‹ Lettres d'Auguste Comte à M. Valat ... 1815-1844Chapitre 20 sur 38 · RS · texte numérisé non relu

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nom , en l'honneur de cet événement. Il faut cependant: avouer que l’on n’a point fait, et certainement on ne fera

point, à son égard, tant de turpitudes qu’on en a fait à

l’occasion de la naissance de l’enfant Bonaparte : nos

maîtres ont gagné en pudeur depuis cette époque , ou,

pour mieux dire, le public a gagné en bon sens et en

dignité.

L’on jouit ici, je te l’assure, d’une très grande liberté de parler, et même d’écrire. Il n’y a que les journaux et les hommes purement ministériels qui s’avilissent par des bassesses et des flagorneries, et tout ce qu'ils disent est bientôt relevé et mis à sa place par les journaux des deux bords.

On t'a dit, à ce qu'il me semble, que j'étais occupé dans ce moment d’un ouvrage considérable, qui devait me faire beaucoup d’honneur et de profit. La renommée, selon sa louable coutume, a diablement exagéré les choses. Mais enfin, puisque tu désires être au courant, je vais t'y mettre. |

Il est vrai que j'ai concu le plan d’un ouvrage sur les mathématiques, qui pourra être assez important, si je m’y prends bien; mais je t’assure qu’il n’est point encore prêt à être exécuté, car le plan est achevé depuis à peu près un an et il n’y a point encore une ligne de faite de l'exécution. Il est vrai que ma tête a beaucoup travaillé dessus, ce qui revient au même, mais enfin il n'ya rien de fait. J'ai montré le plan à quelques savants, et particulièrement à Poinsot, excellent juge en cette matière:ilsl’ont pleinement approuvé, et ils m'ont beaucoup encouragé à pousser l'exécution. Mais je n'ai garde; je ne veux pas me presser, l’ouvrage serait

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mauvais. J'ai été quatre mois à faire le plan, mais je suis sûr que je n’y ai pas mis encore assez de temps:un plan bien concu est les cinq sixièmes du travail, pour le moins. Ainsi 1l faudra que j’aie changé mon plan encore deux ou trois fois avant de m'y tenir et d’exécuter, supposé même que mesoccupations m'en laissent le loisir, ce qui n’est pas probable de quelque temps encore. Comme je ne trouve pas encore que mon plan soit mauvais, je suis certain qu’il n’est pas temps, parce qu'il doit pouvoir s'améliorer; j'attends que mes réflexions m'en aient fait découvrir les défauts pour me livrer à ce travail; j'ai pour règle constante de regarder comme imparfait et mauvais tout ce qui ne se montre pas perfectible, persuadé que je suis qu’il n’y a rien d’absolu, et qu’il y a toujours quelque défaut capital dans tout ce qui paraît absolument bon. Enfin, je te dirai cependant ce que c’est. L’ouvrage roulera sur la philosophie des mathématiques ; en voici, autant que je puis te l’exprimer si sommairement, les motifs et l'esprit. L'esprit de l’homme, considéré en lui-même, ne peut pas être un sujet d'observation, car chacun ne peut point, évidemment, l’observer dans autrui ; et, d’un autre côté, 1l ne peut pas non plus l’observer dans luimême. Et, en effet, on observe les phénomènes avec son esprit; mais avec quoi observerait-on l'esprit lui-même, ses opérations, sa marche ? On ne peut pas partager son esprit, c'est-à-dire son cerveau, en deux parties, dont l'une agit, tandis que l’autre la regarde faire, pour voir de quelle manière elle s’y prend; croire cela possible, c'est tomber dans la même erreur, c’est se faire la même illusion que lorsqu'on dit que nous voyons les objets

parce que leurs images se peignent au fond de l'œil. Mais avec quoi voyez-vous les images ? répondent les physiologistes. Il vous faudrait un autre œil pour les regarder, silesimpressions lumineuses agissaient comme images sur votre rétine. Il en est de même ici : vous voulez observer votre esprit, mais avec quoi le regarderez-vous? Il vous en faudrait un autre pour l’examiner.

[1 résulte de là que les prétendues observations faites sur l'esprit humain considéré en lui-même et à priori sont de pures illusions ; et qu’ainsi tout ce qu’on appelle logique, métaphysique, idéologie, est une chimère et une réverie, quand ce n'est point une absurdité. Les bons esprits sont depuis longtemps assez bien d'accord sur ce point, mais Je ne sache qu'on se soit ainsi rendu compte de ce résultat.

Ce n’est donc point à priori, dans sa aature, que l'on peut étudier l'esprit humain et prescrire des règles à ses opérations ; c'est uniquement à posteriori, c'est-àdire d’après ses résultats, par des observations sur ses faits, qui sont les sciences. C’est uniquement par des observations bien faites sur la manière générale de procéder dans chaque science, sur les différentes marches que l'on y suit pour procéder aux découvertes, sur les méthodes , en un mot, que l’on peut s’élever à des regles sûres et utiles sur la manière de diriger son esprit. Ces règles, ces méthodes, ces artifices, composent dans chaque science ce que j'appelle sa philosophie. Si l'on avait des observations de ce genre sur chacune des sciences reconnues comme positives, en prenant ce qu'il y aurait de commun dans tous lesrésultats scientifiques partiels, on aurait la philosophie générale de toutes les

sciences , la seule logique raisonnable. Tu vois par là que les philosophies et la philosophie générale seraient des sciences tout aussi sûres que les autres, perfectibles comme les autres, qui avanceraient en proportion des autres et qui les feraient avancer à leur tour. Les résultats généraux de la philosophie d’une science qui seraient transportables dans les autres, ou dans quelque autre seulement, y seraient appliqués, et les sciences suivraient dans leurs progrès une marche beaucoup plus uniforme et en même temps beaucoup plus sûre. Il y a incontestablement, aujourd'hui, certaines méthodes dans la chimie ou la physiologie, qu’il serait utile de transporter dans les mathématiques, et réciproquement ; on ne le fait point, et pourquoi? C’est que chaque savant est occupé à faire aller sa science particulière, et ne s’avise point d’extraire et d'apporter des secours aux autres savants, ni d’en aller chercher chez eux. Cela ne peut pas être même, sans quoi les sciences particulières seraient négligées, IL faut donc qu’il y ait pour chaque science en particulier une classe de savants uniquement occupés d’en observer les méthodes, de les comparer, de les généraliser, de les perfectionner, et, en sus de tout cela, une classe de philosophes généraux occupés uniquement de même à observer ces différentes philosophies, à les comparer, à les généraliser et à les perfectionner par leurs rapports mutuels. C’est là ce qui ferait marcher les sciences bien plus rapidement, et ce qui, en même temps, les rendrait bien plus utiles à la masse dans leurs applications aux besoins de l’homme. Veux-tu un exemple frappant de la nécessité de cette classe de travaux? Je le

prends dans l'histoire des mathématiques. Diophante et les Arabes ont commencé l’algèbre en imaginant de remplacer les mots par des lettres simples pour désigner les inconnues, et tu sais quel pas a fait faire ce commencement de langage algébrique. Il semble qu'iln'y avait de là qu'un pas à l’idée de représenter aussi les données par des signes abrégés et de former ainsi la ‘ langue algébrique en entier. Eh bien, on a été trois siècles à faire ce pas-là, puisque c’est Viète, contemporain de Descartes, et Wallis, qui l'ont fait les premiers. Une telle lenteur est inconcevable; cependant le fait est certain. Quelle en est la cause? C’est évidemment que les mathématiciens, uniquement occupés de se servir de leur méthode, ne songeaient pas et ne pouvaient songer à la perfectionner que lorsqu'ils auraient épuisé tout ce qu'ils pouvaient faire avecelle, et que des questions nouvelles plus composées leur auraient fait sentir la nécessité de nouveaux perfectionnements. S'il eût existé à cette époque une classe de mathématiciens philosophes, ils auraient examiné le pas fait par les Arabes, ils auraient recherché à quoi pouvaient tenir les avantages de cette notation, et ils auraient été conduits à proposer aux mathématiciens exécutants d’en étendre l'usage; cela est évident, car on devait nécessairement arriver là si on s'était mis à réfléchir sur la méthode, au lieu de l'appliquer.

Ce que je viens de te dire composera, étant développé suffisamment et appuyé de faits nombreux, pris autant que possible dans l’histoire de toutes les sciences, l’introduction et la partie réellement la plus importante de mon travail, celle à laquelle j’attache le plus de prix.

Tuconcois, d’après cela, que le reste sera l'exécution, autant que je le pourrai, relativement aux mathématiques, de la conception générale établie dans l’introduction. J’ai choisi les mathématiques de préférence, d’abord parce que c’est la science que je possède le plus en détail, ensuite parce qu’étant la plus avancée, elle est précisément celle qui doit avoir le plus besoin de philosophie et pour laquelle on peut mieux la faire. Le degré de niaiserie, d’imphilosophisme, des mathématiciens, leur défaut d'ensemble et d’accord dans les idées, sont inconcevables. Tel pousse hardiment telle partie des mathématiques, qui ne s’est jamais rendu compte à lui-même des rapports de cette partie... (1) des mathématiques, à plus forte raison des rapports de cet ensemble avec celui de toutes les connaissances humaines, et n’a jamais examiné à quoi tenait la bonté et la justesse presque mécaniques des méthodes dont il s'est servi; qui, en un mot, n’a fait d'attention qu'aux résultats, et a été toute sa vie une véritable machine à calculs, exactement analogue à celle que Pascal avait inventée et exécutant seulement... ment plus compliquées. Tu dois reconnaître à ces traits beaucoup de mathématiciens de ta connaissance, qui n’ont ni esprit, ni jugement, ni bon sens:...... tout cela pour eux.

Adieu, mon cher ami, j'espère que j'ai répondu assez largement à toutes tes questions, et je te laisse le‘temps de succomber au sommeil qui t’obsède : je te souhaite

(1) Ces points et les suivants indiquent les mots manquant à l'original par suite de la rupture du cachet de la lettre.

(Note de l'Éditeur.)

= Ar

une bonne nuit et des rêves agréables. Puissent mes phi- Josophies et ma morale ne pas te poursuivre dans ton sommeil! Ton ami pour la vie,

Cours.

Au moment où je signais ma lettre, on vient de me remettre une lettre de Lacanue, qui m’annonce la mort de mon pauvre Cabanes. Je ne craignais que trop ce funeste événement : son silence, son retour qui se retardait tant, et sa maladie que je n’ignorais pas, me faisaient ‘penser que je devais le perdre, que je l’avais peut-être déà perdu!....... Cependant qui aurait pu croire que ce serait si tôt? Atroce providence, s’il en existe une! qu'avait donc fait ce malheureux jeune homme ?....... Ah! mon cher Valat, tu ne l’as pas connu intimement comme moi; tu n'as pas été à même d’apprécier par des rapports suivis toute la bonté, toute la délicatesse, toute la sensibilité de son cœur, toute la justesse et la sagacité de son esprit vraiment philosophique, toute la douceur, la franchise, l’amabilité de son caractère, son dévouement pour ses amis, son adoration pour ses parents, sa tendre et touchante philanthropie....... Oh ciel ! toutes ces estimables qualités sont donc perdues pour jamais !...... Quelles sombres idées cette catastrophe me suggère |... Sommes-nous donc aussi, mon cher Valat, destinés à périr à la fleur de notre âge... Oh! du moins, j'espère, si un pareil sort nous attend, que je mourrai avant toi : il est trop cruel de survivre...

Ïl est mort de la poitrine; ses facultés morales n’ont souffert aucune altération. Sa mort a été digne de sa vie,

il a expiré en vrai philosophe; d’indignes prêtres ne sont pas venus insulter à sa dernière heure, et gourmander sa belle âme... Pauvre jeune homme! il a contribué au bonheur de tous ceux avec qui il a eu quelques relations... Quel chrétien peut en dire autant?

Adieu, mon cher Valat. Je ne sais ce que je fais, nice que j'écris. Il est bien heureux que j'eusse fini ma lettre avant: de recevoir cette nouvelle... Mon ami, réponds-moi tout de suite, je t’en conjure; je craindrais pour ta santé... Conserve-la bien, je t'en conjure, cette santé qui m'est si précieuse, et qui me devient encore plus nécessaire par ce cruel événement... J'avais deux excellents amis, il ne m'en reste plus qu’un. … Adieu, je vais me jeter sur mon lit, et j’essaierai de pouvoir dormir ; il est minuit.

À Monsieur VALAT, à Montpellier.

Paris, le 28 septembre 1810.

Bien queje t'aie écrit, 1l y aseulement quatre jours,une lettre de laquelle tu te souviendras sans doute longtemps, vu l'ennui prolongé qu'elle t’a causé, au risque de passer pour un ultrà-ennuyeux, je vais t'obliger en-

core à digérer une épître supplémentaire; car, en relisant ta lettre après que la mienne a été envoyée, je me suis aperçu que, malgré mon épouvantable prolixité, je n’avais pas répondu à tout ce que tu me demandais dans ta courte lettre. D'ailleurs, mon cher ami, je puis bien t’affirmer très-sérieusement que, si tu éprouves à me lire le dixième seulement du plaisir que je sens à t’écrire, notre correspondance doit nous rendre singulièrement heureux. Tu diras, sans doute, à ce propos : Pourquoi as-tu négligée pendant plus de trois mois ? Le pourquoi ? Je te l’ai dit dans l'introduction de mon dernier volume.

En rouvrant ta lettre, je vois que je ne t’ai rien dit au sujet de tes réflexions sur la gloire et sur ses inconvénients. Elles me paraissent fort judicieuses ; mais je t’assure, mon ami, qu'elles portent à faux, car la gloire est une méchante catin, dont je n’ai jamais été et dont, j'espère, je ne deviendrai jamais amoureux. La gloire n'est à mes yeux qu’un préjugé, aussi ridicule et certainement aussi funeste que bien d’autres. Étre un grand homme, un homme dont on parle ou dont on parlera, n’est point du tout mon ambition; être un homme heureux, soit qu’on en parle, soit qu’on n’en sache ou qu’on n'en dise rien, cela est beaucoup plus solide, et c’est là où je vise. Je ne dis point, sans doute, que je serais totalement insensible au plaisir d'entendre parler de moi d’une manière avantageuse ; je crois que c’est impossible à notre nature, dans la composition de laquelle la vanité entre toujours pour quelque chose, malgré tout le soin qu'on peut y mettre. Mais je veux dire que je n’apprécie point ce plaisir assez haut pour

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faire à sa recherche le sacrifice du moindre bonheur réel. Les plaisirs de vanité, en général, me touchent fort peu, et celui-là, quoique le plus précieux de ce genre, est bien creux, à mon avis. Ainsi, ne me fais pas l'injure de me croire épris de fumée. J'aime et je désire de la réputation, non pas pour le plaisir de faire bavarder les badauds sur mon compte, mais pour les avantages positifs qu’elle procure, et uniquement comme moyen d’acquérir un peu d’aisance, en un mot une existence agréable, quoique médiocre, et même comme médiocre. C’est là, je t'assure, le motif secret pour lequel beaucoup plus de gens qu'on n’imagine paraissent aimer la gloire ; car je t'assure qu’on met sur le compte de l'amour de la gloire beaucoup de choses qui ne se rapportent véritablement qu’à l’amour du bonheur. Sais-tu pourquoi? Tel qui rougirait d’avouer qu’il désire et qu’il recherche l’aisance ne rougit point, et se VantemMaiumeontrairetdemdésirer etude ftrecherchért la gloire ; cela est beaucoup plus noble dans l'opinion des badauds, à laquelle il n’est pas d’homme qui ne soit obligé de faire quelques concessions. L'origine de cette idée de noblesse attachée à l’amour de Ia gloire vient, je crois, des succès et des triomphes des conquérants, seul genre de succès qui ait été et qui soit encore pour beaucoup de monde regardé comme noble, et succès dont le principe est bien, en effet, l'amour de la gloire dans toute son exécrable extravagance. Nous avons renversé l’ancien régime, mon cher ami, et le voilà, j'espère, enterré pour toujours ; mais il s'en faut encore diablement que nous ayons aussi renversé les idées qu'il a fait naître; presque toutes nos idées morales s’y rat-

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tachent encore. Quoi qu’il en soit, pour ne pas entrer dans une divagation politique, et rentrant dans mon sujet, je suis persuadé, pour l’honneur de la raison humaine, qu’il y a très-peu de gens aimant vraiment la gloire; à l'exception de quelques fous de la classe des Bonapartes, presque tous ceux qui paraissent courir après la gloire courent réellement après le bonheur, au moins dans le principe. Dans tous les cas, c’est ainsi que je pense. Ainsi, pour te parler à ce sujet d’une manière positive, Je te dirai que j’ambitionne d’être le plus tôt possible, par mes travaux, membre de l’Institut, parce qu’alors je serai à peu près sûr de me faire une existence commode et assurée. Je t’avoue que je trouve plus simple d'obtenir ainsi mon existence par des ouvrages et par la réputation qu’ils pourrontmefaire, que d’aller la mendier à la porte de quelque sot titré. D'ailleurs, quand même cela ne serait pas plus simple, et plus sûr, ce que je ne crois pas, le second parti répugne tellement à mon organisation que je me laisserais plutôt mourir de faim-que de le prendre. Tu vois, mon ami, qu’il ne s’agit point de gloire dans tout cela, mais tout bêtement et tout vulgairement de bonheur. Je suis bien résigné, jusqu’à l’époque dont je te parle, si jamais elle arrive, à mener une vie précaire, persuadé que le moyen que je prends pour en acquérir une assurée est le seul à ma convenance. Mais, au fond, cette route n’est pas si étrange qu'on Île croit; beaucoup de gens la suivent, chacun dans son genre. Celui qui veut faire sa petite fortune dans le commerce cherche d’abord à acquérir de la réputation, qui est la gloire de son état. Ce n’est pas pour le plaisir creux

TEE d'entendre dire : Monsieur un tel vend très-bien, il a de fort bonnes marchandises ; c’est afin d'attirer les chalands. Eh bien, je considère la gloire absolument comme ce bon marchand de la rue Saint-Denis, qui, au fond, est beaucoup plus philosophe qu’il n’imagine et qu'on ne l’imagine. Ainsi, j'espère que me voilà disculpé entièrement à tes yeux du soupçon de gloriolisme.

Mais, en second lieu, j'ai d’autres motifs, qui sont aussi, je crois, plus communs qu’on ne pense, pour me livrer à des travaux qu’on attribue vulgairement à l'amour de la gloire ; ces motifs sont, en deux mots : 1° le plaisir que j’éprouve à travailler ; 2° le bien que mes travaux peuvent faire à mes pauvres semblables. Mes travaux sont et seront de deux ordres, scientifiques et politiques. Les premiers se rapportent au premier mobile principalement, et les autres au second. Je dis principalement, car je ferais très-peu de cas des travaux scientifiques, si je ne pensais perpétuellement à leur utilité pour l’espèce ; j’aimerais autant alors m’amuser à déchiffrer des logogriphes bien compliqués. J’ai une souveraine aversion pour les travaux scientifiques dont je n’aperçois pas clairement l'utilité, soit directe, soit éloignée ; et, en second lieu, je t’avoue aussi que, malgré toute ma philanthropie, j'apporterais beaucoup moins d’ardeur aux travaux politiques, s'ils ne donnaient pas prise à l'intelligence, s'ils ne mettaient pas mon cerveau fortement en jeu, en un mot s'ils n’étaient pas difficiles. Tel je suis, et tels, je crois, sont beaucoup d’autres ; j'ai seulement sur eux l’avantage d’être un peu plus franc. Pour te prouver que la gloire

SMLOOMS

n'entre pour rien dans mes projets de travaux, je te dirai que j'ai beaucoup plus de plaisir à concevoir, à produire, qu’à publier, et que pour les travaux scientifiques, du moins, dont l’utile influence n’exige pas une subite publication, je consentirais très-volontiers à les laisser en portefeuille toute ma vie, si ce n’était l'effet utile que j'en espère pour moi, et que je t'ai expliqué plus haut. En un mot, le plaisir d'exercer mon intelligence sur des objets important au bonheur des hommes, et la pensée de contribuer un peu quelque jour à l'amélioration du sort du pauvre genre humain sont, avec le désir de me faire une petite existence commode et assurée, les trois motifs qui me portent à travailler et à écrire, les deux premiers étant pour moi l'élément le plus important du bonheur. Cependant, j'en oubliais un quatrième, qui est encore une spéculation, car je suis intéressé en diable. Je sens que la réputation scientifique que je pourrais acquérir donnerait plus de valeur, plus de poids, plus d'influence utile à mes sermons politiques. Car il est vrai de dire, à la honte des savants, que les vérités politiques ne sont pas, en général, cultivées par les gens les plus capables. Comme elles ne donnent ni à dîner, ni à souper, comme elles ne font pas obtenir de places, de pensions, de cordons, de crachats, etc., etc. (je parle, comme tu vois, de la vraie politique, de la politique morale, et non du machiavélisme déguisé en libéralisme, ou, si tu veux, du bonapartisme), il en résulte que MM. les savants et les gens capables en général aiment mieux se ranger du parti du pouvoir, du gaspillage et de la guerre, que de celui de la liberté, de

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l’économie et de la paix. Il suit de cet état des choses que, lorsqu'un homme à réputation scientifique se méle de politique libérale, il est admiré comme une bête curieuse, qu’il est écouté plus volontiers et avec plus d'utilité.

Voilà, mon cher ami, autant que je suis capable de m'analyser moi-même (ce qui est toujours fort difficile à faire exactement, si même cela est possible), voilà l’examen et la revue complète de mes motifs de travail. Je ne crois pas que personne se soit jamais avisé ainsi de se déshabiller de son mieux; ilest vrai que ce n’est que pour toi, uniquement pour toi, que je me permets cette nudité philosophique. Tu en jugeras comme tu voudras; mais, dans tous les cas, je serais curieux de savoir ton jugement in petto, franc et net.

En voilà, j'espère, bien assez sur mon compte, et même beaucoup trop; j'ai maintenant à te faire une petite question. Tu m'as dit, je me le rappelle, dans le temps, que tu avais lu et étudié l’économie politique dans Say, et que tu étais fort content de cette science. Donne-moi, je te prie, là-dessus, quelques renseignements plus développés ; dis-moi quelles sont les principalés notions ique cette étude a rectifiées en toi, quelles réflexions elle a fait naître, quelles idées elle te donne de l’ensemble de la société. Je m'intéresse extrêmement à ce que tu te formes les idées qui me semblent les plus justes, car, sans avoir l’ardeur du prosélytisme en général, on peut très-bien l'avoir pour ses amis; mais, de plus, je m'intéresse beaucoup à la propagation de cette belle science, et je suis persuadé que tu es comme moi, et qu’à peine une idée importante a

poussé dans ta tête, tu éprouves le besoin de la répandre et d'éclairer autant que possible. Ce principe existe plus ou moins chez tous les hommes. C'est là ce qui portait irrésistiblement, dans l’origine, la troupe libérale de Jésus-Christ et de ses camarades à se faire pendre ou brûler par les ultras de leur temps. De nos jours, Dieu merci, on n’a pas besoin d’être aussi ardent en propagation d'idées, et on peut l'être à beaucoup meilleur marché.

J’ai vu, un de ces jours, le bon général Campredon ; il est à Paris jusqu’à la fin d’octobre, C’est un bien digne homme.

Adieu, mon ami; sois, je t’en prie, encore plus bavard que moi, si la chose est possible.

Ton ami pour la vie,

CouTE.

Ne dis pas, je t'en prie, à mes parents, que je t’ai écrit à de si courts intervalles : ils pourraient se plaindre de la concurrence. Je leur écrirai désormais plus souvent.

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