‹ Lettres d'Auguste Comte à John Stuart Mill: 1841-1846Chapitre 11 sur 14 · LETTRES □' AUGUSTE COUTE · texte numérisé non relu

LETTRES □' AUGUSTE COUTE

ment à cette tentative philosophique, en vue de l'utilité privée qu'elle m'offrirait, je crois, en général, très-convenable de ne jamais se déterminer par de semblables motifs, quelque purs ou louables qu'ils puissent être, dans une mesure publique, ainsi plus spécialement exposée aux chances d'inopportunité.

Tout en regrettant que cette opération ne puisse commencer aujourd'hui, je ne suis nullement f^ché d'avoir employé un mois à m'en occuper sérieusement ; car j'ai été conduit ainsi à reconnaître clairement, outre son opportunité fondamentale en France, la possibilité complète d'en concilier l'exécution continue avec le développement des travaux plus importants qui doivent remplir le reste de ma carrière philosophique ; ce qui, de ma part, écarte d'avance te principal obstacle que m'offrait d'abord ce projet, et me laisse désormais toujours pleinement disposé, quelle que devienne ma situation personnelle, à entreprendre cette importante tentative aussitôt que les conditions extérieures en pourront être suffisamment réalisées. Sans m'en occuper davantage quant à présent, je vais reprendre paisiblement le cours ordinaire de mes méditations, et je compte commencer enfin, le mois prochain, mon second grand ouvrage. Le généreux subside que vous avez tant concouru à me faire si noblement accorder me permet de rester à l'abri de toute perturbation matérielle jusqu'au mois d'août; or, j'espère que, d'ici là, grâce à ma

faculté d'abstraire mes inquiétud.es personnelles, j'aurai pu écrire le premier volume de cet ouvrage. En renonçant provisoirement au projet de Revue, ma situation m'oblige naturellement à donner plus d'importance à la reprise de l'enseignement privé qui va bientôt devenir pour moi une indispensable ressource. Quoique j'aie de plus en plus lieu de compter sur une légitime réparation polytechnique à la première occurrence favorable, par suite de l'évidente réaction qui s'opère maintenant en ma faveur et que mon attitude calme favorise beaucoup, cependant l'occasion peut n'en pas être aussi prochaine que mes besoins l'exigeraient, et même une nouvelle injustice, bien que peu vraisemblable défiormais, n'est sans doute pas impossible. J'ai donc fait de nombreuses démarches individuelles pour renouer, après sept ans de désuétude, les relations propresà m'assurer une clientèle convenable en cas que les leçons particulières deviennent, au moins passagèrement, ma principale ressource, etjecompte de nouveau sur votre cordiale sollicitude pour me Beconder, à cet égard, auprès des riches Anglais qui résident ici. Tous mes efforts n'ont eu encore aucun résultat effectif, quoique j'aie trouvé partout un noble et loyal empressement; mais dans les six mois environ pendant lesquels je serai encore suffisamment préservé, je ne doute pas que cet ordre de ressources ne vienne me garantir des perturbations ultérieures, sauf le trouble et peut-être Je retard aipsi apportés à mes travaux philosophiques.

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r^éanmoinB, il ne serait pas impossible que la basse méchanceté de M. Arago et de sa coterie géométrique me poursuivit encore sous cette nouvelle forme, en insinuant des doutes désastreux sur mon aptitude didactique, ou au moins sur le défaut de zèle et d'exactitude que pourraient m'inspirer, à cet égard, d'éminentes préoccupations habituelles. - Vous qui vivez heureusemeat à l'abri de toutes coteries scientifiques, vous ne pouvez connaître asseï à quel déplorable degré d'ignobles passions et de siupidcs préjugés peuventy pousser des im es basses unies à d'étroites intelligences. Pour vous en signaler un seul exemple récent, il me suffira de rappeler que lorsqu'on voulut, il y a deux ans, écarter M. Libri de la chaire mathématique qu'il a fini par obtenir au Collège de France, on ne crai* gnit pas de l'accuser, en pleine Académie, d'une grossière ignorance sur les plus vulgaires notions mathématiques, sans être seulement retenu par l'étrange contraste d'une telle accusation avec les eObrts que la même coterie avait développés en sa faveur, dix ans auparavant, quand elle le fît entrer à l'Académie comme un grand géomètre.

II est vraiment regrettable, quant à la France, que notre projet de Bévue positive n& eoit pas encore exécutable. Car, dans ce principal foyer de l'élaboration rénovatrice, l'ensemble de la situation commence réellement à devenir déjà très-favorable à une telle opération continue. La prétendue réaction théologique n'y touche que les o

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supérieures, ouïe monde parlementaire, de moins en moins influent; même dans ce milieu restreint, les inquiétudes à cet égard sont beaucoup plus affectées que vénitables, et sont surtout destinées à ranimer la métaphysique en déclin, par son office de résistance à l'ascendant sacerdotal. Jusque dans le camp métaphysique, vous avez sans doute noté l'étrange scission qui vient de surgir entre les déistes progressifs et les déistes rétrogrades, et qui pourra conduire les premiers plus loin qu'ils ne veulent aller, sous l'impulsion des répugnances nationales auxquelles ils servent encore d'organes ÎQSufGsants. Mais, au-delà même de ces luttes, réchaufTées du dernier siècle, se maaifestent, quoique dans un esprit toujours négatif, des tendances beaucoup plus radicales qui font ici bien plus de vrais prosélytes que la rétrogradation catholique. Il a paru ici, depuis deux ans, plusieurs ouvrages considérables oîi la plus audacieuse émancipation théologique est ouvertement professée; quoique je ne les aie pas lus, on m'assure qu'ils ont notablement influé sur la jeunesse et surtout chez les prolétaires. Ce qui me semble principalement remarquable dans ce mouvement journalier, c'est que, eo dehors du monde très-circonscrit des intrigues parlementaires, on s'occupe beaucoup plus de tout cela que des débats politiques proprement dits ; en sorte qu'il existe maintenant une heureuse tendance spéciale à transformer, de toutes parts, t'agitatioo politique en un vaste mouvement phi-

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losophique, qui commeDce à être eenti comme seul susceptible aujourd'hui d'une efBcacité radicale.

Au sujet de cette transformation décisive, je crois devoir, contre ma coutume, vous signaler expressément un ouvrage remarquable sur la liberté du travail (3 volumes in-8°), qui, dans son ensemble, concourt directement à ce but essentiel. Il est dû à M. Dunoyer, l'un des principaux membres de notre conseil d'Etat, et pour lequel notre ami M. Austin professe justement une estime très-profonde. Vous avez peut-être connu à Londres son ancien collaborateur, feu mon homonyme. Ces deux écrivains ont eu ici, outre le mérite de lutter les premiers contre la Restauration, le mérite, beaucoup plus rare et non moins important à mes yeui, d'être toujours également opposés à Bonaparte. En somme, M. Dunoyer, que je connais depuis vingtcinq ans, m'a toujours semblé celui de mes prédécesseurs immédiats qui méritait le mieux, l'ensemble de mes sympathies. Quoique je ne lui croie pas autant de force logique et d'étendue mentale qu'à M. Guizot, il a, sans aucun doute, plus de justesse et de netteté, en même temps qu'il est certainement plus consciencieux et plus ferme; bien qu'également étranger aux études positives, il a te mérite de le regretter et n'est point assez boufïi de vanité pour oser, comme M. Guizot, dédaigner systématiquement une telle préparation. Après avoir honorablement exercé, pendant sept ans, les fonctions de préfet, il est aujourd'hui très-active-

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ment occupé au conseil d'Etat. C'est peut-être le seul des écrivaios de la Restauration qui ait su aujourd'hui conserver noblement le même langage et la même attitude. Sans être vraiment sorti de la métaphysique négative, il s'y trouve plus près qu'aucun aiitre, à ma connaissance, du véritable état positif vers lequel tendent évidemment ses principales sympathies, sauf les lacunes irréparables de son éducation. Depuis plus de vingt ans, il suit avec an intérêt soutenu mon propre développement philosophique. Je vous parle ainsi de l'auteur, parce que je n'ai pas encore lu le livre, que je crois pourtant digne de votre attention, ne fût-ce que comme expression de la direction qui domine ici chez la plupart des fonctionnaires publics qui ne sont pas spécialement courtisans. En recevant, ces jours derniers, ce gracieux envoi, j'ai promis à H. Dunoyer de faire en sa faveur une exception spéciale à ma sévère hygiène cérébrale ; mais je n'ai lu, jusqu'ici, que l'introduction. Au reste, je suis certain que c'est un travail sérieux et consciencieux, résultat d'une longue préparation; car je me souviens très-bien que l'auteur m'en avait, il y a vingt ans, indiqué la nature et exposé le plan ; le premier volume a même paru alors sous un autre titre équivalent, et m'a fourni ensuite une belle observation historique , citée dans mon chapitre lit : Sur la transformation spontanée de Vesclavage en servage. La thèse fondamentale me semble être restée, comme alors, trop négative, et

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trop fondée sur les iDspirations économiques proprement dites; mais son- développement n'en mérite pas moins d'attention, et son action n'en comporte pas moins aujourd'hui une haute utilité Unale. Tout en émanant des économistes, M. Danoyer fait un grand effort vers une plus saine direction, par sa remarquable distinction entre les deux sortes d'arts, agissant, les uns sur les choses, les autres sur les hommes, et en reprochant éaergiquement à l'économie politique de ne s'occuper jusqu'ici que des premiers. Sa réhabilitation de la concurrence, et sa vigoureuse critique des prétendues organisations du travail qui pullulent aujourd'hui, peuvent avoir, je le crains, un caractère trop absolu et tendent peut-être à interdire indéfiniment toute vraie systématisation industrielle; mais, comme il insiste beaucoup sur la nécessité de réformer les populations avant les gouvernements, je pense que son influeDoe effective, même malgré un vice essentiel de conception, sera finalement très-utile dans le milieu actuel, en secondant avec énergie l'importante transformation spontanée d'une stérile agitation politique en un salutaire mouvement philosophique. Au reste, ce ne sera qu'après une lecture complète que je pourrai constater si sa conception négative du gouvernement, comme réprimant toujours eans jamais diriger, se rapporte vraiment à l'état normal de l'avenir ou seulement à la transition actuelle, à laquelle, eo effet, elle conviendrait esseatielle-

ment dans la pratique politique ; je serais bien surpris qu'il éprouvât pour le positivisme une si profonde sympathie, si la direction générale de ses idées sociales était restée aussi systématiquement négative qu'à l'origine.

A" Comte.

Littré vous a envoyé récemment un exemplaire de l'opuscule oîi il vient de reprodoire ses importants articles du National sur mon ouvrage fondamental; je l'ai remis, il y a dix jours, à M"' Austin, qui a peut-être déjà trouvé l'occasion de vous l'expédier.

Parmi lee indices actuels de notre situation philosophique, j'ai oublié ci-dessus de vous indiquer deux faits qui me concernent et que j'ai explicitement signalés à M. ***, en répondant hier à son affectueuse lettre du mois dernier; il pourra donc suppléer à mon silence à cet égard, soit quant à l'accueil spécial qu'un auditoire nombreux et varié a fait cette année aux six séances purement et ouvertement philosophiques par lesquelles je viens de rouvrir mon cours annuel d'astronomie populaire, soit aussi quant à la libre réparation complète que je viens d'obtenir d'un prêtre qui s'était livré contre les athées à une grave insolence collective. J'espère que vous serez édifié des deux faits.

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