SOIXANTE-QUATORZIEME LETTRE
Paris, le lundi i4 Descartes,|68.
Mon cher disciple,
Je viens d'envoyer à la poste Texemplaire de Topuscule de M. Hutton, que vous réclamez dans votre précieuse lettre de jeudi, qui m'est seulement parvenue hier. Notre confrère ayant manifesté Tintention de vous faire luimôme cet envoi, je le croyais déjà réalisé. Mais je répare son oubli d'après l'un des exemplaires dont il m'avait, en quittant Paris, laissé la disposition; j'en fais autant pour M. Hadery, que je présume être dans le môme cas.
Depuis un mois que je suis entièrement quitte de mon nouveau volume, y compris la dédicace et la préface, J'ai déjà réalisé trois lectures exceptionnellement promises pendant son élaboration. Celle de M. Hutton m'a pleinement satisfait, surtout en constatant la disposition de ce précieux disciple à profiter des conseils que je lui donnai sur son opuscule de l'an dernier, en évitant tout étala^^e théorique et ne faisant spécialement sentir les principes que par les applications. L'opuscule actuel vient d'être écrit pendant les quatre semaines de son séjour à Paris, et d'après son entretien avec moi quant à l'importante question pratique qu'il m'a convenablement soumise.
Pour satisfaire votre touchante sollicitude spéciale sur mes embarras pécuniaires, je dois d'abord vous dire que, sans votre dernier envoi, je n'aurais pu aucunement
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payer à temps mon loyer échu le i5 octobre, ce qui m*eût été très douloureux. Même avec votre souscription, je n'ai réellement accompli ce paiement qu'en restant presque entièrement dépourvu d'argent pour les dépenses courantes. J'espère pourtant que les rentrées attendues seront assez prochaines pour prévenir la détresse ainsi devenue directement imminente.
Le subside positiviste n'a produit, dans le troisième trimestre de i856, que i,îiiî francs, savoir: 897 francs en juillet, 175 francs en août et 140 francs en septembre. D'après les recettes antérieures, l'ensemble des trois premiers trimestres monte à 5.271 francs, par 45 coopérateurs. Néanmoins je n'ai pas cru devoir encore demander un appel exceptionnel, et j'ai quelque espoir de l'éviter; ce qui serait fort important, si je puis strictement y parvenir, quoique la tiédeur de la plupart des positivistes m'inspire un profond mépris pour les meneurs de mes contemporains. Vu l'urgence de la réorganisation spirituelle, il est honteux que celui qui la dirige depuis trente ans ait tonjours été si peu secondé par les Occidentaux. Tandis que je devrais maintenant assurer l'existence du clergé naissant, je puis à peine soutenir la mienne !
Mon institution typographique est, en môme temps, compromise par l'insignifiance de la vente pendant les deux derniers trimestres. Je n'ai pu, comme je l'espérais, compléter ainsi le paiement du tome final de la Poliiique positwe et commencer celui de V Appel aux conserva^ leurs, avant l'époque annoncée pour la publication de mon nouveau volume. Les exigences de sa position ont dès lors conduit M. Thunot à m'insinuer, jeudi dernier, la nécessité d'un versement exceptionnel, que je ne pouvais accomplir sans joindre un troisième patronage à ceux (juc M. Lonchampt et vous, avez dignement exercés. Heureusement j'ai reçu le surlendemain, de la part de miss Marlineau près de six cents francs sur lesquels je n'avais aucunement compté. Transmise immédiatement à M. Thunot, cette somme achève de solder la Politique et paye plus
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de lamoitié deï Appel, Par là, j*espère éviter le besoin d'une nouvelle intervention exceptionnelle et prévenir la suspension, que j'ai craint un moment, pour l'impression de mon nouveau volume, dont les trois quarts sont déjà tirés. Il m'est aussi permis de présumer que désormais le fonds typographique suffira pleinement à sa destination, d'autant plus que la diminution de mes ventes, tant en Angleterre qu'en France semble purement passagère.
Néanmoins, cette petite crise m'invite à ne pas multiplier mes publications secondaires sans une vraie nécessité, pour ne point troubler la principale efficacité de cette institution. L'embarras actuel ne serait pas survenu si je n'avais pas publié ï Appel aux conserçateurs. Toutefois, comme cet opuscule était vraiment indispensable, je ne dois pas regretter d'avoir ainsi grossi mes charges typographiques. Mais ce motif me fera peut-être ajourner la brochure d'environ cent pages que je comptais écrire en mai prochain, au milieu de mon chômage de 1857, sous le titre de Paris.
Son épigraphe vous indiquera l'esprit général et les trois parties essentielles^ que j'ai sommairement expliquées mercredi dernier, à la Société Positive : Paris, c'est la France, r Occident, la Terre.
Vous sentez combien je pourrais ainsi condenser le positivisme en représentant la régénération humaine comme concentrée dans la métropole terrestre. Quelque utile et môme opportune que fût cette proclamation, il faudra Tajourner au chômage suivant, c'est-à-dire en 1860, si l'ensemble de ma situation matérielle, tant personnelle que typographique, reste aussi fâcheuse qu'aujourd'hui.
Vu le ralentissement de l'impression, mon nouveau volume ne peut plus paraître qu'en novembre. Je vous en adresserai directement l'un des premiers exemplaires, qui vous coûtera neuf francs, y compris le port par la poste^ à peu près compensé par la remise que j'ai coutume de faire à chaque membre de la Société Positiviste pour son propre exemplaire.