‹ Lettres d'Auguste Comte à John Stuart Mill: 1841-1846Chapitre 12 sur 14 · LETTRES D AUOL'STE COMTE · texte numérisé non relu

LETTRES D AUOL'STE COMTE

Paris, le jeudi m«lin IS mii IB(s.

MoQ cher monsieur Mill,

Le relard inusité de votre deraière lettre m'avait inspiré sur votre santé quelques inquiétudes d'autant plus naturelles maintenant que l'absence momentanée de M. et M'* Austin (récemment partis pour les eaux de Carlsbad) m'ôte tout moyen d'obtenir indirectement de vos nouvelles. Mais j'ai lieu de présumer aujourd'hui que vous n'avez subi aucun grave dérangement, d'après le silence même que vous gardez à ce sujet. Quoi qu'il eu soit, je me trouve ainsi conduit, démon côté, à accélérer ma réponse plus que de coutume, afin de n'être pas plus longtemps privé des satisfactions inhérentes à notre fraternel épanchement, qui constitue, depuis trois ans, une de mes plus précieuses consolations. Je vais donc répondre, par ordre, à chacune des parties de votre lettre du 26 avril.

Avant tout, je dois vous annoncer que, malgré de petites altérations de santé qui ne sont pas encore assez dissipées, j'ai déjà commencé l'élaboration directe de mon second grand ouvrage; j'ai tout lieu de compter maintenant que le premier volume en sera écrit cette année, comme je l'avais espéré, surtout si, pour mon malheur à d'autres

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égards, j'ai de véritables vacances. Je suis certain désormais d'avoir pleinement surmonté, à ce sujet, la principale dîfTiculté, consistant, ce me semble, à éviter que ce traité ne fût simplement ane sorte de remaniement méthodique de la seconde moitié de mon onvrage fondamental. Cette condition générale, aussi dif&cile qu'importante, est enfin remplie aujourd'hui à mon entière satisfaction, et je puis garantir que ce nouveau travail aura sa physionomie proprement caractéristique. La diversité essentielle résultera naturellement de ce que, dans le premier ouvrage, mon propre essor philosophique a dû être, comme celui du lecteur, graduellement ascendant, ce qui a d'ailleurs imprimé à cette composition un intérêt spécial d'invention originale; tandis que, dans celui-ci, je me trouve, dès le début, solidement et ouvertement établi au point de vue définitif, ce qui m'y permettra une appréciation plus directe et plus ferme, en même temps que plus nette et plus rapide.

Quelque profond attrait que m'inspire déjà cette nouvelle élaboration, je ne dois pas cacher à votre judicieuse amitié que mon activité naissante commence à y être sensiblement troublée quelquefois par les graves inquiétudes personnelles que doit me suggérer un avenir maintenant très-prochain.

D'après le généreux patronage si heureusement provoqué, l'an dernier, par votre noble sollicitude, j'avais à pen près espéré pouvoir suffisamment éviter les perturbations matérielles relatives à nue ^

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iodigoe penécalion, présomant que, comme cela était Traisemblable, je m'en troaverais natarellement préservé d'oDe maDÎère qoelcoogne, avant que ce précieux subside fût entièrement consommé. Mais ce terme va maintenant arriver dans trois mois, et je vois avec effroi qu'ancane des compensations que j'avais dû attendre ne s'est encore réalisée.

Le vieillard dont la retraite probable devait m'amener ane prochaine occasion de digne réparation polytechnique semble actuellement disposé à faire encore cette année les esamens d'admission, qni vont commencer dans deux mois, suivant l'usage. En même temps, les actives démarches qae j'ai faites, il y a déjà quatre mois, ponr reprendre l'enseignement privé, n'ont pas produit jusqu'ici le moindre résultat, quoique je me sois adressé à une vingtaine de personnes, tontes à portée et en disposition de me seconder à cet égard. De plus, il n'est que trop aisé de reconnaître la parfaite jas* tesse des observations contenues dans la première partie de votre lettre sur le peu de chances d'obtenir prochainement, en ce genre, la clientèle anglaise que j'avais spécialement espérée, quels que soient, pour cela, vos constants efforts et ceux de tous mes autres amis de Londres. C'est ainsi que, d'après l'active méchanceté de mes principaux ennemis et la funeste inertie de beaucoup de mes amis, je vais me trouver, à partir du 1" septembre, directement atteint par les perturbations

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matérielles que j'avais d'abord jugées évitables. Qnaut à m'eu préserver par nue équivalente réduction de mes dépenses, ceux qui m'ont donné ce facile conseil ne sont pas à portée, comme moi, d'apprécier rinsuffisance radicale d'un tel procédé. Je ne suis d'ailleurs nullement disposé à introduire une telle subversion dans mes habitudes très-profondes pour un motif évidemment passager; car, d'un cdté, la silencieuse modération que j'ai su garder eo une occurrence où mes ennemis s'attendaient à un violent éclat, a achevé de tourner vers moi, chez tous ceux, qui ne sont pas décidément acharnés à ma perte, les dispositions naturellement suggérées par la réaction d'une aussi infâme iniquité, dont la réparation est maintenant attendue presque universellement; d'une autre part, il est impossible que, lorsque ma résolution de reprendre renseignement privé aura eu le temps d'être assez connue, elle ne me produise point, en cas de nécessité, une compensation suffisante ; tout le mal De consiste donc qu'en ce que je n'ai pas les moyens d'attendre cette double issue inévitable, mais inassignable.

Aussi suis-je décidé, sauf quelques réductions secondaires, à conserver mon allure actuelle , à moins d'obstacles strictement insurmontables. Car ce serait seulement en me réduisant à un état de gêne très-prononcé, ou plutôt à une sorte de misère véritable, que je pourrais faire réellement face à la spoliation que j'éprouve ; les irrésistibles exi-

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gences propres à l'ensemble de ma position se trouvent telles, que tous les sacrilîces raisonnables seraient, à cet é^rd, fort insuffisants, môme quand je renoncerais entièrement aux douces diversions habituelles qui constitueut le seul agrément de ma vie solitaire et dont la réaction salutaire contribue certainement beaucoup à faciliter mes méditations continues.

Je n'hésite donc pas à préférer l'emploi d'une partie de mon temps pour recouvrer, par un travail convenable, le revenu qui m'est enlevé, plutôt que de descendre ù une vie de privations constantes et de misérables préoccupations journalières qui altérerait radicalement mes facultés. Quelque précieux que me paraisse le temps, il y a une chose à laquelle j'attache encore plus de prix : c'est l'intégrale conservation de mes forces cérébrales élémentaires ; toute économie de temps qui n'aboutirait qu'à les atténuer me semblerait constituer, sauf le cas de nécessité absolue, nn très-sot calcul. Il serait étrange, an pis aller, qne, à mon âge et après ce que j'ai fait, m'étant décidé à reprendre le pénible métier qui ne convenait qu'à ma jeunesse, je ne pusse point y trouver, comme autrefois, une ressource suffisante.

Cette anomalie ne saurait être, sans doute, que passi^re, mais tant qu'elle dure, elle me préoccupe et me dérange beaucoup, maintenant que je touche à l'instant critique.

En pensant au noble exemple de Condorcet tra-

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vaillant à son principal oavrage dans l'attente journalière de l'échafaud, on n'est point tenté de se faire un mérite de pouvoir travailler avec la perspective prochaine de la misère ou de graves embarras passagers. Mais il est bien triste néanmoins de se sentir pleinement la verdeur morale et la spontanéité mentale propres à la jeunesse, de se reconnaître intimement capable d'exécuter, avant la décadence sénile, tous les grands travaux qu'on a annoncés et de voir cette noble carrière exposée à être arrêtée, ou sérieusement retardée, par de misérables difficultés matérielles, résultées d'une infâme spoliation !

Je ne suis pas surpris que l'ouvrage de Dunoyer vous ait plu à divers égards. Après l'avoir lu entièrement avec beaucoup de soin, j'ai cm pouvoir lui accorder de grands éloges partiels. Outre le doux parfum de probité réelle et énergique qu'on y sent d'uD bout à l'autre, on ne peut trop louer, malgré son avortemeat probable, le noble effort qui s'y fait pour retirer les économistes de leur étroite ornière, en leur manifestant l'inévitable solidarité intime des vraies considérations industrielles avec l'ensemble des conditions spéculatives et morales : cela seul suffirait, indépendamment de plusieurs heureux aperçus partiels, pour que ce livre ne pérît pas. 11 va sans dire que je n'ai pu aucunemeat dissimuler à l'auteur mon incompatibilité radicale avec son étrange conception générale d'entière négativité sociale; mais celte absurde direction m'a

beaucoup moios étonné que vous, parce que je connaissais, depuis vingt ans, l'état mental de fauteur, état qui, à quarante ans, ne saurait guère comporter aucune vraie rénovation. An fond, M. Dn- Boyer n'a nullement cbangé depuis iors en rien d'essentiel, c'est a la fois son mérite et soa tort. 11 en est resté à cette phase très -passagère de la réorganisation spirituelle, qui conçoit la nécessité d'une véritable doctrine sans reconnaître celte d'aucune coordination régulière et authentique; c'est lui surtout que j'avais en vue en caractérisant abstraitement ce singulier état mental, dans une note de 1825 ; il ne fait, aujourd'hui, que développer, à cet égard, sa situation propre. La plus singulière manifestation de cette tendance est certainement en ce qui concerne la religion ; on avait dû croire jusqu'ici que le déisme ordinaire constitue la dernière phase appréciable de l'esprit théologique ; mais voici un penseur qui refuse énergiquement à la religion toute efficacité scientifique ou même politique, et qui veut pourtant lui conserver sérieusement une haute importance sociale, en la réduisant désormais à un simple oflïce esthétique ! Ainsi une situation mentale que, dans la rapide décomposition théoiogique de nos jours, tout esprit systématique a dû traverser à ta hâte, sans même s'arrêter à la formuler extérieurement, se trouve là érigée en état normal et déOnitif de la raison humaine! Ce n'est pas, certes, l'une des moindres curiosités de notre anarchique époque ; et, pour-

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tant, le digne M. Austio ne m'a pas semblé trèséloigné d'uoe telle conceptioD, qu'il combat plutôt dans la forme qu'au fond. Malgré tout cela et quels que soient aussi les inconvénients inhérents à une négativité absolue, qui compromettra beaucoup l'efficacité de la judicieuse critique de Dunoyersur les prétendues organisations du travail rêvées par nos brouillons vulgaires, je serais trèa-diâposé, comme vous, à désirer la réalisation effective de la politique propre à cet estimable penseur, et qui représente au fond, mieux qu'aucune autre, l'esprit révolutionnaire proprement dit, dans toute sa pureté native; car, dans le milieu actuel, surtout en France, rien ne tendrait plus que cette entière négativité, d'une part, àfaciliter le libre essor spontané de la réorganisation spirituelle , d'une antre part, à eu manifester l'impérieux besoin tout en écartant une désastreuse activité politique.

Ce n'est pas sans étonnement ni sans plaisir que j'ai lu vos intéressantes indications sur un autre curieux ouvrage où je m'attendais encore moine que voua à être honorablement mentionné. Si vous aviez jamais occasion de rencontrer le docteur Ward, je vous serais obligé de lui faire mes sincères remercîments personnels , surtout pour sa spéciale comparaison avec de Maistre ; quoique je sois bien certain d'avoir rendu au catholicisme une plus complète justice historique que n'a pu le faire ce célèbre penseur.

H. Ward est certainement le premier philosophe

catholique qni ose en convenir onvertemeot el il restera probablement le seul, sans se douter d'ailleurs que ta supériorité qu'il veut bien me reconnaître à cet égard, an lien d'être essentiellement personnelle, tient principalement u l'excelleDce spontanée du véritable esprit positif. Quoi qu'il en soit, je désirerais beaucoup que le fatal dilemme proposé par ce docteur pût se réaliser suIBsammenl et que la grande lutte philosophique s'engageât désormais exclusivement, comme je l'ai demandé de mon côté depuis longtemps, entre le catholicisme et le positivisme, en éliminant d'un commua accord la métaphysique protestante ou déiste, dans ses innombrables nuances, Guizot, Cousin, Dapin, Thiers, etc., etc.

Au début de ma carrière philosophique, j'ai déjà été honoré d'un pareil conflit, lorsque je fus, CQ 1825, jugé, à peu près comme M. Ward vieat de le faire, par le trop fameux abbé de La Mennais, qui était alors à son véritable état normal, en tant que par et énergique chef de la franche rétrogradation catholique : j'aurais bien voulu que le combat pût se suivre ainsi; mais j'en ai reconnu depuis l'impossibilité, d'après le peu de suite et de netteté propre aux esprits actuels. Vous voyez comme a fini cet éminent antagoniste, à côté duquel je me suis trouvé, it y a dix ans, dans une occasion assez caractéristique, obligé de voir, sans avoir moimême nullement changé, une sorte d'allié honteux dans celui qui m'avait d'abord semblé un estimable

adversBÎpe. Avec le décousu logique de notre temps, il ne serait pas impossible que votre nouveau catholique éprouvât, et plus ppomptement peut-être, une semblable dégénération que je suis loin de lui souhaiter.

Je vous prie de remercier spécialement notre jeune collègoe, M. X..., pour son honorable appréciation de mon petit traité astronomique; ce jugement, aussi éclairé qu'impartial, me fait un grand plaisir, eo me rassurant sur la prochaine eflîcacité essentielle de ce travail secondaire. Veuillez aussi lui témoigner toute ma sympathie personnelle pour les injustes tribulations qu'il subit, et dont ma propre expérience me fait aisément comprendre t'influence journalière.

Comme il est heureusement d'&ge et de nature à retirer d'obstacles pas trop oppressifs une réaction très-salutaire pour l'ensemble de son développement ultérieur, je redouterais peu, pour la saine philosophie, les dangers d'une telle lutte, s'il s'agissait d'un Français ; car, d'après notre système exagéré d'aveugles encouragements scientiflqnes, j'ai déjà vu ici beaucoup plus d'esprits avorter par des circonstances trop favorables que par un essor trop comprimé; mais je sais très-bien que, chez vous, la situation est loin d'être la même; ce qui, à côté de divers avantages fort précieux, vous suscite de graves inconvénients dont je déplore l'effet sur M. X...

Avant de terminer cette longue lettre, je dois

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sommairement réparer une involontaire omisiion résultée, dans les deux ou trois précédentes, des diverses préoccupations essentielles qui avaient dû m'y absorber. J'ai toujours oublié, eu effet, de vous témoigner combien j'ai élé charmé d'apprendre l'heureux accueil que votre précieux ouvrage commence à recevoir si justement en Allemagne et que je trouve du plus heureux augure pour l'ensemble du réveil de ces penseurs recommandables qui semblent prêts à sortir enfin de l'engourdissement, on plutôt de la fascination métaphysique.

Quant à moi, je puis maintenant vous annoncer avec certitude, d'après de récentes communications spéciales d'un germaniste très au courant, qu'une traduction complète de mon grand ouvrage s'accomplit à Berlin depuis six mois; elle parait conduite avec assez d'activité pour gne, malgré les six volumes, on espère en voir commencer la publication dès cette année.

Tout è vous,

A" COBITB.

Veuillez, je vous prie, me rappeler spéciale» ment, quand vous en trouverez l'occasion, au bon souvenir du digne M. *** et de sa femme, que j'avais espéré voir ce printemps.

A BTUART MILL.

Paris, le vendredi Î7 juin 18*S.

Mon cher monsieur Mill,

L'active sollicitude que vous témoignez si fraternellement pour ce qui me concerne me détermine à répondre déjà, non-seulement à la lettre que j'ai reçue hier, et qui prescrit spécialement l'urgence, mais aussi à celle qui m'était parvenue lundi, et qui exige davantage d'explications.

Je suis profondément touché de la cordialité soutenue qui vous a fait penser à moi pour le cas de M. Williamson. Mais je ne puis aucunement accepter la proposition principale. Deux fois j'ai tenté, d'abord en 1825, puis en 1828, de prendre ainsi en pension un jeune étudiant; après trois mois de pénible épreuve j'ai été obligé d'y renoncer, faute de pouvoir plier mon caractère à cette admission forcée d'un étranger dans ma vie domestique : je me suis bien promis, depuis longtemps, de ne jamais renouveler de tels essais, à quelque prix que ce pût être, et quelque rude métier que je pusse être forcé de leur substituer. Ainsi il ne peut s'agir, entre M. Williamson et moi, que de hautes leçons particulières, scientifiques ou philosophiques, à donner à son fils ; sous ce rapport, je suis tout disponible, aux conditions matérielles que j'ai eu l'occasion de formuler dans une de mes der-

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nières lettres, et que je De saurais adoucir nuUemeut, sauf les cas exceptionnels qui mériteraient une entière gratuité, comnie en toute autre profession. Du reste, je suis fort aise que vous m'ayez assez compris pour promettre d'avance à cet intéressant jeune homme mes affectueux conseils spéculatifs, indépendamment de toute relation ultérieure entre nous, suivant mon heureuse coutume invétérée envers tous ceux qui me paraissent digues de cette sollicitude désintéressée , naturellement accrue ici par le plaisir de vous être agréable.

L'important projet inspiré par votre anxiété fraternelle sur mon accessoire collaboration aux revues anglaises mérite, de ma part, beaucoup plus d'attention ; il m'a déjà fort préoccupé depuis lundi. Je ne saurais trop vous témoigner ma profonde gratitude pour la précieuse intervention que vous m'offrez, à cet égard, avec tant de spontanéité, et pour votre offre si touchante relativement à la traduction habituelle de mes articles, soit par vousmême, soit par les bons soins de M. X... ou de M. Lewes, que je vous prie de remercier cordialement tous deux de cette généreuse disposition, s'ils l'ont jusqu'ici manifestée : le positivisme systématique ne sera pas écrasé dans son essor décisif tant que ses divers promoteurs conserveront aussi dignement de tels sentiments de solidarité mutuelle. Quant à la mesure en elle-même, je me sens trèsenclin à l'adopter, du moins à titre d'expédient auxiliaire. Déjà le grand projet de revue positive

imaginé, à mon intention, par notre éraioent confrère Littré, m'a donné lieu de constater, contre mes habitudes antérieures, la posBibilité de concilier suflisamment un te! ordre accessoire d'occupations philosophiques avec le cours continu de mes travaux essentiels. Ce projet ayant dû s'ajourner, j'éprouverais, comme vous l'avez très-bien deviné, une extrême répugnance à écrire exceptionnellement dans les diverses revues ou journaux gui existent mainteoant en France, quand même on m'y admettrait réellement, ce qui est, au fond, plus que douteux, même là où domine l'influence de notre quasi-ami commun Armand Marrast, dont j'ai eu lieu tout récemment de constater envers moi le peu de bienveillance effective, dû, malgré sa sagacité, à ses antipathies littéraires et négativistes. Mais je ne me sens aucun pareil éloignement pour des relations habituelles avec la presse anglaise, beaucoup moins infestée de coteries, et où, d'après tout ce que j'apprends, j'ai trouvé pîirtout, depuis quelques années, une noble impartialité, même chez les adversaires : la juste considération dont vous y jouissez m'y aplanirait d'ailleurs très-heureusement les voies. Je suis donc à peu près décidé à accepter, dans une certaine mesure, votre cordiale proposition , où mes nécessités privées se trouveraient combinée^ avec une utilité publique réelle, quoique secondairfei de manière môme à faciliter plus tard l'installation anglaise de la revue décisive prématurément projetée. La principale

difficulté pour moi consiste, à cet égard, dans le choix des articles propres à remplir les diverses conditions essentielles d'un milieu qui ne m'est pas familier ; quant aux ouvrages à examiner, j'espère que vos officieux avis pour les livres anglais, et ceux de Littré pour les français, m'éviteraient aisément une trop forte perturbation de mes habitudes cérébrales, en épargnant à la fois mon temps et mes efforts. Pour vous témoigner plus nettement combien je me sens déjà disposé à essayer d'un tel expédient, je puis vous annoncer que depuis lundi j'ai imaginé une certaine série d'articles sur la situation comparative des sciences et des savants en France et en Angleterre. Quoique cet intéressant travail ne soit qu'une déduction accessoire des principes posés dans ma grande élaboration historique, il pourrait, ce nae semble, acquérir une véritable importance actuelle : je serais assez disposé à l'exécuter de préférence sous la forme de lettres adressées à vous.

Au sujet de cette sorte d'hospitalité exercée envers moi par la presse anglaise, je ne puis m'abstenir de vous indiquer d'avance une pensée qui vous semblera peut-êtreétrange d'abord, mais que je necrois, au fond, que trop juste : c'est d'y voir le prélude du refuge personnel qui pourrait me devenir nécessaire, suivant la tournure que prendraient nos affaires françaises à la mort de Louis-Philippe, surtout si cet inévitable désastre était malheureusement prochain. L'ordre actuel, dépourvu de toute vraie consis-

(anco , ne peut guère résister à uue telle source d'ébranlement, que les diverses factions se préparent activement à exploiter, avec trop de chances d'efficacité perturbatrice. A la vérité, le parti rétrograde est trop radicalement impopulaire ici pour comporter alors aucun succès sérieux ; mais ce parti n'est point peut-être celui que je dois le pins redouter personnellement, soit à raison même de son impopularité, soit aussi par son propre sentiment de la nécessité d'une véritable organisation spirituelle que je poursuis h ma manière ; j'en serais, je crois, respecté, ou du moins toléré, comme je le fus sous Villèle et sous PoJignac, où mon attitude était exactement telle qu'aujourd'hui. Il n'en est nullement ainsi du parti révolutionnaire proprement dit, qui, seul, a des chances réelles de BQCcès passagers: dans ce parti hétérogène qui, au fond, n'a guère maintenant que des passions au lieu de principes, je trouverais des adversaires beaucoup plus dangereux, habitués à ne recaler devant aucune atrocité , et qui ont même déplorablement systématisé l'emploi de (a guillotine comme une sorte de solation uniforme de toutes les dissidences sociales. De ses deux portions essentielles, l'école de Voltaire, ou des déistes progressifs , me serait sans doute favorable ; mais, quoique la plus nombreuse et la plus influente à la longue, cette branche n'est pas la plus active au début des mouvements politiques. Le principal ascendant appartiendrait vraisemblablement d'a-

bord à l'école de Rousseau, celle du déisme systématique, et au fond rétrograde, dont Robespierre constitue encore le hideux type ; là les chefs se composent de quelques fanatiques , étroits mais sincères , et d'un beaucoup plus grand nombre d'hypocrites, acharnés contre toute division réelle des deux puissances politiques, et disposés à décréter les mœurs au nom de l'échafaud. Outre d'activés haines personnelles que je trouverais déjà enracinées chez plusieurs de ces meneurs, il est aisé de sentir que les préjugés de la masse de ces brouillons suffiraient pour les déterminer à se débarrasser violemment d'une influence philosophique directement contraire à leurs désastreuses utopies. Les esprits les plus sagaces parmi les hommes actifs commencent à comprendre que le positivisme constitue ici la seule barrière mentale que l'on puisse efficacement opposer aujourd'hui à l'anarchique débordement du communisme ; c'est surtout à ce titre que le National y peut-être à son insu , a récemment accueilli le beau travail de Littré sur mon ouvrage, en y voyant la possibilité d'arborer un nouveau drapeau philosophique et social, propre à soutenir la dangereuse concurrence du système purement révolutionnaire préconisé par un journal rival (la Réforme). Mais, malgré cette sorte d'adhésion peu spontanée, ne comptez pas que Marrast os&t jamais hasarder un seul article contre l'échafaud, oîi les déistes systématiques m'enverraient comme athée, suivant les

principes et les antécédents posés par leurs coryphées. D'après ces indications vous comprendrez, j'espère, que je n'aie réellement aucune frayeur des catholiques, quand même, par impossible, ils triompheraient ici pendant quelques mois ; tandis que, si l'ascendant déiste prévaut sérieusement, je ne tarderai pas à venir vous demander un asile contre ses aveugles fureurs , quelque passagères qu'elles doivent être nécessairement.

Pour que cette lettre exception nelle complète sufBsammeot mes explications fraternelles sur l'ensemble de ma situation personnelle, je dois maintenant revenir à mes embarras immédiats, au sujet desquels j'ai besoin de me livrer envers vous à un épanchement décisif, étant bien assuré, comme je dois l'être, que cette intime confidence restera strictement renfermée entre nous deux. Nous sommes l'un et l'autre aussi dégagés de tous les scrupules mal fondés que de tous les indignes motifs; en sorte que cette cordiale expansion, si propre à me soulager, ne peut offrir, de vous à moi, aucun inconvénient.

Je suis convaincu, en principe général, que la société doit*assistance et protection aux travaux philosophiques : c'est là une des conditions essentielles du jeu élémentaire entre l'influence temporelle et l'influence spirituelle, dont l'antagonisme dirige le cours journalier des affaires humaines. Comme oi^anes propres des nécessités publiques, les gouvernements proprement dits sont sans doute

spécialement chargés, par leur nature, d'une telle obligation, mais sans que leur mission en décha^ entièrement des foroea que l'on qualifie de privées. Quand l'imparfait sentiment de leurs devoirs, on la préoccupation continue de leur propre conaervation matérielle les détourne passagèrement de cet office irrécuBable, la morale prescrit d'y suppléer par les efforts, plus ou moins individuels, de toutes les grandeurs temporelles qui, profitant amplement des avantages journaliers inhérents à l'ordre social, sont obligées de soutenir tous les travaux qu'elles ont reconnus tendre réellement à consolider et perfectionner un tel régime. Ces principes incontestables représentent, au fond, ce qui s'est toujours fait, à certains égards, de plus en plus, surtout pendant les trois derniers siècles, depuis que la réoi^' oisation spirituelle est réellement à l'ordre du jour. Malgré cette irrécusable règle sociale, en un temps où les gouvernements gouvernent si peu, même en France, et où les particuliers rejetant implicitement presque tous les devoirs généraui, ne reconnaissent guère, dans la pratique, que de simples devoirs spéciaux, je n'ai jamais espéré que mon existence personnelle pût habit«ellement reposer en entier sur aucune protection systématique, publique ou privée, qui me permit de vaquer pleinement à mes travaux philosophiques avec toute la sécurité et la liberté qu'exigerait leur complète efficacité, même depuis que leur portée a ooni' mencé d'être appréciée, ce qui date déjà de fort

loin. C'est pourquoi je m'étais elTorcé d'obtenir, par l'exercice légitime des professions admises, lé degré d'aisance et de loisir indispensable à la poursuite de mes elTorts continus; voua savez comment j'y étais enfin parvenu, d'une manière à la vérité fort péuible, mais néanmoins suffisante au strict accomplissement de ma principale mission. Vous avez vu récemment des haines implacables parvenir à troubler radicalement ce laborieux équilibre , en opérant envers moi, au mépris de tous les droits reconnus, une infâme spoliation. Sans doute, c'était d'abord à mon gouvernement qu'il appartenait de me défendre contre cette sorte d'assassinat ; mais, après un instant d'énergie stérile, dont je lui saurai d'ailleurs toujours gré, son incurie et sa faiblesse m'ont laissé succomber momentanément. M. Guizot lai-même a lâchement frustré l'espoir de réparation quelconque dont vous l'aviez implicitement honoré. Une noble intervention privée, déterminée surtout par votre active sollicitude, a heureusement détourné jusqu'ici l'action perturbatrice de l'injustice et de la mollesse, mais cette tutélaire influence va bientôt expirer. Je dois vous avouer, avec ma franchise fraternelle, que j'avais présumé qu'elle se prolongerait autant que le danger lui-même, que nous devions tous croire d'abord très-passager, et qui, en effet, ne saurait persister longtemps, quoiqu'il dure au-delà de nos prévisions initiales. Comme ce secours résultait d'une sincère conviction de la valeur philosophique et de la portée sociale de -

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l'ensemble de mes travaux, je n'aurais eu aucune répugnance à accepter la prolongation, pour une nouvelle année, de cette sorte de subside volontaire généreusement accordé par les éléments spontanés du nouveau pouvoir temporel à ceux du nouveau pouvoir spirituel.

Les mêmes motifs qui avaient inspiré la résolution initiale me semblaient en suggérer naturellement la continuation , de la part de personnes qu'elle ne gênait d'ailleurs nullement, jusqu'à ce que j'obtienne la prochaine réparation publique que la modération soutenue de ma conduite fait maintenant désirer ici à tous les hommes honorables, ou du moins en cas de nouvel échec invraisemblable, jusqu'à ce que mes propres efforts m'eussent procuré, d'une manière quelconque, la compensation de ce qu'on m'a ravi, avec un degré équivalent de loisir, ce qui certes ne saurait tarder beaucoup; mon caractère est, du reste, assez connu pour que personne ne puisse craindre de me voir faire volontairement durer une telle situation audelà de ce qui serait indispensable.

Dans l'âge de la plénitude philosophique, je pouvais, pendant les douze ou quinze ans de haute activité mentale qui me restent encore, exécuter convenablement, sous ces conditions matérielles, les quatre ouvrages essentiels annoncés ù la fin de mon livre fondamental, et que j'avais soigneusement choisis entre beaucoup d'autres auxquels ma vie ne suffirait pas ; au lieu de

cela, les influeDces temporelles, publiques ou privées, qui m'auront laissé consumer stérilement ce temps irréparable à me débattre contre la misère, pourront être justement accusées, par la postérité, de ne m'avoir permis de produire que la plus considérable de ces quatre élaborations. J'espérais, je dois le confesser, que des âmes d'élite sentiraient la nécessité de ne pas laisser éteindre ou ralentir, dans le seul centre favorable, l'unique foyer de véritable énergie philosophique qui existe aujourd'hui, le seul même oili l'on puisse trouver de solides garanties mentales, soit contre les agitations auarchiques, soit aussi contre les tendances rétrogrades, que la métaphysique négative, paralysée par ses inconséquences radicales, est devenue impuissante à contenir logiquement.

Cette situation personnelle me semblait tellement avouable, et si honorable, pour mes patrons comme pour moi, que j'étais décidé à la déclaier ouvertement dans la préface de l'ouvrage que je compose maintenant, en nommant même ces dignes suppléants de l'action publique, à moins que leur modestie mal entendue ne m'en refusât l'autorisation. Que le subside vint d'Angleterre ou de France, cela m'était presque aussi indifférent que son caractère public ou privé, puisque je me regarde comme à peu près également concitoyen dans toute l'étendue de notre Occident. Serions-nous devenus réellement moins libéraux qu'au moyen âge, où l'on voyait, sans éton-

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nement, les Anselme, les Laafranc, les Lombard, les Thomas, les Albert, etc., professer indifféremmest tantôt en Italie, tantôt en ADgleterre, en France, ou en Allemagne? Ce triste résultat des sentiments étroits inhérents au négativisme actuel devrait au moins ne pas s'étendre jusqu'aux Âmes dignes de diriger le mouvement humain.

J'hésite d'autant moins à vous indiquer naïvement la plénitude de confiance que m'inspirait le noble patronage commencé envers moi l'an dernier, que cette disposition ne m'était nullement personnelle; je l'ai trouvée aussi chez presque tous cenx de mes honorables amis auxquels je m'étais empressé de manifester ma reconnaissance pour mes dignes' soutiens. Dans les camps les plus opposés, je puis vous citer, surtout, M. de Btainville d'une part, et H. Littré de l'autre. Ces deux hommes éminents, dont le caractère vous est aussi connu que la portée, étaient tout récemment et sont même encore convaincus que l'honorable tutelle exercée à mon égard l'année dernière sera renouvelée pendant tout le temps que l'exigera la prolongation effective du danger qui l'a déterminée d'abord. Je conçois que le milieu anglais doit faire envisager la situation un peu différemment, par suite des habitudes inhérentes à l'exorbitante prépondérance des sentiments pratiques; mais cependant d'illustres antécédents ont plus d'une fois montré, en Angleterre, plus même que partout ailleurs, la tendance à une munificence soutenue, chez les âmes privilé-

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giées qni savent se dégager assez des vicieuses iallueDces qui les entourent. Quoique notre digne ami M. Austin ne se soit pas expliqué, à cet égard, aussi ouvertement avec moi que filaiuville et Littré, je crois pouvoir néanmoins le citer comme un Anglais qui n'avait pu croire que l'intervention commencée l'an dernier fût supprimée, sans aucuu motif, au moment où elle devenait plus indispensable.

En insistant sur ces explications délicates, mon but n'est pas seulement d'éviter, s'il est possible, une perturbation matérielle qui va beaucoup entraver une élaboration très-bien entamée, en consacrant mes prochaines vacances, qui seront peutêtre les dernières, à chercber surtout des ressources personnelles contre une misère imminente. Outre cette intention,^ très-avouabte assurément, vous me connaissez assez pour ne pas douter que je voudrais principalement instituer ici une sorte de précédent spontané qui pût ensuite être systématiquement invoqué pour faire sentir aux philosophes, d'une part, et aox divers oppresseurs, de l'autre, que les travaux utiles et consciencieux peuvent déjà compter sur une' protection suffisante, en un temps oti l'oppression n'a plus d'efficacité habituelle que soua forme pécuniaire. C'est là suitout ce qui me ferait attacher une haute importance à la publicité convenable d'une telle conduite. £a tout cas, je saurai toujours m'acquitter personnellement, auprès du public, deréteruelle reconnaissance que mérite, de

ma part, l'acte doot j'ai été l'objet, qaand même il devrait toujours rester ainsi incomplet; seulement, il me serait bien doux de pouvoir le caractériser dans tonte sa plénitude.

Si ces intimes confidences déterminaient votre amitié fraternelle ii tenter un nouvel effort, dont vous seul pouvez bien juger l'opportunité, j'espère que vous vous en attribueriez toute la pensée en ne me représentant que comme décidé à une Tranche acceptation, destinée à devenir publique.

Cette lettre indispensable a pris une telle extension, que je suis forcé d'ajourner d'intéressantes explications sur une grave maladie nerveuse, déterminée, sans doute, par la première reprise de ma composition philosophique, quelques jours après ma dernière lettre (du 15 mai). Le trouble a consisté en insomnies opiniâtres, avec mélancolie douce, mais intense, et oppression profonde, longtemps mêlée d'une extrême faiblesse. J'ai dû suspendre quinze jours tous mes devoirs journaliers et rester même huit jours au lit. Mais mes précautions soutenues ont toujours circonscrit la maladie dans le sein du système nerveux, en prévenant, par l'abstinence, la fièvre et l'irritation gastrique, de façon à me dispenser d'appeler aucunement mon médecin, qui est loin d'entendre comme moi le gouvernement de mon propre appareil cérébral. Vos deux affectueuses lettres m'ont trouvé en pleine convalescence, sans que toutefois le sommeil soit encore recouvré suffisamment. Quoique mon éla-

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boration naissante ait été ainsi suspendue, et doive l'être par prudence jusqu'à quelque temps (mes vacances vont commencer entièrement à la mijuillet), l'ensemble de ma composition aura beaucoup gagné à cette période exceptionnelle, où ma méditation était loin d'éprouver l'atonie de ma motilité ; c'est surtout à ce sujet que je voulais vous donner d'intéressants détails, qui se retrouveront toujours. Au reste, la nouvelle réforme physique que je viens d'être conduit à opérer dans mon régime, en diminuant ma nourriture d'environ moitié, y compris l'entière abstinence du vin, a beaucoup amélioré mon organe faible, l'estomac, ce qui me détermine à y persister.

Tout à vous,

A" Comte.

Voua apprendrez, avec autant de plaisir que d'étonnement, le succès naissant du positivisme jusque chez les flegmatiques Hollandais. J'ai su par Littré qu'on a réimprimé en brochure, à Utrecht, ses articles du JVa^tona/, et cette publication spontanée, qui suppose déjà un commencement d'attention, parait avoir très-bien réussi chez les penseurs hollandais.

Paris, le Inndi It joio IStï.

MoD cher monsieur Mill,

Votre fraternel projet, sur lequel je mo suis expliqué dans ma longue lettre de veudredi, pour ma prochaine collahoration accessoire à vos revues anglaises, m'a fait penser à vous donner, par l'exacte copie ci-jointe, une connaissance confidentielle d'un petit opuscule que j'ai eu l'occasioD d'écrire, au commencement de ce mois, pendant la première matinée que m'ait permis de passer hors de mon lit, la maladie nerveuse dont je vous ai parlé.

Quoique simplement réservé à une douce destination privée, il est pourtant rédigé de façon à comporter, sans le moindre inconvénient, toute la publicité qu'on voudrait lui donner. Si vous le jugiez susceptible d'être inséré, en français ou en anglais, dans quelque review ou magaxinef etc., je me ferais fort d'obtenir, pour cette publicité, le consenlemeut de H*" de V***, sans l'aveu formel de laquelle je ne me croirais pas autorisé à une telle publication.

Ce serait peut-être une expérience sociologique vraiment intéressante que de tenter cette insertion, soit qu'on en vint, on non, à bout. La théorie me disposerait à croire que vous réussiriez mieux, à

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cet égard, avec votre nouveau parti catholique, s'il a déjà, comme je présume, un organe spécial : vous pourriez ainsi éprouver l'estime et la courtoisie que professe envers nous le docteur Ward. Tout journal anglican, ou même disaident, et surtout déiste, répugnerait davantage, ce me semble, à cette publication.

Vous reconnaîtrez aisément qu'on ne peut faire à ma rédaction aucune modification réelle sans altérer radicalement la physionomie générale de cette petite composilioD. Seulement, le recueil qui l'insérerait pourrait, à la suite, ajouter tous les correctifs ou réfutations qu'il jugerait convenables à sa propre couleur. Mais je persiste à croire que les catholiques, chez vous déprimés, seraient plus disposés que d'autres à accueillir un travail qui rend spécialement à leur passé une franche justice, tout en annulant leur avenir.

Les habitudes du parti progressif sont, sans doute trop négativistes pour qu'il admît une telle publication.

Si cette insertion vous semblait possible, elle me faciliterait beaucoup l'exécution de votre intéressant projet, en mesurant mieux la nature et l'étendue des communications secondaires auxquelles je pourrais ainsi me livrer, et qui, dès lors, deviendraient bien plus praticables et plus fréquentes, que si elles devaient seulement affecter des travaux plus considérables ou plus spéciaux.

£n tout cas, je pense que cette lecture vous fera

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plaisir, en vous montrant comment le positivisme peat déjà s'introduire auprès des femmes, qui doivent, à mes yeux, tant concourir à sa propagation, et même à son installation sociale. Cette épitre philosophique a profondément agi, d'une manière non éqaivoque, sur la dame pour laquelle je l'ai composée; il est vrai que c'est une personne d'une nature vraiment éminente, anssi bien moralement que mentalement, et que je crois destinée à mériter (je ne dis pas acquérir) une très-haute réputation, quoique jusqu'ici elle soit inconnue, sauf un début littéraire tout récent.

Mais, en outre, d'autres dames, auxquelles M"* de V*** en a donné connaissance, ont aussi été très-frappées de ce petit écrit.

Quoique la communication que je vous fais se rapporte essentiellement à vous, il va sans dire que vous pouvez l'étendre aux personnes quelconques que vous jugeriez strictement convenable d'en instruire pour déterminer la publication que je vous propose.

Si voua pensiez que le négativisme nu peu fanatique de M"' *** ne doive lui inspirer aucune antipathie à cet égard, je serais heureux de pouvoir lui faire, par votre entremise, confidence de ce petit manuscrit ; je m'en rapporte entièrement à ce que vous déciderez sur ce point.

Dans le cas, trop probable, sans doute, où cette insertion ne serait pas possible, je vous prie de vouloir bien me renvoyer le manuscrit aussitôt que

VOUS auriez safîîsammeat constaté une telle impossibilité; mon intention serait alors que cette épître restât confidentielle entre M'" de V*** et moi, selon sa destination primitive.

Enfin, pour tout prévoir, si la publication s'accomplit, je voas serais obligé de vouloir bien recommander au journal d'en faire immédiatement tirer à part une vingtaine d'exemplaires in-8* pour mes propres distributions privées.

D'après mon habitude des calculs typographiques, je crois que cet opuscule contiendrait ainsi dix pages ordinaires, à trente-deux lignes de cinquante lettres.

Varie, la landi 14 juillet IHB.

Mon cher monsieur Hill,

Cette courte lettre exceptionnelle est exclusivement destinée aux explications spéciales que me demande votre cordiale sollicitude sur ma présente BÎtnatioa matérielle, me proposant d'ailleurs de TOUS écrire prochainement quant aux sujets ordinaires de notre correspondance.

Gr&ce au généreux patronage que vous avez tant concoam à déterminer l'an dernier, parmi nos

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amis de Londres, j'avais espéré, comme vous savez, être pleinement garanti des graves perturbations financières inhérentes à l'inique spoliation passagère accomplie envers moi. Hais l'efficacité de cette noble intervention est sur le point d'expirer (au 1" septembre) sans que j'aie encore obtenu ni la réparation officielle que j'avais attendue, ni la réalisation des ressources équivalentes que je me suis efforcé d'instituer.

Toutefois, je n'ai vraiment lieu de craindre, sons l'un et l'autre aspect, qu'un simple retard, qui, malgré sa gravité actuelle, par suite de la grande gêne qui va m'atteindre temporairement dans six semaines, ne doit réellement susciter à mes amis aucune inquiétude sérieuse, pour un avenir même peu éloigné. En effet, quant à ma position polytechnique, il n'y a effectivement à regretter jusqu'ici que le défaut d'occasion favorable ; j'avais compté, comme tout le monde, que l'un des autres examinateurs d'admission, âgé de soixante et dix ans, et depuis longtemps enclin à la retraite, donnerait sa démission assez tôt pour que je fusse réintégré dans ma position avant les examens, qui vont commencer; il est arrivé, an contraire, que ce vieillard persiste encore à fonctionner cette année; c'est seulement en cela que je me trouve désappointé- Mais cette démission, volontaire ou forcée, ne peut guère manquer d'avoir lien avant les examens de l'an prochain; or. dans cette hypothèse presque

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certaine, tout annonce, de plna en plas, une dispoeition prononcée, non-setilement chez le Ministre, mais au sein même du conseil qui m'a exclu (par dix voix seulement sur vingt-huit), à réparer une injustice de jour en jour mieux appréciée chez tons les hommes honorables.

La modération sontenne que j'ai su garder, malgré la plus légitime indignation, en un cas où l'on s'attendait généralement à me voir éclater auprès dn public, parait même avoir touché ceux de mes ennemis qui ne sont pas radicalement dépourvus de toute vraie moralité, c'est-à-dire le plus grand nombre*

Outre la chance très-vraisemblable de prochaine réparation par l'occasion presque inévitable que je viens d'indiquer, je puis d'ailleurs retrouver ma position polytechnique encore plus prochainement, pent-ètre, à raison même de cette annualité qui a servi à m' exclure, et qui probablemeot va bientôt permettre de me rétablir.

Vers le mois de décembre ou de janvier, ou procédera à la nomination annuelle de l'examinateur pour 1846, au sujet duquel le conseil polytechnique présente deux candidate, panni lesquels le Ministre choisit, d'après la nouvelle oi^anisation. Or, il y a tout lieu ,de penser que je serai l'un de ces deux candidats, et dès lors le Ministre n'hésiterait nullement à me nommer, quand même le conseil ne me placerait pas le premier, ce qui d'ailleurs est peu probable.

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