SOIXANTE-ET-ONZIÈME LETTRE
Paris, le jeudi 24 Dante 68.
Mon cher disciple,
Voici les deux reçus qui correspondent au mandat inclus dans votre lettre de samedi, que j'ai reçue avant hier.
Suivant mon annonce du mercredi q juillet, j'ai fait hier connaître à la société positiviste la recette du subside en juillet. Elle s'élève à près de neuf cents francs; ce qui me permet d'espérer qu'il ne faudra point d'appel exceptionnel pour ce troisième trimestre. Deux des paiements périodiques que je dois accomplir à la fin de septembre sont déjà •mis en réserve : mais je n'ai rien accumulé jusqu'ici relativement au troisième qui pourtant est le plus lourd.
Je commencerai demain le dernier tiers de mon chapitre final, en instituant la coordination spéciale de la mécanique, qui finira mardi prochain; après quoi je prendrai quelques jours de relâche avant d'aborder ma conclusion, que je commencerai le 2a août. Je ne serai donc quitte que dans la seconde moitié de septembre, y compris la dédicace et la préface. Ainsi l'aflectueuse lecture, que vous m'avez heureusement procurée, s'ouvrira le jeudi 4 septembre, avant que je sois entièrement dégagé de mon nouveau volume.
Vous avez sagement fait en gardant les opuscules que vous aviez d'abord destinés au personnage qui ne mérite pas cette communication, d'après les derniers renseigne-
33o LETTRES d'aUGUSTE COMTE
ments que vous avez obtenus. Mais je suis bien aise que vous les ayez emportés, comptant que vous ne tarderez pas à les placer utilement.
(lo, rue Monsiear-le-Prince.^
P. S, — Mon excellente Sophie est très touchée de votre précieux souvenir, qui vous honore autant qu'elle. *
L'impression de mon volume n'a pas encore acquis la rapidité promise Je n'ai, jusqu'à présent, que éfûc feuilles ; cependant j'espère qu'il paraîtra vers la fin d'octobre.
SOlXANtE-DOUZIÈME LETTRE
Paris, le jeudi lo Shakespeare 68.
Mon cher disciple,
Vous ayant dans ma dernière réponse indiqué le symptôme de sécurité résulté de la recette de juillet, je dois aujourd'hui compléter cette information en vous annonçant que cette espoir ne s'est point réalisé, la recette d'Août ayant été minime, et celle de septembre encore moindre jusqu'ici ; en sorte que mon résumé trimestriel accoutumé sera, le premier mercredi d'Octobre, peu satisfaisant, selon toute apparence. Le mal n'est pas au point de rendre immédiatement nécessaire un appel exceptionnel, mais je crains de m'y trouver bientôt forcé. Je dois dans deux jours, accomplir le plus lourd de mes payments trimestriels, sans avoir encore accumulé la moitié de la somme convenable. Cependant plus je méprise celle qu'il concerne plus je me sens obligé d'être scrupuleusement exact envers elle, afin de ne lui devoir aucun soulagement à mes charges. Pour ne pas retarder le fatal versement* je serai probablement forcé d'y consacrer la somme accumulée pour mon loyer, qui n'échoit que le i5 octobre, au risque de me trouver alors embarrassé gravement, si les recettes que j'attendais n'ont pas lieu.
Mon nouveau volume s'achève ainsi dans l'attente de tribulations prochaines, sans que je sois aucunement
découragé. J'ai fini lundi ma dédicace, en sorte qu'il me reste seulement la préface, que je commencerai demain. Sous mon excitation, l'impression, déjà parvenue à la moitié du volume, a maintenant acquis une vitesse qui me fait espérer que la publication de ce volume, le plus long que j'aie jamais écrit, sera, suivant mon annonce, accomplie avant la fin d'octobre.
Jeudi dernier j'ai célébré le préambule du mariage positiviste de M. Foley, qui s'est civilement marié le surlendemain, et catholiquement avant hier. Ce second exemple de la nouvelle institution a suscité d'importantes explications par suite d'une sorte de protestation révolutionnaire qui s'était manifestée chez beaucoup de nos frères et même de nos sœurs, au sujet de la concession que le couple accorda, d'après mes conseils, aux exigences théologiques des familles. Mais les remontrances* de jeudi dernier me préserveront, j'espère, d'avoir une autre fois besoin d'explications spéciales sur la haute tolérance qui doit caractériser la conduite des positivistes, suivant le Vers systématique où je résume notre système pratique pendant tout le cours de la transition finale : Conciliant en fait, inflexible en principe.
Le clergé catholique ayant la sage condescendance de n'exiger, dans ces occurrences, aucune profession de foi théologique, il serait étrange que les positivistes fussent intolérants avec une ooctrine profondément relative. Pour mieux définir leur conduite en de tels cas, j'ai supposé que l'union s'accomplit en un lieu dans lequel, comme Goa, Bombay, etc., la population serait partagée entre le catholicisme, l'islamisme et le polythéisme ; ce qui devrait alors disposer le couple à se faire successivement bénir à l'Eglise, à la Mosquée, à la Pagode, afin que le mariage fut égale ment sacré pour les divers concitoyens.
Dans la lettre que j'ai récemment reçue de M. LafBte, il me décrit à Bordeaux, une torpeur équivalente à celle que vous m'indiquez à Marseille. Mais ce symptôme n'est nullement efl*rayant, car il annonce la cessation définitive des
illusions métaphysiques, qui devait se développer quand le suflï*age universel accoucha de Tempire.
Cette disposition est finalement favorable au positivisme, puisqu'elle tend à concentrer l'élaboration régénératrice à Paris, par l'abdication ciH>issante des autres initiatives, dans toutes les provinces, y compris Rome, Londres, Berlin, etc
Témoignez, je vous prie à M. Laurent combien heureux je suis d'apprendre l'amélioration que vous m'annoncez dans sa situation oppressive. Dites lui que je le regarde comme le seul vrai positiviste lyonnais jusqu'à présent. J'espère qu'il pourra maintenant m'écrire.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsieur-le-Prince.)