XL V'I
A Monsieur VALAT, à Bordeaux.
La Flèche, le samedi soir, 17 septembre 1842.
Mon cher Valat,
Quoique je sois en ce moment surchargé, à divers égards, de besogne irrémissible, je ne dois pas tarder davantage à répondre, au moins sommairement, à ta lettre du 11, que J'ai reçue à Rennes le 13, si je veux que ma réponse précède suffisamment notre prochaine entrevue àAngoulême, où je compte arriver Jeudi prochain 22, ou, en tout cas, le lendemain, si je ne pouvais trouver de voiture à Tours. Il est indispensable, en effet, pour ne pas altérer la douceur de notre réunion si passagère, qu’une explication , à certains égards désagréable, soit accomplie avant ce moment, puisqu'elle est déjà fatalement commencée, afin qu'il n’en soit plus
question dans la vivacité du téte-à-tête.
Je suis très-fâché que tu aies aussi complétement entendu au rebours de mon sens, que j'aurai probablement mal expliqué, l’avis très-naturel que j'ai dû te donner, et qui n'était destiné qu'à éviter les discussions sans résultat intellectuel, et seulement dangereuses à notre harmonie cordiale. Quelque irritable que puisse étre, à cet égard, ton amour-propre, j'espère qu’il sera calmé par un exemple décisif, qui, me dispensant de longs commentaires, te fera sentir qu’il ne s’agit ici nullement de paternité plus ou moins déplacée, mais simplement de prudence ou de réserve, fort naturelle et très-convenable. Il y a trois ans, je refusai formellement de prendre connaissance des notes appréciatives que mon éminent ami M. de Blainville avait pris la peine de rédiger au sujet de mon quatrième volume, et je lui déclarai nettement que J'étais d'avance décidé à n’y rien répondre, du moins alors. Après un premier mouvement bientôt assoupi, cette franchise philosophique n’altéra nullement notre sincère amitié, parce que cet illustre penseur, naturaliste avant tout, comprit fort bien, pour mon propre compte, comme 1l eût fait pour le sien, que la discussion est fort inopportune pendant la production, et que mon refus même était un témoignage irrécusable de l'importance que j’attachais à ses objections. J'espère que, en voyant à qui je t’assimile, tu cesseras d'avoir à ce sujet la moindre rancune, quand même tu n'approuverais pas complétement l'hygiène mentale que je me suis depuis longtemps prescrite et dont je me trouve personnellement très-bien, ce que seul je peux juger. En général, je pense d’ailleurs qu’il n’y a de véritable discussion possible qu'entre ceux qui, partant des mêmes
principes, ne divergent que sur les conséquences ; autrement, chacun disserte de son côté, sans aucun résultat utile, ni même agréable, Comme tu le verras dans la préface de mon dernier volume, je suis bien résolu désormais à ne pas laisser entraver le cours de mes travaux ultérieurs par aucune polémique; et je ne pense pas que mes amis veuillent à cet égard exercer sur moi un pouvoir perturbateur que je refuse à mes ennemis. Ceux qui passent leur vie à refaire constamment leur point de départ ne sauraient certainement aboutir à rien de grand, soit pour eux, soit pour l'Humanité surtout. À mon âge et dans le degré actuel de maturité de mes idées, je dois me borner à poursuivre l’exposition et l’application de mes principes, sans penser aucunement à les modifier, quand même ils seraient à quelques égards vicieux, ce que je suis certes très loin de penser maintenant. Je ne dois modifier que les conséquences qui en résultent, en tant qu’on me prouverait qu’elles n’y sont pas assez conformes, comme j'en pourrais déjà citer quelques exemples secondaires, où des objections convenables m’ont utilement rectifié. Quant aux principes eux-mêmes, je n’accepterai de personne aucune discussion directe; je les expose aussi clairement et les applique aussi rigoureusement qu’il m'est possible : c'est là tout ce qu'on peut raisonnablement demander à celui qui sent fort bien qu’il lui reste encore une quinzaine d’années au plus à travailler activement, et qu'aucune parcelle de ce temps n’est à négliger pour toute la besogne qu’il s'est taillée dans l’ouvrage fondamental qu’il vient de terminer.
. Aux lieux d'où je t'écris, je me sens tout plein des
souvenirs de Descartes, dont les premiers germes philosophiques y furent probablement déjà naïssants dans ce même collége où j’examinerai demain nos candidats. Or, en sentant que je viens terminer la révolution philosophique que Descartes a commencée, je comprends aussi que je dois éviter la grande perte de temps et de calme que lui causa sa trop active participation à la polémique dirigée contre sa philosophie. Si mes principes sont bons et opportuns, comme j'en suis convaincu, ils se défendront par leur propre poids et par la supériorité de leur application continue, sans qu'il y ait lieu à les discuter non-seulement avec les théologiens, mais même avec les diverses nuances de métaphysiciens. La manie argumentative, comme celle que dépeint Gil Blas, à son début, tient d’ailleurs au régime métaphysique. Le régime positif est beaucoup plus silencieux ; il est moins pressé de faire des prosélytes, ou, ce qui revient au même, il compte beaucoup plus sur la spontanéité de la méditation solitaire que sur les bruyants triomphes du tournoi scolastique. Ainsi l’âge de la discussion est au fond passé pour moi; c’était bon quand je cherchais, maintenant que j'ai trouvé, je ne puis me plaire qu’à l’exposition du résultat final de mes trente années d’intense méditation continue. Je ne prétends nullement fermer ainsi la bouche à personne, et surtout à mes amis; mais 1l m'est bien permis à mon tour de garder le silence, quand il me convient, dût-il être interprété en symptôme de défaite. Je ne peux, en ce qui te concerne, m'empêcher de croire, après tes objections de l’an dernier et celles de cette année, que tu n'as pas encore suffisamment compris le dessein fon-
damental d’un ouvrage que tu as déjà jugé dans son ensemble sans en avoir encore lu la dernière et principale partie; et je persiste à nier que cette méconnaissance, qui, en un tel cas, s'explique aisément, doive étre érigée en preuve d’une obscurité ou d’une confusion dont mes adversaires les plus prononcés ne m'ont certes nullement accusé ni soupconné. Mais permis à toi d’interpréter autrement cet effet actuel. Je crois, en cas de dissidences graves sur les points fondamentaux, être de beaucoup le plus tolérant de nous deux; car je respecterai toujours ta manière de voir sans la partager, ou plutôt en m’en expliquant l’origine, sans tenter mal à propos une conversion impossible ou prématurée. L'exemple irrécusable de ma liaison intime, non-seulement morale, mais aussi et même surtout mentale, avec M. de Blainville, malgré la direction religieuse et monarchique, au moins en principe, de ses opinions philosophiques et politiques, prouve, ce me semble, que je peux trouver beaucoup d’attrait dans la société de quelqu’un qui pense et procède au rebours de moi, sans que, depuis longues années, nous ayons fait ni l’un ni l’autre aucun effort direct pour nous convertir mutuellement, chacun respectant, sans vaine concession pourtant, la marche propre de son ami, dont l'opposition n’empéche pas d’apprécier la valeur réelle. Il me semble qu’une telle parité ne peut avoir rien de blessant pour toi. Pourquoi notre amitié d'enfance ne résisterait-elle pas aussi bien à la divergence de nos directions mentales si, après tout, cette divergence est réelle? Mais, pour être pleinement sincère, je dois avouer de nouveau que j'ai cru voir aussi dans ton obstination critique
envers moi, l’an dernier et cette année, une certaine tendance à la taquinerie qui m’alarme réellement pour notre amitié, et dont ta dernière lettre se défend trèsfaiblement. Cette tendance était, surtout l’an dernier, tellement spontanée, qu'elle s’exerçait non-seulement sur mon ouvrage, mais aussi sur mes examens, à l’égard desquels tu t’étais fort laissé émouvoir par les jalouses criailleries des professeurs de Paris, dont chacun croit maintenant avoir mérité mon poste, depuis que le conseil de l'École a fait la sottise de nommer pour me suppléer, en cas d’ empéchement momentané, deux gamins sans expérience et au fond sans valeur. J’ai dû voir là, de ta part, un accès de taquinerie, puisque tu avais pu pleinement juger par toi-même de ma manière d’examiner, au lieu de t'en rapporter aux envieux ou aux incapables. Je m'’arrête ici, pressé par le temps, quoique j'eusse encore beaucoup à dire, mais avec la certitude d'avoir au moins indiqué l'essentiel de mes dispositions invariables : si elles pouvaient ne pas te convenir, il vaudrait mieux ne point nous voir que de passer un temps si court et si précieux en vaines récriminations ou en froideurs équivalentes. J'ai des motifs que je ne puis encore te dire pour mieux sentir que jamais le besoin des affections sincères, surtout datant de l'enfance; mais je n'ai pas le pouvoir de me modifier au gré de mes amis si, à tout prendre, ils ne me trouvent pas acceptable tel que je suis.
Adieu, tout à toi,
ATE ConTE.
À Monsieur VALAT, à Bordeaux.
Angoulême, le vendredi 23 septembre 1842.
Mon cher ami,
Arrivé ici au milieu de la nuït dernière, j’y ai reçu, à mon prompt réveil, ta lettre du 20, dont l’affectueuse impression me détermine à y répondre le jour même, quoique tu aies dû recevoir avant-hier ma lettre de La Flèche du 17, en réponse à celle que j'avais reçue de toi à Rennes. Mes examens ne devant commencer que demain, je ne puis, malgré ma fatigue, mieux employer un instant de loisir fugitif qu’à t’exprimer mon regret de ce que tu ne peux venir à Angoulême, et surtout du touchant motif qui t’en empêche si impérieusement. Je serais heureux que ma courte excursion à Bordeaux püût exercer sur la santé de M'° Valat l’utile diversion qu’elle et toi voulez bien en espérer; car je vous assure tous deux que je prends une bien vive part à cette intéressante situation. Cette sympathie très-naturelle me détermine à hâter le plus possible mon arrivée à Bordeaux, et à y séjourner tout le temps qui pourra être
strictement compatible avec mes rigoureux devoirs dans un itinéraire aussi étroitement circonscrit. Après m'être assuré ce matin du nombre effectif de mes examens d'ici, pour mesurer exactement le temps que je dois rester à Angoulême, je viens d’arrêter ma place pour Bordeaux dans la voiture des Messageries royales, qui passera ici mercredi matin, 28, et qui, par suite, me permettra de coucher le 28 à l'hôtel Marin. En ne prenant ainsi que quatre jours pour vingt-sept examens, suivis de deux à trois heures de paperasses officielles, tu vois que je constate clairement mon désir de hâter le plus possible notre entrevue. Je resterai à Bordeaux les trois journées pleines des 29, du 30 etdu 1° octobre, pour m'acheminer à Toulouse par la malle du 2, où je vais d’ici retenir déjà une place, puisque je crois qu’elle ne prend qu'un seul voyageur. C’est sur cette voie expéditive, quoique fatigante, que repose surtout un tel prolongement de notre entrevue. Tu sais même, d’après mon itinéraire, que je devrais commencer à Toulouse le 2, et je n’y pourrai commencer ainsi à examiner que le 3, en descendant presque de la malle (qui arrive à six heures du matin}, après une nuit d’entière insomnie. Si ce n’était à ta considération, tu sens que, quelque plaisir que j’aie à revoir Bordeaux, je n’y resterais pas aussi longtemps, et tiendrais davantage à éviter une opération forcée aussi fatigante. Je m’arrangerai, du reste, pour en souffrir seul, et que le service des examens n'en soit pas réellement affecté, en prévenant de Bordeaux, à cet effet, M. le préfet de Toulouse, pour que mes candidats se trouvent officiellement réunis au moment de mon arrivée.
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Quoique je n'aie pas aujourd’hui le temps de te parler d’autre chose que de l’instant précis de notre prochaine entrevue, je ne puis m'empêcher de t'indiquer combien je partage, et même au delà, ta réprobation de la désastreuse formalité universitaire qu'on a été sur le point d’exiger de nos candidats, mais qui, j'espère, n'aura pas d'exécution. Sans savoir quel est l’auteur de cette belle invention, il est évident qu’elle tient surtout à l'instinct naturel qui porte l’Université, corporation pourrie, ou du moins caduque, dont la démolition ne saurait être fort éloignée, à se raccrocher, dans sa décrépitude, à tout ce qui a vie, en mariant, sous de spécieux prétextes, ses vieux diplômes à nos modernes appréciations positives. C’est un nouvel effort de la métaphysique et du verbiage pour se rendre nécessaires; mais il y a encore lieu d'espérer qu’il échouera, et que cette sotte entrave ne viendra pas restreindre encore des choix qui sont déjà beaucoup trop circonscrits; néanmoins le peu de portée administrative ou sociale des chefs polytechniques donne, à cet égard, beaucoup de prise aux intrigues universitaires, qui ne seront repoussées que par l'instinct public, insurmontable à la longue, quoique peu bruyant.
Je n’ose dire que je sois fort étonné de la négligence de Bachelier à t'envoyer mon volume final, que j'ai reçu, moi, dès le 18 août. Un de mes meilleurs amis de Londres m’y écrit, en date du 10 septembre, que personne n’y a encore entendu parler de ce volume, que je croyais naïvement bien connu déjà des penseurs qui s'y intéressent, à cause de la grande facilité des communications entre Paris et Londres, d’où je recois com-
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munément des lettres en moins de quarante heures, plus tôt même que de Lyon. Notre négligence commerciale est proverbiale en Europe, et ce défaut de ponctualité y fait, en général, beaucoup de tort à l’industrie française; mais cette fois la mesure ordinaire me semble dépassée. Un de mes amis de Rennes m’y a déclaré n’avoir recu ce volume que le o, et cela après avoir écrit à Bachelier plusieurs lettres spéciales, dont il avait eu soin de ne pas affranchir la dernière. Je t’'engage à user sans ménagement d’un semblable stimulant, qui sera sans doute efficace. J’ai personnellement, comme je te l’expliquerai, beaucoup à me plaindre de cet ignoble libraire, dont j'espère, au reste, pouvoir bientôt me débarrasser, par suite même de ses torts récents envers moi. Mais ici c'est son propre intérêt commercial qui souffre de sa nonchalance autant que mon désir naturel d’une prompte appréciation finale. Je regrette bien vivement que la lecture de ce volume n’ait pas pu précéder notre entrevue, qui en eût été philosophiquement bien plus complète, comme j'avais cru pouvoir raisonnablement l'espérer quant à un livre publié quarante jours auparavant. La communication rapide et insuffisante de mon exemplaire, que j'ai heureusement joint à mon bagage, ne pourra suppléer que d’une manière très-imparfaite à un tel préambule. Ce sera, sans doute, un motif de plus de faire surtout consister notre entrevue en un cordial épanchement, après trois ans de séparation, dont nous connaissons bien peu tous deux le cours réciproque, plutôt qu'en une discussion spéculative qui, faute d’une telle préparation, pourrait aisément aboutir à de funestes dissentiments. Adieu. A notre prochain
revoir. J'espère, malgré tes inquiétudes si naturelles, te trouver un peu rassuré sur l’état de Me Valat,
Tout à toi.
ATE COMTE
A Monsieur VALAT, à Bordeaux.
Paris, le jeudi matin, 27 octobre 1842.
Mon cher Valat,
Rentré depuis dix jours, j'ai été jusqu’à ce moment dérangé par les affaires relatives à ma tournée, et même préoccupé des soins de santé qu’exigeait le régime antigastrique auquel je suis resté soumis-cette année dans le Midi plus longtemps que de coutume; en sorte qu’il ne m’a pas été possible de reprendre plus tôt notre douce correspondance, en t’adressant, ainsi qu’à ton excellente épouse, aussi promptement que je l’eusse désiré, mes remercîments bien sincères pour l’affectueux accueil que j’ai recu de vous à Bordeaux à cette nouvelle station. A cela près de mon dérangement d’estomac, que mon scrupuleux régime parisien dissipe d’ailleurs journellement, je me porte toujours fort bien,
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et même mieux qu'avant ma tournée, qui, comme les précédentes, m’aura été, sinon agréable, sauf mon court épisode de Bordeaux, du moins salutaire. Les huit grands jours que j'ai passés à Montpellier afin d’attendre mon collègue m’auraient paru bien longs, et même fort pénibles, à cause de ma triste situation de famille, qui n'y a pas subi le moindre amendement, si je n’y avais heureusement trouvé réunis plusieurs de mes bons camarades d’enfance, surtout Pouzin et Guillaume, qui en étaient absents l’année précédente. Du reste, j'ai ainsi réalisé mon projet de revenir avec mon collègue M. Bourdon, dans un agréable trajet de soixante heures, de Montpellier à Paris, sans nous casser le cou dans les montagnes du Gévaudan et de l’Auvergne, quoique notre courrier nous ait ensuite appris que nous avions touché de très-près, à deux reprises, à une périlleuse culbute.
Je n’ai pas encore pu trouver l’occasion, surtout avec ma vie solitaire, de constater l'effet de mon volume final. Mais j'ai appris avec une grande satisfaction, quoique sans beaucoup d’étonnement,que, même avant cètte publication définitive, mon ouvrage donnait déjà lieu, en Allemagne, à deux traductions simultanées, l’une à Gœttingue, l’autre à Berlin; ce qui est, comme de coutume, le signe le moins équivoque d’un succès réel, que le sixième volume ne pourra sans doute qu’augmenter, puisque c’est particulièrement aux penseurs allemands que doit appartenir, à mon gré, l’appréciation sérieuse de mes conclusions générales. Du reste, je me dispose à rendre à ces messieurs une politessé équivalente, en commençant dès la semaine pro-
chaine, à ma manière, la lecture originale de Gœæthe, afin de me mettre bientôt en état, suivant ma promesse, d'apprécier à leur source les principales conceptions germaniques.
Le cours naturel des événements me conduit de plus en plus à me féliciter de la démarche décisive que j'ai osé entreprendre par ma préface insolite. Non-seulement je viens d’être renommé, sans plus de difficulté qu'à l'ordinaire, comme répétiteur, ce qui garantit sans doute mon autre réélection comme examinateur quand l’époque en surviendra (en juin prochain); mais je vois clairement, par une foule de symptômes indirects, que ma position polytechnique a pris ainsi, dans son ensemble, une plus grande consistance, par l’empressement qu'on met aujourd’hui de toutes parts à m'y éviter tous désagréments, et même à m'y être agréable, comme à quelqu'un qu’on sent en état d’ascension prochaine. Notre jury d'admission, tenu samedi dernier, m'en a offert une sensible confirmation, par l'absence de toute espèce d’attaque, directe ou indirecte, de la part du beau-frère d’Arago, qui en fait officiellement partie, et dont j'étais obligé jusqu'alors de réprimer chaque année, quelquefois un peu rudement, les sottes taquineries : il n’a plus soufflé mot cette fois. Si M. Coriolis se retire, il est presque impossible à mes ennemis de m'empêcher d'arriver à ma chaire, et sans en avoir heureusement aucune obligation à personne, sinon à cette noble jeunesse envers laquelle la reconnaissance ne peut se manifester que par un heureux dévouement au devoir. Toutefois, jusqu'à présent, M. Coriolis, qui me montre d’ailleurs une bienveil-
lance croissante, ne parle pas encore de démission, quoiqu'ayant déjà le temps de service exigé pour le maximum de retraite : peut-être se réserve-t-il de choisir le moment d’une telle déclaration, de manière à ce que cet acte serve à éviter ou à neutraliser quelque conflit intérieur à l’École, ce qui pourrait bien arriver prochainement. Quoi qu’il en soit, mes amis doivent être maintenant rassurés sur l'effet personnel de mon audacieuse préface : si ma position ne change pas cette année, ce qui serait strictement possible, elle sera du moins consolidée, comme je me l’étais proposé; et si elle change, ce ne pourra être qu’en mieux, selon toute apparence, sinon quant au revenu, du moins pour l'influence et la sécurité.
J’ai déjà entrepris la première démarche de mon procès contre Bachelier, dont tu dois maintenant connaître à fond l’ignoble conduite, car je pense que ton exemplaire t'est enfin parvenu. Après mûre délibération, je me suis décidé à ne point lui faire la grâce de lui proposer une résiliation à l'amiable, qu’il eût, je crois, avidement acceptée, poussé par Arago, afin d'éviter à tout prix un éclat qui ne peut qu'’altérer beaucoup la considération usurpée dont jouit le sultan de l’observatoire. Mais, à cette turpitude publique il faut, ce me semble, un châtiment public, en poussant l’affaire jusqu'au tribunal de commerce, où, parlant moi-même, sans aucun légiste, je pourrai traiter ces deux personnages comme ils l’ont si bien mérité. J'aurai sans doute ainsi plus de peine et de lenteur à me défaire d’un tel éditeur; mais j'aurai agi dans l'intérêt de tous les auteurs indépendants, dont je dois étre ici l’organe,
afin de ne pas laisser passer un tel précédent. Tout le monde est ici choqué de la conduite du libraire et de son patron, et je vois, par une lettre de Mill reçue hier, qu'ii en est de même à Londres, depuis que mon volume y est enfin parvenu. D’expérimentés légistes que j'ai pu consulter amicalement, me garantissent comme presque infaillible le succès légal. Je crains même que Bachelier ne cède trop facilement, dès l'assignation initiale, afin d'éviter, pour lui et Arago, l'éclat de l'audience publique, à laquelle j'aurai soin d'inviter quelques journalistes influents, de manière à ce que la publicité n’en soit pas amortie. Mais j'éviterai, j'espère, une capitulation trop aisée, en joignant, comme on me le conseille, suivant l’usage des affaires commerciales, à ma demande en résiliation ultérieure, une demande formelle en dommages-intérêts, sauf, si je les obtiens, à en faire très-ostensiblement cadeau aux pauvres de Paris, pour ne pas me souiller d’un argent ainsi obtenu. Par une telle adjonction, j'espère exciter assez l’avare opposition de Bachelier pour qu’il laisse au procès tout son cours légal, ce que je désire par-dessus tout à cet égard. Du reste, si, même ainsi, il cédait trop tôt, j'aurais toujours acquis le droit, puisque rien ne se ferait à l’amiable, de faire au moins convenablement connaître au public l’ensemble de cette affaire inouïe, par une courte note insérée dans les principaux journaux. Mais ce libraire tient trop à son argent pour qu'une telle issue soit vraisemblable.
Je viens d’entamer déjà, avec un.autre libraire, une négociation, qui va se conclure dans quelques jours, au sujet de la petite publication mathématique dont je t'ai
parlé, pour le cours de géométrie analytique que je vais recommencer mercredi chez M. Laville, et qui paraîtrait à la fin de février prochain. En m'’assujettissant ainsi à rédiger ces lecons à mesure que je les aurai professées, tu vois qu’avec mes occupations ordinaires, l’année de repos que je me suis réservée pour 1843, et qui en effet sera une intermittence de ma grande élaboration philosophique, se trouvera certes bien remplie, surtout si, comme il est probable, une fois ce cours publié, j’entreprends en outre immédiatement la publication de mon cours populaire d’astronomie, qui m'est instamment demandée depuis dix ans. Tu sais d’ailleurs que je projette, pour l’été prochain, un important mémoire sur l’organisation de l'École polytechnique. Voilà les divers incidents qui vont caractériser, à moins d’accident, mon repos de 1843!
Obligé de me rendre tout à l’heure à notre petit jury forestier, je quitte à regret la reprise agréable de cette précieuse correspondance, où je trouve, auprès de toi, le plaisir de penser tout haut pendant quelques instants, plaisir que ma nouvelle situation domestique doit désormais me faire goûter de plus en plus. Mais j'espère que ta cordiale exactitude me permettra bientôt de renouveler ce libre épanchement.
Ton ami dévoué, | ATE CoMTE.
10, rue Monsieur-le-Prince, près l’'Odéon.
Mes affectueux hommages à M" Valat, dont j'espère que la santé va être bientôt consolidée par un
heureux accouchement. Je n’oublie pas ton aimable fils, que j'ai vu trop peu cette année, mais qui m’a paru avoir beaucoup gagné sous tous les rapports depuis ma visite de 1830.
Tu apprendras bientôt officiellement qu’il n’y a de recus, comme je l'avais prévu, que deux des candidats examinés à Angoulême (Levavasseur et Dumont), quoique nous ayons poussé la liste jusqu’à cent cinquante. Il serait pourtant possible que nous fussions prochainement convoqués, à notre grand regret, pour dresser, comme l’an dernier, une liste supplémentaire, où pourraient trouver place un ou deux autres de ces candidats. |
À Monsieur VALAT, à Bordeaux.
Paris, le mardi 15 décembre 1842.
J'étais si peu disposé, mon cher Valat, à t’accuser cette fois de négligence, que je regrette d’avoir été moimême obligé de remettre jusqu'à ce moment ma réponse à la lettre que j'ai reçue de toi le 2. Sans connaître ni soupconner assurément les étranges corvées scolastiques dont tu me peins l’encombrement, je savais que l’état
critique de Mr° Valat constituait alors une préoccupation déjà bien suffisante, non pour enlever le loisir matériel d'écrire, mais pour suspendre cette heureuse disposition qui doit faire le charme habituel de notre correspondance. J'apprends avec beaucoup de satisfaction la douce issue de ce pénible travail, et je vous en félicite bien sincèrement l’un et l’autre, quoique chaque semblable événement renouvelle naturellement en moi le regret de n'avoir jamais obtenu un tel bonheur. C’est, je t'assure, sans la moindre envie, et, au contraire, avec une tendance bien prononcée à adorer cordialement les enfants de mes amis, pour peu qu’ils me témoignent de confiance. Comme vous deux, je pense qu'il n’y a rien à craindre ici de la jalousie, soit actuelle, soit même ultérieure, de ton fils envers cette charmante nouvelle venue. La différence de sexe se joindra heureusement à l’inégalité d'âge pour ériger toujours Alphonse en patron naturel de sa petite sœur, jusqu’au temps où ils seront tous deux assez formés pour avoir pris une direction fixe. J'espère donc que vous n'aurez essentiellement que d'heureux résultats d’une telle extension domestique, et je prie spécialement M Valat d'accueillir ma cordiale participation à ses souffrances, à ses dangers, et maintenant à ses délicieuses émotions. Le mode d’allaitement se trouve ici très-favorable à tous égards, et surtout moralement. Quand les suites pénibles de la gestation seront totalement dissipées, vous n’aurez tous deux qu’à jouir de ce nouvel ordre de sentiments, sauf des inquiétudes inévitables, mais passagères.
Je suis vraiment très-surpris que tu n’aies pas encore
Fr DEX
recu mon volume, et sans mon état d'hostilité radicale avec Bachelier, je serais allé le tancer à ce sujet. Un de mes lecteurs de Montpellier avait déjà recu son exemplaire quand j'y étais, à la mi-octobre, et vers ce même temps Mill m'écrivait de Londres qu'il avait lu soigneusement le sien. Je ne comprends rien au retard spécial qui te concerne; ton libraire, du reste, te l'aura sans doute expliqué à son retour. Mon procès légal contre Bachelier, ét moral contre Arago, a pris, depuis ma dernière lettre, une grande importance par l’intérêt qu'y vont mettre probablement les divers journaux opposés, les uns pour attaquer, à cette occasion, l’ensemble de la conduite d’Arago, les autres pour défendre quand même leur allié politique. Tu sens d’ailleurs que, conservant (avec un soin spécial) mon heureuse hygiène mentale sur une sévère abstinence de tous journaux, je ne prendrai aucune part à ces divers conflits, où je ne dois voir qu’un moyen de remplir mon but principal, en garantissant la publicité de cette grave affaire; je ne pouvais me l’assurer que d’après l’appât qu’elle devait ainsi offrir à des passions plus ou moins pures. Les journaux libéraux sont tous, je crois, à la dévotion d’Arago, au point de vouloir défendre tous ses actes : je n’ai donc pu obtenir la publicité nécessaire de cette audience que chez le Journal des Débats, qui y enverra un sténographe spécial, de manière à m’éviter de rien écrire de mon discours. C’est aprèsdemain jeudi qu’aura lieu cette importante discussion, au Tribunal de commerce, pendant que tu liras cette lettre. Je me dispenserai de t'en annoncer spécialement
le résultat, dont les journaux t'informeront sufflisam-
ment. Quelque antipathique que soit un tel genre d’activité à mon caractère et à mes habitudes, je ne dois pourtant pas laisser inachevé ce que j'ai commencé. Si donc le tribunal ne m’accordait qu’un succès insuffsant, c’est-à-dire la suppression de l’ignoble carton, sans la résiliation du traité, j’appellerais à la cour royale, où l’affaire prendrait alors une plus grande physionomie. Sois certain que je ne laisserai pas établir impunément un précédent aussi contraire à toute vraie liberté de discussion, et que, au nom de tous les auteurs indépendants, je saurai étouffer à sa naissance cette censure officieuse, qui, arbitraire, occulte et irresponsable, serait beaucoup plus dangereuse qu'aucune censure officielle aujourd’hui possible. Mais cette grave situation n’est pas sans péril pour moi, ayant à lutter contre un adversaire qui ne recule devant aucun moyen, sauf Passassinat, heureusement impossible désormaisen France. Ce dernier rapprochement ne te paraîtra plus trop fort quand tu sauras que déjà ces misérables pensent à m’enlever, d’après la formalité de la réélection annuelle, mes moyens actuels d'existence. J’en ai été formellement averti et même menacé, si je me permettais de parler d'Arago au tribunal. Au reste, on me sacrifierait volontiers son servile agent; mais tu sais bien que je n’ai nullement fléchi, et ils le sauront jeudi. L........…. Mathieu, le digne beau-frère d’Arago, a osé se vanter (je désire qu’on le sache officieusement), dans les bureaux du National, qu'il obtiendrait du Conseil de l'École ma non-réélection, en mai prochain, comme examinateur, si Je ne consentais à passer entièrement sous silence le nom d’Arago. J’annoncerai moi-même
cette menace au tribunal à la fin de mon discours, sans toutefois lui nommer, à moins qu’il ne l’exigeât, l’auteur ni le lieu. Je suis persuadé que ces gens-là se croient beaucoup plus de pouvoir qu’ils n’en ont. Le conseil, quoique mal disposé à mon égard, ne me paraît ni si vil ni si audacieux que l'exigerait une telle iniquité. Du reste, comme je suis toujours de l’avis de Sganarelle, qui, en rentrant chez lui, supposait chaque fois la possibilité des plus sinistres accidents, je me suis déjà préparé à redonner, s’il le fallait, de pénibles leçons particulières de mathématiques, comme je l’ai fait pour vivre vingt ans; et ces misérables n’obtiendraient pas de moi la moindre concession. Mais je crains peu une telle issue, et tu sens d’ailleurs que je ne me laisserais pas assassiner paisiblement. Si cette iniquité arrivait jamais, j'en appellerais aussitôt, avec toute mon énergie, d'une part, à mon grand ami le public, et, de autre, à l'autorité supérieure, en demandant directement au ministre, et ensuite, s’il Le fallait, aux Chambres, de casser une telle décision du conseil, que j'accuserais alors formellement de prévarication ouverte. Il faut aller jusque-là, au moins en idée, pour avoir de la sécurité et du sang-froid, quoique je ne redoute guère la réalisation de ces abominables projets. Attends-toi donc, malgré ces drôles, à me revoir en septembre ou octobre prochain, si j'ai encore la tournée de l’ouest, à moins que la retraite de M. Coriolis ne m'ait ouvert une issue encore plus convenable. Du reste, on parle beaucoup moins de cette démission, et je t'avoue que, dans la présente situation, j’en suis bien aise, car il m'importe beaucoup cette année qu’il y ait là un homme
vraiment probe, et tu sais que M. Coriolis m’a récemment prouvé qu'il méritait cette rare qualification, quoique s'étant trompé à mes dépens, il y a deux ans. Son successeur présumé ne m'inspirerait, à cet égard, aucune confiance, ou plutôt j’en aurais tout à craindre, sinon ouvertement, du moins en secret. Après tout, cependant, mon principal appui est, en dehors de tout ce monde, en moi-même, dans cette constante observance de mes plus pénibles devoirs, dans cette vie déjà avancée, parce quelle a tôt commencé, pure de toute lâche concession contraire à mes convictions, au prix des plus grands sacrifices. [l y a dans un tel ensemble, convenablement manifesté, une force morale que ne peuvent pas connaître tous ces ignobles intrigants, et contre laquelle viendront, j'espère, expirer tous leurs complots. On devrait désespérer de la moralité humaine si le cours d’une pareille vie ne me garantissait une semblable réaction publique.
J'ai déjà écrit près de la moitié de ma Géométrie analytique, en m'assujettissant, au milieu des divers préparatifs de mon procès, à rédiger chaque semaine mes quatre lecons de la précédente; quoique ce travail m'ennuie, à te parler franchement, cependant il ne me fatigue nullement, et je me porte à merveille. Ce sera, j'espère, une chose utile. L’impression vient de commencer, et, sauf accident, l'ouvrage paraîtra au mois de mars. Quant à moi, j'en serai quitte, à moins d’indisposition, avant la fin de février. Il ne me serait pas possible dete faire envoyer les feuilles à mesure; mais, quant à l’exemplaire, ne t'en occupe pas, c’est moi qui m’en charge, si tu veux bien accepter l’un de mes vingt
exemplaires d'auteur; il en sera de même pour le Cours d'astronomie, que je suis décidé à écrire à partir de mars. Du reste, mes éditeurs mathématiques sont maintenant les libraires-associés Carillian-Gœury et Victor Dalmont, 30, quai des Augustins , auxquels tu pourrais t’adresser à ce sujet, non pour toi, mais pour d’autres lecteurs: c’est la librairie des Ponts et Chaussées. Il est probable que la même maison éditera aussi
le volume astronomique.
Adieu bien cordialement ;
Tout à toi, ATE CoMTr.
A Monsieur VALAT, à Bordeaux.
Paris, le lundi 17 juillet r843.
Mon cher Valat,
D'après la nature de ta lettre du 6 mars, où tu moti-
ES
vais Si bien ta répugnance involontaire. à conserver pendant quelque temps à notre douce correspondance son activité accoutumée, qui nesaurait exister longtemps
sans réciprocité, tu n'as pas dû être étonné de l’inter-
mittence qu’a subie jusque aujourd’hui la suite de nos relations, conformément à mes sincères avis antérieurs. Aussi, sans aucune vaine susceptibilité, ai-je pleinement respecté les motifs trop légitimes de sur-occupations et d’inquiétudes morales qui t’éloignaient alors de m'écrire, et je me suis borné à t'envoyer simplement, vers la fin de mars, le petit traité mathématique que j'ai écrit cet hiver, en me dispensant d’y joindre aucune lettre. Suivant les prévisions suggérées par l’ensemble de ta dernière lettre (celle du 6 mars), j’ai lieu de présumer que ces influences passagères sont maintenant assez atténuées pour ne plus s'opposer à la reprise d’une correspondance suffisamment active de part et d’autre. Ta surcharge scolastique aura probablement cessé quand tu liras cette lettre, et j’espère aussi que tes alarmes, soit comme époux, soit comme père, sont aujourd’hui essentiellement dissipées, du moins pour un bon laps de temps. C’est pourquoi je me décide spontanément à reprendre notre cordial entretien, sans attendre aucune excitation de ta part, quoique plusieurs cas inverses m'eussent peut-être donné antérieurement le droit de me faire presser un peu. Je profite, à cet effet, du court intervalle qui s'écoule maintenant entre la récente détermination de nos tournées et la trop prochaine ouverture de ma corvée parisienne.
Le sort m'a, cette fois encore, assigné la tournée de l’ouest, exactement composée des mêmes stations que l’an dernier. Elle commence aussi précisément à la même époque, mais elle se prolonge une semaine de plus, sans toutefois que le nombre des candidats s’y trouve sensiblement augmenté, et uniquement pour se
niveler avec la tournée de l’est, cette fois notablement plus chargée, et dont, par suite, je regrette peu de ne pas avoir été doté, quoique le parcours en soit certainement plus agréable. Tu vois ainsi que mes fonctions annuelles vont cette fois s’accomplir assez doucement, quand j'aurai enfin achevé l’horrible opération de Paris, où m attendent deux cent cinquante candidats polytechniques et dix-sept forestiers ; l’autre couple étant chargé de deux cent trente-quatre des uns et quinze des autres. La rude épreuve de l’an dernier m'a cependant assez familiarisé avec cette énorme besogne pour que je me sente prêt aujourd’hui à l’aborder sans effroi, puisque l’accroissement actuel d’une vingtaine d’inscriptions des deux sortes est insignifiant envers de tels nombres. Je suis d’ailleurs beaucoup plus dispos que l'autre année, où je sortais d’achever la plus décisive partie de mon grand ouvrage philosophique, tandis que l’année actuelle a été, sauf les occupations professionnelles, une sorte de temps d'arrêt essentiel, comme je l'avais désiré et projeté, en ne comptant pas le petit ouvrage de géométrie analytique qui ne m’a réellement occasionné que trois mois d’ennui plutôt que de fatigue. Mon cours populaire d'astronomie, que je comptais d’abord rédiger aussi, est réservé pour les deux derniers mois de 1843, ainsi qu’un important Discours sur l'École polytechnique, dont je crois t’avoir parlé. Ces explications me dispensent de te garantir expressément que ma santé est actuellement excellente : la parfaite quiétude domestique dont je jouis depuis un an, quoiqu’elle ressemble beaucoup à celle des tombeaux, y a sans doute notablement contribué.
Quoique je doive peut-être avoir encore lieu de t’écrire une fois avant de quitter Paris à la fin d’août, je crois pourtant convenable de t’indiquer, dès aujourd’hui, mon itinéraire officiel, afin d'assurer, comme de coutume, la continuité de notre correspondance, qui va, j'espère, acquérir momentanément une activité inusitée, après l'intermittence de quatre mois que je termine maintenant. En ma qualité ordinaire de premier examinateur, je dois ouvrir les examens de province : 1° à Rouen, le 8 septembre; 2° à Rennes, le 16; 3° à La Flèche, le 22; 4° à Angoulême, le 29; 5° à Toulouse, le 9 octobre; 6° enfin, à Montpellier, le 15, d’où je retournerai directement à Paris, où je dois officiellement rentrer le 23 octobre, espérant bien toutefois y arriver le 22. Tu vois que la station d'Angoulême, où j'ai trente-huit inscriptions polytechniques et quatre forestières, est, cette fois, constituée de manière à me permettre probablement de passer auprès de toi trois pleines journées de douce relâche à Bordeaux, en partant d'Angoulême le 3 ou 4 octobre et m’acheminant vers Toulouse, par ma voie ordinaire, le 7 ou le 8, sans être obligé, comme l'an dernier, de m'y faire attendre un Jour, même en y examinant au sortir de la malle. Si, suivant mon espoir, tu as cette fois le loisir de te rendre aux examens d'Angoulême, nous pourrons donc passer ensemble une décade fraternelle. En tout cas, j'aurai sans doute le plaisir d’embrasser à Bordeaux ta chère petite fille, en faisant à Mme Valat mes sincères compliments du beau cadeau qu’elle t’a fait ainsi cet hiver. A la vérité, tout cela suppose que tu n'auras pas de ton côté d’autre excursion forcée vers cette époque, et que
le nombre des absents sera à peu près le même à Angoulême que l'an dernier ; mais au moins sous cet aspect la vraisemblance est fortement en ma faveur, puisque la proportion des renoncçants ne saurait naturellement diminuer quand la masse totale des candidats augmente partout.
Les annonces précédentes ont déjà dû te rassurer pleinement sur l'issue de la crise personnelle que tu avais Justement redoutée à mon égard, d’après l’ensemble de ma situation récente. Je me réserve de t’en décrire amplement les principales phases et d’en caractériser la réaction ultérieure dans notre fraternelle entrevue. Quant à présent, qu’il te suffise de savoir que la lutte a été longue et orageuse, mes ennemis y ayant réuni toute leur puissance et leur déloyauté, mais que Jen suis finalement sorti de la manière la plus satisfaisante, parune réélection à l'unanimité, sans cependant y faire la moindre concession réelle, ni y encourir aucune obligation envers aucun de mes adversaires directs ou indirects. L'ensemble de cet événement, car c'en fut un véritable pour l’École, m'a même donné tout naturellement lieu, comme je te l’expliquerai, de demander formellement au ministre, au retour de ma tournée, avec beaucoup de chances de succès et surtout sans que personne puisse désormais s’en formaliser, d’instituer mes fonctions à vie, de manière à consolider irrévocablement ma situation actuelle, si toutefois j'y dois persister, ce qui pourrait bien cesser prochainement d’être convenable, vu les mutations qui résulteront bientôt peut-être de la retraite de plus en plus probable de M. Coriolis, dont la santé empire beaucoup. Mais
quelque sommaire que soit, à ces divers titres, mon indication actuelle, je remplis un devoir bien doux en ne négligeant pas de te signaler déjà expressément la noble conduite tenue envers moi par M. Poinsot dans cette occasion solennelle, où son éminente manifestation a beaucoup contribué à mon succès. Sans aucune sollicitation de ma part ni d’aucun de mes amis, cet illustre géomètre avait spontanément tenté, dès l’issue de mon procès, au début de cette année, de prévenir cet orage en témoignant activement sa profonde indignation des ignobles menaces dont j'avais été l’objet, Quand ces menaces sont devenues réalisables, son intervention, toujours pareillement spontanée, n’a jamais cessé de faire sentir en ma faveur sa tutélaire influence. L'’ensemble de cette conduite, si rare aujourd’hui, surtout dans une classe non moins haineuse et plus lâche que : celle des prêtres, a d’ailleurs formé, pour les observateurs judicieux, un contraste fort instructif avec la misérable attitude du fameux Arago, qui, suivant son jésuitisme ordinaire, sans s’exposer au reproche formel d'aller quêter des voix contre moi, n’a jamais rien fait pour calmer un orage qui s’excitait surtout en son nom et sous sa secrète instigation initiale, tandis qu'un seul mot de sa part l’eût fait immédiatement cesser; quoique je sois, du reste, fort aise maintenant d’avoir réussi sans aucun acte de générosité, réelle ou apparente, de ce brouillon sans portée, que j'ai désormais acquis le droit de partout traiter ouvertement selon ses mérites. Tu sens en outre que la marche de M. Poinsot est d'autant plus honorable pour lui, et même pour moi, que je m'étais plaint solennellement de lui, à la vérité
d’après des motifs antérieurs trop légitimes, mais de manière pourtant à ce que beaucoup d'autres à sa place se seraient crus, de nos jours, assez généreux en n’agissant pas contre moi. Aussi, sans croire toutefois devoir reprendre envers lui mes anciennes relations familières, me suis-je empressé de lui témoigner par écrit, à l’issue de cette affaire, ma parfaite satisfaction et ma profonde gratitude pour une telle conduite. Dans la seconde édition de mon ouvrage, en complétant la fameuse préface du volume final par la sommaire appréciation de la crise qui en est résultée, je ne manquerai pas de signaler dignement au public impartial ce rare exemple de délicatesse et de loyauté, de manière à neutraliser convenablement l’influence personnelle de mes plaintes antérieures, dont toutefois la pleine légitimité me commandera de maintenir la juste sévérité. … Pendant que ce grave événement s’accomplissait, j'ai heureusement éprouvé une puissante impression de toute autre nature, par l’apparition d’un important ouvrage philosophique de mon éminent ami Jr S. Mill, sous le titre : À system of logic, rational and inductive, en deux gros in-8°, chez le libraire John Parker, West Strand, à Londres, ou, je crois, aussi chez Bossange, quai Voltaire, à Paris. Sans attendre la prochaine traduction française de ce traité, ta connaissance de l'anglais te permettra peut-être de te procurer une précieuse satisfaction par une lecture aussi profondément intéressante, qui te donnera une juste confirmation de la haute opinion que je t'ai souvent exprimée sur la portée mentale de l’auteur, qui maintenant constitue, avec moi, le seul penseur qui puisse être sérieusement
qualifié de philosophe pleinement positif. En ce que ses principales vues ont de réellement spontané, elles concourent avec les miennes de manière à fournir la plus décisive confirmation de la justesse fondamentale, et même de l'opportunité essentielle de notre commune tendance. Ton amitié sera d’ailleurs flattée de la parfaite justice philosophique qui m'y est si fréquemment rendue, de manière à m'offrir la plus précieuse récompense de l’ensemble de mes méditations en me proclamant solennellement le chef général de la nouvelle philosophie. Comme l'influence ombrageuse des coteries métaphysiques qui, en divers sens, dominent la presse actuelle, pourrait bien conduire le traducteur à altérer notablement cette partie du texte, malgré les précautions de l’auteur, je t'engage d’avance à lire l'original, qui arrive ainsi bien mal à propos pour nos idéologues ou psychologues, en tant que tendant à déconcerter par une énergique manifestation, dont l’indépendance n’est pas plus contestable que la valeur, l'étrange silence, d'abord spontané, maïs déjà systématique, par lequel les écoles les plus opposées s’efforcent aujourd’hui de comprimer l'essor désormais irrésistible d’une philosophie qui tend radicalement à les écarter à la fois et à jamais. |
Je t’adresse ci-joints quelques exemplaires de l’Extrait sommaire, mais suffisant, du jugement définitif que j’ai obtenu, au tribunal de commerce, contre mon ancien éditeur, dans l'intérêt universel d’une indispensable liberté de discussion légitime. Cet extrait est imprimé de manière à s’accoler commodément au carton condamné, afin que le souvenir d’un aussi
étrange procédé se lie désormais irrévocablement à celui de son immédiate répression légale. Quand tu auras ainsi purifié ton exemplaire, je te prie de procurer, autant que possible, la même faculté, si l'occasion s’en présente, à ceux de tes amis qui ont déjà mon ouvrage.
Après avoir, mon cher Valat, heureusement employé quelques heures à renouer cordialement notre correspondance, il me reste à attendre de toi assez d’activité épistolaire pour n'avoir plus à craindre le retour d’une pareille intermittence, dont la prolongation préparerait bien mal notre entrevue fraternelle d'octobre 1843. N'oublie pas d'offrir à M Valat mes affectueux hommages, et recois les adieux de
Ton tout dévoué, ATE COMTE.
À Monsieur VALAT, à Bordeaux.
Paris, le vendredi 25 août 1843.
Tu n’as pas dû t'étonner, mon cher Valat, de ne point recevoir une prompte réponse à ton intéressante lettre du 23 juillet, sachant d'avance que je la recevrais
au milieu de mon énorme corvée de Paris. Mes deux cent quatre examens effectifs, sans préjudice de quatorze forestiers, en trente journées consécutives à l’hôtel de ville, se sont enfin terminés lundi dernier, et je me hâte d'utiliser le premier instant de relâche que me laissent les écritures indispensables, pour te répondre sommairement avant que tu aies quitté Bordeaux, sauf à reprendre convenablement, dans notre heureuse entrevue d'octobre, une explication que je ne puis ici qu'ébaucher très-imparfaitement. Au reste, un contretemps -imprévu vient de me forcer à renoncer cette année à la petite excursion préalable par laquelle j’avais compté préparer au Havre le début de ma tournée provinciale, et je ne quitterai Paris que pour me rendre directement, le 5 ou le 6 septembre, par le chemin de fer, à Rouen, où doivent commencer ces opérations. J'ai appris avec plaisir que la santé de Mme Valat lui permettra de réaliser enfin ce petit voyage à Paris projeté depuis si longtemps, et qui luisera, j'espère, fort agréable, ou même très-salutaire. Maïs je regrette seulement que l’exécution de cet heureux projet s’opère pendant ma propre absence, de manière à me priver du bonheur de t'aider à lui faire parcourir notre capitale. Ton intime épanchement personnel sur ta situation mentale et morale m'a sans doute surpris et, à quelques égards, affligé par les craintes naturelles qu’il suggère sur la plénitude et la stabilité de nos sympathies fondamentales, que je crois toutefois assez développées depuis notre enfance pour résister suffisamment même à d'aussi graves dissentiments, pourvu que nous sachions toujours observer tous deux, à ce sujet, une
prudente tolérance mutuelle, qui n’est nullement incompatible avec le cordial abandon de notre vieille amitié. Cette confidence décisive m'a d’ailleurs expliqué spontanément certaines discordances partielles sur la source desquelles je m'étais peut-être mépris quelquefois, Mais je t’avoue que j'ai appris avec plaisir que, en retournant à l’état théologique, ton esprit et ton cœur ne se soient pas arrêtés à l’impuissante phase d’un déisme métaphysique qui empêche aujourd’hui toute régénération fondamentale, tandis qu’il est et a toujours été lui-même radicalement incapable de rien organiser. J'aime beaucoup mieux te voir franchement catholique, c'est-à-dire tendre, autant que le permet le milieu actuel, à un système vraiment logique et social qui a largement rempli jadis les grandes conditions de l’existence normale, bien qu’il soit à mes yeux devenu depuis quelques siècles essentiellement rétrograde et même chimérique. Cette situation est certainement celle à laquelle j’arriverais moi-même aussitôt si jamais, par impossible, je rétrogradais à ce point Toutefois, dans l’ensemble de ma théorie historique, je suis très-convaincu que le polythéisme constitue seul la plénitude vraiment normale de l'esprit religieux, pour lequel le catholicisme lui-même ne fut réellement qu’une longue transition indispensable vers l’état final de notre virilité mentale. Mais, comme aucun moderne ne saurait, quoi qu’il fasse, reprendre effectivement cette antique situation, je conçois très-bien la tendance catholique de ceux qui reviennent de nos jours à la vie religieuse, et je les en estime davantage, je le répète, aussi bien moralement qu’intellectuellement, pour avoir confusément senti la
me
nullité organique du voltairianisme, d’ailleurs utile et même indispensable, à mes yeux, en son temps et à sa manière. Le besoin, si naturellement intense aujourd'hui, de la quiétude mentale et morale t’a conduit finalement à cette sorte de rétrogradation involontaire : je désire que tu y trouves ton compte, c’est-à dire que tu atteignes ainsi réellement cet état de conviction directe et inébranlable qui constitue notre situation vraiment normale. Seulement je doute beaucoup d’une telle efficacité du remède antisceptique que tu-as choisi et dont l'expérience journalière me montre la vieille vertu comme étant désormais essentiellement épuisée. En perdant l’aptitude à lier profondément les divers individus, comme le témoigne depuis trois siècles le progrès du désordre spirituel en Europe occidentale, le catholicisme a aussi perdu, presque également, par une suite inévitable de la même décomposition spontanée, sa propriété antique d'établir ou de garantir l’harmonie totale de chaque entendement isolé. Le milieu actuel s’oppose même essentiellement à toute véritable restauration de l’état pleinement catholique chez aucune intelligence cultivée, quelle que puisse étre à cet égard Pénergie de la volonté individuelle. Aucun croyant instruit ne peut plus apporter, dans cette disposition, la parfaite soumission d'esprit indispensable à l'efficacité d’une telle tendance au sujet de divers dogmes qui révoltent désormais les plus disciplinés, et que pourtant l'Église proclame justement nécessaires à l'efficacité sociale du système correspondant. Ni toi, ni personne, j'ose le dire, ne pourra maintenant croire suffisamment, par exemple, à l'éternelle damnation de tous ceux qui,
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comme moi et bien d’autres, ont rejeté tout dogme théologique et pratiquent ñéanmoins scrupuleusement l’ensemble des vertus morales. Je défie le plus systématique théologien d’en venir là aujourd’hui; et pourtant c’est avec toute raison qu’il présentera cette horrible croyance comme indispensable à l'organisme catholique. Il serait trop aisé d'indiquer plusieurs autres points fondamentaux sur lesquels l'esprit le plus soumis doit, dans notre siècle, se trouver involontairement rebelle, pour peu qu'il ait respiré suffisamment l’atmosphère moderne. Par ces motifs, je suis malheureusement trèsenclin à croire que tu n’as nullement atteint encore le terme, si désirable et si vainement cherché de nos jours, de tes intimes inquiétudes mentales et morales. Sans aucun prosélytisme intempestif, je ne puis m'empêcher de te déclarer franchement que la philosophie vraiment positive, quoique encore si imparfaitement ébauchée, me semble, au contraire, seule susceptible aujourd’hui d'établir et de maintenir cet état de calme fondamental qu'un vieil empirisme érige encore, malgré tant de démentis journaliers, en propriété exclusive de l’état théologique. Quoique mon expérience personnelle soit certes bien peu étendue, je pourrais, à cet égard, citer déjà un assez bon nombre d’exemples d'individus, les uns jeunes, les autres âgés, les uns peu cultivés, les autres fort instruits, qui se félicitent journellement d’être ainsi parvenus, depuis plusieurs années, à une stabilité mentale qu’ils avaient jusqu’alors cherchée vainement ailleurs et dont ils m'ont souvent remercié d’avoir directement secondé en eux l'établissement spontané.
Je ne prolonge pas davantage aujourd’hui ce germe d'explication sur un sujet qui pourra se développer naturellement dans notre prochaine entrevue, si toutefois je n’ai pas lieu d’y devoir réprimer, comme indiscrête, une tendance à laquelle je ne tiens, dans notre cordial épanchement, qu’en tant qu'elle concourrait avec tes propres efforts vers la quiétude que tu poursuis, et qu'elle contribuerait d’ailleurs à resserrer nos sympathies, dont le maintien doit, avant tout, constituer, ce me semble, le principal but spécial de nos entretiens oraux ou écrits. Adieu.
Ton ami dévoué,
ATE ComTE.
J'apprends avec satisfaction par ta lettre que ton excursion prochaine à Paris ne t’empéchera point d'arriver à temps à notre entrevue de Bordeaux, où je compte toujours me trouver le 4 octobre.
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