui se tînt envers vous deux. Mais tout cela n'étant point démontré, je n'y fis aucune allusion dans ma réponse immédiate, destinée seulement à relever M. Lucas, en lui faisant sentir qu'une telle réparation augmente le crédit d'un citoyen énergique et pur, quand elle est noblement accomplie. Je n'ai reçu aucune lettre nouvelle de Lyon, sauf une lettre mémorable de M.Laurent, qui ne parle point 'de cette affaire, et d'où je conclus que sa résidence va se trouver transférée à Marseille avant la fin d'octobre.

L'échec parisien, qui termina samedi l'ovation provinciale de M. Bonaparte, lui fait perdre tout caractère sérieux. Son voyage peut ainsi se résumer en quatre mots : parti dictateur, revenu mamamouchi. Je crois que Paris agira dignement si l'on ose pousser la folie jusqu'à faire voter sur l'empire. Mais je présume que le vote n'aura pas lieu, et même qu'on le redoute, comme ne pouvant produire qu'une diminution de crédit. La convocation du Sénat à cet égard ne servira peut-être qu'à détourner Tattenlion du retour mancpié.

Au reste je viens d'écrire à M. Vieillard, pour une libre entrevue de deux heures, où, après lui avoir communiqué la lettre de Barbes et ma réponse, je l'exhorterai à proposer au Sénat le décret suivant:

fort honorablement et avait conservé sa domc»stic|ue, ee qui semble justifier les suppositions de son frère. Dois-je dire queje trouvai Mlle Comte en des dispositions peu favorables à son frère. Homme très vulgaire, sou père regrettait que son (ils n'eût pas continué, au lieu de faire de la philosophie, à écrire des ouvrages de mathématiques, qui lui eussent rendu davantage. ((*. A.)

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Considérant que le président est atteint d'une orgueillovanitite chronique, récemment parvenue à l'état aigu, qui le rend incapable de gouverner et dangereux pour le repos de la France et la paix de l'Occident, le Sénat décide :

I" M. Bonaparte et sa famille toute^ entière seront immédiatement transportés aux Etats-Unis, sur une frégate de la République française ;

î2« M. Cavaignac est nommé provisoirement président de notre république, sauf sa ratification après un mois de gouvernement par le vote populaire :

3« En conservant là constitution actuelle, le Sénat va moditier les articles incompatibles avec le principe républicain, surtout quant au serment;

Je compléterai mon loyal conseil, en invitant M. Vieillard à donner noblement sa démission de sénateur, si sa proposition n'était point acceptée. Elle est certainement très praticable, et de nature à nous épargner de nouvelles secousses, comme à prévenir tout eiitr'acte métaphysique. Les affections privée? du sénateur positiviste s'y trouveront même ménagées. Car, si son ancien élève tombe légalement, il aura la vie sauve; tandis qu'il la perdra certainement, si sa chute est illégale. Il ne reste plus pour lui comme pour nous d'autre issue que cette alternative, envers le déplorable conflit gratuitement soulevé par sa coupable folie.

Tout à vous.

Auguste Comte.

( lo, rue Monsieur-le-Princc).

P. S. — Je ne puis vous expédier les six exemplaires du catéchisme, en ayant jusqu'ici trop peu. Mais le libraire vous satisfaira puisque tous les siens lui sont déjà livrés.

VINGT-SEPTIÈME LETTRE

Paris, le jeudi 8 Frédéric 64 .

Mon cher disciple,

Votre lettre de samedi m'a profondément satisfait en m'annonçant la formation d'un vrai noyau de positivistes à Aix. Cette ville intéressante spécialement poussée au mouvement intellectuel par sa tendance naturelle à compenser la prépondérance industrielle de Marseille, me semble plus propre que celle-ci à nous fournir un premier foyer provençal, qui rayonnera bientôt dans tout le midi. Il y surgira bientôt, parmi les esprits cultivés, plusieurs dignes apôtres de l'Humanité, qui ne tarderont pas à réagir puissamment sur les prolétaires marseillais, pour les amener à la véritable vie sociale, en surmontant leur grossier empirisme. Cette précieuse nouvelle me dédommage amplement de votre récent désappointement envers Montpellier, quelque prix que je doive d'ailleurs attacher à voir enfin ma doctrine pénétrer réellement dans ma ville natale.

Je suis décidé maintenant à faire bientôt l'envoi que je projetais à Reschid-Pacha, dont la disgrâce, peut-être fort partagée du reste, me semble le rendre plus propre à goûter une telle communication, d'après une meilleure disposition théorique. Prochainement j'écrirai la lettre exceptionnelle qui doit expliquer la relation générale du

l52 LETl'RES d'auguste COMTE

Positivisme avec la saine politique turque. Ensuite, je vous enverrai les deux volumes et le catéchisme, afin que vous puissiez les expédier, avec cette épitre à l'ex grandvizir, dès que vous saurez sa résidence actuelle.

Mon entrevue spéciale avec M. Vieillard a eu lieu jeudi dernier; comme je l'annonçais a M. Lefort, son peu d'énergie m'interdirait d'espérer qu'il adoptât les vigoureux conseils que je lui devais : mais il les a dignement écoutés et même appréciés. Républicain sincère, il déplore ce qui se prépare, et n'en méconnaît nullement le peu de consistance. Il a lu avec admiration la lettre de Barbes, et il a fort goûté ma réponse. Par son intervention, j'espère que le ministre de la police autorisera la libre entrée de mon ouvrage auprès de Barbes, et par suite aussi de Blanqui, auquel je destine un pareil envoi. M. Vieillard acceple pleinement la position publique que mes livres lui ont peu à peu ménagée, comme patron civique du positivisme, où sa raison voit l'unique issue de l'anarchie occidentale. Toutefois, ce digne protectorat, d'une efficacité très passagère, est subordonnée à la domination éphémère de son ancien élève, après laquelle M. Vieillard aura plutôt besoin de s'abriter sous le positivisme que de l'appuyer. Mais dans ce court intervalle, il peut encore rendre de vrais services, qui ne m'imposent d'ailleurs aucune concession, même de forme. L'ensemble de cet entretien m'a finalement satisfait. J'ai lieu de croire que l'unique voix surgie au Sénat contre l'empire émane de ce positiviste, quoiqu'il ne soit pas assez énergique pour se retirer dignement d'une telle corporation.

Vous me paraissez avoir bien senti l'attitude qui convient au positivisme sous la phase honteuse que l'affaissement du prolétariat parisien va, contre mon attente, laisser subir à notre France ; quelque passagère que doive être celte mascarade, elle tendra beaucoup à nous placer à la tète de l'esprit public, si notre zèle s'élève au niveau de notre mission, môme au prix des risques personnels. Car tous les républicains métaphysiques, vont se trouver

LETTRES d'auguste COMTE l53

paralysés d'après l'incoiiséquence saillante qui leur fera repousser le résultat de la souveraineté populaire, tout en persistant à fonder leur doctrine sociale sur ce dogme anarchique. Nous seuls pourrons alors être vraiment conséquents, et défendre dignement la révolution, au nom des lois de l'Humanité. L'alliance entre la rétrogradation et l'anarchie va devenir irrécusable sous un chef qui trônera, par la Grâce de Dieu et la Volonté du peuple, suivant la ridicule formule de Mazzini, dès lors discréditée à jamais. Nous pourrons ainsi faire préA aloir le point de vue historique, qui représente la royauté française comme abolie le 10 août 1792, après un siècle de putréfaction croissante, sans avoir été réellement rétablie ensuite, malgré les fictions officielles. Ensuite, nous seuls considérons, au temporel et au spirituel, la révolution négative, par cela même que nous installons la révolution positive. Mais tout ce développement politique doit être soigneusement réservé pour le cas où nous serons forcés de nous expliquer dignement à cet égard. Autrement, notre initiative doit maintenant devenir surtout religieuse, suivant Fesprit du catéchisme positivHsle, où le présent se trouve écarté devant l'avenir émané du passé. Pour mieux marquer cette attitude, il faudra concevoir habituellement notre propagande comme si nous n'y visions qu'à convertir les femmes qui seront d'ailleurs nos meilleurs adeptes. Dans votre manière de voir ce prosélytisme, je ne vois à rectifier qu'une méprise secondaire, sur l'action individuelle, dont vous faites trop peu de cas. Vous ne lui préférez, je présume, l'influence collective, que d'après le ton de discussion qui, presque toujours, altère le simple dialogue. Nous devons, en efl*et, très peu discuter, et nous contenter d'exposer, sauf explications spéciales. Les vraies conversions ne peuvent résulter que de méditations solitaires. Mais l'exposition sans discussion peut autant être instituée envers un auditeur, suivant ce type du catéchisme, que pour plusieurs, et alors elle comporte beaucoup d'efficacité, tout en échappant mieux aux tracasseries de police. Toutefois, je pense que

l54 LETTRES d'auguste COMTE

icB fflrpofBtîonft ooUeetires, où Tauditoire ne dépasserait pas dSoL penrannes, wmw Mvnat pnsqne ta^jaws poasflAes ,

du moins à Paris, quelque intense que devienne la conipression. J'ai pourtant reçu de M. Lucas, hier matin, une lettre datée de lundi, qui m'annonce que tous ses dimanches sont maintenant placés- sous la surveillance officieuse de la police, par laquelle il croit une prochaine arrestation. Ses inquiétudes sont probablement exagérées. Cependant, pour lui donner les conseils qu'il me demande, je l'engagerai demain à continuer de rester passif pendant quelques semaines, après quoi, si ces tracasseries persistaient, j'en informerai M. Vieillard qui trouverait certainement étrange qu'on érigeât en délit la digne prédication du positivisme.

Une occasion décisive vient de surgir naturellement pour prouver que la morale positive ne consiste point en simples paroles, et que ses meilleures prescriptions sont activement pratiquées. Le plus ancien prolétaire positiviste, ouvrier horloger, est récemment tombé dans un état d'idiotisme sénile, contradictoire avec son âge de trente-neuf ans, et qui paraissait résulter d'un incurable épuisement cérébral. Depuis plus d'un an, il ne pouvait plus rien gagner, et son existence matérielle, comme celle de son jeune enfant, reposait uniquement sur le pénible travail quotidien de sa femme pour les tailleurs de Paris. Son état est bientôt devenu tel, qu'il a fallu le conduire hier à Bicêtre, d'où je crois qu'il ne sortira que pour aller prochainement au cimetière. Ce couple a fourni le premier exemple du mariage positiviste, le i3 juillet 1848. La jeune épouse était encore catholique et pourtant n'hésita point à signer l'engagement de veuvage éternel, que j'introduisis alors pour caractériser notre union. Sous cette touchante impulsion, elle devint bientôt positiviste, et demanda spontanément que son fils évitât le baptême chrétien, de manière à fournir, en i85o, le premier exemple aussi du sacrement de Idi présentation. Ce positivisme de cœur s'est consolidé et développé de plus en plus chez cette

LETTRES D*AUGUSTE COMTE l55

admirable femme, qui n'a maintenant que vingt quatre ans, et qui se montre décidée à subir dignement la loi du veuvage, quand il commencera bientôt pour elle, suivant toute vraisemblance. Elle est de nature à fournir au monde un type éminent de la veuve positiviste, vouée à réducation de son fils, de manière à honorer la religion nouvelle. Mais, sans famille, et dépourvue de toute fortune, elle nous offre maintenant Fapplication collective de notre grande règle : V homme doit nourrir la femme, A défaut de mari et de parents, c'est à la Société positi- \iste, représentant l'ensemble des régénérés, qu'il appartient d'instituer envers elle la providence matérielle qui lui manque. Nous ne devons pas souffrir qu'elle continue à coudre des gilets jusqu'à minuit, pour gagner deux francs par jour, sans pouvoir élever son jeune fils, que l'état de son mari Tobligea d'éloigner depuis quelques mois. Il faut qu'elle travaille seulement de manière à ne gagner qu'un franc, et nous devons pourvoir au reste, en lui fesant une pension annuelle d'environ huit cents francs, payée par trimestre et d'avance. Alors elle pourra se consacrer à l'éducation de son fils, n'ayant plus d'ailleurs à s'occuper de la subsistance de son mari pendant le temps qu'il doit encore végéter. Quoique notre société ne soit ni nombreuse, ni riche, elle peut, ce me semble, remplir aisément ce devoir collectif. Pour l'exemple, je m'engage à fournir cent francs par an. Ma situation actuelle m'interdisant de répéter une aussi forte coopération, si de tels cas devaient se renouveler. Mais au début, je crois devoir procéder ainsi. Aucune autre participation ne doit être plus élevée, et la plupart seront sensiblement moindres. Cependant, j'espère que la somme indiquée ci-dessus pour la pension annuelle de Mme Francelle, que nous devons regarder déjà comme veuve, se réalisera bientôt, en laissant chacun se taxer librement selon ses moyens, sans qu'il faille recourir aux positivistes extérieurs à notre société. Afin de dissiper quelques petits embarras d'arriéré, j'ai fixé le i^^ octobre i852 comme le début de ces

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paiements trimestriels, qui devront ensuite s'accomplir habituellement pendant le premier mois de chaque trimestre. Je ne pouvais rien arrêter à cet égard avant que la situation du malheureux mari fut irrévocablement fixée. Or, c'est seulement ce matin que j'ai su son transfert à Bicctre, dans la journée d'hier. Vous êtes donc le premier de nos confrères auquel je fasse part de cette mesure , quoique je Teusse en principe annoncée, depuis quelques semaines, à nos réunions hebdomadaires.

L'excellence de AOtre cœur et la profondeur de votre foi positiviste me garantissent que -cet appel ne sera pas infructueux, quoiqu'il doive rester circonscrit aux membres assez aisés pour y concourir avec efficacité. Outre que nous allons ainsi remplir un devoir irrécusable, nous allons spontanément constater la puissance morale du positivisme, par un exemple décisif du veuvage éternel et des obligations matérielles du sexe actif envers le sexe afi'ectif. Quand cette double épreuve sera connue, elle constituera naturellement une éloquente propagande de notre religion, surtout parmi les cœurs féminins. En môme temps notre union mutuelle va se trouver fortifiée par cette louchante coopération habituelle.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(10, rue Monsieur-le-Princc.)

VINGT-HUITIEME LETTRE

Paris, le samedi lo fiichat 64.

Mon cher disciple,

Voici les deux reçus qui représentent le mandat sur la poste contenu dans votre lettre de mardi, dont j'ai déjà touché la valeur.

L'occasion décisive qu'une occasion imprévue vient de nous imposer, s'accomplit de la manière la plus propre à vérifier l'active réalité des principes positivistes. Dès le 3o novembre, j'ai apporté à M™® Francelle cent francs pour le premier trimestre de sa noble pension. Une cotisation reçue depuis étant réunie à la vôtre, je vais maintenant remettre à la jeune veuve positiviste un supplément de vingt francs , d'après lequel ce digne subside annuel s'élève, à son début, au taux environ de cinq cents francs. J'ai même lieu de compter sur deux ou trois nouveaux participants, dès le second trimestre, qui doit se payer dans le cours du mois prochain. Tout cela s'exécule sans sortir des limites de la société positiviste, où notre intéressante veuve trouve désormais un père et des IVères, dont j'ai toujours besoin de lui représenter la providence comme essentiellement collective, au point de lui laisser ignorer le nombre eJrectif des coopérateurs, et, à plus forte raison, leurs contingents respectifs, qui varient de dix francs par an à cent francs. Ainsi, notre grand principe : Vhommc doit nourrir lajemme, sera caractérisé dès

l58 LETTRES d'auguste COMTE

le début, par Tapplication la plus exceptionnelle et la plu* vaste. La triste impuissance de la famille étant ici complétée par rignoble indifférence de la Cité, c'est, en effet, à rÉglise qu échoit l'obligation sacrée à laquelle la Hollande et TEspagne vont participer avec la France. Quoique réchelle soit minime , ce premier exemple devient donc pleinement caractéristique, surtout déjà que cet actif concours trimestriel va réagir très heureusement pour consolider notre propre association, en y développant graduellement le lien affectif qui nous manquait.

Les justes espérances que vous m'exposez sur la conversion prochaine du docteur M , me semblent entièrement précieuses. Quoique ne le connaissant aucunement, votre appréciation motivée suffit pour me faire hautement estimer sa valeur morale et mentale. S'il nous vient, il fournira un nouvel exemple de l'heureux aceueuil que le Positivisme doit trouver chez les médecins d'élite, même parmi ceux qui ne sont plus susceptibles de se transformer réellement en prêtres de THumanité, et dès lors bornés irrévocablement au simple apostolat.

Je suis affligé du nouveau déplacement qui s'impose à M. Laurent. Nos explications m'y paraissent écarter tout instinct de vagabondage, encore mal contenu chez nos meilleurs prolétaires. Une triste nécessité physique paraît ici dominer la résolution. Ainsi forcé de quitter Marseille dès son installation, notre digne frère fera peut-être bien de pousser jusqu'à Gênes, comme il en eut d'abord le projet. Là, nous pourrions davantage le seconder qu'à (Jrasse ou à Nice pour se placer comme teneur de livres, en utilisant quelques relations positivistes que déjà je possède avec celte capitale. Ma lettre à Reschid-Pacha n'est point écrite encore. Cependant, je compte qu'elle sera faite à temps pour que je puisse vous l'expédier avec mon paquet de livres, pendant votre prochain séjour à Marseille, d'où vous voulez bien vous charger d'envoyer le tout à l'exgrand vizir. Il faut donc, la veille de votre départ pour cette capitale de la Provence, me mander à quelle date pré-

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cise doit y commencer et finir votre résidence passagère, ainsi que le domicile correspondant, afin que je puisse vous y transmettre directement cet envoi, s'il devient réalisable entre ces limites, de manière à prévenir tout circuit superflu.

L'appréciation politique de ma dernière lettre se confirme de plus en plus. Personne ici ne peut, hors du monde officiel, se décider à parler sans rire de V Empereur \ Si ce personnage avait pu supplanter Louis-Philippe dans ses audacieuses tentatives de Strasbourg et de Boulogne, il aurait obtenu du public français quelques années d'un libre essai pour sa domination impériale, qui eût alors été vierge. Mais outre qu'il prétend succéder à la République et non à un autre aventurier, il n'y parvient surtout qu'après avoir pleinement gouverné pendant un an, de manière à donner exactement sa mesure politique. 4ussi cliacun sent-il qu'il ne peut aucunement s'enraciner, et les roués qui le servent se hâtent d'exploiter scandaleusement une position qu'ils jugent peu consistante. Sa chute se présente dès lors comme une catastrophe essentiellement personnelle, qui ne peut plus faire spécialement redouter l'anarchie immédiate, puisque lui-môme en a d'avance signalé le remède naturel dans la dictature qui précéda son mamamouchat- On comprend de plus en plus qu'il ne s'agit que d'imprimer un caractère irrévocablement progressif à celte magistrature républicaine en la combinant avec un scrupuleux respect de la liberté d'exposition et de discussion. La crise que j'avais annoncée à cette fin pour le dernier trimestre de i853 me semble devoir être plutôt accélérée que retardée par l'épisode mamamouchique. quoi({iio le héros prévu me paraisse maintenant trop inférieur à sa mission, dont le titulaire devient alors indéterminé, sans que cela doive beaucoup retarder l'issue , tant on est déjà lassé d'un empire qui n'a pas dix jours. Cette suspension purement officielle de notre situation républicaine tend d'ailleurs à suspendre aussi les graves dissidences qui séparent les divers républicains ainsi réunis contre un mùme obstacle.

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En môme temps Theureuse abolition du régime parlementaire est assez consolidée par une année de désuétude pour nous préserver, j'espère, de toute tentative sérieuse en faveur de cette routine anglaise, trop contraire à Tensemble du passé français, de manière à prévenir toute nouvelle domination des rouges, bien plus désastreuse qu'un empire quelconque.

La situation actuelle fait rapidement comprendre que désormais les positivistes sont les seuls républicains vraiment convaincus. Hors de notre minime groupe, il existe, sans doute, des millions de républicains sincères; mais ils ne peuvent plus l'être que de sentiment, depuis que leurs principes métaphysiques aboutissent à mamamoucher la France, en prouvant que la démagogie est pleinement conciliable avec l'oppression même la plus rétrograde. Nous devons nous elforcer ainsi d'amener au positivisme tous ceux de ces républicains instinctifs qui sont assez éminents. Mais la crise anti-mamamouchique est trop prochaine pour que notre religion puisse les gagner avant l'explosion, même en réduisant nos paisibles conquêtes au taux de mille vrais prosélytes, que je juge toujours suftisants. Voilà donc encore une commotion où les positivistes devront continuer à demeurer spectateurs passifs, sans indifférence, en renonçant dès lors à tous les bénéfices spéciaux qu'obtiendront ses coopérateurs, et nous contentant dV gagner comme tout le monde la pleine liberté de propager dignement nos principes. Mais en laissant activement prévaloir pour la dernière fois, j'espère, les républicains empiriques, nous avons le temps d'améliorer déjà leur routine révolutionnaire, en les déterminant à renoncer au dogme de Végaiité, source évidente du suffrage universel, qui doit maintenant leur déplaire. En supprimant officiellement la sotte devise de 1848, M. Bonaparte oublia, l'an dernier, son propre aphorisme : on ne détruit que ce qu'on remplace ; aussi ne l'a-t-il pas détruite, malheureusement, mais seulement suspendue. L'empirisme révolutionnaire est assez stupide pour la

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reprendre machinalement, sans la purger du terme anarchique, dont le retour alarmerait la bourgeoisie à plus juste titre encore qu'il y a quatre ans. On peut compter sur cette dangereuse obstination si les positivistes n'interviennent pas pour prévenir une telle faute, en éclairant les républicains sincères, même ceux qui ne sont pas assez avancés, pour les rallier à nos principes, sauf les hommes à vingt-cinq francs par jour, qu'il faut éliminer comme incurables, et qui seuls tiennent réellement au dogme de Végalité ; le symbole de l'anarchie métaphysique est assez discrédité déjà pour que nous puissions détournera temps le prolétariat parisien de le reproduire sur son drapeau. La devise : liberté, fraternité , convient très bien comme provisoire, pour préparer l'avènement encore trop prématuré de la devise finale : ordre et progrès. Cette élaboration nouvelle des opinions révolutionnaires offre, sans doute, quelques difficultés, même à Paris. Mais je la recommande comme opportune et susceptible de réussir dans le temps qui nous est laissé. Le môme intervalle suffira pour compléter la dénaturalisation, non accomplie encore, quoique on en dise, du liéros rétrograde, en utilisant l'heureuse stimulation qui résulte à cet égard de l'épisode actuel. Il faut que les glorieuses journées d'Austerlitz, d'Eylau, de Wagram, et même celle d'Arcole ou de Lodi, soient irrévocablement flétries, comme des mauvaises actions, de véritables crimes de lèse-humanité, suivant le digne esprit républicain. Si les positivistes sont assez riches et assez capables, ils peuvent faire accomplir ce double progrès à l'empirisme révolutionnaire pendant l'année mamamouchique, avec la satisfaction d'avoir ainsi beaucoup amélioré la nouvelle commotion à laquelle ils doivent d'ailleurs s'abstenir de participer. Tout à vous.

Auguste Comte.

(lOjTue Monsieur-le-Prince.)

VINGT-NEUVIÈME LETTRE

Paris, le jour complémentaipe de l'année 64.

Je suis très touclié de votre empressement à me transmettre les nouvelles que vous recevez sur la santé de mon père. Mais je regretterais de vous voir périodiquement soumis à cette entremise. Informez donc M. Randon que si, comme vous le présumez, il veut bien m*écrire directement à ce sujet, je lui en serais reconnaissant, pourvu qu'il ne se mêle pas mal à propos de mes discussions de famille. Au reste si son aveuglement envers ma sœur le poursuit à dépasser, sous ce rapport, les bornes convenables, je saurais bien Fy faire promptement rentrer. Cet unique inconvénient de sa relation directe, quoique fort commune chez nos méridionaux, ne doit pas m'empêcher de préférer un mode plus convenable eu lui-même, et surtout à votre égard.

Les renseignements que vous me donnez, d'après ma dernière lettre, ne me serviront qu'à vous adresser cette réponse à Marseille. Car ma lettre à l'ex grand-vizir n'est pas encore écrite, et ne le sera point avant votre retour à Perfuis, où vous recevrez mon envoi turc dans la première quinzaine de janvier. Provenu de divers motifs, ce retard tient surtout à l'extension qu'a prise ma grande lettre au tsar, lue hier soir à nos confrères pendant cinq quarts d'heure. Vous concevrez aisément que ma lettre russe et

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ma lettre turque, malgré leur évidente diversité, fut trop analogue pour qu'il convienne de les écrire sans intervalle. Ce n'est donc qu'après une autre composition, nullement liée à ces deux-là, que je compléterai mes communications avec le gouvernement progressif de l'Europe orientale.

Je regrette que l'étendue de ma lettre russe me prive de vous en adresser une copie, qui me prendrait quinze ou seize heures, comme étant à peu près double de ma lettre à M. Vieillard. Vous ne pourrez la connaître que, comme tout le public, dans l'appendice joint à la préface du tome troisième de ma Politique Positiçe, qui paraîtra vers le milieu de i853. Si votre projet de voyage à Paris ne subit pas un nouvel ajournement, vous pourriez toutefois la lire manuscrite, sur le brouillon que je garde pour l'impression. Cette pièce deviendra le vrai manifeste du positivisme envers les conservateurs. Ma lettre imprimée à M. Vieillard ne pouvait suffire à cet égard : d'abord parce que le personnage n'est, comme conservateur, qu'un simple dilettante, sans importance pratique ; et surtout parce que sa connaissance approfondie du positivisme me dispenserait de le lui exposer. Envers le tsar, il en est tout autrement, et cette petite composition renferme une indication caractéristique sur toutes les parties de la doctrine positive, science, morale, politique et religion, y compris même les principaux attributs de la transition. Si^ comme je l'espère, la lettre est lue convenablement, elle peut avoir de grandes suites, d'après l'effet profond qu'elle doit produire sur cet éminent homme d'État. Je la termine en lui proposant, envers la philosophie positive, un noble patronage, équivalent à celui que la philosophie négative obtint du grand Frédéric, et môme de Catherine II. En tout cas, la publication de cette pièce comportera beaucoup d'utilité, comme notre principal manifeste, dont je ferai peut-être tirer séparément quelques centaines d'exemplaires, pour notre digne propagande. Ceux qui demandent et ceux qui projettent les déclarations condensées de nos principes essentiels trouveront que cette condition

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est ainsi remplie au-delà de leurs espérances. Pendant les quatre ou cinq journées que m'a prises cette composition exceptionnelle, j'ai profondément senti combien les vrais rapports du positivisme doivent désormais être de plus en plus avec les conservateurs honnêtes et clairvoyants, beaucoup plus qu'avec les meilleurs révolutionnaires. Ce n'est qu'en m' adressant au puissant chef des conservateurs européens, que je me suis senti pleinement à l'aise pour l'exposition normale et directe de mes principales conceptions. Publiée avec ma lettre à Barbes, cette pièce formera dans la préface de mon troisième volume un contraste décisif à cet égard. Quand on traite seule la question du progrès envers des esprits qui ne savent ni ne veulent la subordonner à la question d'ordre, on se trouve dans une fausse position, qui trouble toute exposition. Mais la marche devient normale et féconde, lorsqu'on parle à ceux qui font prévaloir la question d'ordre, dont nul homme éminent ne peut aujourd'hui séparer la considération du progrès, puisque celui-ci consiste surtout à construire.

Vous ne devez craindre aucunement que vos explications spéciales sur l'état physique de M. Laurent diminuent ma haute opinion de ce noble prolétaire. J'y vois, d'ailleurs, l'heureuse assurance que son médecin de Lyon, malgré son exploration auscultative, s'est radicalement mépris à son égard. Nos docteurs inclinent trop à déclarer incurable ce qu'ils ne savent pas guérir; et souvent j'observe, en politique, la même tendance au fatalisme, en vertu de motifs semblables, jusque chez les positivistes» Quoi qu'il en soit, je me félicite du parti provisoire que vous avez fait prendre à M. Laurent qui s'en trouvera mieux.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(lo, rue Monsieur-le-Prince.)

P. S. — Je n'ai pas encore reçu un centime de Lyon, pour mon subside de iSSa.

TRENTIEME LETTRE

Paris, le jeudi soir 20 Moïse 65.

Mon cher disciple,

Le vain replâtrage projeté par M. Littré sous l'impulsion intéressée de Mme Comte m'a déjà forcé d'écrire en Hollande, au début de ce mois, une longue explication que M. de Capellen, avait pourtant espéré de m'éviter d'après noire entretien spécial. Mais je comptais bien, grâce à M. Laffitte, d'être dispensé d'en reproduire aujourd'hui l'équivalent en Provence. Votre générosité naturelle a cru néanmoins devoir encore revenir sur ce pénible incident, déjà verbalement expliqué devant la Société positiviste et pour lequel je me trouve donc obligé de formuler une quatrième appréciation, qui du moins sera la dernière. Toutefois, votre connaissance antérieure du cas me permettra de la rendre plus explicite sans l'étendre davantage.

Sachez d'abord que ce projet déplacé vient surtout de Mme Comte qui domine complètement M. Littré, peu désireux, je crois, d'un tel retour. Malgré ses cinquante ans de vie impure, cette dame compte me survivre, et son égoïsme concentré ne s'occupe déjà que de s'assurer la prolongation de sa pension après ma mort. Tant que la souscription fut dirigée par son plus intime ami, chargé d'ailleurs de lui transmettre mes paiements trimestriels,

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elle se crut incorporée au positivisme, de manière à penser que dans ce cas une simple tartine circulaire suffira pour maintenir à la digne veuve le budget accordé par moi. Mais il en est tout autrement depuis qu'une complète rupture a privé M. Littré de l'administration du subside et fait passer à des disciples dévoués Tentremise trimestrielle. Son ami devenu ainsi de plus en plus étranger à rÉcole, au Parti, surtout à l'Église que je fonde, elle sent que, après ma mort, il n'aurait plus assez de crédit parmi les positivistes pour les déterminer à conserver une charge qui ne constitue cliez eux aucun devoir spécial envers une indigne épouse dont je n'obtins jamais que des entraves, d'autant plus que leur sollicitude se trouverait alors concentrée justement sur l'admirable fille adoptive qui ne cesse de me fournir, depuis onze ans, sa précieuse intervention journalière. L'iiabile comédienne a donc compris qu'il lui fallait obtenir à tout prix, entre M. Littré et moi, un replâtrage quelconque qui la rétablirait, à son avis, dans ses anciennes connexités avec l'ensemble du positivisme. Telle est la principale source d'un tel projet, et surtout de l'étrange obstination avec laquelle cette indigne intrigante le poursuit indirectement, quoique, dès la première tentative, je l'aie radicalement repoussée.

En l'appréciant, sans aucun égard à cette impure origine, je vous convaincrai facilement que toute persistance, de la part de qui que ce soit, ne pourrait maintenant que me susciter des tracasseries extrêmement stériles. Car je puis vous l'avouer librement, je n'estime plus M. Littré, ni comme homme public, ni même comme homme privé, et, par suite, toute vraie réconciliation est impossible entre nous, tandis que je ne pense d'ailleurs supporter aucun replâtrage, où je serai seul à ne rien gagner. Le positivisme prescrit sans doute le pardon, encore plus fortement que ne le fit jamais le catholicisme, puisque toute vengeance suppose une indigne impulsion. C'est pourquoi j'ai toujours pardonné, même à l'indigne dame que j'eus le malheur d'orner de mon nom. ^Nlais le

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positivisme est à la fois trop réel et trop juste pour confondre, suivant le vague tliéologique, le pardon avec un oubli, qui, outre qu'il n'est pas plus facultatif en morale qu'en géométrie, deviendrait très blâmable en conduisant à traiter semblablement les personnes méprisables et les gens estimables. Il faut même sentir que le mérite affectif du pardon résulte surtout de ce qu'on n'a point oublié rinjure, quoiqu'on ne la venge pas : car on fait ainsi fléchir la personnalité sous la sociabilité. Si l'on pouvait réellement oublier, cette noble conduite n'aurait aucune dilïîculté morale. Tel est le vrai sens d'un grand précepte sur lequel on a beaucoup divagué théoriquement, mais qui fut toujours pratiqué comme je l'entends, même avant les gasconnades chrétiennes.

Intellectuellement, vous savez que M. Littré n'a pas la moindre force réelle. Tout son talent est d'écrivain, et d'ailleurs sans spontanéité, puisqu'il ne sait point parler. Son instruction le rangera toujours parmi ceux qui tranchent en sociologie sans savoir l'arithmétique. Depuis que le Positivisme ne souffle plus sur lui, vous le voyez rétrograder rapidement vers l'absolu métaphysique, et bientôt il retombera dans le type d'obscur érudit ou de journaliste médiocre d'où je le soulevai pendant treize ans. Il admet déjà l'astronomie sidérale, et rejette le tableau cérébral. Sa manière d'entendre la division fondamentale des deux pouvoirs humains redevient de plus en plus confuse et radicalement vaine. Loin de nous offrir aucun avantage, sa coopération ne nous susciterait plus que de graves embarras, afin de remorquer un agent rétif.

Politiquement, vous savez sans doute, d'après M. Laflitte, qu'il n'est point permis aujourd'hui de le regarder comme positiviste, si toutefois il fut jamais autre chose qu'un révolutionnaire mal converti, tendant sans cesse, suivant sa souche protestante, à ne reconnaître aucune autre autorité que la sienne envers les principales questions. Son appréciation générale de la république dictatoriale reste encore au point d'aveugle antipathie que vous vites l'an

dernier. Il croit de plus en plus que la présidence de la révolution occidentale appartient désormais à F Angleterre ! Vous voyez donc qu'il ne comprend aucunement les lois sociologiques, quoi qu'il en puisse disserter en vrai littérateur. Que ferions-nqus d'un tel adjoint? Je l'aimerais mieux pour adversaire que pour allié, quoiqu'il ne puisse désormais être réellement ni l'un ni l'autre, en vertu de son épuisement radical, qui doit faire regarder sa \ie publique comme terminée.

Moralement enfin, vous n'ignorez pas le peu de cas qu'il faut faire de son caractère et même de son cœur. Toujours indisciplinable, il proposait récemment aux Hollandais de renouer avec moi sur le pied de V égalité; ce qui ne fut jamais, vous le savez, que le pis-aller de la domination. Quoique mon impulsion logique l'ait conduit jusqu'au seuil de la religion, sa sécheresse radicale ne lui permet pas d'y pénétrer utilement. Aussi proteste-t-il vainement contre les principales pratiques de notre culte, et repousset-il la loi du veuvage, qui sert de base à notre régime domestique. Tant qu'il appartient à la société positiviste, il y provoqua l'insubordination continue, d'après son imperfection spéciale quant à la vénération.

Si de l'homme public vous passez à l'homme privé, vous ne pouvez pas l'estimer davantage. Outre sa conduite blâmable envers une épouse irréprochable quoique bigote, son intimité coupable avec Mme Comte indique une faible délicatesse, depuis qu'il connaît assez la conduite de cette dame pour la mépriser, s'il était moins imparfait. Son insudisante moralité serait, au besoin, assez constatée par l'inqualifiable familiarité qu'il accorde à Tignoble Belpaume, trop vil pour que la police se le soit attaché, comme on le suppose. Ce digne agent d'un vieux démon féminin est allé jusqu'à tenter contre moi l'infâme calomnie qui salirait aussi trois personnes en m*attribuant une abominable paternité. Sous cette impulsion, on a même osé récemment ajouter que cette admirable famille prolétaire était nourrie aux dépens d'un philosophe, dont la

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quatrième circulaire annuelle annoncera prochainement que Talimentation totale coûte mille francs par an, c'està-dire moins pour ma fille et moi que si j'étais isolé. Toutes ces indignités se colportent sous la silencieuse adliésion de M. Littré, qui ne cesse pas d'en fréquenter les honorables auteurs des deux sexes ! Comment pourrais-je ne point le mépriser, quoique je fasse une juste part à sa faiblesse.

Néanmoins, en retour de ses anciens services, je lui laisserai facilement le bénéfice public de l'appréciation morale que j'eus le malheur de consigner au début de ma Politique Positive, et qui pourtant cessait d'être vraie à mes yeux, quelques semaines après l'avoir écrite, et même avant la publication effective d'une préface imprimée trop tôt. Pour apprécier cette générosité, ne l'attribuez pas à la crainte de me discréditer par une rétractation. Car, si l'esprit absolu de la métaphysique repoussait de tels retours comme inconséquents, le génie relatif du positivisme les admet, et même les prescrit, pourvu qu'ils soient assez motivés. Je ne serais nullement embarrassé d'une telle explication si je la jugeais opportune. Le public y verrait une preuve de plus de ma tendance ordinaire à me tromper, plutôt en bien qu'en mal, malgré l'excessive sévérité qu'on m'attribue vulgairement. D'un autre côté, n'exagérez point les services effectifs que rendit M. Littré au Positivisme, qui certes l'en a largement récompensé, en le tirant de la foule des érudits et des formalistes, où sa propre nature l'eût indéfiniment relégué. Son premier opuscule est le seul des trois qui puisse et doive rester, grâce à la réimpression que j'en ai projetée, dès l'origine, au début d'une édition finale de ma Philosophie Positive. Le second est vulgaire, sauf quelques beaux articles, et le troisième mauvais, à part certains alinéas et la préface mémorable qui relie après coup cette indigeste compilation. Mais dans son meilleur travail, une affectation calculée à me nommer et citer le moins possible nuisit beaucoup à l'essor du positivisme, qui serait aujourd'hui

beaucoup plus avancé, si mon adhérent parisien avait dès lors aussi dignement apprécié ma personne que Ta fait, Tan dernier, mon noble adversaire américain, pour lequel Je suis assimilable à Aristote, et môme cérébralement supérieur. Tout cela ne m'empêchera point de garder un silence complet sur mon appréciation du personnage, même civique ou philosophique. Je bornerai ce que j'en dois dire, dans la préface de mon prochain volume, à caractériser sa scission politique à propos de la dictature, en regrettant de voir ainsi redevenu finalement révolutionnaire rhabile écrivain que j'espérais conserver toujours comme principal collègue. Mais je mentirais au public, si je ne lui communiquais pas convenablement une séparation qui doit faire époque dans l'histoire du Positivisme, en faisant cesser tout vicieux mélange entre la religion et l'irréligion, entre les constructeurs et les démolisseurs. Dans une précieuse visite que me fit inopinément le mois dernier M. Wallace, auquel j'avais annoncé cette scission, avant qu'il quittât Philadelphie, cet éminent américain m'en félicita profondément, comme d'une crise très salutaire pour le Positivisme, dont le principal avènement dépend désormais des vrais conservateurs. Telle est aussi ma propre conclusion.

Tout à vous.

Auguste Comte.

(10, rue Monsieur-le-Prince.)

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