EU
se démontrer dans une lettre ; mais je te prierai seulement de fixer toute ton attention sur ce fait, qui est la clefde la bonne philosophie et auquel tu n’as pris garde probablement jusqu’à présent : c’est que foutes les connaissances humaines vont croissant de siècle en siècle, et que les institutions et les idées politiques de chaque époque d’un peuple doivent être relatives à l’état des lumières chez ce peuple à cette époque. Si tu examines cette proposition sérieusement et avec des connaissances historiques, tu ne tarderas pas à l’adopter ; et si tu l’adoptes, tu sentiras qu'il en résulte nécessairement que la politique d’un siècle ne peut pas être celle du siècle précédent, et que, par conséquent, la politique du X VIII siècle n'est plus celle qui convient aujourd’hui, par cela même qu’elle était celle qui convenait au XVIII siècle. En un mot, toutestes idées générales, mais surtout tes idées sociales, sont toutes entachées d’une idée radicalement fausse, celle de l’absolu. Il n’y a rien d’absolu dans ce monde, tout est relatif; plus tu y penseras, plus tu en seras convaincu. Cette idée fausse nous est donnée à tous par notre absurde système d'éducation, et nous avons ensuite beaucoup de peine à nous en dépêtrer; pour ma part, je sais ce qu’il en est de cette difficulté-là. Ne te fâche donc pas de ce que je te dis que tu es dans une direction d’idées politiques fausse, surtout sans t'en donner la preuve; mais je t’assure qu’il en est ainsi. Je te conseille, pour t'en guérir, de te mettre d’abord bien dans la tête que tout, dans Ia politique comme dans les autres sciences, doit être fondé sur des faits observés, ce qui te portera à éliminer toutes les idées vagues et hypothétiques, et ensuite de lire beau-
a NS du
coup moins les ouvrages du genre du Contrat social de Rousseau, et beaucoup plus les ouvrages historiques, comme l’Æistoire d'Angleterre, de Hume, l'Histoire de Charles-Quint, de Robertson, qui sont les moins mauvaises de toutes les histoires, surtout la première. Ensuite, méts-toi à étudier l’économie politique, c’est-à-dire l'ouvrage de Smith et celui de Say.
Quant à ta question sur l'application de la peine de mort, je te dirai que je crois, en général, que la société doit infliger les peines qu’elle juge lui être utiles; mais ensuite je te dirai que je ne suis nullement convaincu que la peine de mort soit utile, c’est-à-dire aussi utile que pourrait l’être une autre peine. Du reste, cette question, quoique bien débattue, n’est point encore résolue, parce que l’on ne l’a point examinée dans un esprit convenable, et qu'il n'y a point encore assez d'observations positives recueillies à ce sujet, pour asseoir une opinion bien décidée. Cependant, s’il fallait opter absolument, je pencherais assez volontiers vers Je mot de Voltaire : « Un pendu n'est bon à rien. »
Tu me demandes mon opinion sur l’Université, et une opinion motivée, qui plus est. Sais-tu que ce nest pas là une petite affaire? Je te dirai en gros ce que je t’ai déjà dit dans ma première lettre, que je regarde l’Université comme une corporation essentiellement opposée aux progrès des lumières, et qui tendrait à faire rétrograder l'esprit humain, si l'esprit humain pouvait rétrograder. Parmi beaucoup de raisons que je pourrais donner à l'appui de cette assertion, et que je te débiterai peut-être dans la suite, je me contenterai de te dire en ce moment que l’Université est un corps
re nécessairement en arrière et très en arrière du siècle, puisqu'il a pour objet de maintenir un absurde système d'éducation qui se trouve, à quelques légères modifications près, être le même encore aujourd’hui qu'au X Ve siècle.
Adieu. Ton ami pour la vie.
CoMTE.
A la prochaine lettre, je te donnerai quelques détails sur l’enseignement mutuel.
Dans un mois je serai père. J'ai peine à le croire, et je ne puis encore m’habituer à cette idée-là.
A Monsieur VALAT, à Béziers,
Paris, le 15 juin 1818.
Quoique ton exactitude ne soit pas tout à fait aussi scrupuleuse que la mienne, j'avoue avec plaisir que j’aurais tort de te faire le moindre reproche, et, sans aucun préambule chicanier, je me livre à la douceur de répondre à ta lettre que je viens de recevoir il y a une heure, et je m'embarque pour Béziers, incertain si le voyage durera une, ou deux, ou trois feuilles.
Je vais te parler d’abord de ma position , et répondre