‹ Lettres d'Auguste Comte à M. Valat ... 1815-1844Chapitre 38 sur 38 · LIT · texte numérisé non relu

LIT

A Monsieur VALAT, à Bordeaux.

Rouen, le mercredi soir, 6 septembre 1843.

Mon cher Valat,

En t’écrivant à la hâte ce matin, au moment du départ, j’ai oublié de t'indiquer l’adresse du bon M. Lenoir. Afin que tu puisses commodément utiliser sa serviabilité, je m'empresse, avant d'entamer aucunement ma corvée provinciale, de t’informer qu’il demeure dans mon voisinage, 19, rue Saint-Hyacinthe, près la place Saint-Michel; où tu seras toujours certain de le trouver le matin, à l’heure ordinaire des célibataires, c’est-à-dire entre huit et neuf heures. Adieu, tu vois que le souterrain de Rolleboise ne m'a point écrasé cette fois. R

Tout à toi, ATE CoMTE.

A Monsieur VALAT, à Bordeaux.

Angoulême, le jeudi soir, 28 septembre 1843.

Mon cher Valat,

Notre prochaine entrevue me détourne naturellement aujourd’hui de répondre longuement à l’aimable lettre que j'ai recue de toi dimanche à La Flèche; quand tu as dû passer ici ce matin, j y étais rendu depuis quarantehuit heures, ayant eu lieu d’yÿ venir très-rapidement, et je m'en félicite pour le petit intermède que jy ai heureusement goûté avant d'y commencer demain matin la plus rude portion de ma corvée départementale, qui semble devoir y être d'autant plus désagréable que le nombre des renonçants s’y trouve proportionnellement moindre que partout ailleurs, même à Paris, ce qui doit faire naturellement présumer une plus forte dose de mauvais examens. Je viens en effet de reconnaître sur ma liste un assez bon nombre de candidats qué j'avais presque irrévocablement condamnés l’an dernier, sans préjudice des nouveaux venus. Toutefois, quoique je sois menacé de trente examens effectifs, outre trois forestiers, Je ne compte pas y employer plus de quatre

pleines journées, dussé-je me fatiguer un peu pour ce dernier coup de collier, le seul dont la continuité puisse me rappeler en province, maïs bien faiblement, le souvenir de ma monstrueuse besogne parisienne. J'espère donc pouvoir partir d’ici mardi matin 3 octobre {le jour, hélas! de l'ouverture des Italiens), de manière à étre rendu le soir à Bordeaux, où je vais écrire déjà pour retenir une place dans la malle de Toulouse du 7. Je vais aussi retenir en même temps mon petit appartement de l'an dernier à l’hôtel Marin, s’il est vacant pour ce jour-là. Néanmoins, si par miracle les bons candidats abondaient ici, Où que, par exception, je me sentisse forcé d’enrayer, je n’arriverais à ce lieu de relâche que vingt-quatre heures plus tard. II me tarde d’avoir le plaisir de t'y voir à l'aise, ce que je n’ai pu faire à Paris, et d’exprimer à Me Valat combien je me suis senti malheureux de ne pouvoir, pas même à la veille d’un tel départ, avoir la satisfaction de lui donner à dîner, sans pouvoir d’ailleurs compter ultérieurement sur une revanche vraisemblable, au moins assez prochaine. Je concois trèsbien ton désir et sans doute aussi le sien, de rentrer au gîte, pour y digérer à l’aise le souvenir animé de cette course précipitée à travers Paris, quelque habitué que je doive être maintenant à mes tournées, et malgré le sentiment continu des devoirs à y remplir, c’est toujours chaque année avec un vif plaisir longuement désiré que je retourne à mes pénates, sans même y pouvoir espérer autant d’attrait moral que toi. Ma tournée continue pourtant à m'être physiquement salutaire; je me porte déjà bien mieux qu’en quittant Paris; en outre, j'ai éprouvé cette année, par une heureuse exception, l’ab-

Lu Dire

sence presque totale de cette tendance mélancolique que je subissais d’ordinaire au début de chaque tournée, jusqu’à ce que je me fusse acclimaté à cette vie anormale. J'attribue surtout ce changement à ce que j'ai été, par circonstance, forcé de rester chez moi jusqu’au dernier moment officiel, en m’abstenant de ces excursions préalables qui, tendant à me faire envisager mon voyage comme une sorte d'agréable diversion, déterminaient parsuite un mélancolique désappointement, d'après l’inévitable contraste d’une triste réalité. Ne m’attendant cette année qu’à une corvée obligatoire; comme est au fond une telle tournée, chaque diversion accessoire qui m’y survient çà et là est pleinement savourée, à titre d’aubaine imprévue. Profitant même de cette expérience spontanée, si je reste examinateur, je m'abstiendrai volontairement désormais de ces excursions préliminaires, à moins d’un motif spécial et intéressant, me bornant à parcourir, le plus directement possible, mon seul circuit officiel, dans le même esprit que je déroule successivement la longue série de mes examens parisiens. Au reste, ce meilleur effet de la tournée actuelle m'a été beaucoup aidé par un temps presque toujours beau, etaussi par la raisonnable modération de notre itinéraire, qui, nous accordant cette année une semaine de plus que l'an dernier, entre Rouen et Montpellier, rend notre voyage moins fatigant.

Je te félicite bien sincèrement de l’heureux succès de tes démarches personnelles auprès de l’Université, enfin décidée, par exception, à faire justice. Quand on a d'aussi modestes prétentions que les tiennes, il serait bien déplorable d’être longtemps rebuté. Ta sage modé-

ration m'est trop connue pour que je m'étonne de te voir regarder ce petit succès comme un extrême triomphe universitaire. Mais, à vrai dire, je crois que tu sens très-Judicieusement, en regardant Bordeaux comme ta meilleure résidence professorale, tant que tu ne pourras pas obtenir à Paris un poste vraiment équivalent, ce qui devient de jour en jour plus difficile.

Tes conjectures sur la réaction indirecte que la mort du pauvre Coriolis pourra exercer sur ma position personnelle sont, en général, très-judicieuses; maïs, bien loin de croire que mon absence puisse réellement me nuire, Je me félicite que tout le jeu de ces intrigues s'opère pendant ma tournée, afin de ne pas en entendre parler; mon intervention active serait, d’ailleurs, selon toute apparence, plus irritantequ’utile. Si je dois arriver, ce sera par la force propre de ma situation, et malgré l'incurable antipathie de plusieurs grands meneurs; or, en ce cas, la petite lettre officielle que je t’ai lue à Paris, et que j'ai laissée éventuellement à notre général, constitue de ma part la seule démarche qui réellement soit digne et convenable; présent, je n’en ferais pas davantage, et j'aurais de plus à repousser d’indiscrets conseils bienveillants. On t'a bien informé en t’annonçant que Duhamel succédera très-probablement à Coriolis, malgré les ambitieuses menées du petit Liouville. Cela posé, tout dépend pour moi de la manière dont sera remplie la place d’examinateur de sortie, ainsi devenue vacante. Si Lamé l’obtient, et c’est assurément lui qui mérite ie mieux cette honorable retraite, tout procède comme tu l’as prévu, et je conserve ma position actuelle, sauf les nouvelles chances que

j'acquerrais par là de me faire directement instituer à vie par le ministre, selon le projet que j’ai arrêté depuis le dénoûment de l’indigne crise que j'ai eu à’ subir ce printemps. Mais il y a une autre hypothèse qui a peutêtre plus de vraisemblance : c'est qu’une telle place soit, contre toute justice, enlevée par Liouville, qui la convoite depuis longtemps, et dont la puissante coterie fera valoir la nécessité de compenser ainsi son récent échec au Collége de France. C’est seulement alors que ma chaire redeviendrait vacante, et, dans ce cas, je ne sais comment on pourrait aujourd’hui m'y éviter, puisque aucun personnage, de pâte académique, ne semble jusqu'ici m'y faire sérieusement concurrence, Mon inaction actuelle est donc d’autant plus raisonnable que l’unique hypothèse relative à moi ne se réalisera peut-être pas.

Adieu mon cher ami, jusqu'à notre prochaine entrevue, où je m'attends à trouver la santé de M"° Valat pleinement raffermie par Pagréable course qu’elle vient de faire en famille. "

Tout à toi, ATE CoMTE.

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À Monsieur VAL AT, à Bordeaux.

Paris, le mercredi 22 novembre 1843.

Mon cher Valat,

C’est seulement avant-hier 20 que j’ai reçu ta lettre du 11; je m'empresse de profiter d’un moment de loisir imprévu pour y répondre sommairement.

Je participe bien sincèrement à tes ennuis de déménagement et surtout à tes inquiétudes paternelles, ton préambule m'avait d’abord effrayé pour ta chère enfant; mais je vois que tout est maintenant rentré dans l’état normal, après un de ces troubles profonds mais passagers auxquels sont exposés tous les enfants, et qu’il faut s'attendre à trouver plus fréquents chez cette petite fille, qui paraît très-nerveuse et fort irritable, quoiqu’elle annonce d’ailleurs une bonne constitution.

Tes explications sur le jeune Seignouret sont pleinement satisfaisantes, et je conçois très-bien comment l’aveugle routine de son père l’a forcé d’accepter une humble admission, qui peut, à plus d’un titre, se trouver assez prématurée pour troubler gravement son avenir. Si mes conseils ou mes secours peuvent contribuer à prévenir ce fâcheux résultat, tu peux assurer ce

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jeune homme que, à ta considération, je me ferai un plaisir spécial de les lui donner, toutes les fois qu'il en sentira vraiment le besoin ou même l'utilité.

Mon récit de la visite de Mill sera malheureusement fort court, car quelques heures avant de monter, le 18 octobre, dans la malle qui m’a rapidement conduit de Montpellier à Paris, j’ai recu de lui la fâcheuse nouvelle que des obstacles imprévus venaient, encore une fois, le forcer d’ajourner, il ne sait à quand, cette fraternelle entrevue, si désirée de tous deux depuis longtemps; une lettre de précaution que j’ai trouvée ici en rentrant le 21 m'a confirmé et expliqué ce triste désappointement.

Rien n’est encore consommé dans les nouvelles affaires de l’École polytechnique ; la rentrée s’est accomplie sous l'intérim, qui pourrait, à la vérité, durer bien plus longtemps sans aucun grave inconvénient réel. Cependant on peut déjà tenir pour assuré le prochain avénement de Duhamel à la direction des études. Quant aux suites, elles sont un peu incertaines jusqu'ici, quoiqu'il soit très-vraisemblable que Liouville, malgré sa répugnance actuelle, selaissera nommer examinateur de sortie, après qu’il aura dûment reconnu l’impossibilité de devenir directeur, malgré les puissants et infatigables efforts de la coterie Arago, qui commence à déchoir très-sensiblement. Si la chaire mathématique devient ainsi vacante, tout le monde s’attend à m'y voir arriver cette fois, quelque mauvaise volonté que doivent m’opposer les incurables antipathies de certains meneurs, dont l’omnipotence vient d’ailleurs de recevoir brusquement une grave altération par la judicieuse or-

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donnance que le ministre a eu la fermeté inattendue de rendre tout récemment, pour briser, ou du moins tempérer notablement cette pédantocratie, qui, depuis dix ans, a tant produit d’abus déplorables. Cet acte de sage vigueur ministérielle a été, en effet, accueilli des plus virulentes diatribes chez les organes de la coterie cidevant régnante, à ce que j'entends dire à ceux de mes amis qui lisent les journaux. Il y a réellement pour eux un juste motif de déplorer cette heureuse disposition, qui, sans être vraiment autre chose qu’une demi-mesure, comme tout ce qui s’opère aujourd’hui, diminue considérablement l’influence de ces messieurs, malgré l'artifice des hommes de paille, auxquels ils pensent déjà pour en éluder l'efficacité. Au reste, l’action morale et comminatoire de cette nouvelle ordonnance sera peutêtre plus prononcée, au fond, que son effet réel et immédiat, en montrant le ministre comme disposé à retirer totalement aux corps savants ce droit exclusif de présentation qu’on se borne maintenant à restreindre, si l'expérience venait à témoigner l'insuffisance pratique de cette restriction contre les abus qu'on y a eus évidemment en vue. En ce qui me concerne, je ne doute pas que ce nouveau mode ne soit vraiment très-favorable à mon avancement, si ma chaire vient effectivement à vaquer ; car les plus mal disposés envers moi ne pourront probablement pas alors se dispenser de m’inscrire parmi les trois candidats, en présence des gamins qui seront vraisemblablement mes seuls concurrents ; et en ce cas, je compte pleinement sur la préférence du ministre, sans même avoir besoin de la demander explicitement. Il y a d’ailleurs tout lieu de présumer que

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l’histoire, naturellement propagée jusqu’au ministère, de l’indigne lutte que ma position a eu à subir ce printemps, n'est pas étrangère aux motifs qui ont décidé le ministre à cette nouvelle disposition, dont l’existence préalable eût, en effet, empêché très-probablement une telle intrigue.

Je suis.fort aise que tu reprennes à loisir et avec la plume du critique la lecture continue de mon ouvrage. Quand elle sera terminée, je ne serai pas fâché de connaître les principales observations qu’elle t'aura suggérées, et qui maintenant rempliront la condition fondamentale d'efficacité, puisqu'elles se rapporteront directement à l’ensemble de ma philosophie. Malgré la divergence désormais nettement convenue de nos directions générales, je suis d'avance persuadé que cette appréciation pourra m'être fort utile pour améliorer ma seconde édition, conjointement avec la puissante critique de Blainville, dont la philosophie propre n'est guère davantage conforme à la mienne, et qui, cependant, m'a rendu à tant d'égards une loyale et honorable justice, même publique. Ce sont là les seules objections dont je fasse cas, comme tendant à perfectionner mon exposition d'une conception fondamentale qu'il n’est plus au pouvoir de personne de changer aujourd’hui; tu sais d’ailleurs que mon heureuse abstinence systématique de tous journaux, revues, etc., m'empécherait de connaître aucune autre appréciation sérieuse de mes travaux, quand même ces recueils s’occuperaient davantage de moi.

J'écris en ce moment mon discours sur l'École polytechnique, où l’on trouvera une large application na-

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turelle de l’ensemble de ma philosophie, qui me conduit spontanément à la vraie constitution systématique de notre grande école positive, dont la conception fondamentale est, en vérité, restée jusqu'ici vague et confuse. La publication de cet opuscule sera probablement trèsprochaine; je t’'enverrai l’un des premiers exemplaires. Après ce petit travail, je compte me mettre, dès le mois prochain, à rédiger enfin, pour paraître en mars, mon Cours d’Astronomie, dont la publication m'est instamment redemandée depuis dix ans; si je ne l’écrivais pas maintenant, il faudrait y renoncer entièrement. Car je compte bien composer dans le courant de 1844 le premier volume de mon grand traité spécial de philosophie politique, qui ouvrira pour moi une série continue de travaux philosophiques déjà promis, auxquels tout le reste de ma carrière intellectuelle aura peine à suffire, même avec une meilleure position de travail, sans que je puisse en rien détourner envers aucune élaboration accessoire.

Adieu,

Ton ami dévoué, ATE COMTE.

Mes affectueux hommages à ton aimable compagne.

Il est presque superflu de t’assurer que ma santé est toujours aussi bonne que tu l’as vue récemment à Bordeaux.

Si on tarde trop à te procurer l'ouvrage de Mill, tu pourrais écrire directement au libraire Bossange, du

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quai Voltaire, qui est le correspondant de l'éditeur anglais; mais jusqu'ici les délais dont tu te plains n’excèdent vraiment pas les limites habituelles de notre ponctualité française.

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