‹ Lettres d'Auguste Comte à divers, pub. par ses exécuteurs testamentairesChapitre 35 sur 59 · SOIXANTE-SEIZIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

SOIXANTE-SEIZIÈME LETTRE

Paris, le dimanche 6 Bichai 6S.

Mon cher disciple,

Je suis touché de l'empresement exceptionnel, qui vous a fait immédiatement répondre à ma lettre de mardi dernier. Sans attendre cette réponse de jeudi, que j'ai reçue hier, j'étais bien convaincu que, si vous n'envoyiez aucun supplément à votre consciencieuse souscription, c'est parce que votre situation vous empêche de concourir à combler un déficit qui n'aurait jamais surgi, si tous les positivistes se conduisaient aussi dignement que vous. Malgré leur petit nombre et leur pauvreté, c'est surtout par leur tiédeur qu'un subside aussi modique n'a jamais pu jusqu ici se réaliser spontanément. Le nombre des lecteurs de mon principal ouvrage me conduit à présumer qu'il existe déjà quatre ou cinq cents positivistes sur la planète, même eir écartant les adhérents, beaucoup plus multipliés, qui se bornent à mon traité fondamental. Or, ce nombre devrait largement suffire à la destination habituelle du subside sacerdotal, et déjà permettre d'ébaucher sa destination collective, si tous étaient aussi zelës que le sont une vingtaine d'entre eux, savoir mes treize exécuteurs testamentaires et sept disciples extérieurs à cet état-^najor.

Comme vous l'avez dignement pressenti, la postérité jugera surtout mes contemporains, tant individuellement que collectivement, d'après leur conduite envers le posî-

tivîsnie, ainsi qu'elle Ta fait pour ravènement du catholicisme. La justice n'épargnera pas ceux qui, sans adhérer à la nouvelle foi, suivent avec malveillance, ou même indifférence, son essor normal. Mais elle devra surtout flétrir ceux qui n'aurpnjt pas conformé leur zèle à leurs convictions, pour une coopération aussi facile que celle qu'on leur demande. Je saurai moi-môme devancer cette juste punition dans ma prochaine circulaire. Déjà la précédente a montré par deux exemples décisifs, que je peux personnellement flétrir cette conduite quand elle devieut assez publique.

Le positivisme est tellement conforme au fond de la situation occidentale que chaque secousse sociale m'attire, depuis trente ans, de nombreux adhérents passagers, qui comptent exploiter notre prochain succès, où le temporel n'est jamais distingué du spirituel dans les rêves de leur grossière ambition. Peut-être la plupart des membres admis dans la société positiviste depuis sa fondation n'ont réellement eu d'autre but que de se pousser, et même beaucoup de souscripteurs au subside ont compté faire un placement usuraire. Vous avez un type notable de cette double disposition chez votre ami X...., qui me tit avec son digne père, en i85o, au moment de partir pour Marseille, toutes sortes de cajoleries, afin d'obtenir son adjonction à l'association que leurs illusions politiques, douaient d'un prochain ascendant. Il m'a bientôt abandonné quand il m'a vu rester sans influence temporelle et n'a jamais souscrit au subside que d'après vos instances, pour une somme honteusement disproportionnée à ses moyens. Cette année je n'ai même rien reçu de lui jusqu'à présent.

On doit regarder comme la principale difficulté de la situation moderne, l'obligation de traiter la maladie occidentale avec des auxiliaires, infirmiers ou même médecins, qui n'en sont pas suffisamment guéris, c'est la condition fatale des épidémies cérébrales, quand elles deviennent |)leinement universelles. La plupart des positivistes qu'on appelle complets, parce qu'ils ont monté du point de vue

philosophique au point de vue religieux, n*ont vraiment réorganisé que leurs convictions, sans régénérer leurs sentiments, et surtout sans reconstruire leurs habitudes, seules décisives ordinairement. J'en vois personnellement de tristes symptômes dans leurs dispositions à s'isoler les uns des autres, de même à s'éloigner du chef, pour se former un cercle personnel d-influence orgueilleuse ou vaniteuse. Malgré leurs convictions ils restent, comme les purs révolutionnaires, spontanément soumis au principal caractère de la maladie occidentale, une aveugle confiance en soi, combinée avec une entière défiance d'autrui.

D'après l'ensemble de votre lettre, je vois que mon nouveau volume ne vous a jusqu'ici frappé que par son introduction et sa conclusion, comme les lecteurs radicalement étrangers aux connaissances mathématiques, envers lesquelles une longue désuétude produit chez vous des résultats momentanément équivalents à ceux du défaut d'initiation. La grande construction du culte positiviste, embrassant toutes les existences réelles, se développera dans les deux tomes suivants, où les principaux dieux seront normalement assistés de leurs intermédiaires, en intercalant d'abord le Ciel, puis la double enveloppe lluide entre l'Espace et la Terre, comme la Végétabilité suivie de l'Animalité lie la Terre à l'Humanité. Ces sept degrés de l'adoration constituent une échelle essentiellement conforme à celle de la contemplation et de l'action, de manière à faire profondément sentir la plénitude de la vraie religion et son aptitude à combiner toutes Jes lois préliminaires.

Une seconde lecture de mon nouveau volume, faite avec la maturité convenable (c'est à-dire en ne lisant chaque jour que l'une de ses vingt-sept parties, outre un jour de relâche, en passant d'un chapitre au suivant, ce qui fait en tout cinq semaines), vous fera mieux apprécier une science envers laquelle je vous trouve actuellement ingrat, car vous lui devez, malgré son vicieux enseignement, les habitudes de rationalité positive que vous

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utilisez maintenant. Alors yous reconnaîtrez que la qualification de synthèse subjec tire «"est pas seulement méritée par Tintroduction dç ce traité, mais aussi d'après Fensemble du tome, où j'ai réellement oonslili^ la synthèse mathématique, autant qu'elle puisse spécialeaeat l'être en l'incorpoi^ant à la synthèse universelle.

Vous avez trop peu médité la diflicile conciliation que présente la construction d'une vraie logique. D'une part on ne peut contester l'antique précepte qui plaçait son étude avant les sciences, comme on le voit surtout au moyen âge, où le trwium devait normalement précéder le quadrwium. Cette condition de rationalité devenait illusoire, et même pertiy^batrice en s'appliquant à la logique métaphysique ; ce qui n'altère pas la justesse fondamentale d'un précepte auquel la logique positive procure toute sa valeur et son autorité. Mais d'autre part, l'étude de la méthode est nécessairement inséparable de celle de la doctrine. On ne peut concilier ces deux conditions, qui semblent contradictoires, qn'en érigeant la science initiale en logique universelle, indispensable mais insuffisante; consacrée au premier titre, 4iscîpl>>^^i^6 au second.

Mes deux annonces sur l'opuscule projeté pour le printemps ont successivement déterminé chez vous un digne silence, expressif quoique respectueux. Cet accueil exceptionnel m'a spontanément conduit à réexaminer, plus tôt que je ne l'avais compté, ce projet de travail épisodique. Je puis déjà vous informer que d'après ce nouvel examen, je renonce à cet opuscule, et je ne veux aucimement troubler le précieux chômage où je dois paisiblement préparer la partie la plus diiflcile et la plus décisive de ma construction. C'est donc en 1862, après l'entière publication de la Synthèse subjective, que je ferai V Appel aux Médecins ainsi que l'appel aux ignaciens et peutêtre Paris.

Quant aux principales idées qui devaient spécialement appartenir à l'opuscule écarté, je les ferai normalement surgir, sous un aspect [plus systématique, dans la 3fora/e

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positive, sxxrtont pratique . La seule conception vraiment neuve que j'y comptais proclamer, consistée déterminer la capitale finale de la planète humaine. Paris ne saurait garder la prééminence universelle que comme centre de la république occidentale, tant que cette avant-garde prévaudra sur le reste de notre espèce. Mais quand l'homogénéité positiviste sera suffisamment complète, r Occident s'effacera devant la Terre, et Paris ne remplira plus les diverses conditions essentielles d'un vrai centre juniversel. Alors la capitale définitive sera pour toute la durée de notre espèce, Constantinople, que l'Islamisme garde en dépôt pour unir l'Orient et l'Occident, en fondant les théocraties dans la sociocratie. Je présume que cette révolution finale aura lieu dans sept siècles, si, suivant mon annonce, le siècle prochain voit le positivisme assez prévaloir chez tous les vrais chefs terrestres. Ce grand déplacement devra paisiblement s'accomplir d'après une digne décision du pontife universel, transférant son siège de la capitale provisoire à la véritable ville éternelle, qui condensera tous les grands souvenirs humains. Tout à vous.

Auguste Comte.

(lo, rue Monsieup-le-Prince) .

P. S. — Si vous avez de suffisants contacts avec les trois sites protestants (Nimes, Montpellier, Montauban), où se rattache le vénérable Encontre, je serai spécialement curieux de connaître l'influence de ma récente dédicace sur le protestantisme français, dont elle signale le joint positinste.

Note. — Les divers reproches qui me sont adressés ici sont justement mérités. Insuffisamment affranchi encore de Tabsolutisme scientifique, je dois avouer, qu'il m'était difficile de comprendre la possibilité d'incorporer la science du nombre, de l'étendueet du mouvement, à une synthèse subjective. Affranchissez-vous de la science, m'écrivait plus tard le maître, comme vous vou^ êtes affranchi de la théologie et de la métaphysique. — (G. A.)

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