SOIXANTE-DIXIEME LETTRE
Paris, le jeudi 3 Dante 68.
Mon cher disciple,
Le surlendemain de votre départ, je me suis aussi trouvé, pendant dix jours, privé de ma bonne Sophie, dont je n'avais jamais été passagèrement séparé depuis treize ans que je ne voyage plus. Cet incident a profondément confirmé mes convictions, spontanées et systématiques, sur le vrai siège de Tunité, nécessairement altruiste. Troublé dans ma principale affection objective, je me suis senti les deux premiers jours, atteint d'un premier degré d'altruisme aigu, qui n'a cédé, le troisième jour, qu'à la réaction du plus éminent des trois instincts sympathiques. J'ai donc retrouvé le calme par la bonté, d'après le plaisir que devait naturellement éprouver ma fille adoptive en réalisant un projet formé depuis plusieurs années, et la certitude du bien que ferait à sa famille une telle visite. Mon état normal s'est pleinement rétabli depuis le retour, accompli dans la soirée d'avant-hier, sans que mon travail ait réellement souffert, le notable ralentissement des deux premiers jours ayant largement été compensé par le troisième.
Cette épreuve m'a fourni l'occasion d'une observation cérébrale dont je dois vous faire part, vu le jour qu'elle jette sur la théorie et la pratique de la vie subjective. Après quelques jours d'absence, l'image de Sophie, que j'ai tant cultivée objectivement, m'était devenue, dans le culte
quotidien, moins nette que celle de Mme de Vaux, qui, purement subjective depuis dix ans, n'eût qu'une seule année de culture objective. Je suis convaincu que, si j'avais eu le malheur de perdre aussi Sophie, son image serait immédiatement devenue plus nette que pendant cette absence. Il est donc impossible que le culte soit vraiment puissant envers une personne que l'on sait exister ailleurs, et qui, par suite, ne saurait alors susciter un suflisant effort d'imagination. Voilà comment je confirme l'incompatibilité du culte subjectif avec la croyance à l'utopie objective des théologistes, qui ne peuvent assez se figurer au dedans l'être qu'ils croient exister au dehors, la résurrection surnaturelle devant davantage développer l'influence propre à l'absence.
Je lus hier votre lettre de vendredi dernier à nos confrères, qui tous furent, comme moi, frappés de l'importance de vos observations sur le contact exceptionnel que le voyage vous a récemment procuré. Cette confirmation inattendue de mes vues spéciales sur la situation spirituelle augmente ma confiance dans la théorie qui me les inspire. Ainsi se développera bientôt, en même temps que la crise occidentale, la politique caractérisée par mon Appel aux conservateurs, où la transition organique doit habituellement cheminer avec les ignaciens pour auxiliaires religieux et les communistes pour alliés politiques des constructeurs positivistes.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(lo, rue Monsieur-le-Prince )
P. S. — Il ne faut pas que je néglige les félicitations spéciales que. mérite la souscription additionnelle. L'essor du positivisme étant pleinement opportun, de telles manifestations ont plus d'efïîcacité qu'elles n'en indiquent. Toute occasion de faire connaître notre attitude doit être soigneusement utilisée, comme aussi précieuse au dedans que décisive au dehors.