QUATRE-VINGT-CINQUIEME LETTRE
Paris, (lo, rue Monsieur-le-Prince), le samedi i5 César 69.
Mon cher disciple,
Le judicieux début de votre lettre de lundi, que j'ai reçue hier, m*a conduit à compléter ma dernière réponse en ce qui concerne l'attitude et les opérations de M. Sabatier. Vous serez heureux d'apprendre que cet éminent disciple élabore, en ce moment, à Rome, une sommaire exposition générale du positivisme, d'après un plan qu'il m'a récemment soumis et que j'ai pleinement approuvé. Cet opuscule dont rétendue ne doit pas excéder celle de V Appel aux conserçateurs, est surtout écrit, quoiqu'en français, pour le public italien, comme pourra spécialement l'indiquer sa dédicace à M. Profumo. Mais la grande considération spontanément propre à l'auteur parmi les meilleurs révolutionnaires français, me fait espérer que ceux-ci seront fortement influencés par cette manifestation décisive. J'ai donc lieu de compter sur une telle publication pour faire notablement avancer l'ensemble de la digne propagande positiviste.
Ce prochain opuscule m'amène à vous annoncer un travail plus tardif et plus étendu, librement promis, après un mùr examen spécial, par le nouveau disciple distingué que je vous ai récemment signalé, le jeune médecin Sémerie (d' Aix), installé maintenant à Charenton ; son noble enthousiasme pour le grand Diderot, m'ayant naturelle-
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ment conduit à lui proposer Timportant volume douleureusèment avorté chez le malheureux Yundzill, il s'en est irrévocablement chargé, quoique sa jeunesse et ses occupations ne lui permettent pas de Texécuter prochainement. Outre l'importance de maintenir un projet aussi précieux, l'élaboration en doit naturellement être mieux accomplie par un théoricien professionnellement biologique que par un géomètre de profession, si le talent d'exposition du premier équivaut à celui du second, ce que je ne puis encore décider.
En vous parlant de nos publications, je ne dois pas oublier celle de l'édition hollandaise du précieux opuscule de M. de Constant. La principale action d'un tel travail étant naturellement réservée au pays de l'auteur, une telle édition pouvait seule compléter la manifestation commencée à Paris. Sa libre circulation en Hollande, et le rapide succès qu'elle y trouve, indiquent le respect de cette population pour la religion de l'Humanité, qui doit ainsi conquérir de nouveaux et dignes adhérents.
D'après cette triple indication, je suis maintenant conduit à vous signaler la lettre pleinement satisfaisante que j'ai, dimanche, reçue de M. S..., en date du 7 César 69, de Reggio, dans le duché de Modène. Sa confession est digne et complète, tant pour le passé qu'envers l'avenir : elle fut intégralement lue hier soir à la société positiviste, auprès de laquelle la position de cet éminent disciple est aussi nette que vis à vis de moi-même. 11 a judicieusement réduit son unique tort essentiel à ne m'avoir pas demandé conseil dès le début de cette anomalie passagère, que ses motifs spéciaux m'eussent fait probablement approuver et certainement excuser.
Ayant définitivement reconnu que, après la fin de son agrégation, il n'avait aucun avenir officiel dans la faculté de médecine de Paris. M. S... s'est excentriquement affranchi d'un joug anarchique et rétrograde, en assurant son indépendance matérielle pai^ six années d'exercice semestriel comme chanteur. En s'interdisant de pratiquer
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en France cette profession temporaire, dont la première année est maintenant révolue avec un plein succès, il donne aux plus malveitlants la preuve décisive de la sincérité de sa déclaration contre la perpétuité d'une telle carrière, où Paris peut seul procurer des gages définitifs. D'ailleurs, reconnaissant Tirrégularité de celle phase, il en atténue les dangers intellectuels et moraux, en reprenant dans ses intermittences annuelles, sa méditation théorique et se livrant habituellement à la vie domestique, quel que soit son séjour successif.
Pour lui mieux manifester la plénitude du pardon qu il m'a noblement demandé, ma réponse de lundi l'invite à prétendre au sacerdoce de l'Humanité, qu'il peut complètement mériter, quand il aura d'abord repris avec une entière liberté, sa profession médicale, où l'incident actuel sera loin de lui nuire auprès des âmes sensées, surtout féminines. La disposition plus lumineuse et plus libre où sa présente situation doit spontanément placer sa belle intelligence, autant esthétique que théorique, m'a naturellement conduit à lui faire davantage sentir l'attitude équivoque de ses travaux antérieurs entre l'analyse et la synthèse. Avant qu'il retourne à ses occupations anatomiques, j'ai saisi cette occasion de lui mieux signaler l'impossibilité radicale de toute systématisation partielle qui n'est pas directement émanée de la synthèse universelle désormais instituée, et j'espère que le chant l'aura complètement dégagé des tendances académiques.
Je vous ai depuis longtemps chargé de communiquer a M. Hadery les deux nouvelles, publique et privée, concernant la mémorable négociation ignacienne, et le fatal avortement du mariage positiviste. Quoique sa dernière lettre, qui me fut remise vendredi par son digne ami, M. Dubreuil, ne fasse pas allusion à ces deux renseignements, je pense que vous avez déjà réalisé vos promesses à cet égard; en échange, ma réponse a dimanche, chargé M. Hadery de vous conmiuniquer la précieuse information qu'elle lui donne sur la récente visite, aussi décisive qu'inattendue
d'un nouveau positiviste anglais M.Winstanley, qui vient à vingt-cinq ans d'iiériter de cent-vingt mille francs de rente en domaines territoriaux. Ce digne élève de M. Congreve quitta Londres le V^ César pour me consulter le 2 pendant trois heures, le 4 pendant quatre heures le 5 pendant cinq heures, après lesquelles il est retourné le 6 à Londres, afin de commencer la grande préparation que je prescrivis à sa noble résolution de s'ériger en vrai clief agricole, quand il aura suffisamment achevé ses six années d'initiation théorique et pratique, qu'il doit mathématiquement commencer à Paris, en octobre prochain sous la direction de M. Lal'fitte, auquelj'ai déjà fait convenablement accepter l'obligation de lui faire, en un an, suivre les centvingt leçons normales du cours systématique de la logique.
Une ûme aussi distinguée que la vôtre, intellectuellement et moralement, n'avait besoin que d'un avis motivé pour rectifier l'exagération historique de votre dernier projet poétique, où la nature essentiellement statique du culte normal de l'Humanité se trouvait radicalement méconnu. , Afin de vous mieux affermir sur cette grande condition, je vous invite à remarquer que, dans toutes les religions provisoires, la béatitude promise est toujours caractérisée par un état tellement fixe que le temps n'existera plus, ce qui signifie qu'on n'aura plus d'avenir, parce que. le présent étant pleinemeut satisfaisant, ne se liera qu'au passé préparatoire. Mon récent volume fait déjà sentir que la notion dn progrès, reste essentiellement propre à l'évolution préliminaire* la seconde vie ne comportant individuellement cl collectivement, qu'un simple perfectionnement continu, devenu de plus en plus insensible, au point de tendre VOIS la pleine insensibilité, seul terme normal des aspiralions humaines sous un régime quelconque.
(^:iantà votre appréciation générale, radicalement saine, (le la ligue religieuse, dont la portée n'est bien sentie que par vous, il faut mieux concevoir le vrai caractère d'une telle alliance, où la présidence positiviste ne comporte
aucun partage, et doit pourtant respecter Tindépendance nécessaire de chaque élément. La conciliation résulte de ce que Tascendant du positivisme s'y borne à la portion du public occidental, qui représente l'avenir, tandis que les quatre monothéismes subordonnés, catholicisme, islamisme, judaïsme et protestantisme proprement dit, n'agissent que sur les âmes beaucoup plus nombreuses, mais bien moins influentes, où le passé domine encore. Ils seront nîfturellement conduits à reconnaître notre suprématie par les mêmes impulsions sociales qui leur feront finalement souhaiter une ligue religieuse que .le positivisme peut seul instituer et maintenir d'après ses affinités spontanées avec les divers éléments, tous mutuellement incompatibles sans cette présidence commune. Tandis que la ligue du seizième siècle devait seulement rallier les différentes populations catholiques contre l'imminente invasion du protestantisme, celle du dix-neuvième unira tous les éléments vraiment religieux de l'Occident contre le concert, de plus en plus systématique des âmes radicalement indisciplinables, dont l'ascendant social tiendrait à dissoudre toute religion et, par suite, tout gouvernement. Si la première ligue ne put réellement durer au-delà d'une génération, faute d'atteindre son but, la seconde ne doit aussi fonctionner que pendant ce même temps, parce qu'il sera pleinement suffisant à sa principale destination, la prépondérance décisive du principe religieux, d'après l'installation de la foi positive, librement assistée par les diverses croyances caduques.
Nous devons déjà compter avec confiance sur la formation occidentale de cette noble ligue temporaire, parce que l'anarchie morale et mentale va bientôt se développer, au point d^attirer la principale attention continue de toutes les âmes honnêtes vers la terminaison directe de l'interrègne religieux. J'ai souvent annoncé que nous sommes seulement au début de cette anarchie qui ne pouvait pleinement surgir, tant que l'ordre matériel était habituellemant menacé. Les préoccupations qu'il suscite tendent à sus-
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pendre les dissidences spirituelles devant un péril universellement senti. Quoique cet ordre ne puisse aussi durer que sous l'assistance continue de laborieux artifices empiriques, qui laissent toujours redouter sa prochaine dissolution, son maintien reste pourtant assuré, sauf les orages passagers, par l'infatigable surveillance des divers gouvernements occidentaux, qui, surtout au centre, s'efforcent avec un succès qui mérite toute notre reconnaissance, d'étouffer tant au dedans qu'au dehors, les résultats pratiques des tendances anarchiques, dont le traitement ne leur appartient pas. D'après cette précieuse disposition habituelle, principale différence entre les hommes d'État du dix-neuvième siècle et ceux du dix-huitième, le calme matériel se trouve assez assuré pour permettre le plein développement du désordre spirituel, déjà parvenu, même au sein des familles, à troubler les diverses relations sociales, par une action dissolvante contre laquelle l'impuissance nécessaire des gouvernements les poussera bientôt à seconder la réorganisation religieuse. C'est du libre essor de ces perturbations radicales que surgira de plus en plus le besoin de la sainte ligue propre au dix-neuvième siècle, à l'insu même de la plupart de ceux qui deviendront ses membres les mieux dévoués, surtout si mes disciples savent assez remplir, à cet égard, les conditions d'initiative nécessairement liées à leur état systématique, essentiellement stérile jusqu'ici, faute de cœur et de caractère. Tout à vous.
Auguste Comte.