‹ Lettres d'Auguste Comte à M. Valat ... 1815-1844Chapitre 17 sur 38 · OS · texte numérisé non relu

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qu'à toi. Je t'engage à lire cet ouvrage, qui, malgré ses grands et très-grands défauts, est pourtant infiniment supérieur à tout ce qui a été écrit sur le même sujet, en y comptant même les mâles. C'était une femme bien extraordinaire que cette M de Staël; elle était bien au-dessus de son cher amant (Benjamin Constant). Sa manière de vivre n’était pas moins singulière que ses écrits. Elle pensait, écrivait et agissait beaucoup plus en homme qu’en femme, quoiqu’elle fût assurément pourvue largement de cette grande sensibilité qui caractérise son sexe.

Je ne sais pas bien au juste si je suis père dans ce moment, mais très-probablement je le serai au moins demain , laccouchement ne peut guère tarder davantage ; le terme est arrivé, non au compte du bénévole mari, mais au mien, qui est un peu plus exact. Je ne me suis pas soucié d’être parrain, non à cause des dépenses, qui sont terriblement exagérées par l'hermite, mais à cause des inconvénients qu’il pourrait y avoir à rendre notre liaison perceptible au mari : on vit si commodément à Paris, que ce brave homme ignore même que je vois tous les jours ou tous les deux jours sa femme chez lui pendant deux heures. Il ne m'a jamais vu, il ne sait pas mon nom, il ignore jusqu’à mon existence, tandis que je connais entièrement ui, son nom et toute son existence.

Cabanes est parti depuis un mois, pour aller passer quelque temps chez lui; il compte retourner à Paris en septembre.

Granier m'a écrit enfin depuis quelques jours; c’est la première fois depuis qu'il a quitté Paris. Tout ce

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qu’il dit étant fort insignifiant, je ne t'en entretiendrai pas davantage.

Adieu, mon cher, je te quitte pour aller savoir si c'est une fille ou un garçon. Elle ne le nourrira pas elle-même, malgré les beaux raisonnements de Rousseau, parce qu'elle ne le peut point; mais il sera en nourrice à Paris, et je pourrai le voir tous les jours. Je tesprie de tenir tout Acecilexactementuampante, Apalce que de confident en confident cela pourrait bien aller jusqu’à mes parents, et tu concois mon désappointement. Adieu. Ton ami pour la vie,

ComTE.

NU

Monsieur VA LA T, à Béziers Paris, le 22 juillet 1818.

Vanitas vanitatum, et omnia vanitas

Mon épigraphe doit te mettre à peu près au courant de ce que j'ai à t’annoncer, mon cher Valat. Oui certainement, ce parti-là est bien préférable au qui, quæ, quod, de Béziers, et la chose me conviendrait tout autant qu’à toi, puisqu'elle te rapprocherait probablement de ton ami; mais..., d'après les informations les plus po-

sitives, il se trouve qu'il n’y faut plus songer. C’est ici le cas de montrer de la philosophie.

D’abord, il n’est pas vrai, comme on te l'avait dit, que huit de nos co-licenciés aient été admis à l’école des états-majors, dans laquelle il n’y a encore personne ; aucun élève n’a été encore admis à concourir pour y entrer. De plus, tous nos camarades se trouvent exclus par une disposition qui exige formellement que les candidats soient pourvus d’un brevet de sous-lieutenant au moins; ainsi, par exemple, un élève de ma promotion, que tu connais sans doute, Thouret, est depuis deux mois ici occupé à solliciter la faveur que tu désirais, et on a fini par lui répondre officiellement, il y a huit à dix jours, que lui ni aucun élève ne serait admis à concourir, vu la disposition dont je te parlais tout à l’heure; c'est d’après cette réponse catégorique qu'il a renoncé totalement à cette partie. Je te dirai d’ailleurs que, selon toutes les apparences, il y aura un très-grand nombre de concurrents, et que le choix sera fait, non d’après la capacité ni d’après les services rendus à État, mais en prenant pour bases la naissance, la faveur et la fortune.

Cette lettre n’étant à autre fin, j'imiterai ton silence sur tout autre sujet, et je t'attends à ta prochaine, bien persuadé que tu seras guéri de ton goût passager pour Pétat-major.

Adieu. Ton ami pour la vie,

CoMTE.

J’ai changé de logement; voici ma nouvelle adresse : rue Saint-Germain-des-Prés, n° 8.

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Si tu peux parvenir à être transplanté à Montpellier, et changer ton Lhomond contre un Legendre ou un Lacroix, je crois que tu pourras te consoler très-facilement de ne pas étre officier d’état-major : qui dit militaire dit toujours plus ou moins esclave.

Je crois, du reste, que l'enseignement mutuel nous prépare de beaux jours à nous autres jeunes professeurs de mathématiques. L’application de cette méthode à l’enseignement scientifique ne peut manquer de venir tôt ou tard, peut-être même bientôt, car on est déjà sur la voie; si avec cela nous avons le bonheur d'obtenir la liberté de l'instruction, tu verras que ton sort s'améliorera bien, ainsi que le mien.

A Monsieur VAL'AVR a Béners.

Paris, le 17 novembre 1818.

Réception le matin, réponse le soir; j'espère, mon cher ami, que voilà de l’exactitude si jamais il en fut. Pour peu que tu te piques d'honneur aussi, notre chère correspondance ira d’un assez bon train; et, en conscience, j'en ai bon besoin, car tes lettres me font grand bien. |

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Les craintes que tu avais conçues à mon égard, d'après mon ci-devant silence, étaient et seront toujours, je pense, dénuées de fondement. D'abord, je ne risque pas d’encourir les honneurs de la police correctionnelle par mes sublimes fonctions de publiciste. Bien que nous n’ayons pas encore la jouissance de la douce liberté de dire tout ce qui passe par la tête (qu’on sera, à ce qu'il paraît, obligé de nous lâcher enfin à cette session, sauf les restrictions et les escobarderies de l'illustre et profond M. Decazes), les aboyeurs du ministère ont cependant considérablement adouci déjà leur respectable zèle, et d’ailleurs, dans tous les cas, comme je ne suis pas l’aute:r ostensible, je ne suis pas non plus l'auteur responsable.

Tu as beau me moraliser pour me prouver que j'ai tort de m'ennuyer {ce qui est évident de soi-même), et encore plus tort de m'inquiéter des tracasseries dont m'obsède l’amour-propre le plus impertinent, je n’en continue pas moins à soupirer après le moment où je pourrai envoyer à tous les diables mon enseignement, ou, au moins, il me sera permis d’en prendre à mon aise et de le traiter suivant ma fantaisie. J'admire ta constitution, si elle te permet de supporter des charges de ce genre sans en être excédé; mais la mienne malheureusement n'a pas été aussi bien travaillée par la très-divine Providence, et cela, sans doute, afin que j'aie l’occasion de me mortifier; et si c’est là réellement son intention, elle est largement satisfaite. Je t'assure que c’est pour moi une condition bien pénible que d’être obligé d'enseigner suivant des formes que je vois clairement vicieuses, quand je sens très-clairement

aussi qu’il me serait possible d’en suivre de meilleures, en nécoutant que mes propres idées. Pour que cette obligation me pesât moins, il faudrait que je ne prisse aucun intérêt à ma besogne, et alors, ma foi, elle me serait bien autrement ennuyeuse. D’ailleurs, pour trancher le mot, le plaisir de faire à ma tête a toujours été et sera toujours pour moi le plus succulent de tous les plaisirs, et m'en voir privé en quoi que ce soit, la plus insipide des contrariétés.

Si j'étais de bonne humeur ce soir, je pourrais te faire rire en te faisant part des aveux naïfs de l’amour-propre de M. Reynaud, dans une conversation que j'ai eue avec lui pour tâcher que mon fardeau fût allégé, de la bonhomie de vanité avec laquelle il en revenait toujours à me dire : « Hors de mes livres, point de salut », ou l'équivalent, etc.

C'est toi, mon cher ami, qui conserves une gaieté impertubable, et, ma foi, je t’en félicite sincèrement, car c'est, après la santé, le premier des biens, J’ai ri debien bon cœur ce matin en lisant ton tableau vraiment comique de ton professorat particulier, et c’est la seule fois que j’aie ri de la journée.

Il me tarde bien, mon cher, que nous soyons réunis ici. Je t'avoue que j'éprouve souvent le besoin d’un ami, et d’un ami tel que toi : nous serions, je crois, bien heureux l’un et l’autre. Quoique mes affections conjugales et paternelles occupent fortement et intéressent au plus haut degré mon cœur (toute plaisanterie à part), je sens néanmoins que tu me manques. Les affections douces et tendres sont les plus heureuses, la source du seul véritable bonheur qu’on puisse accrocher sur notre

misérable planète, et on ne saurait en avoir trop; l’amour, la paternité, loin de nuire ou d'être altérés par l'amitié, s'allient, au contraire, parfaitement avec elle; ce sont choses qui vont très-bien de compagnie.

Je ne puis m'empêcher de répondre quelques mots à tes réflexions sur mes observations par rapport à la loi de recrutement. C’est une matière sur laquelle j'aurais fort à cœur de te voir des opinions que je crois saines, et je suis parfaitemement convaincu que je t’amènerais à ma manière de voir, si nous étions ici dans nos douces conférences philosophiques et amicales. Mais tu sens que les raisons ne peuvent guère s’exposer dans une lettre; cependant je vais te présenter succinctement quelques réflexions dont je présume que tu reconnaitras l’exactitude tôt ou tard, en méditant sérieusement sur ce sujet.

Ce n’est pas seulement par principe d'humanité que je déteste une institution semblable à celle des armées permanentes. C’est aussi parce que l’étude approfondie que j'ai pu faire jusqu'à présent de la politique m'a convaincu qu'en analyse définitive, cette institution est aujourd'hui le seul obstacle au perfectionnement de l’organisation sociale, de quelque point de vue qu’on l’envisage. C’est ce dont je te convaincrais, j'espère, par conversation, en examinant avec toi l’état actuel de la civilisation, sous ses différents rapports, et ses progrès futurs probables déduits de l'observation de sa marche passée; mais il y a là pour trois semaines de conversation au moins, aussi je t'en tiens quitte. Je te prieraïi seulement d'examiner les propositions suivantes :

1° L'institution des grands corps de soldats (exclusi-

vement soldats, bien entendu) est aujourd’hui l’unique motif de guerre, ou à peu près, chez les nations civilisées ; de sorte qu’on n'attaque le plus souvent que parce qu'on a d'énormes masses de brigands oiïsifs dont on ne sait que faire et qui ne demandent que plaies et bosses.

29 L'établissement des armées permanentes rend impossible l'établissement de la liberté, du moins d’une manière solide : tous les soldats de profession sont de véritables gendarmes, du plus au moins, prêts à insulter, emprisonner et fusiller au besoin tous ceux qu’il plaira au chef militaire de condamner. En un mot, l’ordre social ne sera en définitive fondé que sur la force, tant qu’on gardera des armées soldées. C’est ce qui a été bien établi, et récemment encore, surtout par les publicistes Allemands, et avant par les Anglais, Français, Américains et Italiens.

3° L'expérience a prouvé dans tous les temps que les armées soldées sont excellentes pour l’attaque, mais qu’elles sont tout à fait impropres pour la défense, et que par conséquent les peuples qui ne veulent pas faire de la guerre un métier, qui ne veulent l’employer que pour repousser les attaques étrangères, doivent, même sous le rapport militaire, renoncer à l’emploi des armées soldées. La guerre de l’Amérique et mille autres le prouvent. Tout récemment, ce ne sont pas les armées soldées de l'Espagne qui ont repoussé les troupes de Bonaparte, qui passaient pour les meilleures de l'Europe; ce sont les guérillas, en un mot les citoyens armés pour défendre leurs propriétés, leurs femmes, leurs enfants, et qui mettaient plus de courage à cela que les autres n’en mettaient à égorger et à piller l'Espagne.

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En Allemagne, ce ne sont pas les armées soldées qui nousontrepoussés; cesontles Landwehr,les Landsturm, c’est-à-dire les gardes nationales; et, pour nous autres Français, ce n’est pas avec nos troupes réglées que nous avons battu les privilégiés européens en 1702, c'est avec les carmagnoles.

4° La paix perpétuelle projetée par le bon Henri et le brave Sully, et renouvelée depuis par l’estimable abbé de Saint-Pierre, a été examinée avec beaucoup trop de légèreté par Voltaire, Montesquieu et autres, qui ont jeté du ridicule sur cette idée, et qui ont empéché, par suite, qu’on examinât la question sérieusement. Le fait est que l’idée de ce bon abbé était bonne en ellemême ; mais elle péchait par la combinaison fausse par laquelle il voulait l’effectuer, puisqu’il proposait une coalition des rois, dans le genre à peu près de ce qu’on appelle aujourd’hui la Sainte-Alliance, pour maintenir la paix ; autant aurait-il valu proposer de faire garder les moutons par les loups. La royauté, dès l’origine, a été une institution essentiellement militaire, et par conséquent guerrière ; elle avait conservé ce caractère quand le bon abbé écrivait; elle n’a commencé à le perdre, en Angleterre, qu’à partir de la révolution de 1688, etencore très-incomplètement, et en France par l’eflet de notre révolution actuelle. C’est à présent, dès-lors, qu’il devient possible d'établir une paix durable, parce que les rois ne dirigent plus exclusivement, que les peuples ont une part dans la direction suprême de l’État, et que bientôt, par la puissance de l’opinion publique éclairée par la liberté de la presse et exercée par la Chambre des Communes, les peuples gouverneront de fait. Or, ce

sont les rois, et non les peuples, qui ont intérêt et qui désirent faire la guerre.

5° Enfin, et ce n’est pas une considération d'une mince importance, l’armée soldée coûte trois cents millions ; et si l'on pouvait calculer exactement tous les frais indirects qu'elle occasionne à la nation, comme logement des héros, pillage fait par les héros, petites pensions faites aux héros par leurs parents, etc.,etc.,etqu’on portât ensuite en ligne de compte tout le travail productif que pourraient faire ces 200,000 héros, et qu'ils ne font pas, on friserait de bien près, je crois, le milliard.

En voilà trop, je pense, sur ce seul article ; mais, ma foi, le sujet m’a un peu entraîné, et je conclus au licenciement de l’armée soldée, à l'inverse du respectable Caton, qui opinait toujours contre la paix.

Tu me demandes, mon ami, quelques détails sur ma vie ; ce sera bientôt fait, car elle est presque aussi uniforme que la tienne, et j'espère que cette co-tranquillité est bien honorable pour moi, qui suis sur un si grand théâtre. Mais, ma foi, tout bien pesé, je ne connais pas de caverne où l’on puisse être plus retiré et plus paisible qu’à Paris, quand on en a bien envie. Je me lève ordinairement à sept heures (l’hiver au moins); à huit heures et demie je me rends à ma pension pour la lecon du matin, qui dure jusqu’à dix heures et demie; alors je déjeune, et puis je donne une ou deux lecons particulières et je travaille jusqu’à trois heures, où je retourne à ma pension pour la séance du soir, qui finit à quatre heures. Alors finissent mes ennuis, et je suis enfin à moi-même. À ce moment, je vais ordinairement chez

ma Pauline, ou je la vois chez moi avec ma fille, jusqu’à huit heures environ (en prenant néanmoins une demiheure pour dîner, car l'amour ne satisfait pas totalement l’estomac, et quelquefois même il le creuse). A huit heures je travaille chez moi jusqu’à dix ou onze heures, ou bien je me couche tout bourgeoisement, ou bien encore (mais ceci est devenu très-rare) je vais au spectacle ou dans un cabinet de lecture. Le lendemain, je recommence.

C’est une chose singulière que la passion du spectacle m'’ait si fortement quitté depuis environ un an; je t'assure que je n y vais guère plus de deux fois en trois mois, ordinairement. On se blase sur tout ; je m'en suis saturé pendant près d’un an, et actuellement je ne regarde pas seulement les affiches. Je ne vais plus aux Variétés depuis que Potier a quitté; je n’aime pas les mélodrames, je ne supporte guère la musique que pendant une demi-heure et la danse pendant cinq minutes; dès lors tu sens que je ne vais qu’aux Français. Or, depuis que j'ai un peu vécu, observé et réfléchi, la tragédie me paraît ridicule, les amours en sont extravagantes, boursoufflées, hors de nature : ainsi je ne me plais qu’à la comédie ;or, Fleury ayant quitté la scène, et connaissant d’ailleurs, pour les avoir vues plusieurs fois, toutes les bonnes comédies, et sachant par cœur les acteurs et actrices , je préfère rester philosophiquement chez moi, ou aller philosophiquement causer avec le digne philosophe Saint-Simon.

Adieu. Ton ami pour la vie, COMTE.

À Monsieur VALAT, à Montpellier.

Paris, 18 24 septembre 181.

Je commence humblement et franchement, mon cher ami, par m'avouer coupable envers toi et envers ma famille du long silence que j’ai gardé jusqu’à présent , et que je confesse naïvement nêtre point excusable, quoique, si je voulais faire mon panégyrique, je ne trouvasse facilement plusieurs excellentes raisons pour me justifier. Tu en jugeras toi-même par l'exposé rapide que je compte te faire; malgré cela , je conviens qu’il y a eu paresse et négligence (j'espère bien que tu n’as jamais pensé indifférence). Quelques motifs très-puissants empêchent d'écrire ou font ajourner les lettres; moins on écrit, moins on a envie d'écrire; la paresse, qui se trouve toujours au fond de l’homme, vient à s'en méler, et on reste des mois entiers sans donner signe de vie à ses amis : voilà mon histoire en deux mots, et je ne prétends pas la blanchir. Cependant, comme d’un autre côté Je ne veux pas me faire plus noir que je ne le suis , je te dirai que cinq ou six jours avant de recevoir ta mercuriale, j'avais écrit à ma famille : ainsi ton éloquence s'est trouvée venir un peu comme la moutarde après dîner. Ce petit acte de pré-obéissance me vaudra,

ie j'espère, jointavecle naïf aveu de mes torts, mon pardon tout entier : j'y compte. Pour achever de tout réparer, je promets d’être, à l’avenir, très-fidèle à notre chère correspondance, et de répondre au plus tard dans la huitaine de la réception de tes épîtres amicales.

Comme je me dois à moi-même un dédommagement de mon long silence, tu ne trouveras pas mauvais que je t'envoie un petit volume, que tu seras obligé de lire tout entier, sans avoir le droit de t'endormir ; car, enfin, quelque longue que puisse être mon épître actuelle, la longueur demon silence passé l’'emporteraencore de beaucoup dans la balance de l’ennui,comme on dirait au mélodrame. Ainsi, malgré que j'aie beaucoup de choses à te dire, en compte réglé, pour acquitter mon arriéré, je me réserve toujours, comme Montaigne et Sterne , de faire toutes les digressions et excursions qui me passeront par la tête ou par le cœur.

Je te ferai d’abord compliment sur les goûts champétres qui viennent de s'emparer de toi; je t’assureque,àton grand étonnement peut-être, je n’ai nulle envie de m'en moquer. [l faut qu’il y ait entre nous une grande sy mpathie, ou, pour s’exprimer en termes moins poétiques et plus positifs, une grande conformité dans la manière de sentir et de juger, car je t’avoue que, de mon côté, j'en suis arrivéau même point. À la vérité, c’est, je crois, par un chemin inverse. Chez toi, c’est principalement au spectacle des campagnes, et surtout de leurs habitants, qu’est due cette métamorphose ; au contraire, c'est à l’observation attentive et approfondie des villes que je dois un changement à peu près analogue. Mais, comme on ne juge bien que par comparaison, je crois

que nous serions confirmés l’un et l’autre dans notre manière de voir, toi par un séjour plus long à Paris, moi par une connaissance plus ample des campagnes. Quoi qu'il en soit, je suis, je te l’assure, profondément révolté de l’insolence, de la dureté, de la platitude, de la fatuité, de l'égoisme, de ce qu’on appelle les gens comme il faut; ce sont, pour le cœur, la canaille du genre humain. Les vices de la classe inférieure, son avidité, sa stupide admiration pour le luxe et la grandeur, sa servilité, etc , m'affligent plus et me révoltent moins, beaucoup moins, car ces vices sont dus, pour la plupart, à l’ignorance et à la dépendance des classes inférieures, et à l'existence et à l'influence des classes supérieures. En un mot, je me représente les vices des classes inférieures comme le résultat à peu près inévitable de leur position sociale dans l’ordre politique actuel ; tandis que les classes supérieures n'ont point, à beaucoup près, la même excuse, ou au moins au même degré, et leurs vices sont bien plus volontaires. Au total, même dans l’ordre social actuel, il y a, tout bien pesé, plus de vertus dans la classe tout à fait inférieure que dans celle tout à fait supérieure; et la première a l’excuse inappréciable, aux yeux d’un philosophe, d’être victime. Je t’assure, néanmoins, en mettant toute misanthropie de côté, qu’il y a dans la classe moyenne des villes beaucoup de qualités, et qu’au total c’est la fraction la plus estimable de l'espèce humaine.

Quant à moi, je ne suis point, il est vrai, à la campagne, mais je ne suis point non plus à la ville, car je nesuis guère en rapport avec elle. Néanmoins, je forme bien, comme toi, le projet de fixer quelque jour ma résidence

+ à la campagne, mais sans cependant me dépariser tout à fait, car 1l y a ici une certaine classe d'hommes et une certaine classe de choses avec lesquelles je ne cesserai jamais d’avoir des rapports. À ne consulter que mon goût, je serais entièrement de ton avis; mais prends garde que, malgré toi-même et à ton insu, 1l y ait un peu d’égoïsme dans la résolution que tu projettes, et que tu ne la considères un peu trop exclusivement que par rapport à toi. Sans doute, il faut vivre hors des hommes si l’on veut être heureux , du moins avec nos goûts et nos caractères; mais 1l faut aussi vivre un peu pour eux, et, en tetâtant bien, tu sentiras, j'en suis sûr, que ce besoin est aussi impérieux pour le bonheur que pour tes besoins personnels. Mon ami, cette classe d’hommes laborieux, francs, estimables, que nous aimons tous deux, elle est opprimée, elle est indignement pillée par ses supérieurs; que le fruit de son travail lui profite désormais tout entier; qu’il cesse d’alimenter le luxe infâme et la basse oisiveté de ses maîtres ; que l’ordre social, jusqu’à présent organisé pour le compte des gens inutiles, le soit entièrement pour les gens utiles : voilà, mon ami, un devoir pour nous, pour nous qui sortons de la classe des opprimés, et qui pouvons contribuer un peu, par nos lumières et par nos facultés, à effectuer ce grand changement. Une foule d'hommes de mérite, se laissant séduire par l’appât des richesses et du pouvoir, se rangent sous la bannière des oppresseurs ; d’autres, plus honnêtes, qui répugnent à prendre ce parti, se contentent de rester indifférents et paisibles spectateurs de la lutte. Mais qui donc se mettra du côté des faibles? Mon ami, tu te joindras, nous

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