QUATRE-VINGT-SIXIÈME LETTRE
Paris, (10, rue Monsieur-le-Prince) le jeudi 8 Saint-Paul 69.
Dans votre lettre de dimanclie soir, reçue hier matin, je suis spécialement touché de la noble appréciation où je pressens le jugement final de la postérité sur ma sainte collègue éternelle. J*ai récemment acquis à cet égard une sécurité complète en reconnaissant que sa glorification morale est irrévocablement liée à la conviction intellectuelle de l'incomparable supériorité de ma Politique sur ma Philosophie. Afin .de mieux mesurer cette prééminence décisive, j'ai spécialement relu ces jours-ci, la meilleure partie de la Philosophie positive, c'est à dire les trois ciiapitrcs extrêmes de conclusions générales, que je n'avais jamais regardés depuis quinze ans. Outre leur sécheresse morale, qui m'a fait immédiatement lire un chapitre A'Ariosto pour me remonter, j'ai profondément senti leur infériorité mentale, par rapport au vrai point de vue philosophique où le cœur m'a pleinement établi. Nul digne penseur ne saurait maintenant méconnaître un tel contraste, ni, par suite, oublier l'angélique influence qui le produisit d'après une filiation dont toute» les phases essentielles sont nettement appréciables. Je ne pourrai jamais trouver une meilleure occasion de vous communiquer mon jugement final, que ma biographie consacrera, mais qui déjà circule depuis six mois parmi mes disciples parisiens. Il consiste en ce que, quoique j'aie dû professer et
même écrire, le cours de philosophie positive, je ne devais pas le publier, sauf à la fin de ma carrière, à titre de pur document historique, avec mon volume personnel de 1864. •La préparation qu'il accomplit m'était réellement indispensable; mais je pouvais et devais Téviter au public, où la marche du positivisme eût certainement été plus ferme et plus rapide» si je m'étais directement manifesté par ma Politique positive, après ma régénération mentale, d'une manière pleinement conforme au principal esprit de mes opuscules fondamentaux, directement dirigés vers une destination sociale; sans susciter une station intellectuelle qui fait maintenant surgir, surtout en Angleterre, de graves entraves à notre installation religieuse.
Cette faute primitive ne m'a finalement laissé de vraie compensation durable que de mieux signaler, d'après un irrécusable contraste, la profonde réaction philosophique due à l'ascendant spontané de mon incomparable patronne ; en ce sens, je ne dois rien regretter. Personne ne s'attend à me voir finalement juger ma propre carrière avec une telle sévérité, qui pourtant n'est pas exagérée. Si le prétendu positivisme intellectujel nous suscite tant d'embarras, c'est surtout à moi qu'on doit aujourd'hui reprocher l'apparente consistance que ses chétifs adeptes n'auraient jamais acquise sans la consécration systématique que mon premier grand ouvrage semble leur offrir et (jui suffirait pour vous expliquer le soin spécial que je mets depuis quelques années, à détourner les nouveaux disciples d'une telle lecture, à laquelle les anciens doivent leurs principales imperfections.
Vous avez dignement apprécié la mort de M. Vieillard, auquel je consacrerai quelques pages définitives dans la préface de mon volume de l'an prochain. Me voilà personnellement privé du seul adhérent qui, depuis mon opuscule fondamental en 1822, ait toujours suivi l'ensemble de ma carrière avec une noble et constante sollicitude : il fut même l'auditeur, à mon insu, de mes principaux cours, et surtout de celui de 1847, ^^ snrgit ma transformation
finale. Le positivisme perd son unique patron officiel, qui sera difficilement remplacé, quoique incomplet et faible, papcequMl était intègre et persévérant.
Quant à sa résolution mortuaire, je regrette qu'il ne m'ait pas demandé là-dessus les conseils qu'il avait noblement sollicités en d'autres affaires graves. Je l'aurais probablement détourné d'une manifestation purement négative, où ce vrai conservateur semble se confondre avec de purs révolutionnaires. Sans qu'il eût encore poussé sa conversion positiviste jusqu'à l'état pleinement religieux, il avait assez subi mon ascendant philosophique pour surmonter, envers le catholicisme, les préjugés du dernier siècle. Dès lors une déclaration testamentaire de ses véritables convictions actuelles lui permettait, en évitant toute hypocrisie comme toute protestation, d'avoir dignement recours à l'inhumation catholique, en un cas très propre à bien montrer que le culte le plus caduque est pratiquement préférable à l'absence de tout culte, surtout en temps de reconstruction. Cette déclaration que j'eusse au besoin rédii^ée, pouvait se borner à la double loi d'évolution et de classement, dont mon civique patron s'était profondément imbu, depuis qu'il l'avait vue naître. En adressant aux autorités ecclésiastiques et civiles des copies imprimées d'une telle pièce, ainsi (ju'à chaque assistant du convoi funèbre, mais sans avoir recours aux journaux quelconques, une décente inhumation eiit été vraisemblablement accordée, et l'attitude du mort eut été certainement préservée d'une fâcheuse écpiivoque, même quand le clergé n aurait pas voulu concourir. Il faut avoir été, comme moi, le douloureux témoin de l'incohérence où le caractère irréligieux a naturellement conduit le convoi de vendredi dernier, pour être assez pénétré du prix qu'aurait maintenant acquis la marche que je viens ainsi d'indiquer envers tous les positivistes sincèrement incomplets.
La dernière lettre de mon éminent disciple Sabatier, en date du j5 César, m'avait spécialement demandé votre adresse, que ma réponse dut naturellement indiquer, 3 rue
Terrusse. Son désir formel de vous écrire, d'après une simple mention incidente que j'avais précédemment faite de vous, est d'autant plus méritoire qu'on n'en peut aucunement méconnaître la pleine spontanéité, puisqu'il a précédé la communication dont vous m'avez déjà chargé pour lui, mais que l'entraînement de nos rares entretiens avait involontairement retardée. Je suis donc certain de voir bientôt commencer une des meilleures fraternisations que je puisse jamais souhaiter entre nos dignes disciples théoriques. Vous serez heureux d'apprendre que ses occupations favorites. Font spécialement conduit à me soumettre, envers le nouveau système de composition universelle, un précieux amendement secondaire, qui sera probablement consacré par ma propre application, et, dans tous les cas, dignement signalé par ma prochaine préface. Ce perfectionnement va d'abord surgir pour la digne exposition sommaire du positivisme que M. Sabatier destine au pul)lic italien, et dans laciuelle il pratiquera la méthode construclive, modiliée envers un opuscule.
M. S , m'a récemment écrit une seconde lettre
(jui m'a permis, d'après ma large réponse systématique, d'utiliser la révulsion spontanée heureusement résultée de ses semestres musicaux actuels, afin de mieux caractériser et traiter directement la maladie scientifique, où consiste, chez lui, le principal mode de l'universelle maladie occidentale. Si je l'avais négligcAiment laissé reprendre ses niaiseries anatomîques, avant de subir cet énergique avertissement philosophique, j'aurais eu plus de peine à régénérer l'attitude équivoque que ma première lettre lui reproche entre l'analyse et la synthèse. Je dois pourtant craindre que malgré sa valeur morale, il n'ait point assez de force intellectuelle pour surmonter des habitudes déjà profondes, et devenir un vrai penseur synthétique, c'està-dire religieux, quoique j'aie soigneusement fait une digne part a son activité théorique, en le dirigeant vers l'élaboration du tome biologique de l'encyclopédie abstraite, caractérisé, sous tous les aspect essentiels, à la fin de ma
Politique, et bientôt ébauciié par le principal chapitre de ma morale.
Afin de mieux encourager votre utile projet local de propagande ignacienne, je dois vous annoncer que votre jeune compatriote M. Sémerie a récemment entrepris une tentative équivalente envers le fameux père Félix, avec lequel il a quelques contacts personnels. Je l'ai directement invité, ces jours derniers, à se donner une meilleure attitude dans cette relation, en s'y posant comme le prolongement de la mission systématique récemment ouverte par M. Sabatier auprès du général ignacien : ce début doit cesser d'être un mystère, en attendant la publicité que lui procurera mon appel aux ignaciens, en i863. Nous devons à plus forte raison, prendre un tel caractère dans ce troisième contact, où. je vous engage à faire d'abord lire ma dernière circulaire et surtout à représenter le positivisme comme directement résumé dans l'utopie de la Vierge-Mère^ qui doit nous rendre spécialement attentifs tous les dignes catholiques des deux sexes.
En lisant la copie oflicielle ci-jointe, que vous pouvez garder et monter, vous connaîtrez l'irrévocable issue de la triste situation exceptioïinelle, où vous vîtes, l'an dernier, placer votre ancien commensal indigne, que je n'ai jamais vu depuis cette époque, et qui probablement n'osera plus reparaître chez moi. Je dois aujourd'hui récompenser l'incomparable longanimité que vous avez noblement développée à son égard depuis trois ans, en reconnaissant que sans revenir sur le motif spécial du conflit final, votre appréciation générale de ce personnage est profondément juste sous tous les aspects essentiels. L'ayant vu de plus près et plus longtemps que moi, vous l'aviez mieux jugé que je ne l'ai d'abord pu, quoique je ne doive pas regretter d'avoir convenablement attendu des épreuves indépendantes de vos contacts pour arrêter sur lui mon opinion personnelle, irrévocablememt commune désormais à tous mes disciples parisiens, ainsi devenus capa-
bles d'apprécier un pur intrigant, qui, ne pouvant plus exploiter le positivisme, a maintenant soin d'éviter les positivistes qu'il rencontre accidentellement (i). Tout à vous.
Auguste Comte.
(i) Il s'agit ici de M. Lefort, qui fut exclu de la Société positwisle par la lettre suivante: