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Tu trouveras sans doute, mon ami, que je viens d’user et même d’abuser largement du privilége que je m'étais réservé de faire des digressions ; j'ai même besoin ici d’un privilége nouveau, que j'attends de ton inépuisable bonté, car, en demandant pardon d'avance des digressions et des excursions que je pourrais faire, je n'avais point parlé des complaintes et des utopies. C'est qu’à te dire le vrai, je ne savais point du tout moimême, en commençant, que Je finirais par en venir là. Enfin, je t'ai menacé d’un volume; tu pourras le'diviser en chapitres pour ta commodité, et tu intituleras celuilà Chapitre des Jérémiades, afin de ne pas y retomber, si Jamais tu te décides courageusement à relire ma lettre ou plutôt mon épître apostolique : car, en vérité, saint Paul était encore plus court que moi lorsqu'il adressait ses manifestes aux Athéniens ou aux Romains. A vrai dire, c'étaient bien des manifestes, car, en examinant sans aucun préjugé, soit religieux, soit anti-religieux, l'histoire de ces premiers temps de l'Église, ou pour mieux dire du Christianisme (car il n'y avait point d'Eglise alors), il faut convenir que Jésus-Christ et les apôtres étaient les libéraux de ce temps-là, de véritables philosophes, préchant l'égalité et la philanthropie, et se faisant pendre par les prêtres et les procureurs généraux de cette époque. Je ne m'étonne pas que dans la révolution on ait appelé Jésus-Christ le premier sans-culotte de l’univers.
Voilà bienencore une digression tout à fait à la Sterne: je suis résolu aujourd’hui à lasser ta patience. Je ne sais moi-même où cela s'arrêtera. Je t’ai menacé d’un volume, ce n'était peut-être que pour ne pas trop t'effrayer
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et pour ne pas m’épouvanter moi-même; mais prends garde.
Enfin, je viens au récit que je voulais te faire de ce qui me concerne. Ignorant la date de ma dernière lettre, je vais peut-être t’exposer à apprendre des choses que depuis longtemps tu sais aussi bien que moi; mais, enfin, on ne peut vaincre sa destinée, et la mienne est, pour aujourd’hui, d’être plutôt trop raconteur que pas assez.
Je crois t'avoir informé que depuis le mois de janvier je ne suis plus professeur à la pension où j'étais, à cause d’une tracasserie qui s'éleva entre l’amour-propre et la bêtise de M. Reynaud, d’une part, et, de l’autre, l’obstination et la conscience mathématique de M. Comte, dont celui-ci, en sa qualité de plus faible, a été la victime, ainsi que cela doit être sur la meilleure des planètes possibles; l’un s’entétant à trouver excellents ses chers ouvrages, et à vouloir, en conséquence, qu’on lesenseignât ; l’autre s’obstinant à les trouver détestables et à refuser de les enseigner. Mais je ne considère pas cet événement comme du tout fâcheux, car rien ne m'est insupportable comme la dépendance, et surtout celle d’un homme médiocre.
Depuis cette époque, j'ai continué à donner des lecons particulières, et actuellement je suis tout à fait en vacances sous ce rapport. À la rentrée, il m'en reviendra, j’espère, plus que je n’en voudrai.
Quant à mon second moyen d’existence, je te dirai que, vu la loi sur le cautionnement des écrivains périodijues, le Politique a cessé de paraître aussitôt après la promulgation de cette agréable loi. Depuis lors, je tra-
vaille au Censeur Europeen, de MM. Comte et Dunoyer, et peut-être as-tu déjà vu de mes articles dans ce journal quotidien ; il y en avait deux entr'autres, un dans le numéro du 16 juin et l’autre dans celui du 17 juillet, que je désirerais que tu eusses lu. Je n’ai pas jusqu’à présent été un collaborateur très assidu de ces patriotes vraiment estimables, mais j'y mettrai désormais plus d'activité (1). Les articles sont assez bien payés, et, si le journal réussit bien, comme je l’espère, j'aurai là, je t'assure, un très-solide, très-bon et trèshonorable moyen d'existence. Le caractère de ce journal jouit de l’estime de toutes les personnes honnêtes, même de celles qui ne partagent pas nos opinions, Je te dirai, à ce propos, que, s’il vient à ta connaissance quelque fait politique que tu croies digne d’être connu, tu me feras plaisir de me l'envoyer; je l’insérerais sous la rubrique Béziers. Attache-toi surtout aux vexations, aétestarbitrdires denis de justice, te. 'éte., étc!
Voilà, mon ami, dans le passé, pour ce qui concerne mes intérêts pécuniaires. Quant à l’avenir, je te dirai que je ne songe plus à entrer dans l’Université : cette fille aînée de nos rois n’a pas beaucoup de temps à vivre, selon toutes les apparences, et au dire même des gros bonnets de cet ordre, qui ne se font pas illusion sur la durée de ces abus-là. Il y a grande apparence que d’ici
(1) Tu penses bien que je ne voudrais pas que cette nouvelle parvint à la connaissance de mes parents. Cependant, comme je signe souvent mes articles en toutes lettres, ils le sauront sans doute un jour, et, au fait, il faut bien qu’ils l’apprennent, vu que je compte faire ce métier fort longtemps. Mais je préfère qu'ils apprennent ainsi plutôt que directement.
à deux ou trois années peut-être, cette vieille fille ira rejoindre ses aïeux dans le grand fleuve des ténèbres et de l'oubli. Dès cette session on lui portera quelques coups, mais qui ne seront pas mortels; il n’est pas même à désirer qu'ils le fussent, car les idées ne sont pas encore assez nettes et assez convenues pour qu'il soit utile de tuer dès ce moment l’Université : on ne pourrait guère mettre encore à la place un meilleur plan d'instruction. D'ici à quelques années, au contraire, on aura discuté la question et on sera en état d'organiser de meilleures bases. Il paraît que le mode des concours pour la nomination aux chaires, dont l’utilité est évidente dans les écoles de médecine et de droit, sera généralisé, et alors on pourra se flatter d’obtenir sans intrigues une place honorable dans une institution régénérée.
Quant à mes affaires que je puis appeler de famille (puisqu'aux titres près je suis époux et père dans toute la valeur naturelle de ces deux mots), j’aieu, depuis que je ne t’ai écrit, de grandes inquiétudes pour ma fille, Les médecins l'avaient même à peu près condamnée, mais je l’ai mise à la campagne depuis trois mois, et je me suis convaincu par le fait que sa maladie n’avait d’autre cause que l'air vicié de Paris; elle se porte continuellement de mieux en mieux, et j'espère que je la sauverai. Je m'y attache de jour en jour davantage, et j'espère bien que cet enfant de l'amour aura un jour tout l’esprit et toute la sensibilité que les apparences physiologiques m'annoncent en elle. Comme elle n’est qu’à trois lieues de Paris, je puis aller souvent la voir; j'y étaishier.
Pour mon amour, tu sens qu'ayant déjà deux ans
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d'existence, il doit être bien caduc; mais enfin l’amitié en tient lieu, et l'attachement que m'inspire ma fille donne un caractère particulier à cette amitié-là. Je ne sais ce que tout cela deviendra par la suite; mais je ne cherche pas à le prévoir, et je me contente de prendre les choses comme elles sont, et d’en jouir provisoirement autant qu'il est possible. Je commence néanmoins à sentir ma liberté un peu gênée par l’assiduité à laquelle j'ai accoutumé mon amie, assiduité que je me crois, par conscience, par probité et par délicatesse, obligé de continuer, même depuis qu'elle ne m'est plus aussi agréable. Mais que veux-tu? Les femmes en général et collectivement ont tant à souffrir des mâles de leur espèce, qu'en particulier je me crois obligé de compenser autant que je le puis les torts généraux de mon sexe. Car, en vérité, mon ami, l’horrible loi du plus fort, que les hommes ont su modifier à leur égard , bien qu’elle soit encore loin d’être détrônée, règne entièrement de la masse des hommes à l’égard de la masse des femmes, et, en détail, elle ne s'exerce aussi que trop. Une femme, dans l’ordre social actuel, est regardée par les lois, et presque toujours par les hommes, souvent moins libéraux que nos codes eux-mêmes, comme un meuble, comme un joujou destiné de toute éternité au bon plaisir et à l’usage de sa Majesté l'Homme, qui, par la grâce de Dieu et par la force de ses muscles, est constitué propriétaire de l’animal domestique appelé femme; à peu près comme dans les colonies, où un blanc est propriétaire de ses noirs, ou plutôt comme en Pologne, en Russie, en Hongrie, en Bohême, etc. etc., et, 1l y a quelques siècles, dans toute l'Europe, où un seigneur
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est maître de ses serfs. On déguise, dans la bonne compagnie, cette triste condition des femmes, par beaucoup de fadaises qu’on leur débite, par de mauvais quatrains où on leur répète qu'elles sont les maîtresses, les dominatrices, que les hommes sont leurs esclaves, et autres bêtises de cette force; mais tout cela ne change point l’état des choses, et pour en juger il suffit d'examiner le sort des femmes dans les classes inférieures, où l’on dit les choses tout crûment comme elles sont, aussi bien que l’intérieur des ménages dans les classes supérieures. Je crois que l’on peut dire, sans exagérer, que. si la triste condition des femmes n’était point modifiée par les sentiments que fait naître dans l’homme le besoin physique de l’amour, elles seraient purement et simplement des serfs de glèbe, et même pis; vois ce qu’elles sont chez les sauvages : de pures bêtes de somme. Chez nous, quel est le sort de celles qui n’ont point de fortune par elles-mêmes? Le travail Le plus assidu et le moins soldé, qui leur manque même très-souvent, vu que les hommes ne leur ont laissé qu’un très-petit nombre de professions, et des moins lucratives; ou bien le lHibertinage, c'est-à-dire la vente de leur personne, soit au premier venu, soit au plus offrant et dernier enchérisseur. Je m'étonne toujours, en faisant ces réflexions, qu'il puisse exister des femmes qui ne soient pas libérales ; 11 me semble entendre un serf de Russie parler en faveur de l’esclavage des noirs des Antilles. Il est certain que la loi du plus fort ne cessera de s’exercer à l’égard des femmes que lorsqu'elle aura cessé entièrement de se faire sentir à l'égard des hommes; cela est inévitable et dans la nature des choses : aussi les femmes
sont directement et personnellement intéressées, comme femmes, aux progrès de l’ordre social, et ce qui le prouve, c'est qu’en effet l’histoire montre que le sort des femmes s'est constamment amélioré dans la proportion des progrès de la civilisation... Mais je crois, en vérité, que je vais t’assommer d’une dissertation politique sur les femmes. Je suis aujourd’hui en grand train de moraliser. Cela tient, en y pensant bien, à ce que je ne puis guère moraliser qu'avec toi: je n’ai autour de moi, excepté un très-petit nombre de personnes, que des connaissances ; toi seul es mon ami, toi seul sympathises complètement avec moi. Ah! si nous étions ensemble, combien nous philosopherions! J'espère bien que ce temps-là arrivera un jour. Nous sentons si bien Pun et l’autre le plaisir de philosopher, plaisir qui coûte si peu, qui procure tant de jouissances, et qui est cependant connu de si peu d’hommes!
Je n'ai aucune nouvelle politique intéressante à t’annoncer.Tu connais le résultat satisfaisant des élections ; l’année prochaine nous serons en bon nombre dans la Chambre. Les journaux, et mieux encore les cloches, les canons, les proclamations, t’auront sans doute appris la nouvelle étonnante, admirable , inattendue, de la naissance de la petite princesse. Tu auras sans doute déjà lu des vers, à tant par hémistiche, qui vantent les grâces, les vertus, l'esprit, le bon sens, le jugement exquis, et peut-être même les connaissances profondes et variées, la sensibilité ingénieuse et délicate, etc., etc., etc., de la petite altesse royale de trois ou quatre jours. On a déjà eu l’impudeur de faire représenter deux vaudevilles, auxquels des hommes ont osé mettre leur