‹ Lettres d'Auguste Comte à M. Valat ... 1815-1844Chapitre 12 sur 38 · COMTE · texte numérisé non relu

COMTE

Je joins ici mon adresse au cas que tu l’eusses égarée :

M. Comte, n° 5, rue Neuve de Richelieu, place Sorbonne.

J’ignore si la poste ne s’avisera pas de refuser mon volume à cause du poids : réponds-moi promptement; je serai inquiet jusqu’à ce que je sache que ma lettre t'est parvenue.

À Monsieur VALAT, à Béziers.

Paris;vié "15 mai a STs.

Enfin tu as dignement réparé tous tes torts, et je me plais à t’accorder pour le passé une indulgence complète, à condition néanmoins que tu rempliras tes enga-

gements à l'avenir. Tu ne saurais croire, mon cher Valat, quel plaisir m'a fait ta délicieuse épître ; je l’ai relue au moins trois fois depuis le jour que je l'ai recue, c’est, à-dire depuis le 7. Oh! oui, nous nous convenons bien, mon cher ami, et le penchant qui nous a toujours entraînés l’un vers l’autre ne nous a point trompés. Nous sommes faits l’un pour l’autre, et cependant il nousest presque impossible de vivre ensemble ! Misérable condition humaine ! Des raisons dont je suis, malgré moi, forcé de reconnaître la justesse te retiennent à Montpellier, et des raisons d’un autre genre, mais non moins puissantes, me prescrivent de rester à Paris. Ainsi va le monde. J’ai trois amis véritables, toi, Conrot et Cabanes; et de ces trois, l’un est à deux cents lieues, le second est à Metz et deviendra probablement militaire, et le troisième va partir pour sa province .… Tu juges, mon cher Valat, combien ta correspondance me devient nécessaire: tu es de ces trois amis de cœur celui de tous peutêtre dont les goûts et l'humeur me conviennent davantage. J’ai besoin de tes lettres, j’ai besoin de ce délicieux commerce d’amitié, j ai besoin de cet épanchement, de cet abandon absolu : ne m’en prive plus, je t'en conjure, ce serait bien cruel. Tu ne saurais croire combien je suis devenu sentimental, sans qu’il y paraisse, depuis que je suis amoureux. J’avais besoin de cela pour développer entièrement dans moi les affections tendres, qui sont, comme l’a très-bien dit Destutt-Tracy, etcomme du reste tous les cœurs sensibles l'ont reconnu, la source du plus grand bonheur. Une famille n’est pas suffisante ; à notre âge il faut autre chose que cela; le sentiment est trop abondant pour s’en tenir à ce point.

Ne cette surface ne lui offre pas assez de prise. Il me faut, je le sens, outre ma famille, une maîtresse, un petit nombre de bons amis, et j’ai le bonheur d’avoir tout cela. Je vois que tu t’es également pourvu de ton côté, et qu’en homme prudent, tu as su mettre plusieurs cordes à ton arc, Mie Julie qui est à Lyon, la femme de ce libertin des contributions indirectes (lequel, du reste, a les mêmes travers absolument que le mari de ma Pauline), et la charmante marraine, voilà de quoi satisfaire l’appétit le plus dévorant. C’est notre âge, mon ami; nous sommes à ce moment où nous pouvons sentir cet ordre de sensations-là, qui procure les plus doux instants de la vie, et nous serions diablement nigauds d’ajourner nos jouissances à l’époque où nous ne serons plus susceptibles de jouir. Je reconnais actuellement le vide et la fausseté de cette philosophie stoïque qui tend à vous faire abjurer tous les sentiments qui font le seul charme de la nature humaine. Cette philosophie a été conçue à une époque où l’on avaitencore trop peu de lumières pour faire quelquechose depassable dans cegenre, et nous l’admirons, nous autres jeunes modernes, parce qu’elle prête à l’enthousiasme et à l’exaltation, parce qu'elle est tranchante et absolue; mais c’est précisément pour cela qu'elle est fausse. J'en ai été épris tout comme un autre; mais depuis que je me suis mis à réfléchir sérieusement sur cet ordre de considérations, j’ai bientôt reconnu mon erreur, et, sans tomber dans l'erreur opposée, je me suis arrêté au mezzo termine. Le medio stat virtus est bien vrai, je m'en aperçois tous les jours; c'est une des idées les plus justes qui soient dans Horace, où 1l yen a un assez grand nombre de justes.

J'ai lu et relu avec un singulier intérêt le tableau piquant que tu me traces de ton genre de vie. Je t'avoue que cela m'a rappelé involontairement le Bachelier de Salamanque, et que je te comparais au licencié Carambola, bren entendu que je ne te supposais pas d’une stature aussi exiguë que la sienne.

Je désire bien, mon cher ami, puisque tu ne peux venir à Paris, que tu sois du moins transplanté à Montpellier, et avec des fonctions un peu mieux proportionnées à tes études et à ta capacité, ainsi qu’à ton goût, que celles de régent de cinquième. Si tu pensais que je pusse faire utilement quelques démarches 1ci auprès des grosses têtes de l’Université, quoique jen’en fasse point pour mon compte, je les tenterais avec plaisir. Je vois assez souvent et je suis assez bien reçu de Poinsot, entre autres.

J'ai une foule de choses à te dire, et l'Encyclopédie ne suffirait pas à insérer toutes les idées qui se présentent à moi quand Je t'écris. Mais comme 1l faut se borner, je n’ajouterai qu'une demi-feuille à la dimension ordinaire, sauf à fourrer le reste de mon bavardage dans mon prochain numéro, si je n'oublie pas tout cela d'ici à ce soir.

Pour ce qui me concerne, je te dirai que ma position pécuniaire est à peu près la même, mais que j'ai de grandes espérances, et des espérances fondées, d’amélioration assez prochaine. Quant à des leçons, n'ayant mis un peu d’activité à en trouver qu'au milieu de l’année scolaire, tu sens qu’il doit m'être fort difficile de m’en procurer; mais pourtant cela va passablement, et pour la prochaine année scolaire je suis certain,

d’après les démarches que j'ai faites, d'en avoir sufhisamment pour me faire 250 à 300 francs par mois sans me donner beaucoup de peine, et en ayant encore du temps pour l’économie politique. Mais je t'avoue que, quoi qu'il arrive de la politique, qu’elle devienne fructueuse ou qu'elle reste stérile, je suis décidé à garder les leçons, parce que d’abord le plus pénible, là comme partout, c'est le commencement, et qu’une fois un peu connu, je puis compter sur un fonds très-honnête et aussi assuré que chose humaine puisse l'être, et ensuite parce que je vois que cela ne m’empéche point de trancher du publiciste. | Nous venons de lancer un premier cahier d’un ouvrage bien important, et qui, je crois, fera sensation dans le monde politique, c’est-à-dire chez tout le monde. Je crois que je suis vraiment lié à une belle entreprise, et qui sera non-seulement fort glorieuse, mais assez lucrative, j’en ai l’espérance. Dans un autre cahier, qui paraîtra d'ici à un mois environ, il y aura un grand diable d'article de ma facon, qui chatouillera peut-être les anciens élèves de l’École polytechnique. Je t'en parlerai quand il paraîtra et, si je puis, je t’en enverrai un exemplaire. Je ne signe point encore mes travaux, parce que, relativement à mes parents, je ne me soucie pas de figurer le samedi à la police correctionnelle, quoiqu'àte dire le vrai, je crois notre ouvrage trop grave et trop scientifique pour que le ministère lâche à nos trousses le déclamateur ordinaire, M. de Marchangy. Quand une fois l’entreprise aura plus d’aplomb, et qu'elle sera décidément ancrée, alors je me nommerai :

c'est un travail qui est de nature à se suivre toute la

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vie, et à devenir une chose continue, d’un très-grand intérêt, dans le genre du Censeur, mais seulement un peu plus forte d'idées. Songe, mon ami, que le Censeur, dans les trois premières années, a rapporté 200,000 francs net à ses auteurs, et actuellement, quoique l'ouvrage ait beaucoup perdu de son ancien éclat, ils ont encore 10 à 15,00olivres de rente chacun. Oh!il y a des ressources dont tu ne te fais pas d’idée dans la carrière politique. Juge, si je puis parvenir à chanter sur cette note-là ! Mes parents me pardonneront alors, j’espère, de m'être fait publiciste.

Tu désires que je te fasseconnaître M. de Saint-Simon ? TFrès-volontiers. C’est le plus excellent homme que je connaisse, celui de tous dont la conduite, les écrits et les sentiments sont le plus d'accord et les plus inébranlables. Né dans une des familles les plus nobles de France, élevé de très-bonne heure au poste d'officier général, il-pourrait, s’il avait voulu se décider à faire la cour, jouer actuellement un très-grand rôle à la cour de France et à la Chambre des pairs. Mais 1l a renoncé volontairement à la noblesse, et tu le concevras sans peine si je te dis qu’il est un des fondateurs de l’indépendance des États-Unis, un ami de Washington et de Lafayette. Mais non-seulement il a renoncé à la noblesse, il a de plus entièrement abjuré toutes les habitudes féodales, ce qui est infiniment plus rare. Il y a beaucoup de nobles qu1 professent des principes libéraux et qui pourtant ont conservé le ton de morgue et les manières de leur caste, et qui, par un reste de leur ancien mal, se sentent encore agréablement chatouillés quand on les appelle M. le duc ou M. le comte. Pour

lui, on le croirait né dans le tiers état et élevé dans les manières roturières, ce qui, je le répète, est infiniment méritoire. Du reste, les plus grandes qualités sociales, il les possède à un haut degré ; il est franc, généreux, autant qu’on peut l'être. Il est chéri de toutes les personnes qui le connaissent particulièrement. Cependant les gens qui ne l’ont jugé que de loin le regardent comme un extravagant, parce qu à force de générosité il est parvenu à dissiper une fortune très-considérable, et qu'il n’a pas voulu user de tous les moyens souples employés sans scrupule par tant de bonnes âmes pour rétablir leurs affaires. Sa conduite, depuis le commencement de la révolution, pendant ces trente années d'épreuves si difficiles, a été pure, tout à fait pure, de l’aveu de tout le monde. Invariable dans la défense de la cause libérale qu'il a embrassée avec ardeur, il n’a jamais servi aucun parti; il est entièrement intact de tous les crimes révolutionnaires (ce qui est assez rare parmi tous les grands libéraux du jour) ; il n’a jamais flatté Bonaparte, et sous le règne actuel il n’a jamais sollicité les faveurs de la cour, que sa naissance lui aurait si aisément fait obtenir. Aussi son caractère est généralement estimé par les hommes de toutes les opinions. Si plusieurs personnes ne rendent pas la même justice à ses idées, c'est que sa manière de voir s'élève trop au-dessus des idées ordinaires, pour qu’elle puisse être encore appréciée : mais cela viendra tôt ou tard, et voilà l’avantage des gens qui sont plutôt au-dessus qu'au-dessous de leur siècle, c’est que, comme le siècle avance et qu'il ne recule jamais, ils finissent toujours par être estimés ce qu'ils valent, tandis que les gens

au-dessous de leur siècle sont de plus en plus méprisés. Je ne finirais pas si je voulais te citer la foule de traits de générosité qu'il a faits et qui sont connus de tout Paris. Mais comme cette générosité a une manière de s'exercer qui est tout à fait originale, je me réserve le plaisir de te rapporter dans mes lettres prochaines quelques-unes de ces anecdotes. Enfin, je ne tarirais pas sur son compte, et puisqu'il faut pourtant finir, Je me contente pour cette fois de te dire, en somme, que c'est l’homme le plus estimable et le plus aimable que j'aie connu de ma vie, celui de tous avec lequel je trouve qu’il est le plus agréable d’avoir des relations. Aussi je luiaivouéuneamitiééternelle; et, en revanche, il m'aime comme si J'étais son fils (il n’est point marié}. Ah! j'oubliais de te noter un trait bien essentiel de son caractère, bien étonnant, c'estqu’à l’âge de près de soixante ans, il a tout le feu de la jeunesse; enfin, il a beaucoup plus d’ardeur et d'activité que moi, et tu sais pourtant que je ne suis pas froid. Oh! j'aurais des choses bien piquantes à te dire sur son compte.

Pour en venir aux questions politiques que tu m'’adresses, je te répondrai d’abord, en thèse générale, que tu es encore dans une mauvaise direction politique, dans laquelle, au reste, j’ai été tout comme toi, puisqu’il n’y a guère qu'un an que je l’ai quittée. Ta politique, autant que j'en puis juger, est fondée sur la théorie des droits de l’homme, sur les idées du Contrat social, enfin sur les systèmes des philosophes du siècle dernier. Or je te dirai que cette théorie, ces idées, ces systèmes, sont mal conçus et portent à faux. Tu sens qu’une proposition de cette importance ne peut guère

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