QUATRE-VINGT-SEPTIÈME LETTRE
Paris (10, rue Monsieur le Prince) le lundi 5 Charlcmagne 69.
Mon cher disciple,
Votre dernière lettre m'a trouvé dans un état naissant d'inflammation du bas-ventre, essentiellement résultée de la réaction physique d'une peine morale ; ce qui, contre ma coutume, m'a naturellement forcé de n'y répondre que six jours après son arrivée. Quoique ce trouble ne soit pas entièrement dissipé, je l'ai, sans aucune intervention médicale, assez surmonté déjà, pour que le cours ordinaire de mon existence de tous genres n'en soit pas altéré, sauf les soins de régime consistant surtout à diminuer davantage ma nourriture habituelle. Pour caractériser ce dérangement, il me sufûrade vous dire que mercredi dernier, mon culte extérieur a forcément subi sa première lacune depuis onze ans d'une assidue pratique hebdomadaire.
La crise résultée, le mois dernier, de la mort imprévue de M. Vieillard, m'a laissé plus accessible aux diverses sources de perturbation morale. Sans cela, j'aurais mieux surmonté les pénibles émotions récemment dues à l'indigne conduite du prétendu positiviste de Douai, d'où provient mon dérangement actuel, à l'occasion de la compilation qu'il vient de publier sous le titre de Exposition abrégée et populaire du positiçisme, quoique son étendue excède le double de celle du Catéchisme posHiviste, et que l'exposition soit généralement jugée aussi lourde que
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prétentieuse. Outre qu'il ne m'a pas envoyé d'exemplaire, il m'écrivit avant-hier une lettre plus ignoble qu'insolente, ou sa réduction à vingt cinq francs de sa cotisation ordinaire de cent francs se trouve systématiquement motivée sur ce que, si le chiffre de l'an dernier devenait habituel, il en résulterait un {>éritable pouvoir temporel.
Au dégoût que m'inspire nne telle déclaration, a finalement succédé le mépris naturellement résulté de son contraste avec les anciennes instances de ce personnage pour pousser, dans mes circulaires annuelles, toute l'extension possible du subside positiviste, dont il espérait alors profiter en s'incorporant au sacerdoce de l'Humanité. Ma réponse immédiate dont j'ai gardé copie, a renvoyé son mandat postal, et proclamé ma résolution de ne jamais accepter sa souscription quelconque ; je saurai d'ailleurs éliminer ce faux disciple de la Société positiviste avant la fin de la présente année, s'il ne s'en est pas spontanément retiré. Néanmoins j'ai fait immédiatement acheter un exemplaire de son livre, pour faire, en sept séances de lecture, une triste exception à mon régime cérébral, afin de pouvoir finalement adresser à V auteur un irrécusable jugement sur sa compilation et sur lui-même, dans la dernière lettre qu'il recevra de moi. Dans toute autre situation, j'avais des renseignements qui m'eussent certainement dispensé d'une telle corvée, puisque je connaissais ce jeune homme, radicalement incapable, de cœur et même d'esprit, d'une telle opération, et j'étais d'ailleurs informé qu'il avait déloyalement écarté toute mention du Catéchisme positiviste et de V Appel aux conservateurs , suivant l'exemple déjà donné par son digne cA^ actuel envers mon Discours sur V esprit positif, habilement exploité pour son principal opuscule : enfin, que pouvait être la valeur d'un travail accompli sous un état continu d'exaspération personnelle contre le fondateur de la doctrine qu'on y prétend exposer. En outre M. Robinet informé que, mercredi, j'avais passé la journée au lit, m'a fait samedi soir une touchante visite où j'ai directement appris que M. de Capellen, ayant déjà
lu cette lourde brochure de six cents pages, y trouvait complètement médiocres toutes les pages qui ne consistent point en citations spéciales.
Cet incident m'a spontanément conduit à sentir la nécessité de consacrer une partie de ma prochaine circulaire à contenir cet imminent déluge d'expositions générales, aussi faciles qu'inutiles, qui ne peuvent réellement satisfaire que la puérile vanité de leurs auteurs ; sans fournir même aucune garantie des convictions établies, vu la déplorable facilité que procurent les études actuelles, surtout polytechniques, pour exposer ce qu'on ne comprend pas. Outre le service que rendent les applications spéciales en procurant au positivisme de nouveaux développements secondaires, elles garantissent mieux la réalité des convictions, parce que l'écrivain y met vraiment du sien. Les prétendues expositions générales n'ont de véritable valeur que comme actes de foi publics dont l'efficacité résulte du poids social des prosélytes, suivant la noble invitation de M. de Constant, bientôt reproduite par notre éminent Sabatier, qui malgré sa jeunesse, a déjà conquis une haute considération personnelle dans le milieu sur lequel agira le plus son digne opuscule, que mes conseils lui font réduire à l'étendue de V Appel aux conservateurs. Après ces pénibles explications personnelles, je suis forcé d'abréger mes réponses spéciales aux diverses parties de votre excellente lettre. Heureusement que je n'avais guère qu'à vous féliciter sous chaque aspect,et surtout quant au digne début de votre précieux commerce avec mon admirable représentant à Rome, ainsi qu'envers votre intéressante entrevue avec Mme Anfrye et son mari, d'où résulte votre sage appréciation de la physionomie plus morale qu'intellectuelle, sous laquelle le positivisme doit être désormais présenté pour une propagande vraiment décisive. Je ne saurais trop recommander la patience et la condescendance dans vos rapports avec le chef ignacien de Marseille, quand même il vous laisserait la supériorité de la politesse. La véritable présidence sociale est surtout
caractérisée par l'initiative, désormais échue au positivisme. C'est une inversion décisive de mes contacts de 1826 avec le chef correspondant du parti catholique, qui, malgré le caractère absolu de sa doctrine, me fit alors sentir la supériorité de sa situation en provoquant nos mémorables entretiens sur le pouvoir spirituel, tandis que c'est nous aujourd'hui qui, suivant le génie relatif de la reUgion universelle, allons au devant des dignes coalitions.
Quelque courtes que soient mes réponses actuelles, je n'y négligerai pas de mentionner combien m'a touché l'admirable délicatesse de votre court post-scriptum sur la destinée finale de votre ancien commensal. Ainsi se trouve noblement terminée une longue suite d'épisodes, où votre beau caractère a toujours été directement appréciable.
Tout à vous.
Auguste Comte.
(10, rue MonsieuMe-Princc.';
P. S, — Malgré son retard exceptionnel, ma réponse vous trouvera, sans doute, à Marseille. Votre prochain séjour à Montpellier m'offrira de précieuses informations sur le véritable état physique et moral de mon vieux père, mal caractérisé dans les lettres de ma sœur, d'ailleurs plus rares que les vôtres.