‹ Lettres d'Auguste Comte à M. ValatChapitre 6 sur 7 · IO · texte numérisé non relu

IO

lors, avec beaucoup moins de satisfaction. Je t ]uais aussi mon ilinéraire jusqu'à Bordeaux, afi :a réponse pût me parvenir directement. Cette Stant de nature, entre amis d'enfance, à comporte prochaine réponse, ton silence jusqu'à présent de aire craindre que ma lettre se soit égarée, quelque némem invraisemblable que soit devenu un tel lentj avec la régularité admirable maintenant é lans notre administration des postes. Il vaut mieu noins, pécher ainsi par trop de naïveté que pai léfîance prématurée, aimant mieux être dupe q uste, surtout quand il s'agit, d'une manière déc l'une aussi ancienne liaison. C'est pourquoi j'a levoir encore risquer de nouveau ce dernier avis, i le regarder ton silence comme une réponse trés-es ive. En agissant ainsi, quand je serai descendu 1 lour deux ou trois jours, à l'hôtel Richelieu ou aill ; saurai du moins à quoi m'en tenir parfaitemer e qui nous concerne désormais, sans devoir me n her d'avoir compromis, par négligence, par préci ion ou par susceptibilité exagérée, quelque chose d' espectable qu'une liaison de trente ans. Adieu. J ire bien vivement ra'éire alarmé à tort. En attem ion cher,

Tout à toi,

Ai^ Comte, Examinateur pour l'École polytechnique.

Poste restante, à Angoulfme.

A Monsieur VAL AT, à Bordeaux.

Toulouse, le mercredi soir, 25 septembre iSSg.

Un loisir inespéré me permet, mon cher ami, de te donner de mes nouvelles quelques jours plus tôt que je ne l'avais compté. Mes opérations, commencées ici avant-hier matin, y ont été terminées hier soir, grâce à un nombre considérable de renonciations, en aussi grande proportion qu'à Angoulême, et à l'habitude que j'ai prise, dans cette dernière ville^ pour venir plus vite à Bordeaux, d'examiner six candidats par jour. J'ai donc eu aujourd'hui une journée pleinement libre, et d'ailleurs très-belle, dont j*ai heureusement passé la majeure partie avec mon collègue (M. Bourdon), qui me joint ici pour la première et probablement la seule fois de notre tournée. Si je n'avais point, dès mon arrivée dimanche matin, arrêté ma place pour demain (4 h. soir) dans la malle de Montpellier, afin d'être plus sûr de ne pas manquer cette unique place, j'aurais pu réellement partir aujourd'hui sans embarras. Mais qu'importe? En arrivant à Montpellier après-demain matin, j'y serai encore vingt-quatre heures avant le moment officiel, qui ne peut être devancé par le premier examinateur, à cause des compositions ; or, par les tristes motifs de fa-

mille que je t'ai expliq^ués, tu sais que je ne dois pas chercher à y prolonger inutilement ma présence; en sorte que, quelque triste que soit Toulouse, je ne regrette point, au fond, d'y être retenu un jour de plus que la nécessité ne l'exigerait. Diverses personnes se sont d'ailleurs efforcées de me rendre ce séjour moins ennuyeux, et je suis, du reste, beaucoup mieux à l'hôtel de France que je ne Tavais présumé d après ma tournée antérieure; je vois qu'on y tient à moi, la vogue paraissant pencher vers un autre hôtel; je sais d'ailleurs que le quart d'heure de Rabelais n'y sera pas aussi imprévu qu'à Bordeaux. Ma santé continue à être excellente, sauf le défaut ordinaire de sommeil ; ma nuit de voyage a été fort bonne, et suffisamment préservée, malgré une agréable vitesse de deux postes à l'heure, des inconvénients qui m'avaient laissé un pénible souvenir il y a deux ans. J'espère qu'il en sera de même dans la course, parfaitement équivalente, d'ici à Montpellier.

Les examens d'ici m'ont très-peu satisfait. Il est vraiment pénible de penser que, sur quator:{e départements ainsi condensés cette année à Toulouse, et formant le sixième de notre France, il ne se soit finalement trouvé que dou^e candidats effectifs, parmi lesquels un seul est à peu près sûr d'entrer (et encore pourvu que le second examen ne le recule guère), et qui offrent cinq inadmissibles. Il y aurait là de quoi justifier la mauvaise réputation scientifique de notre Midi auprès des gens du Nord^ si tant d'autres cas inverses ne venaient^ jusqu'à un certain point, faire compensation. Je désire trouver mieux à Montpellier, où je fus content il y a deux ans.

Ce n'est pas seulement, mon cher ami, pour le plaisir

de te donner plus promptement de mes nouvelles que je m*empresse d'utiliser aussi doucement la fin de cette journée d'un loisir imprévu. Mais c'est aussi, et surtout, pour satisfaire le plus prochainement possible au besoin de cœur que j'éprouve de te remercier, ainsi que l'excellente M"»* Valat, de l'accueil si plein d'une touchante amitié que j'ai eu le bonheur de recevoir chez vous, et que des liaisons d'enfance peuvent seules, ravivées en temps opportun, aussi complètement procurer. Depuis le jour où tu es venu, si affectueusement^ me joindre à Angouléme, jusqu'au moment où tu m'as embarqué dans le courrier de Toulouse, je puis dire que mon voyage a présenté un tout autre caractère, malheureusement trop passager, mais dont j'ai néanmoins bien goûté la douce cordialité. Précédée et suivie ailleurs d'un isolement glacial, ce contraste me l'a sans doute rendue encore plus précieuse; mais je n'en avais pas besoin, je t'assure, pour apprécier toute la valeur morale d'un accueil dont j'espère bien ne jamais perdre le doux souvenir, et qui me fera toujours une sorte d'époque intime des cinq jours de délassement que j'ai si heureu^ sèment passés à Bordeaux, au delà même de ce que j'avais espéré. Je n'oublierai jamais surtout la touchante et gracieuse aménité de M™' Valat pour celui qu'elle ne connaissait encore qu'à titre d'ancien ami de son mari ; je voudrais bien que tu ttie fournisses plus tard l'occation de lui en témoigner ma reconnaissance autrement que par mes vœux bien sincères pour votre bonheur commun, et par les félicitations profondément senties que je t'ai adressées sur l'excellent choix que tu as eu le bonheur de faire en liant ta vie à une telle compagne,

dont les aimables qualités, aussi solides que modestes, garantissent votre avenir domestique. Je suis convaincu que ma femme aurait beaucoup de satisfaction à la connaître^ et saurait, comme moi, l'apprécier.

Il serait injuste de ma part que le souvenir trop vif de cet excellent accueil me fît dédaigner d'avance celui qui m'attend à Montpellier chez un autre ami, moins ancien (que tu ne connais pas), mais qui me recevra avec une cordialité non moins entière. Néanmoins, outre que rien ne peut, ce me semble, équivaloir pleinement aux liaisons qui datent de l'enfance, tu connais, ainsi que M"** Valat, les pénibles raisons spéciales qui, malgré le meilleur accueil possible, répandront toujours une profonde amertume sur le séjour d'une ville oti, à quelques pas de mon père, je devrai m'abstenir de le voir! Et, cependant j au point oti les choses en sont venues, cette triste attitude est réellement, et depuis longtemps peut-être, devenue un devoir, et un devoir impérieux que je saurai remplir; mais il est singulièrement pénible. Aussi, arrivant à Montpellier après- demain matin vendredi, je compte en partir lundi matin, pour m'acheminer vers Moulins, soit par Marseille, soit plus raisonnablement et plus probablement par Lyon. J'aurai là peu de besogne; mais je compte en trouver ensuite une assez notable à Orléans, ma dernière ville, où vont se trouver condensés, ou*tre les candidats propres, les divers résidus de tous les autres centres. Néanmoins, je compte bien rentrer à Paris le 14 octobre au plus tard. Il est vraisemblable que je ne t'écrirai plus auparavant, à moins de motifs imprévus, car j'aurai fort à faire jusque-là.

Adieu, mon cher ami ; n'oublie pas de présenter à ta femme, avec mes respectueux hommages, les affectueux remercîments de

Ton ami dévoué,

A" Comte.

A Monsieur VAL AT y à Bordeaux.

Paris, le mardi matin, 22 octobre iSSg.

Mon cher Valat,

Quoique rentré depuis le 14, j'ai été jusqu'ici tellement occupé, d'abord par l'élaboration de mon classement général, et ensuite par les opérations définitives du jury d'admission, qu'il ne m'a pas été possible de répondre aussi promptement que je l'eusse désiré à ta lettre du 28 septembre, que j'ai eu le plaisir de recevoir le 6 à Moulins, où elle m'attendait. Je dois cependant me hâter de t'écrire pendant le court loisir qui me reste jusqu'à la fin de ce mois^ avant que la reprise simultanée de toutes mes occupations, y compris même mes travaux personnels, qui recommenceront peut-être dès la semaine prochaine, ne vienne m'enlever ou du moins me disputer une telle satisfaction.

Je suis revenu aussi pleinement bien portant que tu m'as vu à Bordeaux, malgré les fatigues de cette longue tournée, dont la seconde partie n*a pas été plus agréable que la première, sauf mon séjour à Bordeaux^ qui sera toujours exceptionnellement placé dans mes plus heureux souvenirs.

Les trois jours que j'ai dû passer à Montpellier m'ont été encore plus pénibles que je ne Tavais prévu, malgré l'excellent accueil de Tami chez lequel je suis descendu. Mais enfin tout cela est maintenant passé, et ma position est désormais établie de manière à me causer ultérieurement moins de chagrins. J'ai d'ailleurs la satisfaction envers moi-même de n'avoir rempli qu'à la dernière extrémité un devoir rigoureux, dès longtemps imposé par la mauvaise volonté de ma famille à mon égard, et surtout par ses indignes procédés vis-àvis de ma femme. Mon seul tort à ce sujet n'a pu être que d'avoir attendu à prendre un tel parti, aussi évidemment obligatoire. Du reste, je n'ai eu à essuyer, pendant ce court séjour à Montpellier, aucune tentative, directe ni indirecte, de mon père ou de ma sœur; ce qui prouve que cette nouvelle position ne leur est pas, au fond, très-pénible; et néanmoins, sur trois jours, j'en ai eu deux de plein loisir, étant parvenu, par un vrai tour de force que je ne renouvellerai plus, à exécuter convenablement mes huit examens en une seule journée, comme je te l'avais^ ce me semble, annoncé. Je n'ai pu voir Pouzin qu'un moment, mais ce moment a été bien doux^ après douze ans de séparation. Je l'ai trouvé dans un état de santé parfaitement ferme^ que je ne lui avais encore jamais connu.

Les explications amicales que contient ta dernière lettre étaient, je t'assure, mon cher Valat, parfaitement inutiles, après l'aimable et touchant accueil que j'avais reçu de toi si récemment. Cette cordialité vraiment fraternelle a tout à coup si pleinement renoué tous nos liens d'enfance, qu'il devient superflu de s'occuper davantage des intermittences antérieures, dont les plus graves ont d'ailleurs tenu, ce me semble, à ma grande maladie de 1826 et à la longue convalescence dont elle fut suivie; d'oîi résulta forcément une perturbation plus ou moins profonde dans toutes mes relations^ même les plus anciennes et les plus intimes. C'est maintenant à l'avenir que nous devons essentiellement penser, en ne nous rappelant du passé que ce qui peut fortifier notre liaison d'enfance et nous faire mieux goûter des affections dont le prix est d'autant mieux senti qu'on a plus vécu.

J'ai été en masse assez content de l'ensemble de ma tournée : la promotion actuelle vaudra mieux que la précédente, quoique inférieure à celle de iSSy. Nous venons d'admettre 140 candidats, sauf la ratification du ministre, qui, je crois, prendra cette fois toute la liste, quoiqu'on n'ait d'abord parlé que de i3o. Comme 368 candidats seulement avaient participé à toutes les épreuves (sur 532 inscrits), tu vois^que la proportion de cette année se trouve très-favorable aux candidats. Cinq candidats d'Angouléme sont admis, ainsi que tu l'avais présumé. Je désire bien avoir à y examiner l'an prochain quelques-uns de tes vrais élèves, car le jeune Bureau ne pouvait proprement passer pour tel. Il y a, en effet, tout lieu de penser, d'après ce qui s'est passé

cette année, que les choses resteront en même état pour quelque temps, à moins que M. Poisson ne se retire spontanément ou forcément^ ce qui n'est pas prochainement vraisemblable. Je dois donc encore ajourner de un ou deux ans mes espérances relativement à ma position définitive. Toutefois, si cela me procure, Tan prochain, le plaisir de te voir, comme cette année, je serai tout consolé de cette quatrième tournée ; mais si elle m'oblige à parcourir l'autre moitié de notre France^, je le regretterai beaucoup.

Je vais apporter à la poste, en même temps que cette lettre, un exemplaire du programme complet de mon cours annuel chez M. Laville , divisé en ses quatre parties : I® Géométrie analytique plane; 2® Géométrie analytique élémentaire à trois dimensions; 3® Algèbre supérieure; 4° Calcul différentiel, plus complet même qu'à l'Ecole polytechnique. Tout est disposé dans Tordre effectif de l'enseignement. Je désire que ce travail puisse t'être de quelque utilité^ et je te l'aurais envoyé depuis longtemps si j'eusse pensé que cela te fût agréable, car il est ^ rédigé et lithographie depuis trois ans accomplis. Cet envoi m'oblige à te quitter plus promptement que je ne le voudrais, pour ne pas manquer l'heure spéciale oti la poste reçoit ici de tels paquets. Il faut d'ailleurs que je réponde encore un mot à M . Encontre, qui m'a fait apporter par M. Brandenburg une fort aimable lettre. Comme je ne sais s'il est encore à Bordeaux ou bien à Montauban, je te prie de te charger de la remise de cette réponse. Sa lettre avait d'ailleurs pour objet de me recommander M. Brandenburg et de me demander des conseils pour §on fils. Il ignorait sans doute l'entrevue de Bordeaux,

Mais M. Brandenburg, qui paraît un homme fort accessible à des conseils quelconques, ne m*a pas vu ici une seule fois et s'est borné à m'annoncer, sur le dos de la lettre d'Encontre, qu'il venait de placer son fils dans Tune des plus mauvaises institutions de Paris, sans avoir aucunement suivi les avis spéciaux que je lui avais donnés à sa prière , et dont )e serai désormais moins prodigue.

Adieu, mon cher Valat; j'espère que tu n'oublieras point d'offrir de nouveau à ta digne et aimable femme rhommage bien sincère de la profonde gratitude de ton dévoué,

A^ Comte.

A Monsieur VALAT, à Bordeaux.

Paris , le dimanche 5 janvier 1840.

Je saisis avec empressement, mon cher Valat, un instant de loisir imprévu pour répondre à ton aimable lettre du 25 décembre. C'est aujourd'hui mon seul jour de relâche pour mes occupations professionnelles, et je vais même le perdre, du moins Tentamer gravement dès dimanche prochain, où je reprendrai mon cours d'astronomie, suivant mon usa^e depuis neuf ans ^ en sortQ

que si je ne profitais pas aujourd'hui de cette liberté momentanée, je craindrais de voir trop ajourner la possibilité de causer un peu commodément avec toi. Toutefois, tu mériterais peut-être bien que, occupé comme je le suis, j'employasse autrement cette matinée, en me décidant à mettre dans ma réponse un aussi long intervalle que tu en as laissé écouler pour la tienne. Mais le vif souvenir de l'accueil si cordial que j'ai reçu cet automne à Bordeaux, au moment même où, d'après un silence intempestif, je venais de te faire presque le tort de douter temporairement de ton amitié, m'empêchera toujours d'attribuer à Pindifférence la part de la préoccupation ou tout au plus de la nonchalance. D'ailleurs^ je n'ai nullement l'intention de faire la guerre, et surtout ainsi à mes propres dépens^ en me privant systématiquement d'un échange aussi doux de pensées et de sentiments.

Pour commencer, à ton exemple, par l'affaire d'Euler, je dois te dire, au sujet de l'éclaircissement que tu me demandes, que je suis au fond très persuadé, comme toi, que l'extension analytique dont il s'agit n'a nullement besoin, non plus qu'aucune autre, de la moindre démonstration spéciale, et qu'elle rentre pleinement, à mon gré, dans le droit général des analystes à étendre autant que possible leurs transformations quelconques, pour si bornées même qu'elles se soient d'abord présentées; les distinctions de fractionnaire et d'entier, de négatif et de positif, d'incommensurable et commensurable, et même de réel et d'imaginaire, me semblent des considérations essentiellement arithmétiques qui doivent toujours être écartées par l'analyse, aussi bien quand elles portent

sur des exposants que lorsqu'elles affectent seulement des coefficients ; les généralisations vraiment analytiques n'ont pas plus besoin de preuves formelles, à mes yeux, pour ceux-là que pour ceux-ci. Toute autre manière de voir, quoique trop commune encore, me semble n'être qu'un reste transitoire de l'état primitif des idées analytiques qui, nées d abord des idées numériques, n'ont tendu que depuis environ un siècle à s'en séparer radicalement. C'est ainsi que j'ai toujours envisagé et expliqué l'esprit de lanalyse mathématique, esprit qui se montre à ceux dignes de le sentir, mais qui ne saurait se démontrer^ comme le demanderaient naïvement tant d'étroits géomètres. Tu comprends donc que mon premier et principal reproche à la démonstration d'Euler, c'est précisément d'avoir voulu prouver ce qui, à mon sens^ n'en a nul besoin, et ce qui, en effet, avait été admis immédiatement par Newton et tous les autres géomètresj aussitôt que Wallis a eu l'idée distincte des exposants fractionnaires, sans qu aucun d'eux se soit avisé, jusqu'à Euler^ de se croire ainsi coupable d'hétérodoxie mathématique. Mais je dois ajouter qu'il y a plus d'ailleurs, comme je l'explique dans mes leçons. La prétendue démonstration d'Euler est, sans doute, comme tu le dis, fort élégante et fort nette, quand on a une fois admis le point de départ /(m) /(w) =f(m+n) ; mais la manière de l'établir est fort peu satisfaisante, et présente, du point de vue de l'auteur, une sorte de cercle vicieux, puisque, après avoir démontré cette propriété caractéristique pour les seuls cas de m et n entiers, par la considération même des puissances, il croit dès lors avoir le droit de l'étendre spontanément à tout autre cas : or, c'est là qu'est le so-

phisme^ qui annule toute Targumentation. Ce n'est pas moi, sansdoute, qui contesterai un tel droit d'extension; mais je demanderai alors pourquoi ne pas l'appliquer directement au développement primitif de (i + x)»* : ce qui eût rendu inutile toute la démonstration. Le vice, et on peut même dire le ridicule, du raisonnement d*Euler consiste à prendre pour base une extension parfaitement analogue à celle qu'il se propose de démontrer. On n'y pourrait remédier, en restant dans Tesprit de cette démonstration , que si Ton établissait cette propriété initiale comme un simple fait de calcul, par la seule multiplication exécutée des deux séries i +mA: + etc., I +njc+etc., ce qui serait long et pénible, et difficile même à établir, en général, pour un terme quelconque; en tout cas, la démonstration perdrait essentiellement ainsi toute la simplicité qui en constitue le principal mérite. Telle est mon opinion sur cette subtile inadvertance du grand Euler, qui aura sans doute été séduit par la grâce et la facilité d'une telle argumentation, sans trop s'occuper d'ailleurs du point de départ. La seule démonstration vraiment satisfaisante que )e connaisse de la formule générale du binôme^ pour ceux qui en veulent absolument une, est celle que Lagrange a donnée dans le calcul des fonctions^ d'après l'équation dérivée caractéristique j^' {x-\~x) = mjr. Mais le mieux est encore, je le répète, de ne se faire aucun scrupule de l'extension spontanée. C'est à quoi je ne manquerais pas de réduire mes leçons si je pouvais être entièrement le maître et s'il ne fallait pas, jusqu'à un certain point, compatir, dans l'intérêt des élèves, aux préjugés dominants, surtout en un cas oti le vrai sentiment mathé-

matique est encore si imparfaitement développé chez la plupart des géomètres. Tu conçois sans peine que, même dans ma position^ je ne puis, à cet ^ard, me donner une pleine liberté philosophique, sous peine d'exposer mes élèves à de graves contradictions^ je ne dis pas chez tant de vulgaires mathématiciens^ qu'on peut et qu'on doit dédaigner, mais jusque chez des analystes très-justement admirés d'ailleurs. Voilà, j'espère, quoique sommairement, de quoi te satisfaire sur cet article; je suis tout disposé à te fournir, autant que possible, de semblables éclaircissements sur les autres points qui pourraient survenir." En tout je me félicite que mon programme fructifie chez toi, comme je Ta vais bien présumé ; cette énonciation rationnelle de la chaîne successive des doctrines mathématiques doit, en effet, quoique très-succincte, suffire à un bon esprit géométrique pour lui suggérer de nombreuses et utiles indications. Du reste, je compte composer bientôt, une fois achevé mon ouvrage actuel, un traité spécial de philosophie mathématique, peut-être dès l'an prochain, oîi l'ensemble de ma manière de concevoir la science pourra être mieux apprécié qu'il n'a pu Têtre dans le trop court exposé du premier volume de mon grand ouvrage. Peut-être même me déciderai-je aussi ^ par un travail encore plus usuel, pour satisfaire à un vœu qu'on m'a depuis longtemps témoigné et qui se manifeste de plus en plus, à publier, non mon cours entier^ dont tu as le programme, ce qui me prendrait trop d'un temps dont j'ai si peu déjà pour de plus importants ouvrages, mais au moins la partie de ce cours relative à la géométrie analytique, qui en est, à mon gré^ la portion

la plus essentielle et la plus caractéristique, à cause du plan entièrement neuf et de Tesprit tout nouveau que j'y ai introduit. Mais quelque utile que pût être dès à présent une semblable publication, comme tendant à régénérer en France l'enseignement mathématique^ qui en a si grand besoin, je ne puis, indépendamment même du temps, m'en occuper encore, tant que je resterai examinateur, afin de ne pas encourir à mon tour, vis-à-vis de ceux qui ne me connaissent pas, le reproche si justement mérité par d'autres examinateurs, d'user de l'ascendant de leurs fonctions pour pousser à la vente forcée de leurs traités élémentaires ; quoique ma nature et tout son passé puissent sans doute me permettre de braver impunément un tel risque, il est encore plus convenable peut-être de ne pas même s'exposer au moindre soupçon sur un tel article. A la vérité, comme je ne pourrais, en tout cas, entreprendre cette publication avant l'an prochain, il est fort possible qu'alors ma situation se trouve changée de manière à me débarrasser tout naturellement de pareils scrupules.

Je te remercie bien sincèrement du favorable jugement que tu as porté sur mon quatrième volume; j'espère que la fin, qui paraîtra ce printemps, continuera à t'en sembler digne. Ton opinion sur la valeur comparative de ce volume à l'égard des précédents ne m'étonne pas, car elle est non-seulement la mienne, mais celle aussi, à ce qu'il me semble, de la plupart des juges compétents. C'est en effet dans ce volume qu'il y a eu le plus création, non-seulement dans les détails, mais dans l'ensemble, au lieu d'une large appréciation ou d'un simple perfectionnement de coordination. En tout j'ai

lieu de me féliciter de la progression des suffrages ft l'égard de ce grand travail, qui, bientôt terminé, aura finalement exigé dix ans de publication, à la vérité à cause de beaucoup d'obstacles accidentels. Le second volume a été généralement préféré au premier ; le troisième a aussi paru supérieur au second ; et enfin je vois que le quatrième est encore plus goûté que le troisième. Cette gradation est pour moi Tune des confirmations les plus décisives et Tun des plus efficaces encouragements que je puisse désirer. La discontinuité de publication aura du moins eu l'avantage de mettre une telle progression dans un plus grand jour. Aussi j'augure assez bien du succès d'une seconde édition , qui , cette fois, serait intégralement publiée, et par suite jugée. Quoique cet ouvrage n'ait pas eu les honneurs du moindre compte rendu, ni même d'aucune simple annonce de journal ^ je m'aperçois cependant qu'il commence à percer par son propre poids. Mon libraire m'a récemment déclaré que, à peine le quatrième volume sera-t-il complété, qu'il faudra songer à une réimpression totale, la première édition étant déjà presque épuisée. En un temps où presque tous les succès tiennent au charlatanisme des coteries et des journaux, un tel résultat me semble aussi étrange qu'encourageant ; il indique peut-être que la partie du public qui tend à se dégager du tourbillon de la presse vulgaire, prend maintenant plus d'importance et plus d'originalité que je ne l'avais d'abord espéré, et cet effet a lieu tout aussi bien en Angleterre et en Allemagne que dans notre France. Il est fâcheux de ne pouvoir compter sur une vie séculaire^ qui permettrait de jouir un peu

d'un tel progrès, qui, à peine entrevu, échappe à jamais à notre individualité.

Je te remercie d'avoir attaché assez d'importance à mon travail pour en faire le sujet d*un examen critique, qui, de ta part, serait, j'en suis sûr, aussi scrupuleusement consciencieux que spontanément bienveillant^ et par suite pourrait devenir fort utile, non-seulement à moi, mais au public lui-même. Quoique, comme tu me l'indiques, quelques objections prématurées aient été naturellement dissipées par la suite du travail, cela n'empêche pas qu'une telle opération, quand elle pourra reposer sur l'ensemble de l'ouvrage, ne pût avoir un grand intérêt. Si jamais mon livre est réellement soumis à un jugement public, ce ne pourra, sans doute, être que de cette manière, qui malheureusement n'est pas trop à la portée de nos juges de profession. Aussi avait-on naïvement osé me demander plusieurs fois de faire moimême, dans tel ou tel journal, une semblable appréciation de mon ouvrage, suivant la honteuse pratique de nos industriels littéraires et scientifiques ; des hommes même fort éminents m'ont donné lieu de repousser avec indignation cette singulière marque d'amitié et de confiance, uniquement sans doute pour se dispenser d'un travail d'appréciation dont ils sentaient peut-être la difficulté. Je crois même que le désir d'esquiver le jugement raisonné de mon ouvrage n'est pas étranger à la bizarre résolution prise l'an dernier par l'Académie des sciences de ne plus admettre de rapport quelconque sur des livres imprimés, en vertu de je ne sais quel vieux règlement, longtemps oublié, qu'on s'est alors avisé de faire inopinément revivre. Mais en tout cas il s'ensuit

que cet ouvrage n'a été encore le sujet d'aucune critique raisonnée, et cela est certainement regrettable à plus d'un titre. Un de mes illustres amis (M. de Blainville) a commencé, je crois^ une semblable opération sur le quatrième volume ; mais je ne sais en quoi elle consiste, et je doute d'ailleurs qu*il la termine, et surtout qu'il la publie. Personne, que je sache, n'y a songé jusqu'ici pour l'ensemble de l'ouvrage.

Comme tu ne me dis absolument rien de ta santé et de celle de M™® Valat, j'en conclus qu'elles sont l'une et l'autre en bon état, ainsi que celle de ton jeune fils. La mienne continue à être excellente, à la charge toutefois de ne point m'écarter de mon régime , rationnel à tous égards. Quant à ma femme, qui est tràs-sensible à tes compliments, elle est toujours un peu valétudinaire, quoique sans aucune indisposition caractérisée.

Je regrette que tu ne me dises rien de la lettre que je t'avais envoyée, en f écrivant le 22 octobre, pour Encontre fils, mais je présume qu'il l'aura exactement r^fue. Je n*ai plus eu aucune nouvelle directe ni indi<recte de cet étrange M. Brandenburg, qui m'aura un peu guéri^ pour l'avenir, de ma trop grande facilité à accueillir les consultations qu'on vient me demander.

Adieu, mon cher Valat; n'oublie pas de présenter spécialement à M"® Valat l'expression de mon affectueuse estime , et reçois les vœux sincères de ton ami dévoué,

Ate Comte.

La naïveté de ton recteur m'a beaucoup amusé; il n'est pas le seul qui m'ait offert» à propos de mon ou-

vrage^ des méprises aussi étranges, par suite du titre que j'ai été forcé d'adopter, faute d'une meilleure désignation^ et que toutefois je parviendrai peut-être à réhabiliter convenablement auprès des bons esprits.

A Monsieur VALAT^ à Bordeaux,

Paris, le dimanche lo mai 1840.

Je saisis avec empressement, mon cher Valat, un instant disponible, au milieu de travaux excessifs et continus, pour répondre à la lettre que j'ai reçue de toi le 12 avril. Tu mériterais bien, en retour de ton trop long silence, que je te fisse systématiquement attendre davantage, en m' excusant ensuite sur un état d'absorption mentale qui certes serait jugé suffisant. Mais, sans tant de malencontreuse finesse, bonne seulement à gâter la vie (qui n'en a pas besoin), il vaut mieux que chacun de nous suive librement son naturel, pourvu qu'il subsiste une certitude suffisante de sympathie réelle, dont les témoignages ne doivent point, par conséquent, devenir démesurément rares. Ce serait d'ailleurs me punir ainsi moi-même beaucoup plus sûrement, en me privant de la douce satisfaction de m'entretenir un moment, quoique bien court et très-

imparfait, avec un véritable ami d'enfance, au milieu du monde radicalement indifférent dont je suis entouré. Je t'assure, enfin, que je conçois pleinement les motiCs que tu m'expliques de ce délai exceptionnel , et que j'entre réellement dans le juste chagrin qu'a dû te causer une telle perte de temps, en espérant toutefois qu'elle se réparera plus tard. Personne plus que moi, je présume, n'a observé et apprécié dans son ensemble la lutte sourde et spontanée qui existe aujourd'hui, dans notre enseignement scientifique, entre les Normaliens et les Polytechniciens, lutte qui n'est à mes yeux qu'une manifestation spéciale de l'antagonisme général entre l'École métaphysique et l'École positive. Au moins avons-nous, à cet égard, la consolation que le temps agit visiblement pour nous, ce qui n'empêche pas toutefois, en attendant, de graves perturbations individuelles.

Comme tu ne me dis rien de ta santé ni de celle de ta femme et de ton fils, j'en conclus que tout va fort bien. Quant à nous, ma femme a beaucoup souffert et souffre encore de la poitrine, quoique la saison commence à la remettre en état; pour moi, j'ai été aussi bien portant que de coutume depuis ma lettre de janvier. Toutefois le repos mental dont j'avais besoin, et que je croyais alors prêt à cesser, a dû se prolonger fort au delà de mon espérance, puisque c'est seulement depuis trois semaines que je suis vraiment en verve continue de composition de mon dernier volume. Mon accès de travail de l'an dernier m'a valu ce long intervalle, qui, du reste, quoique me paraissant chaque fois exceptionnel, rentre, au fond, je le vois bien, dans mon mode fondamental de production, puisqu'il se repro-

duit constamment plus ou moins. J'ai du moins utilisé pour mon plaisir cette prudente et indispensable intermittence en me livrant cet hiver avec délices, le plus fréquemment possible, à mes cbers opéras italiens^ qui heureusement sont en ce moment à ma portte (à TOdéon). J'y suis allé beaucoup plus souvent que Pan dernier; et maintenant que les chants ont, hélas ! cessé jusqu'à l'automne, pour aller trouver ces froids Anglais qui ne savent que les payer, je ne regrette au fond que de n'y être pas allé plus souvent encore. Je suis fort heureux que ce g|pût se soit enfin développé chez moi, quoiqu'un peu tard^ d'une manière aussi franche et aussi vive, qui m'inspire à cet égard toute l'ardeur d'un jeune novice, avec la réflexion, qui heureusement la oOBiolide sans l'altérer. Tu croiras difficilement peutêtre que des chants entendus seulement deux ou trois fois au plus, il y a maintenant deux mois au moins^ me reviennent involontairement au cerveau avec une netteté parfaite, pendant mes intervalles de travail, tandis que je les croyais oubliés. Rien n'est plus vrai pourtant, et ne me charme davantage aujourd'hui; car j'ai du moins le bon esprit, à cet égards de me laisser faire, sans gâter mon plaisir par aucune vaine escrime critique, et je profite le plus possible de cette heureuse disposition. Pour la saison prochaine (six mois à partir du i^ octobre), je suis déjà décidé à m'abonner de manière à y aller régulièrement une ou deux fois la*&emaine sur les trois représentations qu'ils nous donnent, et qui portent presque toujours sur le même ouvrage, afin de s'adaptera ces convenances d'abonnés; j'ai même retenu d'avance la stalle que je préfère. Tu vois que rien ne

manque à mon singulier enthousiasme^ si ce n'est d'être une affaire de ton et de mode^ ce dont tu me sais incapable. Il est vrai, puisqu'il faut tout dire, que c'est là mon unique distraction, que je n'ai pas été une seule fois à aucun autre théâtre (même aux Français), et que surtout je ne vais pas une seule fois dans le monde, n'ayant pas même dîné, je crois, un seul jour hors de chez moi depuis mon retour de ma tournée. Du reste, ce goût esthétique n'est pas borné à la musique, quoique actuellement dominante ; il s'étend aussi à la peinture^ et surtout à la poésie, pour laquelle tu connais mon ancienne prédilection, qui^ après m'avoir momentanément quitté, m'est depuis longtemps pleinement revenue, et j'espère à jamais, du moins pour la vraie poésie^ sans parler de la versification. Tu sais que par régime philosophique je m'abstiens soigneusement de lecture, afin de mieui: préserver de toute altération mon originalité caractéristique. Or, sauf /e compte rendu hebdomadaire de l'Académie des sciences, que je ne lis pas même toujours à temps, je ne souffre d'exception que pour les grands poètes, de tout âge et de toute nation, qui me servent de délassement habituel quand j'ai un moment de relâche, ce qui d'ailleurs est devenu fort rare depuis que je me suis remis en pleine activité de travail, qui me laisse à peine la faculté de prendre l'exercice convenable à la conservation de ma santé.

Tu dois dsément concevoir, en effet, que pour faire un gros volume en quatre mois, comme j'ai fait l'an dernier, et comme je referai sans doute essentiellement cette année, sans cesser cependant de faire consciencieusement chaque jour ma leçon chez M. Laville, et trois

soirées par semaine mon interrogation à l'École, il faut l'intensité de travail la plus soutenue et la plus énergique, malgré l'extrême rapidité d'exécution que j'ai heureusement conservée jusqu'ici, quand une fois je suis en verve, ce qui est d'abord lent à obtenir. La date de cette lettre doit te faire remarquer que je n'ai de suspension que le dimanche, et encore à mon grand regret, par un devoir scrupuleux, à cause de mon cours d'astronomie, à midi^ toujours fort suivi, comme il Ta été

^- depuis dix ans, et que je me ferais conscience de négliger, précisément parce que j'en suis l'arbitre et qu'il

*• est gratuit. Peut-être ce repos forcé ne m'est-ii pas

d'ailleurs physiquement inutile ; du moins, c est ainsi . . que je tâche de l'envisager. Le reste de cette journée, -^ . aiûsi coupée et par suite perdue pour le travail, se -./. trouve alors naturellement consacré non aux affaires, car heureusement je n'en veux pas avoir, mais au petit nombre de visites que je me décide à faire sur le trèsgrand nombre qui m'est recommandé. Pendant la semaine, je suis à l'ouvrage depuis quatre heures du matin jusqu'au dîner, en me couchant de très-bonne heure, avec les seuls intervalles qu'exigent strictement mes devoirs quotidiens, et qui malheureusement nécessitent des efforts périodiques de réinstallation mentale. Quelque intense que soit mon activité de composition, je me suis remis trop tard à l'ouvrage pour espérer sa terminaison à l'époque de mes examens, c'est-à-dire dans deux mois presque, puisque la corvée de Paris commence le 20 juillet; du moins, je commence à le craindre, depuis que je vois s'étendre sous ma plume^ au delà de ce que j'avais prévu, cette dernière partie,

qui , bien décidément désormais, quoique annoncée comme seconde moitié du quatrième volume, devra former réellement un cinquième volume très-distinct et aussi compacte que ses aînés. Je vois maintenant que d'ici aux examens je terminerai seulement la portion historique de ce cinquième volume, relative à l'appréciation philosophique de l'ensemble du passé humain^ et qui doit former les trois quarts environ du volume. Quant au dernier quart» destiné aux conclusions générales de tout l'ouvrage, il faudra, je le crois bien déjà, le réserver pour le retour de ma tournée ; avec d'autant plus de raison que, quoique assez court, ce couronnement final exige, par sa nature, un intervalle spécial, à cause de son caractère très-différent du reste, et qui oblige à se replacer à un point de vue plus général. Mais, comme je ferai commencer l'impression dès la fin de ce mois, et que je compte, avant d'aller en tournée, avoir corrigé les épreuves de ces trois premiers quarts, je crois cependant que, malgré ce retard involontaire, ma grande publication sera enfin complétée en novembre prochain, ou au plus tard en décembre, onze ans après avoir été commencée.

L'intérêt que tu prends à ce travail doit m'empêcher d'oublier ici de te faire connaître une circonstance qui fera plaisir à ton amitié, et qui s'est réalisée peu de temps après ma dernière lettre. Un membre de la Chambre des Communes d'Angleterre, et qui, je crois, est un des chefs actuels du parti radical, s'est fait présenter à moi, en janvier, par M. Arago, désirant connaître l'auteur d'un ouvrage qu^il avait fort goûté en Angleterre, où il semble faire plus de sensation qu'en France.

Je m'y suis, comme tu le sens, convenablement prêté; et après son retour à Londres, ce personnage m'a envoyé le numéro de la Revue d'Edimbourg contenant un long article sur les deux premiers volumes de mon ouvrage. Je savais l'existence de cet article depuis longtemps, et je crois t'en avoir parlé à Bordeaux ou à Angouléme, mais je n'avais pas eu la curiosité de le lire, par suite de mon rigoureux principe d'abstinence de lecture sérieuse relative à mes sujets actuels de méditation. Cependant, ainsi poussé, la bienséance ne me permettait pas de m'en dispenser, et je suis récompensé de l'avoir lu, par la satisfaction que m'a causée cette appréciation vraiment consciencieuse, quoique l'auteur en soit au point de vue religieux. L'article est, je crois, de l'illustre physicien Brewster, toutefois sans signature ; d'autres l'attribuent à Herschell le ôls. Je serais heureux que le reste de mon traité pût donner lieu à un examen aussi sérieux et aussi élevé. Comme je crois que tu lis l'anglais, je t'avertirai enfin que cet article commence le cahier deJuly i838, Edinburgh Review. Si tu désires en prendre connaissance, )e présume que tu le trouveras aisément à Bordeaux.

La mort de Poisson donne lieu, tu le sens, à de grands mouvements, ici, dans le monde scientifique, à cause des nombreuses places qu'il avait si scandaleusement absorbées, et qui donnent lieu à une sorte de succession d'Alexandre. Par caractère, je dois être peu touché de cette agitation, qui d'ailleurs me trouve en ce moment cuirassé d'une manière invincible par l'état d'abstraction cérébrale où me place heureusement mon travail, en sorte que je ne veux pas même entendre

parler de tout cela, à plus forte raison me mêler d'aucune de ces intrigues, surtout pour mon compte. Je vois donc le drame d'un coin fort isolé, et cependant j'y suis réellement intéressé; car il est probable que, par suite des mutations qui vont avoir lieu, je vais enfin obtenir une chaire de l'École polytechnique. Toutefois, quelque instance qu'on me fasse, je n'entends entreprendre à ce sujet d'autre démarche réelle qu'une simple lettre de déclaration motivée de ma candidature directe, quand le jour de l'élection viendra au Conseil de l'École et ensuite a l'Académie des sciences ; et si cela arrive pendant mon abscence, j'en serai fort aise, afin de n'être pas même tenté de m'en mêler d'aucune autre manière. Outre que je ne dois pas laisser entamer ma verve actuelle par ces sots tripotages, je suis d'ailleurs convaincu que les nombreuses visites qu'on me prêche me seraient essentiellement inutiles^ même en cas d'échec. Du reste, j'ai la satisfaction d'apprendre qu'on s'attend presque universellement, dans le monde, à me voir arriver; surtout parmi les élèves, qui sembleraient disposés à goûter fort peu tout autre choix. L'affaire paraît plus certaine que l'an dernier, car le temps a travaillé pour moi en permettant une plus saine appréciation de chacun, malgré l'académicité. Mon concurrent paraît d'ailleurs sur le point d'en prendre son parti , s'étant désormais presque désintéressé, par la perspective à peu près certaine d'une autre place qui lui va mieux. Toutefois, même en cas de succès, je crois que je ferai encore ma tournée cette fois, à moins que ces élections ne procédassent avec une rapidité inusitée, que rien n'exige ; et je t'avoue franchement que puisque mon cours ne çom-

mencerait en tout cas à 1* École qu'à la rentrée de novembre, étant déjà terminé, je ne serais pas fâché, pour plusieurs motifs aisés à deviner, de faire cette dernière tournée, que je tâcherais de rendre la plus agréable possible, surtout si j'ai l'avantage de t'y pouvoir embrasser, ce que nous ne saurons qu'au commencement de juillet, où nous ferons le tirage des tournées. Je puis seulement t assurer, à cet égard, que j'ai bonne envie de revenir à Bordeaux^ et qu'il faudra, si je n'y viens pas^ que ma ligne m'en ait fort écarté.

Adieu, mon cher ami, je me vois avec peine forcé de quitter ce cordial entretien, dont le temps vient d'expirer trop vite. Tout à toi,

A" Comte.

Ne m'oublie point , je te prie , auprès de M"»" Valat, dont les aimables bontés me sont encore vivement présentes.

Je te remercie de ta gracieuse approbation de mon programme, et je suis fort aise qu'il te soit utile, sans m'étonner qu'une aussi succincte indication t ait pu suffire. La singulière méprise de ton recteur sur le titre de mon ouvrage m'a paru infiniment divertissante. En tout cas, je lui sais bon gré de son injuste indignation.

A Monsieur VAL AT, à Bordeaux.

Paris, le vendredi soir, lo juillet 1840.

Je profite avec empressement^ mon cher Valat, d'un moment de relâche à l'intense continuité de mes travaux, pour me procurer la douce satisfaction de répondre à ton aimable lettre du 21 juin, dont le commencement m'a rappelé de la manière la plus vive les heureuses émotions qui se rattachent au souvenir ineffaçable de nos anciennes relations d'enfance et de jeunesse, si agréablement ravivées dans l'âge mûr par notre délicieuse entrevue de l'an dernier, où j'ai tant confirmé que rien ne saurait remplacer l'abandon et la confiance inspirés par une amitié de collège entre des natures qui, au fond, suivant ta juste appréciation, sympathisent aussi pleinement, soit d'esprit ou de cœur, que la tienne et la mienne. Pour te rassurer d'abord sur ma santé, je te dirai que, malgré l'activité presque fabuleuse avec laquelle, depuis deux mois, je fais marcher mon cinquième volume, je continue à me porter fort bien, sauf quelques légères perturbations peu durables, tenant surtout à l'extrême irrégularité du singulier été que nous avons cette année. Je te remercie,

ainsi que ma femme^ de ta sollicitude et de celle de la bonne M"« Valat à son égard. Quoique rétablie de sa maladie, elle est loin d être réellement en heureuse santé ; j'espère qu'elle passera à la campagne la majeure partie du timps de ma tournée, et qu'elle s'en trouvera bien ; mais il n*y a pas à penser à lui faire partager, pour aucune portion quelconque, les fatigues inhérentes à mon voyage forcé.

Jusqu'à avant-hier, oîi nous avons tiré les tournées de 1840, j'avais espéré que le sort me ménagerait encore une heureuse reproduction de notre entrevue de l'an dernier. Mais maintenant il n'y a plus d'illusion possible, et je suis contraint de renoncer à cette douce perspective, que j'avais choyée, pour ainsi dire, pendant toute Tannée, quoique, du reste, ma tournée soit, à cela près, aussi agréable que je puisse le désirer.

L'itinéraire étant maintenant fixé d'une manière invariable, je vais t'indiquer, comme l'an dernier, le jour de mon arrivée à chaque centre d'examen, quoique j'espère bien que nous échangerons encore une lettre avant mon départ, à la fin d'août; mais c'est pour plus de sûreté, et afin que, une fois parti, je puisse directement recevoir tes lettres (adressées alors^ suivant l'usage, poste restante^ avec indication de ma qualité officielle, pour éviter tout embarras). Je suis toujours avec M. Bourdon; mais, cette fois, je ferai le second examen, ainsi le sort l'a voulu. A un jour près, en plus ou en moins, selon la règle adoptée, je dois commencer à Reims le 5 septembre, à Metz le 9, à Nancy le 18, à Strasbourg le 22, à Besançon le 26, à Lyon le 3o, à Marseille le 6 octobre, et enfin à Montpellier, der-

nier centre, le lo, d'où je retournerai directement à Paris. Le nombre des candidats surpasse de quarante^ pour toute la France , celui de Tan dernier, et Paris seul fournit, comme de coutume^ cent candidats de plus que tout le reste de la France, en tout cinq cent soixante-douze. En tant que second examinateur, j'aurai sans doute des examens de moins que mon collègue^ et un peu plus de marge pour mes arrivées, mais tout cela bien compensé par l'ennui de présider à Paris toutes les compositions^ et en province celle du latin. Enfin, il faut bien accepter la corvée telle quelle, et avec toute la grâce possible, puisque c'est peut-être ma dernière tournée. Tu vois, du reste, que c'est six cents lieues à faire en très - beau pays, presque partout, et qui, j'espère^ me reposeront bien des fatigues mentales. Mais il est malheureusement évident, d'après cet itinéraire forcé, que je n*ai pas de chance de toucher à Bordeaux, à moins que de prendre ce chemin pour revenir à Paris, ce qui ne serait peutêtre ni bien raisonnable, ni même praticable, en allongeant ainsi volontairement un voyage aussi étendu , à la fin duquel je me trouverai peut-être un peu las. Quoi qu'il en soit, j'aime à penser, au moins provisoirement, et pour calmer mon désappointement, à cette singulière issue, qui me permettrait de passer à Bordeaux les journées des 17 et 18 octobre, pourvu que je fusse assuré d'une place dans la malle, afin d'être à Paris le 20, jour que je ne peux, en conscience, dépasser qu'en cas de maladie réelle, à cause des besoins du service, qui souffrirait certainement d'un plus long retard. Cette combinaison me plairait d'autant plus

que j'aurais ainsi le plaisir de voir aussi, à Agen^ Tami chez lequel je logeai Tan dernier à Montpellier, et qui est maintenant l'un des deux entrepreneurs (avec notre camarade Mellet) du superbe pont-aqueduc qu*on va construire à Agen. Mais, quoique je n'hésite point à l'indiquer franchement cette extrême ressource, afin de compenser ton désappointement aussi bien que le mien, je te prie de ne pas me presser, à ce sujet, vers une résolution qui ne me tente déjà que trop, tandis que réellement elle serait peut-être déraisonnable. Du reste, nous avons, comme tu vois, le temps d'y penser tous deux avant l'exécution éventuelle. Si, ce qui sera alors décidé, cette tournée doit être la dernière, cette circonstance méritera d'être également prise en considération.

L'affaire de la chaire polytechnique ne se décidera à l'École que dans quinze jours au plus tôt, et ensuite à l'Académie. Envers celle-ci, je n'aurais aucune chance sérieuse, vu l'académicité de mon concurrent, si je n'étais pas nommé par l'Ecole; mais aussi il paraît que si l'École me choisit, l'Académie confirmera. En sorte que tout dépend du Conseil d'Instruction de l'École. Quoique j'y aie certes de nombreux partisans, le jeu des coteries académiques est assez efficace pour que, en ce moment, les gens bien informés ne sachent pas encore en quel sens l'élection tournera finalement, malgré que tout le monde convienne, même ceux qui voteront contre moi, que je serais beaucoup meilleur professeur que mon concurrent ! Du reste, je me félicite tous les jours du parti que je t'ai annoncé dans ma dernière lettre, de m'être abstenu, dès l'origine, de toute démarche

officieuse , sauf la seule déclaration officielle de candidature motivée. Au lieu de faire des visites, j'ai énormément avancé, pendant ces deux mois, mon cinquième volume; ce qui vaut beaucoup mieux, à tous égards, ne fût-ce d'ailleurs qu'à maintenir ma philosophique sérénité, que je sais ainsi faire passer de l'abstrait au concret, au grand profit de mon bonheur réel, qui, après tout, ne tient pas tant à un tel succès. Je suis, d'ailleurs, de plus en plus convaincu que mes visites n'auraient rien changé d'essentiel aux dispositions qui me sont contraires, et qui viennent de gens sachant fort bien ce qu'ils vont faireet commettant uneinjusticeavecpleineconnaissance de cause, sans que de vains salamelecs eussent pu modifier des antipathies ou des jalousies fortement enracinées, ni même les simples préventions. Je t'avoue, d'ailleurs, que je me plais à l'idée que, si je réussis, j'aurai puissamment aidé, à mes risques et périls, à abolir, au moins pour tous ceux qui voudront se respecter convenablement, cette humiliante sujétion des visites à des gens malveillants ou prévenus, que l'aplatissement de nos caractères scientifiques a introduite de nos jours, depuis que la science est surtout devenue une industrie au lieu d'une vocation. Sans doute les intrigants, malgré cet exemple, ne se dispenseront pas de tripoter ; mais les honnêtes gens pourront désormais s'en abstenir quand leurs titres seront assez réels et assez connus, ce qui est, au fait, mon cas dans cette affaire. Ma résolution, d'ailleurs, a déjà trouvé sa plus douce récompense; car, au défaut de mes sollicitations personnelles, il vient d'en surgir spontanément d'infiniment honorables, de la nature la plus exceptionnelle, et auxquelles per-

sonne ne s'attendait. En effet, la noble jeunesse qui est maintenant à TÉcole» et qui pourtant ne profiterait pas de mes leçons si je suis nommé (puisque je me trouverais avoir les nouveaux que va fournir le prochain concours) , s'est portée héritière des traditions relatives aux leçons que je fis, il y a quatre ans, au grand contentement de touSj élèves et fonctionnaires Par pur amour de la justice et simple aversion deTintrigue, cette généreuse jeunesse, à laquelle je ne pourrai plus penser sans une douce et profonde émotion, s'est unanimement décidée, il y a quinze jours, à faire elle-même les démarches de candidature dont j'ai cru devoir m'abstenir, et a envoyé chez tous les membres du Conseil de l'École des députations chargées de leur exprimer convenablement le vœu prononcé des élèves de m'obtenir pour professeur. Cette démarche sans exemple a été aussi heureusement exécutée que dignement conçue, de manière à obtenir même l'approbation du chef de l'École, bien loin d'attirer aucun blâme à ces bons jeunes gens, ce dont j'eusse été désolé. Je lis à peine, à travers mes larmes, cette imparfaite indication d'une telle résolution, qui, tu le sens, est bien faite, en cas d'échec, pour me consoler d'avance, puisque me voilà déjà suffisamment récompensé; et tu sais, certes, si je visai jamais à la popularité. En définitive, il faut bien que quelqu'un ait la chaire, tandis que de semblables manifestations spontanées ne sont point souvent accordées; tel est l'effet certain, sur des masses bien préparées, de la justice, du zèle et de la rectitude morale, à la longue toujours appréciés à leur valeur. Au reste, tu conçois aisément que, pour peu que les votants aient de prévoyance dans

cette affaire, une telle démarche des élèves est de nature à augmenter beaucoup mes chances de succès immédiat. Nous verrons bientôt; en tout cas, il est presque certain, quant à présent, sauf accident, que l'opération sera consommée avant mon départ, quoique je fusse tout aussi disposé, ne faisant aucune démarche, à ce qu'elle se fît pendant mon absence. Enfin, si j'échouais, il est fort possible que la chaire vînt très-prochainement à vaquer de nouveau, par suite de la tournure, aisée à prévoir dès à présent, que pourrait prendre la situation. Je sais, quant à moi, que, à la place de mon concurrent, je n'hésiterais point à me retirer après une démarche aussi significative en faveur d'un compétiteur. Je suis d'ailleurs, hors de l'Ecole, appuyé par les vœux de tout ce qui réellement se connaît en enseignement mathématique, et surtout de Poinsot, qui me connaît depuis vingt-cinq ans et avec lequel mes relations n'ont jamais cessé. 11 s'est très-hautement prononcé en ma faveur dans cette grave circonstance. En résumé, quoique j'aie beaucoup de chances^, je suis tout prêt à accepter un échec dont la noble démarche des élèves a d'avance enlevé toute l'amertume morale, et dont je saurais, d'ailleurs, faire rougir un jour, à la face du public européen, ceux qui, malgré leur conscience, me lauraient procuré. Ma position actuelle, quoiqu'un peu précaire, est au fond assez douce pour me permettre d'attendre le jour de la justice, dût-il même ne venir que lorsque je n'en jouirai plus; malgré l'amovibilité de mes fonctions actuelles, je crois pouvoir défier hautement mes plus grands ennemis d'oser me les ravir sans se déshonorer complètement. Je n'ai donc , au fond , dans tout cela,

que lUntérét d'un peu plus de repos, à cause des vacances, dont je suis maintenant tout à fait privé. Quant à l'action que j'exercerais ainsi plus directement sur Tesprit deTélite de notre jeunesse, je saurai bien^ j'espère, si cette issue m'est décidément fermée, en retrouver ailleurs l'équivalent essentiel, d'une manière qui pourrait bien ne pas trop agréer à mes ennemis. Tous ces gens n'ont qu'une corde, et bien mince; ils ne se doutent pas de la variété des ressources que peut créer l'esprit vraiment philosophique pour ceux qui ont le bonheur aujourd'hui d'en être doués. J'ai été jusqu'ici fort pacifique , étant trop préoccupé de la vie mentale pour penser à lutter^ si ce n'est par la force spontanée des conceptions ; mais, si on me forçait à la guerre, on finirait par sentir un peu trop tard que je puis la faire bien rude, sans dévier aucunement de mes principes et même sans déranger en rien mes travaux, au point de maturité qu'ils ont atteint pleinement aujourd'hui. Borné jusqu'ici à l'action écrite, je crois pourtant être propre aussi à l'action orale ; mes ennemis devraient prendre garde de me pousser à m'y lancer par des voies illégales, quoique pleinement légitimes. J'ai déjà agi sur la jeunesse sans y prétendre nullement; je crois que cela pourrait aller beaucoup plus loin si on m'obligeait à m'en faire un refuge ou un point d'appui pour résister à d'odieuses manœuvres. Du point de vue vraiment philosophique, la science est une bien grande chose; mais les savants, surtout actuels, sont en général de pauvres personnages ; qu'ils ne me forcent pas à le trop démontrer. Au reste, je m'épanche librement envers ta vieille amitié, au souvenir de tant d'avanies

et d'injustes délais que m'a fait souffrir depuis longtemps l'antipathie de ce qu'on appelle aujourd'hui l'esprit scientifique contre l'esprit réellement philosophique^ tandis que leur alliance, qui, je crois, s'est accomplie en moi autant que le permet notre époque, est la seule base actuelle du salut de l'Humanité. Mais ce naïf élan n'est d'ailleurs nullement inspiré, sois-en certain, par la prévision d'un prochain échec dans l'affaire actuelle, dont l'issue, je te le répète, est encore, aux yeux des mieux informés, essentiellement incertaine. Mais tu sais qu'un vrai philosophe doit se tenir prêt à tout; ce qui ne veut pas dire, comme on le croit trop souvent, qu'il doive être indifférent.

Je me suis laissé aller à la douce et trop rare satisfaction de m'entretenir avec toi de ce qui me concerne^ sans qu'il me reste aucune place convenable pour les mille autres choses que j'avais à te dire au sujet de ta lettre, et qui seront essentiellement réservées à une autre occasion, aussi prochaine que je le pourrai avec l'énorme corvée que je vais commencer bientôt à Paris. Réponds-moi le plus promptement que tu le pourras, mais sans gêner tes diverses affaires, ni même sans forcer ta nature : tu sais le prix que j'attache à tes lettres; c'est tout te dire. Je conçois très- bien, d'ailleurs, les empêchements de ménage qui te sont propres et dont j'eusse bien désiré être également embarrassé ; car j'étais fait pour goûter, dans leur entière plénitude, les émotions paternelles, dont je me sens, hélas ! à jamais frustré. Nul plus que moi, je t'assure, ne saurait garantir la parfaite justesse de ton appréciation sur la conciliation normale des besoins du cœur avec les plus

eu^i^Iir-.

sublimes élans de l'esprit : je sens profondément^ au contraire, combien cette puissifite compensation eût heureusement adouci et par suite même secofliaé^ à un certain degré, mes travaux intellectuels , qui n'ont, en réalité, aucune forte diversion morale^ sauf ce qui tient au sentiment des beaux-arts, faible équivalent pour moi de ces touchantes affections sans l'essor desquelles je sens bien qu'on est incomplet et qui sont loin de contrarier aucunement tout développement mental. Aussi, j'accepte avec résignation l'ensemble de ma position, mais certes sans prétendre l'ériger nullement en type, tant s'en faut.

Je partage essentiellement ton avis au sujet de l'article de YEdinburgh Reviens. Il est clair que l'auteur ne comprend pas du tout ma pensée fondamentale; mais il a certainement fait un travail consciencieux, et même, à certains égards, utile à la saine appréciation ultérieure de mon ouvrage^ qui ne sera pas de sitôt jugé. Mon volume final sera le plus étendu de tous; et quoiqu'ayant énormément travaillé, je n'aurai pas peut-être terminé avant mon départ, comme je l'avais espéré, toute la partie historique, qiîoique j'aie actuellement achevé l'antiquité et le moyen âge. Néanmoins cela n'empêchera pas, j'espère, la publication réelle en décembre, malgré l'extension imprévue qu'a reçue, sous ma plume, une appréciation aussi neuve et aussi difficile, où je vise cependant toujours à toute la condensation compatible avec la clarté. En terminant le volume, je dirai peut-être quelque chose relativement à l'accueil obtenu jusqu'ici par cet ouvrage, et surtout je ne manquerai pas de prévenir que je ne répondrai à

aucune critique quelconque qui ne serait pas conçue du point de vue même où je me suis établi, ce qui, d'ici à longtemps^ me dispensera, sans doute, de toute polémique philosophique, vu le peu de gens aptes et disposés à remplir cette indispensable condition, sans laquelle les débats ne peuvent réellement produire aucun utile éclaircissement. J'aime ton indignation au sujet de la qualification atheist de notre critique écos- tA>Ye1/t^rtîv-. sais. Tout cela ne prouve, au fond, réellement qu'une nouvelle confirmation du fait bien connu relatif à llnfériorité philosophique actuelle des penseurs anglais, vis-à-vis même de nos médiocres philosophes, certes, à cet égard, bien autrement avancés : c'est de notre France, sans aucun doute, que dut surtout venir la régénération spirituelle et morale, malgré les avantages politiques secondaires qui sont propres à l'Angleterre. Tu vois, mon cher Valat, qu'il me reste à peine la place de signer et de te présenter les affectueux embrassements de

Ton ami dévoué,

A^^ Comte.

N'oublie pas de me rappeler au bon souvenir de M™* Valat; je serai bien privé si je ne puis, cette année, lui offrir de nouveau mes remercîments directs pour son aimable accueil de Tan dernier.

A Monsieur VALATy à Bordeaux.

Lille, le mercredi matin, 26 août 1840.

Ta dernière lettre^ mon cher ami^ m'a trouvé, il y a un mois, au milieu de mes examens de Paris^ et fort empressé de poursuivre, sans la moindre discontinuité quelconque, cette immense corvée, afin de me ménager, par cette rude accélération, le seul loisir réel compa^ tible, pendant toute l'année, avec mon existence actuelle, et qui^ commencé il y a huit jours , durera encore une dizaine, puisque tu sais, d'après l'itinéraire que je t'ai envoyé^ que je commence à Reims, de samedi en huit, ma longue tournée départementale. D'après ces motifs, que tu prévoyais aisément, tu n as pas dû être étonné de ne pas recevoir de réponse immédiate, que toutefois j'aurais faite, malgré ces énormes embarras, si j'avais eu réellement quelque information directe à te transmettre sur le sujet dont tu me parles; mais, fort étranger moi-même à tout ce qui concerne l'Université, je n'y connais vraiment personne, si ce n'est quelques-uns de nos anciens camarades, trop occupés d'ailleurs de leur propre avancement pour songer à faciliter celui d'autrui. Tout ce que j'en sais, vaguement,

c'est l'extrême difficulté que présente l'accès de Paris à tout professeur de protonce, à moins d'heureux accidents, puisque les collèges de Paris pullulent d'agrégés impatients de s'y caser, et qui, malgré leur position précaire, ne voudraient pas aller dans les départements. Outre ces causes naturelles et involontaires du retard exceptionnel de ma réponse,, j'ai préféré, depuis que mes opérations de Paris sont terminées, l'ajourner expressément encore un peu, afin, je dois l'avouer^ de ménager à ce doux entretien amical une plus entière liberté, en le réservant d'ailleurs comme une heureuse diversion contre la mélancolie que m'inspire toujours, au début de chaque voyage, le pénible sentiment de mon isolement profond et néanmoins inévitable. Je me suis décidé à venir passer en Flandre, seule province que je ne connusse pas, et pourtant voisine du lieu initial de ma tournée actuelle, ce court et précieux intervalle de délassement ; ce qui me constituera, une fois arrivé à Reims, en crochet d'une centaine de lieues volontaires, puisque je compte, à la fin de cette semaine, aller voir l'Océan à Dunkerque, afin que ma tournée touche à nos deux mers. Si, au lieu d'être ainsi nécessairement placé au début, ce temps disponible pouvait se trouver à la fin de ma tournée, tu sens que je n'hésiterais point à me promettre déjà la satisfaction de t'em brasser à Bordeaux. Mais l'époque effective de cette dernière excursion rend malheureusement le cas fort différent : ce n'est point, il est vrai, en ce qui concerne le temps indispensable, puisque, libre le 14 octobre à Montpellier de ma tournée totale^ j'ai déjà prévenu à l'École, à tout événement, que je pourrais bien n'être de retour à

Paris que le 22 (au lieu du 19 officiel)^ pourvu que j'envoyasse de Montpellier même ma liste générale, afin de ne pas retarder les opérations préparatoires, et que je puisse n'arriver à Paris que pour la réunion du jury d'admission^ impossible avant le 23 ; en sorte que, prenant la malle à Montpellier jusqu.'à Bordeaux, et ensuite de là à Paris , ce qui pourrait être aisément assuré avec quelques précautions, j'aurais encore la faculté de passer trois jours à Bordeaux auprès de toi. Ce qui pourra m'en empêcher réellement, c'est la lassitude d'un voyage que ce dernier détour élèverait ainsi à huit cents lieues, et l'extrême besoin de reprendre ma vie de Paris, quelque nécessaire que me soit cependant ma diversion actuelle ; néanmoins tu ne dois pas douter que je ne fesse tout ce qui dépendra de moi pour me procurer le doux plaisir direct de cet amical entretien^ dans lequel je pourrais épancher tant de choses qui ne sont guère susceptibles d'expression écrite.

Tu dois avoir eu indirectement de mes nouvelles, il y a trois semaines, par la réception de quelques exemplaires de ma lettre à TAcadémie des sciences^ dont je te raconterai, si nous nous voyons, l'histoire détaillée^ qui vaut la peine d'être connue, et oti tu verrais comment cette indigne et puérile oppression, concertée huit jours d'avance entre quelques meneurs de l'Académie, a été ostensiblement proposée par un membre dont j'avais, l'an dernier, refusé d'admettre le fils à l'École Polytechnique {indè irœ^ car^ sans l'estimer, je n'ai d'ailleurs aucun rapport quelconque avec lui). Il est vrai que mon collègue l'avait classé exactement comme moi ; mais M. Bourdon n'a pas la malheureuse

— 2Dl —

habitude de déclarer franchement son avis à toute réquisition, et d'ailleurs il n'a heureusement rien à démêler avec l'Académie. Cette scandaleuse mesure a dû, je présume, t'inspirer un pressentiment défavorable sur le sort effectif de ma candidature actuelle ; ce n'est point, il est vrai^ par l'influence immédiate d'un tel acte, qui a réellement augmenté beaucoup la publicité et l'action de ma lettre, et dont l'Académie est maintenant très-honteuse, en voyant le fâcheux effet de cette ridicule iniquité auprès du public impartial. Le lendemain même de cette triste scène, on est venu mettre à mon entière disposition un des journaux les plus influents pour y récriminer à mon aise contre les auteurs de cette turpitude académique ; mais, en remerciant, comme je le devais, la presse périodique de cette généreuse ouverture envers un homme aussi étranger à toute coterie quelconque^ scientifique ou politique, je me suis borné à répondre par l'impression immédiate de la lettre, laissant aux divers journaux à Tap précier comme ils l'entendraient. Mais, si, à titre de cause^ cet incident, auquel je ne me serais jamais attendu, quelque mauvaise opinion que j'eusse déjà de la moralité académique, m'a été, en réalité, beaucoup plus favorable que contraire, il n'en devait pas moins être fort inquiétant pour moi et mes amis, en tant qu'indice des dispositions réelles des cabales influentes, qui ne se permettent pas de semblables avanies envers ceux qu'elles croient près de réussir ; cet indice devait être d'autant plus décisif que la- brutalité de quelques meneurs a été alors accompagnée d'une insigne lâcheté de la part de divers membres dont j'aurais, en ce cas,

présumé Tappui. Tout cela témoignait assez qu*on était certain du succès dans la violente intrigue laborieusement concertée contre moi depuis trois mois, par des hommes qui s'inquiètent peu de l'opinion publique, jusqu'au jour, prochain peut-être, oti éclate son indignation, à laquelle d'ailleurs ils se réserveront encore d'échapper par une honteuse dénégation, au milieu de la confusion du vote secret de ces assemblées, dont chacun élude ensuite trop aisément la responsabilité personnelle. Je pense donc que tu seras peu surpris, quoique très-peiné, d'apprendre que, dans sa séance de vendredi dernier 21 août, le Conseil de l'École, principalement mené par des professeurs qui ont leurs raisons pour redouter la concurrence d'un enseignement vraiment philosophique, vient de nommer décidément mon concurrent, qui sera, tu le sens, naturellement confirmé par TAcadémie, heureuse de couvrir d'une telle sanction sa tendance générale à disposer constamment des places en faveur de ses membres quelconques, à la seule charge de réciprocité. L'époque a été habilement concertée, pour faire ce choix lorsque, les cours de l'Ecole étant terminés, les professeurs n'y seront plus, avant trois mois, en contact direct avec les élèves, préoccupés eux-mêmes de leurs graves examens généraux, et disposés d'ailleurs, les uns à quitter l'École le plus tôt possible, les autres à jouir, jusqu'à la rentrée, d'un repos bien nécessaire. En outre , on a ainsi obtenu , soit à rÉcole, soit à l'Académie, Téloignement de quelques membres disposés en ma faveur, mais pas assez pour se priver de vacances à mon intention. Enfin, on compte aussi que le nouveau professeur, dont les plus

zélés partisans ont le cynisme de reconnaître euxmêmes assez hautement la profonde incapacité didactique, n'aura cette fois affaire qu'à la promotion qui va entrer cette année; ce qui, sans le sauver de l'indignation publique, s'il a le malheur de la mériter, lui assure en effet quelques mois de répit avant que les nouveaux venus aient pu être assez imbibés des traditions polytechniques, dont ces gens-là, quoique anciens élèves, ont oublié d'ailleurs l'irrésistible ascendant, surtout en un cas oti l'injustice est, à tous égards, aussi évidente que celle dont je suis ainsi la victime. Q.uant à moi, je suis personnellement fort aise de tout cet ensemble de circonstances secondaires, qui m'assure, au moins, que mon indigne rival ne sera pas condamné sans avoir été convenablement entendu ; tandis que peut-être en toute autre époque j'aurais à regretter que les élèves, entraînés par leur noble sympathie pour moi, et par le sentiment trop énergique d'une telle injustice, encore plus que par la puissance naturelle de leur généreuse démarche en ma faveur, n'allassent jusqu'à mettre obstacle aux leçons de cet homme, que je désire, plus que personne, dans l'intérêt de cette digne jeunesse comme dans le mien, voir professer paisiblement tout le temps nécessaire pour que chacun de ceux qui Pont si aveuglément et si immoralement favorisé soient convaincus de son incapacité radicale, déjà bien connue dans les collèges où il a exercé. Quand il sera, comme je le présume et l'espère^ honteusement chassé d'une chaire usurpée, de l'aveu même de ceux qui l'y mettent, je ne veux pas qu'il lui reste la ressource de se dire méconnu, et de prétendre qu'on ne

lui a pas laissé le temps de faire apprécier ses talents didactiques. Tu sens que cela nous importe à tous, et je ne doute pas que les élèves ne le sentent aussi déjà ; du reste, c'est en partie pour me dérober à Texpression, trop animée peut-être, de leurs justes condoléances, que j'ai quitté Paris le plus promptement possible, ayant, à cette fin, retenu une place à la malle-poste la veille même de la délibération de l'École. Par cette conduite, s'il y avait quelque trouble immédiat, mes plus vils ennemis n'oseraient, j'espère, m'y supposer aucune part quelconque : mais, du reste, j'espère qu'il n'y aura rien avant que le nouvel élu ait pu faire une vingtaine au moins de leçons. Quoi qu'il arrive ensuite, j'ai déjà averti que l'on n'eût pas à compter sur moi pour calmer les élèves, en usant auprès d'eux de mon ascendant moral : je me tiendrai, en tout cas, parfaitement coi, et c'est tout ce qu'on a le droit d'espérer de moi. Comme je te l'ai annoncé dès l'origine, il serait fort possible, malgré cet échec immédiat, que ma tournée actuelle fût réellement la dernière, en sorte que ce ne sera point par ce motif que je ne passerai pas à Bordeaux, si j'en suis malheureusement privé ; espérons d'ailleurs que les chefs de l'Ecole se conduiront alors avec assez de prudence pour éviter que quelques malheureux élèves ne se trouvent victimes, comme en tant d'autres occasions, des démonstrations qui pourraient précéder cette juste réhabilitation^, qui, à un tel prix, me paraîtrait bien amère : mais jusqu'ici la conduite des élèves a été aussi sage que généreuse. S'ils persistent de même, et que la conduite de leurs chefs soit digne de la leur, cet homme pourra être évincé sans le

moindre trouble matériel, ce que Je désire ardemment : lui-même peut-être, quoique connu pour très-peu délicat, saura prévenir, par une adroite démission, la honte d'une expulsion forcée^ qui pourrait lui être proposée par les chefs eux-mêmes comme seul moyen de conserver Tordre à l'Ecole, si réellement il se montre aussi incapable qu'il l'a déjà fait. Dans une telle hypothèse, tu sens que, quelle que soit la forme, j'arriverais ainsi heureusement affranchi de toute obligation personnelle, si ce n'est envers cette digne jeunesse dont le dévouement ne peut se payer que par un dévouement égal à son développement intellectuel et moral.

Si j'étais resté à Paris, j'aurais eu encore longtemps à m amuser des hypocrites consolations qui me sont déjà prodiguées par ceux même qui ont dirigé contre moi ces indignes intrigues^ ou qui du moins en ont vu le succès avec une secrète satisfaction, malgré leurs déclarations apparentes. Non-seulement les gens influents m'ont annoncé, comme dédommagement, la conversion de mon poste annuel d'examinateur, au cas où je serais forcé de le garder, en une place à vie, assez rétribuée pour me dispenser de l'enseignement élémentaire ; cela pourrait bien, en effet, se réaliser, d'après la tendance que j'aperçois, quoique les gens qui m'en parlent ne soient pas disposés à se démettre volontairement du pouvoir de tracasserie que leur procure cette réélection annuelle; on a été même jusqu'à me faire entrevoir, comme éminente réparation, la position de directeur des études de l'École polytechnique, en cas^ prochain peut-être, de mort ou de retraite du directeur actuel, dont la santé

est radicalement délabrée, et lui-même paraît n'être pas étranger à cette avance^ réelle ou mensongère. Mais tu me connais assez pour sentir que, sans m'enquérir davantage de la solidité de ces diverses déclarations, dont je n'ai pas le temps de m'occuper, je ne m'en laisserai nullement détourner dans la poursuite de mon but constant : c'est la chaire que j'ai toujours ambitionnée, c'est la chaire que je veux maintenant et ne cesserai de vouloir, persuadé que j'y puis être plus utile qu'en toute autre situation quelconque , du moins aujourd'hui. Si, après avoir occupé cette chaire assez longtemps pour y constituer mon type d'enseignement, ce qui exigerait que je fisse au moins deux fois le cours complet des deux années, on voulait m'élever aux fonctions de directeur, je crois que j'y pourrais alors rendre d'éminents services, et ce serait, à mes yeux, une trèsheureuse retraite : mais il vaut mieux rester encore quelques années dans la milice active, quoique, à défaut de choix^ je ne fusse pas assez ennemi de mon repos pour refuser aujourd'hui cette position, si TofiFre m'en était sérieusement faite , puisque j'y trouverais assurée la paisible continuation de mes travaux philosophiques, maintenant poursuivis au milieu d'entraves immenses.

Je me suis laissé entraîner, mon cher ami^ dans cet instant de loisir complet, à penser tout haut avec toi, certain de le pouvoir en pleine sécurité, de mes affaires personnelles, pour lesquelles je connais ta vieille sollicitude cordiale. J'espère que si, comme je le présume, cette lettre te trouve aussi dans le repos des vacances, tu me donneras également la satisfaction d'un libre

épanchement sur tes divers^ intérêts , sur ceux entre autres qui te sont maintenant les plus chers, en ce qui concerne l'éducation naissante de ton fils^ sujet à l'égard duquel tu as bien raison de compter sur mon affectueuse sympathie. Malheureusement privé , pour mon compte personnel, de cette douce obligation, je la sens trop vivement pour n'y pas compatir envers mes amis ; puissions- nous aussi en causer longuement à Bordeaux! Je présume, par ton silence même, que ta santé et celle de ta femme continuent à être

fort bonnes; quant à moi, je me porte toujours aussi bien, malgré la fatigue momentanée de mes vingt-cinq jours consécutifs d'examen à Paris : mais, en partant avant 'hier soir^ j'ai quitté ma femme en état de santé trop peu satisfaisant, et surtout plus gravement affectée que moi de l'indigne injustice que je viens d'essuyer, et pour laquelle elle est loin d'avoir autant que moi de diversions physiques ou intellectuelles. J'espère cependant qu'elle se décidera à passer^ en divers endroits, à la campagne, comme elle en est vivement priée, une grande partie du temps de mon absence, et alors je la retrouverai^ j'espère, en meilleure situation.

J'ai été très-satisfait, et M. Bourdon aussi, du concours de Paris cette année : mes collègues paraissent l'être moins de la moitié que le sort leur a assignée, quoique je n'aie pas eu le temps d'en causer avec eux. Si, comme il est possible, les bruits de guerre, bien que radicalement puérils à mon gré, se prolongent assez pour donner lieu à une promotion plus nombreuse que de coutume, ce sera cette fois sans aucun inconvénient, et même avantageux, tandis qu'il en eût été autrement

l'an dernier. En remettant au général de l'École mon classement de Paris, je lui ai franchement déclaré que Tétat pourrait admettre utilement cette année jusqu'à cent quatre-vingts élèves, au lieu de cent trente annoncés. Ce sera au moins un heureux résultat durable de cette étrange velléité belliqueuse, qui, je l'espère, n'en aura pas de plus graves. Quoique disposé, par régime philosophique, à me tenir en garde contre les illusions personnelles, je ne puis, à ce sujet, m*empécher de reconnaître une amélioration notable, à laquelle mon influence n'est certainement pas étrangère, dans l'enseignement mathématique, lorsque, malgré son imperfection actuelle, je le compare à ce qui m'a frappé en iSSy, quand j'ai pris les fonctions d'examinateur. Ce progrès, très-sensible à Paris, Test un peu moins en province, mais encore très- appréciable; il me dédommage des tracasseries et des dangers inséparables de cette position consciencieusement occupée, car c'est surtout en vue de cette action générale que j'ai accepté avec plaisir ces pénibles fonctions.

Adieu, mon cher ami ; tu vois que, malgré mon griffonnage condensé, il me reste à peine la place nécessaire pour te renouveler l'assurance bien sincère de l'inaltérable dévouement de

Ton ami,

Ate Comte.

Ma dernière lettre t'ayant exactement indiqué mon itinéraire, je pense que tu n'éprouveras aucun embarras à me répondre directement, pour plus d'accélération ; je

— iSg —

te recommande seulement les désignations qui doivent garantir la sécurité formelle de cette correspondance immédiate. Adieu ; je viens de passer deux heures bien agréablement, et je vais visiter Lille dans une disposi^ tion beaucoup plus indulgente qu'hier.

A Monsieur VALAT^ à Bordeaux.

Strasbourg, le mardi matin, 22 septembre 1840.

J'ai reçu à Nancy, il y a quelques jours, mon cher ami, ta lettre du 11, et je m'empresse d'y répondre aussitôt que je me trouve un peu de loisir, entre la terminaison de mes opérations d*ici et le début de celles de Besançon, où la malle me descendra après-demain matin. Toutefois ma lettre ne sera pas aussi longue,, à beaucoup près, que celle de Lille, voulant utiliser cette journée à visiter plus en détail une ville que je ne connaissais pas, et que rend singulièrement frappante son caractère éminemment germanique; car, après un siècle et demi d'incorporation, elle n'est pas encore devenue pleinement française^ tant est lente et difficile toute véritable assimilation sociale. Je me dédommagerai une autre fois de cette concision exceptionnelle; d'ailleurs

il convient, ce me semble, d'attendre une autre de tes lettres avant de te rien dire au sujet de l'éducation de ton iils^ dont le plan ne me paraît pas encore suffisamment jugeable et me laisse désirer les développements prochains que tu m'annonces. Ta lettre m'a présenté, â d'autres titres, une sorte d'énigme embarrassante relativement à mon échec momentané pour la chaire de rÉcole polytechnique : je croyais, de Lille, ni'étre nettement expliqué à cet égard, et cependant t^ lettre ne contient rien qui soit directement relatif à une telle issue, qui a si péniblement surpris tous ceux qui n'étaient pas au courant des intrigues de nos coteries scientifiques. Tu y prends, du reste, Liouville pour mon concurrent actuel , tandis qu'il est professeur depuis deux ans, et que c'est Sturm qui m'a été préféré. Enfin je t'avoue que je n'y comprends rien, et que je commence à craindre de m'étre fort mal expliqué dans ma lettre de Lille, malgré la netteté et la précision de mes souvenirs à ce sujet. 11 me semble que s'il en était autrement tes condoléances ne porteraient pas exclusivement sur l'affaire de ma lettre à l'Académie^, qui n'était qu'un symptôme précurseur d'une grave injustice maintenant consommée. Du reste, j'ai maintenant la satisfaction de pouvoir t'annoncer qu'il n'y a qu'une voix d'indignation â cet égard parmi tous les anciens élèves que je trouve dans ma tournée, et surtout à Metz, oti ils sont réunis en grand nombre; tous avaient compté sur ma nomination, et sont actuellement convaincus qu'elle n'est vraiment qu'ajournée, le nouvel élu ne leur paraissant nullement susceptible de se soutenir une année à' l'Ecole; en sorte que, à leurs yeux, je puis compter sur

une prochaine et éclatante réparation forcée. Les meneurs de cette grande intrigue sont eux-mêmes évidemment efifrayés de leur succès , car au lieu d'en faire parade, ils le tiennent aussi secret que possible, afin d'éviter une explosion, qui ne saurait être ainsi qu'ajournée; délai qui me convient d'ailleurs beaucoup, comme je te l'expliquais de Lille, en m'assurant que mon étrange rival ne sera jugé qu'après avoir été suffisamment entendu. Des élèves actuels de l'École, s'intéressant beaucoup à cette affaire, et que j'ai rencontrés en province à l'issue de leurs examens, n'en ont su le résultat que par moi , bien qu'accompli auprès d'eux depuis trois semaines, tant on s'efforce de le cacher, suivant la marche ordinaire des intrigues, renforcée par le jésuitique caractère du principal meneur polytechnique de cette iniquité. Je suis donc, au fond, très-tranquille à cet égard, attendant sans impatience la crise de cet hiver, et espérant que la prudence des chefs correspondra dignement à la noble modération des élèves pour éviter qu'une telle issue présente aucun danger réel à cette intéressante jeunesse, et tourne seulement à la honte méritée de ceux qui aujourd'hui se félicitent tacitement d'un vain triomphe momentané.

Je suis jusqu'ici beaucoup moins satisfait, en masse, des examens de province, que je ne l'ai été de ceux de Paris, même à Metz, notre principal centre départemental, et qui m'avait offert, il y a deux ans, la satisfaction remarquable d'y admettre la moitié des examinés, tandis que, cette année, j'en prends seulement le quart; mon collègue a éprouvé essentiellement la même sensation générale. Toutefois, si les circonstances font aug-

menter un peu la promotion de 1840^ comme cela est encore probable, je continue à croire que PÉtat n*en souffrira pas, vu la supériorité inaccoutumée du concours de Paris, qui présenterait alors sur le reste une préémi • nence extraordinaire et cependant méritée.

Mon voyage me présente, avec beaucoup de fatigue et d'ennuis, d*heureuses et honorables distractions ; il est aisé de s'apercevoir que mon récent échec détermine à mon égard un redoublement évident d'attentions spéciales. Après t'avoir écrit de Lille, d'oti je^omptais aller voir Dunkerque, j'ai au contraire très- agréablement passé quatre jours imprévus à Douai, chez d'excellents amis que je croyais absents, ce qui m'a constitué un heureux préambule de tournée^ assez bien confirmé jusqu'ici. Je continue aussi à me bien porter^ sauf l'influence accidentelle de perturbations de régime que je ne puis, malgré mes soins assidus, entièrement éviter. Enfin, j'ai déjà accompli maintenant la plus forte moitié de mes examens, sans que ce soit toutefois ainsi, a beaucoup près, pour le parcours et la fatigue. Néanmoins, avec tout cela, je t'avoue franchement que je commence déjà à désirer vivement le retour au gîte, que je n'atteindrai pourtant que dans un mois. J'ai besoin de reprendre le cours régulier de mes habitudes physiques et morales, et enfin je suis passablement ennuyé déjà, non des courses en voiture, mais des fréquents déménagements. Aussi m*e£forcerai-je maintenant de simplifier le plus possible le reste de ma course en élaguant toute excursion facultative. C'est ainsi, par exemple, que, quoi que ayant le temps strict, je n'accomplis pas ici mon projet primitif d'excursion banale aux eaux

allemandes de Baden, centre de flânerie européenne, à quinze lieues d'ici ; j'ai assez de germanique par Strasbourg même, et je me bornerai seulement à aller tout à l'heure visiter en omnibus le fameux pont de Kelh , afin de n'être pas venu ici sans y voir le Rhin autrement que du haut de l'admirable cathédrale. La seule excursion que j'accomplirai peut-être sera de me rendre de Besançon à Lyon par Genève, si j'ai le temps d'y passer deux jours ; ce qui d'ailleurs s'accorderait avec mon désir de seconder l'intention de mon collègue et précurseur, de retarder un peu l'examen de Lyon, pour passer un jour ou deux auprès de son fils, actuellement souspréfet à Nantua : encore n'est-il même pas certain que je réaliserai ce petit épisode. Quant à la digression finale sur Bordeaux, je t'avoue franchement que, malgré mon vif désir, il y faut peu compter, saturé comme je le serai alors bien davantage de courses et de déménagements, et pressé de revenir au gîte. Je présume déjà que je me rendrai seulement de Montpellier à Paris par l'Auvergne, que je ne connais pas , ce qui ne retardera pas ma rentrée, en me dispensant de repasser à Lyon, où j'aurai examiné. Telles sont, à ne te rien celer, mes dispositions actuelles; sans que je les proclame inébranlables,, je sens qu'il faudrait beaucoup pour m'en faire changer. Du reste , mon état physique et moral, ainsi que le régime atmosphérique, achève» ront de décider à cet égard, lorsque le temps sera venu : mais je crains vivement d'être forcé de me priver de la satisfaction de causer avec toi cette année, et de remercier de nouveau la bonne M"« Valat de son aimable accueil de Tan dernier; je puis d'ailleurs avoir dans la

santé de ma femme de nouveaux motifs de hâter mon retour, ne l'ayant pas laissée très-bien portante. Adieu. J'espère trouver prochainement, dans Tun de mes quatre derniers centres d'examen , une autre de tes lettres , même avant la répyonse à celle-ci.

Ton ami dévoué,

A" Comte.

A Monsieur VALAT^ à Bordeaux,

Montpellier, le mardi matin, i3 octobre 1840.

Mon cher ami,

Fort pressé en ce moment, je réponds à la fois et trèsrapidement à tes deux dernières lettres, que j'ai exactement reçues à Lyon et ici, surtout pour t'ôter toute inquiétude sur leur arrivée entre mes mains ; car, quant au petit service que tu me demandes au sujet de ton jeune homme, tu n'aurais pas besoin, j'espère^ d'une explication formelle pour y compter de ma part ; aussitôt après que la séance du jury d'admission (pro-

bablement le 24 ou le 25 de ce mois) aura définitivement classé le jeune Lancelin, je ne manquerai pas de te mander immédiatement ce résultat quelconque, dussé-je n'avoir pas le temps de f écrire autre chose, ce qui serait possible à cette époque, oti je serai naturellement fort occupé de mon arriéré matériel et intellectuel.

J'ai enfin terminé hier soir mes opérations ici, et par suite Tensemble de ma corvée départementale de 1840, dont le résultat général n'est guère plus satisfaisant que je ne Tavais d'abord éprouvé, puisque, après avoir examiné, dans ces huit villes, 80 candidats sur 1 1 5 inscrits, je n'y trouve à recruter en tout que 2 1 élèves ; je ne pense pas que mon collègue soit plus satisfait, en sorte que la palme restera cette fois, d'une manière aussi légitime que prononcée, au concours de Paris, notablement amélioré, comme je l'ai déjà indiqué : c'est Lyon qui, en masse, m'a le plus satisfait parmi les huit centres provinciaux. Ma clôture a été ici désagréablement caractérisée par la plus monstrueuse proportion d'inadmissibles (9 sur i5) que j'aie jamais rencontrée nulle part, et tenant sans doute aux instigations intéressées de gens qui veulent se vanter d'avoir envoyé au concours un grand nombre de candidats, abstraction faite de. la qualité. Enfin, tout cela est heureusement terminé jusqu'à l'an prochain, et peut-être pour toujours, sauf l'ennuyeuse séance indispensable du jury d'admission.

Je persévère plus que jamais dans la disposition que témoignent mes dernières lettres sur le mode de mon retour à Paris, que je ne ferai même point par l'Auvergne; afin de choisir la voie la plus expéditive, j'ai

profité de mon séjour à Marseille pour y arrêter ma place dans la malle qui en part pour Paris, et que je dois aller prendre samedi à Avignon, oti je m'acheminerai doucement à cet effet dès demain, de manière à être rendu chez moi mardi matin 20; je suis tellement excédé de courses, que, quoique j'aie le temps, je n'exécuterai probablement pas le projet que j'avais même encore la semaine dernière de profiter de mon passage à Nîmes pour y visiter fort aisément l'ensemble du chemin de fer d'Alais à Beaucaire, quoique j'aie tout lieu de croire que c'est un ouvrage vraiment remarquable; je vais tout bonnement, je crois, me rendre à Avignon aussitôt^ et je me bornerai à y savourer encore, pendant deux jours, l'admirable ciel du Midi, jusqu'au moment de monter dans ma malle de Paris, oti je voudrais être déjà. Je ne regrette sincèrement, dans tout cela, que la satisfaction de passer une ou deux journées avec toi : mais^ comme je te l'ai déjà dit, cette digression sur Bordeaux, très-convenable et même charmante à l'origine, devient impraticable, surtout moralement, à la

fin de ma tournée; j'aurai fait près de sept cents lieues quand je rentrerai, et changé une douzaine de fois de

logement en deux mois ; c'est certes bien assez, sans y ajouter gratuitement. Du reste, je continue à me porter parfaitement, mais avec un vif désir d'aller, le plus promptement possible, reprendre la suite de mes travaux chéris, surtout si je puis ainsi la mettre en train avant le retour forcé de mes occupations quotidiennes au début du mois prochain. Je suis aussi (pourquoi ne l'avouerais-je pas franchement?) un peu impatient d'aller jouir de ma stalle aux Italiens, dont j'ai déjà perdu

trois jeudis, et qui m'offrent aujourd'hui le seul délassement efRcace.

Je me trouve ici parfaitement bien, dans cet excellent hôtel du Midi, que je n'avais connu jusqu'à présent que de réputation, mais avec la triste sensation de me retrouver étranger dans ma ville natale, à quelques pas de mon père, que je ne puis ni ne dois voir, tant que l'indigne conduite de ma famille envers ma femme, sans parler de ce qui me concerne personnellement, n'aura pas été convenablement réparée et d'une manière dont ma femme est elle-même le seul juge légitime, sans que j'aie maintenant rien à faire qu'à persister jusqu'à ce qu'elle se déclarât satisfaite, si des démarches étaient entreprises à cet effet. Du«reste, quand je pense que , depuis trois mois, mon père et ma sœur savent officiellement mon passage actuel à Montpellier, que d'ailleurs l'exemple de Tan dernier devait les instruire assez de mon inébranlable résolution, et que cependant ils n'ont rien tenté, quoiqu'ils en aient eu largement le loisir, pour modifier la situation, je ne puis m'empêcher de croire que, malgré quelques simagrées d'apparat, cette position leur convient au fond, et surtout à ma sœur, dont elle sert les envahissements, quelque douloureux que soit pour moi un tel état de choses. Enfin, pour peu que j aie encore ainsi à revenir à Montpellier de la même manière pendant quelques autres années consécutives, peut-être parviendrai-je à prendre la triste habitude d'une telle privation totale des relations de famille.

J'ai vu avec plaisir ton excursion en Saintonge avec ta femme et ton fils, et j'espère que ta $anté^ ainsi

remise, se sera convenablement préparée à rési ktigues de la nouvelle année scolaire et aux i ries du climat bordelais, que je ne croyais pas salubre que tu t'en plains.

Il n'y a encore rien de consommé jusqu'ici demie des sciences, du moins à ce qu'on m'as: l'affaire de ma chaire polytechnique; cela est ce singulier et presque sans exemple, à la veille d trée, et quand l'École a prononcé depuis dct Rien ne confirme mieux ce que je t'ai d'abord sur l'étrange embarras qu'éprouvent mes enn leur triomphe momentané^ n'osant ainsi abord< qui, à priori, devait leur être, au contraire, le p rable. Cela tient aussi sans doute à la fausse où se trouve dés lors placé, à l'Académie, le ra; choisi pour cette grave éleclion (M. Poinsot), q convaincu de la supériorité de mes droits, e déjà fort nettement prononcé à ce sujet, même ( occasion quasi solennelle, craint, d'un autre ce montrer mauvais confrère, et de soulever une sion susceptible de troubler ce bienheureux r lui est cher par-dessus tout. Je vais probablem trer à Paris sans que l'affaire soit consommée, < n'aurais pu croire en partant. En tout cas, moi i aimer ni chercher les luttes, ne les crains nu je vais avoir vraisemblablement, cet hiver, un assez intéressant, qui toutefois, je l'espère, ne mi nera pas plus de mes éminents travaux que 1 mencements de cette grande affaire, oii, au lieu des visites, j'ai composé la moitié de mon ci volume ; je ne doute pas que l'autre moitié ne i

pleinement indépendante d'une telle perturbation, quelque capital qu en soit pour moi le résultat final. Adieu. .

Ton ami dévoué,

Ate Comte.

Je dîne ce soir avec Pouzin et Guillaume, qui se rappellent agréablement ton souvenir. Ces relations d'enfance se retrouvent toujours heureusement à notre âge, malgré toutes les intermittences quelconques

P. S. — Je regrette de ne pouvoir aucunement te satisfaire sur l'espèce d'enquête que me demande ton avant dernière lettre; mais tu comprendras aisément que j'aie bien assez d'examiner mes candidats, sans m'inquiéter aucunement de leur origine scolastique quelconque. Ce renseignement statistique pourrait avoir un intérêt que je comprends aisément : mais il devrait être fourni, pour plus de sûreté et de facilité à la fois, par ceux qui en ont naturellement toutes les données, c'est-à-dire les préfectures oîi s'inscrivent les candidats, qui y indiquent forcément leur source, et surtout le bureau central où se forme, au ministère de la guerre, le registre total et définitif de la canditature polytechnique propre à chaque année.

A Monsieur VAL AT ^ à Bordeaux.

Paris, le vendredi 23 octobre 1840.

Mon cher ami,

Au moment où les opérations de notre jury d'admission viennent d'être terminées, je n'ai que le temps de t'annoncer simplement, mais avec une vraie satisfaction, l'admission définitive de ton élève, le jeune Lancelin, dont je t avais promis de te mander immédiatement le sort quelconque. Le ministre nous a demandé une liste de cent- soixante-cinq, que nous avons étendue suivant l'usage jusqu'à cent-soixante-dix élus, et qu'il prendra probablement tout entière; en tout cas^ le jeune Lancelin entrera certainement^ puisqu'il occupe le cent soixante-deuxième rang; quoique ce soit bien reculé, c'est à lui, s'il a réellement quelque mérite, à se relever à l'Ecole; l'essentiel était d'y entrer, et l'y voilà admis, comme il en sera officiellement informé dans une huitaine de jours.

Je suis rentré ici mardi matin, comme je te l'avais annoncé de Montpellier, par la voie la plus expéditive, la malle de Marseille, que je suis allé prendre à Avignon. Les trois nuits d'insomnie consécutive que j'ai

eu ainsi à subir m'ont d'abord beaucoup fatigué ; mais déjà je les ai oubliées, et il ne me reste^ dans mon excellent état de santé ordinaire, que l'agréable souvenir d'un retour aussi rapide, dont j'ai déjà goûté hier soir un fruit bien doux par une délicieuse représentation aux Italiens ; car, sans cette promptitude, j'aurais encore perdu ce quatrième jeudi de mon abonnement , qui ne présente pas trop de semblables soirées pour en diminuer gratuitement le nombre. Adieu.

Ton ami dévoué,

A^E Comte.

A Monsieur VALAT, à Bordeaux.

Paris, le dimanche soir, 29 novembre 1840.

Ta lettre du 29 octobre, à laquelle j'aurais dû, je l'avoue, répondre un peu plus promptement, m'a été remise, il y a trois semaines, par M. Lancelin, accompagné de son fils, qiy venait s'installer à l'Ecole polytechnique. Quoique je n'aie point, par politesse, voulu lire cette lettre en leur présence, j'ai fait aussitôt, et

Spontanément, l'essentiel de ce que tu me dt trâs-naturellement pour ce jeune homme, en l'e affectueusement ô venir, de temps en temps, c bremeot avec moij lorsqu'il sortira, sur la n ses études mathématiques. J'espère avoir fait c tation de manière à ne pas la faire prendre f simple formalité, et je serai fort aise qu'elle so nablement utilisée. Indépendamment de ta rec dation spéciale, dont tu sais le prix pour moi, homme m'a paru intéressant par la justesse d prit et la spontanéité de ses goûts scientifi< père, qui m'a semblé un homme très-convena te conter que j'avais fort rassuré son fils sur le rang que nous lui avons assigné, et qui, j de la promotion supplémentaire, cesse déjà di guer parmi les derniers. Quand on sait con:

font le plus souvent les examens, et surtout loi pu voir de près l'étrange manipultation de nos '. âaitives, on ne peut trouver que très-puérile tance exagérée qu'on attache communément •■ classement, ôti tant de gens s'imaginent que le été formulé avec une scrupuleuse rigueur, tar en réalité, le procédé rabelaisien, appliquée des admissibles, aurait pu fréquemment condu ordre tout ausâi rationnel, sinon meilleur. Je i pas au fond beaucoup plus de valeur même au ments annuels qui se font dans l'intérieur de 1'] qui jadis m'avaient inspiré une certaine co avant qu'un grand nombre de monstrueux ments m'en eussent démontré le peu de solidï dû surtout à l'hétérogénéité des jugements qui

courent^ à l'irrationalité de leur mode officiel de combinaison, et principalement à Tabusive intervention des chiffres et des calculs dont ils sont si ridiculement l'objet. Quoiqu'on soit en général, et moi-même peut-être tout le premier, porté à s'exagérer le mérite des jeunes gens auxquels on a donné des soins spéciaux^ je ne serais donc nullement étonné que ton jeune élève ne se montrât plus tard un des meilleurs de la promotion actuelle ; nous verrons Tan prochain.

Ce n'est nullement par une réserve à laquelle je ne me crois pas obligé, parce que je sais fort bien qu on ne l'observe point envers moi^ et qui d'ailleurs m*est, comme tu sais, fort peu naturelle, que je ne réponds pas à ta petite question mathématique relative à l'examen de ce jeune homme par Fun de mes chers collègues : c'est uniquement parce que la question ne me paraît pas posée avec assez de précision, et que mon opinion ne pourrait se former à ce sujet sans quelqii^ renseignements plus spéciaux que ceux que tu m'indiques ; heureusement que le cas n'en vaut guère la peine. En supposant que,* dans cette occasion, cet examinateur ait sainement jugé^ je connais assez d'autres circonstances oîi l'on a dû déplorer l'irrationalité de ses questions et l'étrangeté de ses décisions pour qu'il soit fort oiseux de tendre à les multiplier.

J'ai repris, ce mois-ci, le cours entier de mes occupations quotidiennes et obligatoires , sans avoir eu même une pleine quinzaine franchement disponible pour me reposer de la corvée des examens. Cette succession de fatigues presque non interrompues depuis quatre ou cinq

ans, et au milieu desquelles je dois nécessairement in-

tercaler mes travaux personnels, commence, je te l'avoue, à me déplaire singulièrement : il serait bien temps que ma position me laissât enfin un certain loisir périodique, destiné en partie au repos et en partie à mes accès de composition philosophique. Dans quelques jours je vais entamer la fin de mon cinquième et dernier volume, dont j ai fait cet été, comme tu le sais, la première moitié, maintenant déjà imprimée ; j'espère que cette dernière portion de mon travail ne fera pas démentir rheureuse progression de satisfaction avec laquelle la plupart des juges compétents ont bien voulu accueillir successivement les quatre volumes précédents^ dont chacun a été trouvé supérieur au précédent. Je me flatte que le fameux précepte : non fumum exfulgore, sed exfumo dare lucem, a été ainsi éminemment respecté dans Tensemble de cette longue élaboration. Comme, selon ma coutume constante, ce dernier travail va se faire par accès très-intenses, prolongés pendant cinq à six semaines, je me hâte de f écrire auparavant ; car, une fois lancé, je te ferais attendre trop longtemps ma réponse.

Les détails que tu me donnes sur le développement de l'éducation de ton jeune fils m'intéressent beaucoup, quoique je ne puisse encore y saisir le plan et l'esprit de cette importante et difficile opération, et que même je regarde comme presque impossible, dans l'état présent de notre société, qu'une éducation quelconque soit nettement conçue et rationnellement dirigée, par suite des concessions contradictoires qu'on se trouve à peu près forcé d'y subir. Personnellement privé du bonheur d'avoir à remplir un devoir aussi délicat, je sympathise

— lyS —

vivement avec la sollicitude qu'éprouvent à cet égard des amis plus favorisés, et je serais trop heureux si les circonstances convenables me permettaient de goûter réellement d'assez près cette sorte de paternité indirecte , quelque imparfaite qu'elle soit à tous égards.

Si je reste encore examinateur, je ferai tous mes efforts pour être, Tan prochain, le premier de mon couple, ce que le sort me devrait en effet par voie d'alternative , comme cela est réellement arrivé jusqu'ici , quoique accidentellement. Dans ce cas, je pourrais à peu près garantir, quelle que fût ma tournée, que j'en viendrais passer à Bordeaux les quatre ou cinq derniers jours, ou peut-être même les premiers, si le lieu de début n'en était pas trop éloigné. Je ne regrette, dans mon voyage de cette année, que de n'avoir pu venir un peu m'épancher auprès de toi en toute liberté ; et , malgré les fatigues et les dégoûts d'un tel circuit, je serais cependant revenu par Bordeaux, si j'eusse été le premiçr examinateur, et que, par suite, en envoyant ma liste après le dernier examen, j'eusse pu disposer de quelques jours de loisir sans retarder les opérations finales, pour lesquelles, au contraire, il s'est trouvé, en dépit d'un empressement très-gênant, que j'étais impatiemment attendu. Adieu.

Ton ami dévoué,

Ate Comte.

A Monsieur VALATy à Bordeaux.

Paris, le samedi matin, i^^ mai 1841.

La promptitude de ma réponse te prouvera suffisamment^ mon cher Valat, avec quelle satisfaction cordiale j'ai reçu ta lettre du 26 avril, après l'avoir si longtemps attendue; Sans aucune vaine affectation d'amicale générosité, )e t*assure même que, si elle ne fût pas encore venue, je t'aurais pareillement écrit, aujourd'hui ou demain, tant je suis disposé envers toi à expliquer avec bienveillance ce silence de pure inertie, dont je souffre toutefois vivement, et dont je t'exhorte beaucoup à sortir désormais autant que possible. Quoique ma connaissance de ton caractère m'empêche d'attribuer ces trop fréquentes intermittences à aucun motif alarmant ou déplaisant, elles ne m'en sont pas moins pénibles; comme tant d'autres disgrâces, aisément explicables. Plus j'avance dans la vie, mieux je sens le prix éminent de ces amitiés de l'enfance, si difficiles à suppléer par aucun autre lien, et que je voudrais renouer continuellement par une culture assidue. En mûrissant, on devient, ce me semble, plus indulgent pour les divergences secondaires d'humeur, d'inclination, et même de principes, parce qu'on éprouve combien sont

rares, surtout de nos jours^ les parfaites convergences, et qu'on sent davantage la valeur du bien actuel, en se désabusant graduellement de la chimère d'un mieux futur.

J'ai reçu avec plaisir la confirmation de l'espoir que j'avais conçu que ce silence de cinq mois ne devait être attribué à aucun dérangement de ta santé ni de celle de ta femme. Je suis fâché qu'il en soit autrement de ton fils : je vois que tu as pris sagement la résolution de ne point le pousser au travail, et de penser, avant tout, à consolider sa santé ; je n'ai donc pas besoin de fexhorter à persévérer sous ce rapport. Outre l'utilité ordinaire de cette pratique, trop dédaignée à une époque oti la vogue recherche les petits phénomènes de serre chaude, il m'a semblé que ton Alphonse avait, à cet égard^ spécialement besoin de ménagement, du moins, d'après l'ensemble de son aspect^ je crois que sa poitrine doit surtout être soignée : en un mot, je pense que tu agiras prudemment en continuant à accorder, sous ce rapport, une large influence effective aux sollicitudes maternelles de la bonne et aimable M™® Valat. Pour compléter les nouvelles de ce genre, je puis t'assurer que pendant tout ce temps ma santé a toujours présenté son heureuse consistance ordinaire; mais il n'en est pas ainsi de ma femme, pour laquelle^ d'ailleurs, je vous remercie vivement de votre bienveillant souvenir : sans aucun dérangement aigu et caractéristique, elle continue à présenter ce triste état valétudinaire, parfois inquiétant^ dont le changement ne me paraît guère pouvoir maintenant résulter que de la crise très- chanceuse qui caractérise la maturité fémi-

nine, et qui peut encore se faire attendre plusieurs années peut-être.

Mon cinquième volume est terminé depuis longtemps. Quoique l'impression en ait un peu traîné, elle touche à sa fin, et tu le recevras sans doute pendant le cours de ce mois-ci ; en sorte ^ue, si, comme je me plais à l'espérer, nous nous revoyons cette année, nous en pourrons causer utilement. Toutefois, ma satisfaction de cette publication très-prochaine est maintenant tempérée par la certitude de n'avoir pas encore tout à fait atteint le terme de cette grande tâche qui semble s'agrandir sous ma plume. En termes plus clairs, j'aurai certainement un sixième volume, que je compte com* mencer après demain ; la moitié environ sera faite avant ma tournée, c'est-à-dire pendant ce mois-ci et le suivant, le reste, après mon retour, avant la fin de 1841, à moins d'obstacles imprévus. Ce surcroît de travail vient de l'extension de ma grande élaboration historique, un peu au delà, même de ce que je prévoyais Tan dernier. J'espérais alors m'en tirer avec un cinquième volume, à la vérité très-considérable; mais, outre le retard envers le public, qui depuis près de deux ans n'a rien eu, il faudrait, pour m'en tenir à cinq volumes, terminer par un tome de quinze cents pages, qui excéderait toutes les monstruosités typographiques admissibles. Force a donc été de se résigner à ajouter un sixième volume, que cette fois j'ose garantir comme devant être certainement le dernier ; en sorte que l'ensemble de ma composition ne sera sous les yeux du public qu'au commencement de 1842, douze ans après le début de cette publication. Sans avoir ap-

porté la moindre altération à mon plan primitif, quant à Tordre , ni à la filiation des sujets , puisque mon tableau synoptique de i83o reste encore strictement exact, tout le changement a consisté dans l'extension forcée de ma dernière partie, qui, au lieu d'un seul volume oîi je m'étais d*abord flatté de pouvoir la réduire, se trouvera ainsi, par l'extrême nouveauté, la difficulté transcendante, et l'importance fondamentale d'un tel genre de conceptions, avoir exigé réellement trois gros volumes, malgré la tendance continue de mon style à concentrer le plus possible l'expression de ma pensée, sans nuire à la clarté chez le lecteur préparé et attentif.

Le volume qui va paraître est entièrement historique : malheureusement, même avec ses huit cents pages, il ne contiendra pas tout l'ensemble de la grande démonstration historique que j'ai promise et préparée à la fin du volume que tu as lu en i SSg ; il y manquera encore deux grands chapitres , que je vais faire avant les examens, et qui auraient beaucoup trop grossi ce tome cinquième. Néanmoins, l'entière homogénéité dece volume, quoique la conclusion n'y soit pas, permettra, j'espère, de sentir dès à présent l'ensemble de ma philosophie sous ce nouvel aspect fondamental, dont l'importance commence aujourd'hui à être vaguement soupçonnée, malgré l'irrationnelle superficialité des travaux qui s'y rapportent. Je ne puis accepter comme exempte de toute amicale partialité ton appréciation trop bienveillante de mon entreprise philosophique. Mais j'espère cependant que ce nouveau volume ne démentira point l'heureuse progression de bon accueil successivement déterminée

par les quatre tomes précédents chez un petit nombre de bons esprits, qui, quoique très clair-semés en Europe, sont réellement les seuls que j'aie en vue pour soutenir l'activité de ma composition. Parmi beaucoup d'inconvénients que je ne me suis jamais dissimulés, ce mode partiel de ma publication aura eu l'avantage de mieux faire examiner chacune des diverses faces fondamentales de mon système philosophique, qui, dans notre temps de spécialité dispersive, oti les idées d'ensemble sont si peu jugeables, n'aurait peut-être jamais pu être directement compris en totalité. Une seconde édition, que je ne laisserai publier qu'en bloc, remédiera d'ailleurs ultérieurement à cette division d'impressions, et viendra permettre la convergence directe des appréciations partielles. Du reste, cette convergence sera naturellement provoquée par le sixième et dernier volume que je vais commencer, et dont les trois derniers chapitres seront immédiatement destinés à caractériser finalement la coordination rationnelle de toutes mes diverses conceptions, dont Tintime solidarité s'est d'ailleurs, j'espère, fait sentir spontanément au lecteur, en beaucoup de cas importants, pendant tout le cours de cette longue composition. Pour en revenir au cinquième volume, qui va paraître, je me flatte que les esprits sérieux, comme le tien, même sans y être aussi bien disposés, y sentiront enfin ce que c'est que la vraie philosophie de l'histoire, dont tous les fondements essentiels s'y trouveront posés. Du reste, je suis, au fond, de ton avis sur le caractère peu rationnel de notre prétentieuse et superficielle époque, oti les vaines gambades de nos étroites spécialités usurpent, même en mathématique

(et surtout en mathématique} , la juste considération due aux conceptions réellement scientifiques , dont le temps est en effet passé , comme tu Tas fort judicieusement senti. Nous avons maintenant la monnaie des Lagrange^ des Monge, des Fourier, etc., dans les Poisson , les Cauchy, etc. ! Cette dégénération graduelle ne peut que persister provisoirement, jusqu'à ce que la culture des sciences soit enfin régénérée d'après* l'ascendant rationnel de la philosophie finale : jusquelà, les marchands en détail pourront continuer à faire aisément de grosses fortunes scientifiques avec de bien futiles matériaux. Quoique cette situation normale doive probablement nous échapper personnellement, je n'en jouis pas moins d'avance d'un tel régime, dans lequel je suis, quoique idéalement, presque toujours placé. Sauf mes diverses occupations professionnelles, auxquelles je laisse prendre le moins que je peux d'empire sur mes impressions fondamentales, mes rapports avec le monde extérieur sont désormais assez philosophiquement restreints pour me permettre d'anticiper ainsi sur l'avenir humain, seule vie future maintenant possible à l'homme raisonnable. A vrai dire, mes contacts volontaires avec le siècle se réduisent maintenant à mes soirées des Italiens, qui certes ne sauraient troubler mon économie mentale, oti elles ne font qu'apporter régulièrement une douce et salutaire diversion qui me devient de plus en plus précieuse. A peine y a-t-il un mois qu'elle me manque, et déjà j'en souhaite le renouvellement, que j'attendrai encore pendant cinq grands mois ! Je prends patience autant que possible en relisant^ pendant tous mes instants de relâche.

Dante, Pétrarque, Arioste, Tasse, etc., dont la mélodie si expressive me rappelle plus nettement les impressions musicales. Tu vois que je me félicite toujours beaucoup de la sorte de révolution esthétique qui s'est développée en moi, il y a environ trois ans, avec une si heureuse spontanéité, et qui, d'ailleurs, me prouve que je ne touche pas encore à la période descendante, puisque je continue à me trouver en état de développement. Je peux même te dire, avec la naïve confiance de notre vieille intimité, que les derniers volumes de mon ouvrage se ressentiront utilement d'une telle évolution, ce que jje n'oserais avouer à aucun autre. Comme chez moi tout est profondément solidaire, on y trouvera, j'espère, un sentiment réel des beaux-arts plus vif et plus complet que si ces volumes eussent été écrits quatre ou cinq ans plus tôt. A la vérité, dans cette hypothèse, peut-être un tel changement se fût-il accompli auparavant, car je ne doute qu'il n'y ait eu, dans ce remarquable phénomène personnel, action et réaction générale. Quoi qu'il en soit, malgré que j'aie, cet hiver, délicieusement savouré ce noble délassement, j'en suis si peu rassasié, que j'ai déjà formellement retenu ma stalle pour la saison prochaine, non-seulement pour le jeudi, mais aussi pour les deux autres représentations hebdomadaires. L'ensemble de ma position me permettant de me procurer, sans extravagance, une telle récréation, la seule que maintenant je connaisse, et d'ailleurs beaucoup moins chère qu'on n'imagine, j'espère que je conserverai désormais cette douce habitude, ayant maintenant acquis la conviction expérimentale qu'elle ne dérange aucunement mes travaux, puisque

je suis décidé finalement, dans l'intérêt de ma santé, et surtout de mes yeux, à ne plus du tout travailler le soir, à moins qu'un revers de fortune, fort peu vraisemblable, ne m otât les cinq ou six heures que je puis actuellement consacrer, avant le dîner, à mes occupations philosophiques. J'ai, du reste ^ assez éprouvé maintenant que ce délassement réagit très-heureusement sur l'ensemble de ma santé, et même sur la plénitude de mon activité.

J'ai peu de choses à t'annoncer au sujet de mes espérances, momentanément déçues, sur ma chaire polytechnique : tu sais comment les choses se sont passées, et tu y prends vivement part. Quoique mon amourpropre soit resté pleinement à couvert, soit par la noble démarche exceptionnelle des élèves, soit par la certitude que presque tous ceux qui m'ont nui dans cette affaire étaient fort convaincus de ma supériorité, à cet égard, envers mon triste concurrent, cependant je ne passerai jamais l'éponge sur une telle iniquité^ qui m'empêche d'atteindre à la position pleinement normale convenable à l'ensemble de mon caractère. Toutefois, il est probable que tout se réduira à un ajournement peu prolongé ; car mon étrange compétiteur a eu cela de singulier dans son triomphe, que ceux-là même qui y ont le plus coopéré sont maintenant trèsfâchés de son succès, au moins parmi les hommes qui n'ont pas écarté toute idée de devoir devant les injonctions de camaraderie. Il paraît que de mémoire d'homme il n'y a pas eu à TÉcole polytechnique un aussi mauvais enseignement mathématique, même au temps de M, Cauchy, qui, privé de toute aptitude

philosophique et didactique, avait au moins l'originalité de sa verve algébrique, qui donnait spontanément à ses leçons un certain intérêt réel et même quelque utilité indirecte, que ne comporte aucunement Texposition aussi lourde que faible de celui qui a si largement exploité son demi-amendement à un beau théorème de Fourier, amendement dont l'efficacité paraîtra bientôt aussi problématique que Toriginalité. Autant que j'en puis juger par la manière dont les meilleurs élèves répondent à mes interrogations, ces malheureux jeunes gens sont évidemment sacrifiés aux convenances pécuniaires d'un algébriste, assez médiocre au fond, fort indigne de l'importance éphémère qu'on lui a construite, encore plus en haine de Fourier qu'en vertu de sa propre valeur. Non-seulement ces jeunes gens n'auront pas saisi le moins du monde Tesprit général de ranalyse mathématique, ce qui est malheureusement fort ordinaire à l'Ecole; mais, ce qui y est certainement nouveau, il ne leur restera pas même la moindre connaissance durable et applicable des principales méthodes de calcul, comme me Ta montré le dernier examen général. Du reste, le directeur même des études, auquel surtout a été dû le succès officiel de mon rival, en est maintenant bien revenu, et ne le renommerait certainement pas si la question s'élevait de nouveau : il m'a formellement avoué que jamais on n'avait vu à l'École un cours aussi vulgaire, aussi terre à terre, aussi écolier, c'est son terme propre. Les élèves ont d'ailleurs montré jusqu'à présent une patience vraiment exemplaire; je désirerais bien qu'elle se prolongeât jusqu'à l'entière terminaison de ce cours, qui dure, comme tu

sais^ les deux années ; mais je ne sais si ce sera possible ; au moins ne pourra-t-on pas dire que le temps ne lui a pas été laissé d'être suffisamment jugé.

Quant à moi, plus l'expérience se prolonge, plus je gagne généralement à une involontaire comparaison intellectuelle. On me sait même beaucoup de gré, sous le rapport moral, de ce que je m'abstiens soigneusement de faire sentir aux élèves l'infériorité de leur professeur, ce qui me serait certes très-facile dans mes interrogations et d'ailleurs conforme à beaucoup d'autres précédents semblables, qui n'étaient certes pas aussi motivés. Des personnes qui jugent, sans doute, parce qu'elles-mêmes feraient à ma place^ regardent, suivant ce que j'en ai appris, comme une sorte de probité miraculeuse une conduite qui n'est que la suite spontanée de mon caractère, ainsi que tu le connais de longue main : j'ai toujours rempli mes fonctions de répétiteur sans m'informer du nom du professeur; et pourquoi changerais-je, quand la comparaison à mon avantage se fait spontanément de toutes parts? Je ne serai donc pas longtemps privé de ma chaire, selon toute apparence. Néanmoins, je ferai certainement encore cette année mes fonctions d'examinateur. C'est seulement dans deux mois que je saurai oîi le sort va m'envoyer ; mais il faudrait que Bordeaux fût bien écarté de ma ligne pour que je n'allasse point passer quelques jours auprès de toi. Je tenterai pour cela tout ce qui sera possible strictement.

Le jeune Lancelin n'a pas profité du tout de mon invitation bienveillante à venir causer quelquefois avec moi : j'ai seulement trouvé sa carte chez mon portier, au 1" janvier. C'est sans doute par discrétion que ce

jeune homme s'abstient d*user de cette faculté, comme quelques autres à qui je l'ai offerte : mais je n'invite pas tout le monde , et ne le fais qu*avec la prévision d'un usage effectif, qui ne me dérangerait réellement pas ; d'ailleurs, ayant encore dix-huit mois à passer à rÉcole, il peut largement réparer le temps perdu par cette excessive circonspection. Au reste^ ma franchise m'obligea te dire que, ayant eu récemment à Tinterroger sur la mécanique, j'en ai été peu satisfait : c'était sur le théorème de Guldin, et j'ai vu à regret qu'il n'avait nullement senti l'esprit et la portée de cette importante relation générale. Sans doute, avec un aussi ignoble professeur, il est difficile que des jeunes gens apprécient un peu tout ce qui sort de l'automatisme algébrique; néanmoins, j'avais espéré que, sous l'impulsion de mes indications interrogatives,ses réflexions spontanées le serviraient mieux. Malheureusement, je vois qu'il n'est pas le seul chez qui de telles leçons tendent à atrophier ou à fausser le jugement.

Adieu, mon cher ami. J'avais encore beaucoup d'autres réponses à te faire, qui se trouvent forcément ajournées, j'espère pour peu de temps. Ne m'oublie pas auprès de M™e Valat, dont l'excellent accueil m'est toujours présent.

Ton ami dévoué,

A^E Comte.

A Monsieur VAL AT, à Bordeaux,

PariS; le vendredi matin, 23 juillet 1841.

Je saisis à la hâte, mon cher ami, un instant de répit dans ma corvée anniielle déjà commencée, pour répondre un peu tard, et toutefois trop brièvement, à ta lettre du 10 juin. Quoique un peu fatigué de travail, et ayant même été dérangé par les intempéries de notre désastreux été, je continue au fond à me porter fort bien. Pour dissiper d'abord ton incertitude sur un sujet qui nous intéresse beaucoup tous deux, je dois malheureusement te dire que le sort ne m'a pas favorisé davantage cette année dans le tirage des tournées^ puisque j*ai absolument la même que Tan dernier ; je l'indique ici, afin de n*y plus revenir, en marquant le jour d'ouverture de mes examens en chaque centre départemental, ce qui te guidera dans notre correspondance : 1° Reims, i«f septembre; 2° Metz, 6 septembre; 3** Nancy, 12 septembre; 4** Strasbourg, 16 septembre; 5° Besançon, 21 septembre ; 6° Dijon, 24 septembre; 7^ Lyon, 28 septembre; 8° Marseille, 5 octobre; 9° Montpellier, 10 octobre. Je regrette d'autant plus de n'avoir pas la tournée de TOuest que cette année Angouléme se trouve

le plus chargé de tous les centres départementaux; en sorte que, y compris Técole forestière dont on nous a grevés cette année^ les examens y dureront huit jours, que nous aurions pu passer ensemble comme en iSSp, sans préjudice des trois ou quatre jours d'heureuse relâche que je me serais ménagés à Bordeaux en allant * à Toulouse ! A cela près, et aussi à cause de Douai, où j'aurais également vu de bons amis , quoique bien moins anciens, je ne regrette pas ma tournée actuelle, où se trouve certainement la plus belle partie de notre France. Toutefois, je n*ai pas besoin de t'exprimer combien je suis d'avance peiné de la douloureuse position personnelle où je vais encore dk retrouver à Montpellier. Néanmoins, l'ensemble de ma tournée est moins défavorable que l'an dernier, parce que je me trouve le premier examinateur, ce qui, pour le retour, me permet de rester quatre ou cinq jours de plus sans déranger aucunement le service, pourvu que j'envoie d'avance ma liste par la poste. C*est pourquoi, mon cher Valat, je n*ai pas encore perdu tout espoir de nous réunir cette année pendant quelques jours; car je compte revenir de Montpellier à Paris par Bordeaux, ce qui ne m'était vraiment pas possible Tan dernier, où, étant le second, je devais rentrer le plus tôt possible. En m'arrangeant, dès Marseille, pour m'assurer la malle de Montpellier jusqu'à Bordeaux, je pourrai, j'espère, passer avec toi trois ou quatre jours, fatigué de cette longue corvée parisienne et provinciale, mais enfin libre de tous soins ultérieurs. Comme cette heureuse diversion ne pourra se réaliser que le 1 5 octobre, tu sens que ce projet ne dérange nullement tes vacances, qui seront

alors terminées. En partant de Bordeaux dans la malle du 19 octobre, je serai encore à Paris assez à temps pour que le service public n'ait aucunement souffert de cette douce excursion. Tel est donc maintenant mon projet chéri. Mais, quoiqu'il soit d'ailleurs raisonnable et que ce doive être ma seule modification probable à notre course légale, tu sais que son exécution sera nécessairement subordonnée aux fatigues préalables de cette longue tournée : l'essentiel cependant, outre ma bonne volonté dont tu ne doutes pas, c'est que j'aie cette fois le temps de le réaliser^ en sorte que son accomplissement doit être déjà regardé, sauf accident, comme très- vraisemblable .

Quelques jours après ma dernière lettre (du 1" mai) j'ai commencé, comme je te TannonçaiSj mon sixième et dernier volume, et j*ai maintenant la satisfaction de t'apprendre qu'il est déjà plus d'à moitié fait, et que mon opiniâtre intensité de travail a eu la récompense que je poursuivais, en ne me laissant plus à faire, au retour de ma tournée, que mes conclusions finales, d'abord politiques, puis philosophiques, qui composeront environ les deux cinquièmes de ce volume extrême. Il est vrai que, pour en venir là, il a fallu travailler sans relâche jusqu'au jour de la répartition de nos candidats; mais enfin je suis venu à bout de ce que je m'étais proposé, et c'est sans doute la dernière année où je doive avoir une opération aussi forcée. Y compris le dernier tiers de mon cinquième volume, j'aurai ainsi fait cette année, de février en juillet, en prenant deux mois de relâche, l'équivalent d'un gros volume. J'espère que tu as lu maintenant le cinquième, ou au moins que j'en pour-

rai avoir ton judicieux avis quand nous nous verrons en octobre.

Le nombre des candidats polytecliniques n'a nullement diminué cette!" année^ ni à Paris, ni en province^ malgré la rafle extraordinaire de Tan dernier ; et on nous a chargés, en outre, des candidats forestiers, qui, sans être nombreux, augmenteront sensiblement en province la difficulté de nos opérations, parce qu'on ne les a pas comptés en établissant notre itinéraire. Notre tournée de l'est offre, à moi et à M. Bourdon, cent soixante quinze candidats inscrits à Paris, plus neuf forestiers, et cent vingt-quatre en province, plus trentecinq forestiers ; la tournée de l'ouest présente naturellement les mêmes nombres, sauf une dizaine de forestiers de moins en province.

Adieu, mon cher ami; je n'ai que le temps de t'embrasser avant de retourner à l'Hôtel de Ville, où, par mon active persévérance, je veux, comme Tan dernier, me ménager, s'il est possible, une douzaine de jours de relâche entre Paris et Reims, sans être encore bien fixé sur l'emploi que j'en ferai.

Ton ami dévoué,

A^E Comte.

Mes affectueux hommages à M"^® Valat, à laquelle j'espère pouvoir renouveler de vive voix la sincère expression de ma gratitude pour le bon accueil qu'elle m'a fait en iSSg.

Quoique très-pressé, je suis obligé de rouvrir ma lettre

pour te prévenir que depuis quelques jours nous venons de déménager : je demeure maintenant 10, rue Monsieur-le- Prince, près l'Odéon.

A Monsieur VAL AT ^ à Bordeaux.

Marseille, le mardi matin, 5 octobre 184U

Mon cher Valat,

Depuis que j'ai reçu, à Nancy (le 12 septembre), ta lettre du 6 septembre, j'ai été tellement encombré, grâce à la fastidieuse surcharge des examens forestiers dont on nous a subitement grevés cette année, sans élargir notre itinéraire, que je n'ai pas encore pu trouver un moment de loisir pour y répondre convenablement. Ici même , oîi je suis en retard d'un jour, par suite d'un voyage malencontreux , je n'aurais pas le temps de t'écrire à mon aise, suivant ma nature, et je ne prendrais pas la plume si je n'y étais forcé par la nécessité de t'avertir que je ne reviendrai point par Bordeaux, comme je l'avais d'abord espéré. 'En allant jeter cette lettre, je vais tout à l'heure arrêter ma place dans la malle qui partira d'ici le 17 octobre, et que j'irai , comme l'an dernier, attendre à son passage à Avignon, après avoir terminé ma tournée à Montpel-

lier, où je commencerai dimanche prochain, et de manière à me trouver enfin de retour à Paris le 20 au matin. Ce changement de détermination, qui d'ailleurs accélérera un peu le service public, est surtout déterminé, je te l'avoue franchement, par le dégoût naturel que doit inspirer, à la fin d'une aussi rude tournée, Taddition d'une excursion superflue à tant de voyages indispensables. J'ai, comme Tan dernier, successivement élagué, à l'instant de l'exécution, chaque digression que je m'étais d'abord plu à projeter, et il ne me reste, depuis plus de quinze jours, que le besoin d'aller reprendre ma vie accoutumée, par la voie la plus directe et la plus rapide. L'expérience de cette année achève de me faire sentir que je ne pourrai réellement avoir la satisfaction de t'embrasser à Bordeaux qu'autant que le sort me favorisera de la tournée de l'ouest, ce qui, je l'espère, ne me manquera pas l'an prochain. Je te prie de recevoir, à ce sujet, l'expression de mes regrets bien sincères.

Plus je vieillis, plus ces tournées m'ennuient maintenant; mais elles continuent à m'étre physiquement très-salutaires. Ma santé n'a pas souffert, depuis mon départ, le moindre dérangement, et s'est, au contraire, mieux raffermie. Cet immense parcours, qui tire heureusement à sa fin, n'a pas offert plus d'accident cette année que dans les précédentes , sauf pendant mon dernier voyage partiel pour me rendre de Lyon ici. Ayant, par divers motifs raisonnables, renoncé à la descente du Rhône, que j'avais d'ailleurs faite Tan dernier, j'ai voulu venir à Marseille par Grenoble et les Alpes, suivant une ligne nouvelle, et encore peu usitée.

mais en voie de prospérité prochaine. Dans ce trajet, d'ailleurs très-pittoresque, j'ai couru avant-hier le seul danger sérieux que présente jusqu'ici Tensemble de mes cinq itinéraires annuels, en passant à gué un torrent rapide, subitement grossi par une pluie intense. Je n'ai pas eu le moindre mal, et tout s'est réduit à un énorme retard ; mais il s'en est fallu de bien peu que mon sixième volume restât inachevé.

Q.uand même j'en aurais aujourd'hui le loisir, je ne répondrais pas encore aux observations critiques contenues dans ta dernière lettre, parce que je suis convaincu que la suite de la lecture de mon cinquième volume aura spontanément dissipé la plupart de ces objections initiales. A te parler franchement, je ne puis, en principe général, nullement approuver ta méthode d'appréciation, commençant par une critique de détails successifs et terminant par une lecture d'ensemble. Cette marche me paraît être précisément l'inverse de ce qu'exige la vraie rationalité philosophique envers tout ouvrage considérable, mais plus particulièrement à l'égard d'un livre qui, pour être lu dans le même esprit où il a été écrit, doit partout laisser prévaloir la disposition synthétique sur les tendances analytiques. Avec une telle opposition radicale dans la manière de concevoir et de juger un semblable travail, toute discussion serait nécessairement infructueuse entre nous et ne pourrait guère qu'augmenter les divergences naturelles du point de vue philosophique.

Adieu, mon cher ami ; reçois de nouveau les regrets et les vœux de ton ami dévoué,

A*'= Comte.

A Monsieur VAL AT, à Bordeaux.

Paris, le lundi matin, i«'août 1842.

Mon cher Valat,

Quoique, depuis dix jours consécutifis^ je passe la majeure partie de ma journée à l'Hôtel de Ville, pour examiner quotidiennement sept candidats, et que, rentré chez moi, j'aie encore à corriger des épreuves pendant le peu d'instants perdus que me laissent la révision journalière de mes notes et le classement graduel de mes examinés, je saisis avec joie un moment pour répondre sommairement à la bonne lettre que j'ai reçue de toi hier, et que j'attendais, je l'avoue, depuis longtemps, non sans une cordiale impatience. Quelque pressé que je sois^ je dois trouver quelques minutes pour renouer aussi promptement que possible nos douces relations d'enfance, qu'il m'avait été si pénible d'interrompre depuis ma tournée dernière.

L'explication que tu me demandes se rapporte sans doute à quelque malentendu réciproque, et peut-être à quelque lettre perdue de part ou d'autre. En tout cas, la peine que tu veux bien prendre au sujet de tes ten-

tatives de visite à ma femme pendant ton court passage à Paris, Tan dernier, était assurément superflue, car je n'ai jamais eu le moindre doute sur ton empressement convenable envers elle dans cette occasion spéciale. Notre intermittence n'a donc nullement tenu à cela. J'ai reçu de toi, pendant ma tournée, deux lettres seulement : Tune au commencement, datée d'Angouléme, qui me parvint à Nancy; l'autre à la fin, que je trouvai à Montpellier, et qui était datée de Saint-Flour, oîi tu t'arrêtas un jour, en revenant de Paris. Or, quant à la première, j'y avais d'avance longuement répondu de Marseille quand je reçus la seconde ; cette réponse était surtout destinée à t'informer que je ne pourrais point passer à Bordeaux en rentrant à Paris, comme je l'avais projeté au début. J'ignore si cette lettre de Marseille, qui a dû te trouver absent de Bordeaux^ t'est réellement jamais parvenue, puisque tu ne m'en parles point maintenant. En tout cas, c'est le défaut de réponse à cette lettre qui a été l'unique cause de mon propre silence, comme de ta part, sans doute^ quant à ta lettre de Saint-Flour; en sorte que nous sommes ici à peu près également coupables, ou plutôt également innocents, quoique, sans le moindre doute, paiement punis déjà par cette triste intermittence de dix mois. Tu sais pourtant combien je suis peu formaliste; mais je me suis alors souvenu que, dans plusieurs occasions antérieures^ j'avais été le premier à rompre des silences de ce genre, et j'ai pensé que c'était enfin ton tour; en sorte que j'étais bien décidé, cette fois, à ne pas prendre l'initiative; ce qui, au reste, eût tout au plus prolongé cette

fâcheuse bouderie jusqu'à mon passage à Bordeaux, à la fin du mois prochain, à moins, toutefois, d'un nouveau voyage de ta part à cette époque. Voilà, mon cher Valat, l'explication que tu me demandes, et que j*ai tant de plaisir à donner. Plus j'avance dans la vie, plus je sens, à tous égards, le prix de notre vieille amitié d'enfance, et plus je déplore les légers nuages qui peuvent momentanément en suspendrq le témoignage. Espérons que celui-ci sera le dernier. ^'»-

J 'aurais beaucoup à te dire sur ma vie depuis un an, si je n'étais maintenant si absorbé. Mais j'espère que j'aurai encore l'occasion de te répondre, et plus librement qu'aujourd'hui, avant de quitter Paris, dans les derniers jours du mois qui commence. Quoique je pense que les journaux ont déjà, comme de coutume, publié mon itinéraire officiel, comme je ne les lis nullement, et que peut-être agis-tu de même, il est^ je crois^ plus sûr de te le noter ici sommairement, une fois pour toutes, en vue de notre correspondance chérie, qui, à raison de cette longue suspension, devra sans doute éprouver, pendant les deux ou trois mois qui vont suivre, un surcroît d'activité. Mes opérations départementales doivent donc commencer : 1° à Rouen ^ le 8 septembre; 2° à Rennes, le 14; 3® à La Flèche, le 18 ; 4® à Angoulême, le 24; 5® à Toulouse, le 2 octobre; 6** enfin à Montpellier, le 8 octobre, d'où je retournerai directement à Paris, où je compte rentrer le 18 au matin. Tu vois que, cette fois enfin, si tu n'as pas d'excursion, nous ne pouvons manquer de nous revoir, d'abord à Angoulême, pendant les examens, comme en 1839, et puis à Bordeaux, où je m'arrangerai pour séjourner trois jours

entiers. C'est là le beau côté de ma tournée : sans cela,, j'eusse préféré retourner encore dans Test.

J*ai enfin totalement achevé, mais seulement la veille de Touverture de mes examens, le sixième et dernier volume de mon grand ouvrage, y compris même la table des matières, et sans oublier une importante préface personnelle qui fera peur à mes amis, sans faire rire mes ennemis. Quoique l'impression ait d'abord traîné, elle marche maintenant de manière à me faire présumer que dans quinze jours le volume sera publié, puisque je n'ai plus à recevoir que les épreuves des six dernières feuilles; en sorte que, avant mon départ, je pourrai avoir vu un commencement d'effet de ce volume final, le plus étendu et le plus décisif de tous. Si tes mesures sont prises convenablement avec mon libraire pour qu'il ne t*en fasse pas attendre l'envoi, tu dois l'avoir avant la fin de ce mois ; en sorte que, quand nous nous verrons à la fin de septembre, tu auras déjà pu le lire. Adieu.

Ton ami dévoué,

Atk Comte.

A Monsieur VAL AT y à Bordeaux.

" ■<' Paris, le lundi matin, 29 août 1842.

Mon cher Valat,'

Malgré ta lenteur imprévue à répondre à ma lettre du 1*' août, je m*empresse de répondre ce matin à la tienne du 25, que j*ai reçue avant-hier, en profitant d'un moment de loisir qui me reste inopinément au milieu des préparatifs de mon départ de demain pour aller goûter au Havre quelques jours de distraction, bien gagnée , avant d'aller commencer, à Rouen , ma corvée provinciale. Toutefois, cet empressement inattendu ne réglera pas Tavenir; car, tout en promettant bien de ne pas laisser aucune de tes lettres sans réponse, quelque occupé que je puisse être, je dois t'avertir franchement que je suis disposé à mesurer désormais mon exactitude épistolaire sur la tienne propre.

Si je suis privé de la satisfaction de me trouver avec toi à Angoulême, les divers motifs que tu me donnes déjà d'un tel empêchement sont assurément trop légitimes pour que je puisse, tout en le regrettant, en être

aucunement choqué, ni même surpris. Mais si je suis assez he^li^ux, au contraire, pour voir réaliser, à ce sujet, Tespoft que néanmoins tu me laisses encore, j'avoue que je ne comprends pas les scrupules qui terminent tes explications.

Je crois être assez connu pour n'avoir, à cet égard, à craindre aucun soupçon : il serait certes plaisant que je fusse moins intime en public avec un vieil ami d'enfance, parce qu'il présente aussi <fos candidats, dont j'espère que nous ne parlerions guère; on sait assez d'ailleurs que ce genre de conversation n'est pas fort attrayant à mes yeux. En to<i« cas, je ne suis pas plus disposé à jouer l'indifïérence que l'intimité, et peu m'importent les caquets. Je compte descendre, à Angoulême, au nouvel hôtel de la Poste (rue d'Iéna, je crois), qui était en construction en iSSg, et nullement à cet antique hôtel de la Table Royale, où nous eûmes tant de difficultés à trouver des sonnettes. Quant à Bordeaux, où, dans toute hypothèse, je vois avec plaisir que nous sommés certains de nous voir^ j'y descendrai cette fois à l'hôtel Marin.

Quoique je n'aie pas cette fois le temps de t'écrire une longue lettre, ce dont j'espère que tu me fourniras, pendant ma tournée, le moyen de me dédommager, je crois devoir te signaler, dès aujourd'hui, de manière même à m'éviter d'y revenir, l'impression fâcheuse que m'ont faite, je dois le dire avec franchise, les objections inopportunes qui terminent ta lettre. Elle a réveillé le souvenir analogue, que j'aurais voulu écarter, d'un effet semblable produit Tan dernier par d'autres remarques que je lus à Nancy sur mon cinquième volume. Ty

— 3oo —

dois me connaître assez pour être convaincu que ce n'est pas leur gravité qui m'a contrarié, mais, au contraire, leur peu de fondement; je dois ajouter, sans détour, que j*ai été surtout peiné de la disposition à critiquer quand même, qui m'a paru y percer nettement. A te dire le vrai, tes objections philosophiques de cette année, comme tes objections historiques de Tan dernier, me semblent indiquer une entier défaut d'appréciation du dessein fondamental et de l'esprit général de mon grand travail. Si cette méconnaissance radicale persiste après la lecture du volume final, ce sera une triste preuve de plus à mes yeux de Timpossibilité où sont, je crois, les meilleurs esprits de comprendre cette nouvelle philosophie quand ils ont eu le malheur d'enseigner officiellement la philosophie courante, même dans une phase passagère, dont le reste de la vie mentale se ressent toujours plus ou moins. Le phénomène très-remarquable du silence, peut-être sans exemple, gardé par les divers degrés de la presse française au sujet d'une publication qui a duré douze ans, méritait, je crois , une tout autre appréciation que celle oîi tu t'es arrêté; ce ne sont jamais les défauts d'un ouvrage qui empêchent certes les critiques de s'en occuper ; et, c'est pourtant là le fond de ton explication prétendue. Quand tu auras lu la préface du volume qui vient de paraître et où ce phénomène est sommairement analysé, je crois que tu cesseras de l'attribuer aux imperfections, quelque grandes qu'elles puissent être, que doit présenter tout travail créateur, surtout dans une aussi longue composition Si, en général, la lecture de ce volume extrême ne rectifiait pas spontanément tes dispositions à ce su-

- 3oi -

jetj il serait alors fort sage de nous abstenir de causer philosophie, puisqu'il serait ainsi constaté que nous ne convergerions jamais sur les points fondamentaux et qu'alors les discussions, impossibles sans principes communs, ne pourraient avoir d'autre résultat effectif que d'altérer notre amitié. Dans cette fâcheuse hypothèse, il nous resterait la ressource de nous entendre par le cœur^ à défaut de Tesprit, et ce serait certes un motif suffisant pour donner un vif intérêt à une entrevue de quelques jours entre deux amis d'enfance. Mais^tu dois bien sentir que, à mon âge et dans le degré de maturité de mon système mental, personne ne saurait avoir la prétention de refaire mon éducation philosophique , si on la trouvait mal dirigée en quelques points importants; car il n'est certes plus temps de rien changer d'essentiel à une philosophie aussi pleinement caractérisée. Qu'on ne l'adopte pas, à la bonne heure; je ne cours point après les prosélytes et j'attends tout de la méditation solitaire et spontanée , dont aucune discussion ne peut maintenant accélérer beaucoup l'efficacité; mais, à défaut d'un tel assentiment, il faut désormais avec moi parler d'autre chose, car je n'ai ni le temps, ni l'envie d'être converti ni redressé, pas plus à la métaphysique qu'à la théologie, qui, pour moi, appartiennent également au passé de l'Humanité et n'indiquent plus que des situations mentales purement provisoires, pareillement destinées aujourd'hui à une transformation totale et irrévocable. Je ne peux réellement m'entendre qu'avec ceux chez lesquels cette extrême évolution est accomplie ou tout près de l'être. Avec tous les autres, quelle que puisse être leur valeur spéculative^ je

ne saurais entretenir un vrai commerce philosophique; mais je puis rester, quand il y a lieu^ un bon compagnon et même un véritable ami, pourvu qu'on ne me veuille pas régenter sans opportunité ou conseiller sans sollicitation. Quels que puissent être les inconvénients momentanés d'une pareille déclaration, je crois que la franchise de nos relations continues la rendait nécessaire^ et qu'il vaut beaucoup mieux la faire ainsi précéder notre cordiale entrevue que d'attendre à la voir surgir avec embarras et peut-être avec une funeste aigreur de discussions animées qui pourront dès lors être évitées par notre mutuelle modification spontanée, si malheureusement les conditions essentielles de leur efGcacité ne peuvent être suffisamment remplies, par suite de ma résolution bien prononcée de ne point modifier mes idées d'après nos conversations, et de ton impossibilité d'en adopter consciencieusement les principes. Nous ne manquerions pas, même alors, d'autre intéressant sujet d'entretien, ne fût-ce qu'à raison des épanchements naturels que nous devons avoir à nous faire depuis l'entrevue de iSSg et du nouvel aspect que peut présenter à chacun de nous sa situation ultérieure, double sujet qui n'a guère pu être suffisamment développé dans notre correspondance, quelque libre qu'elle soit. La convergence mentale est sans doute indispensable à toute active association, mais non pas à un intime épanchement, pour lequel il suffit que les cœurs s'entendent ; et d'ailleurs toute tentative prématurée à ce sujet ne peut qu'éloigner au lieu de rapprocher l'instant de la coïncidence spontanée, dans les cas oii elle est vraiment possible. Adieu. A une autre fois la suite d'un

entretien que les préparatifs de mon départ de demain me forcent ici de couper brusquement.

Tout à toi,

Ate Comte.

A Monsieur VAL AT, à Bordeaux.

La Flèche, le samedi soir, 17 septembre 1842.

Mon cher Valat,

Quoique je sois en ce moment surchargé, à divers égards, de besogne irrémissible, je ne dois pas tarder davantage à répondre, au moins sommairement, à ta lettre du 11, que j*ai reçue à Rennes le i3, si je veux que ma réponse précède suffisamment notre prochaine entrevue àAngouléme, où je compte arriver jeudi prochain 22, ou, en tout cas, le lendemain, si je ne pouvais trouver de voiture à Tours. Il est indispensable, en effet, pour ne pas altérer la douceur de notre réunion si passagère , qu'une explication , à certains égards désagréable, soit accomplie avant ce moment, puisqu'elle est déjà fatalement commencée, afin qu'il n'en soit plus question dans la vivacité du téte-à-tête.

Je suis très-fâché que tu aies aussi complètement entendu au rebours démon sens, que j'aurai probablement mal expliqué, Tavis tiès-naturel que j'ai dû te donner, et qui n'était destiné qu'à éviter les discussions sans résultat intellectuel, et seulement dangereuses à notre harmonie cordiale. Quelque irritable que puisse être, à cet égard, ton amour-propre, j'espè re qu'il sera calmé par un exemple décisif, qui, me dispensant de longs commentaires, te fera sentir qu'il ne s'agit ici nullement de paternité plus ou moins déplacée, mais simplement de prudence ou de réserve, fort naturelle et très-convenable. Il y a trois ans, je refusai formellement de prendre connaissance des notes appréciatives que mon éminent ami M. de Blainville avait pris la peine de rédiger au sujet de mon quatrième volume, et je lui déclarai nettement que j'étais d'avance décidé à n'y rien répondre, du moins alors. Après un premier mouvement bientôt assoupi , cette franchise philosophique n'altéra nullement notre sincère amitié, parce que cet illustre penseur, naturaliste avant tout, comprit fort bien , pour mon propre compte, comme il l'eût fait pour le sien, que la discussion est fort inopportune pendant la production, et que mon refus même était un témoignage irrécusable de l'importance que j'attachais à ses objections. J'espère que, en voyant à qui je t'assimile, tu cesseras d'avoir à ce sujet la moindre rancune, quand même tu n'approuverais pas complètement l'hygiène mentale que je me suis depuis longtemps prescrite et dont je me trouve personnellement très-bien, ce que seul je peux juger. En général, je pense d'ailleurs qu'il n'y a de véritable discussion possible qu'entre ceux qui, partant des mêmes

principes, ne divergent que sur les conséquences ; autrement^ chacun disserte de son côté, sans aucun résultat utile, ni même agréable. Comme tu le verras dans la préface de mon dernier volume, je suis bien résolu désormais à ne pas laisser entraver le cours de mes travaux ultérieurs par aucune polémique; et je ne pense pas que mes amis veuillent à cet égard exercer sur moi un pouvoir perturbateur que je refuse à mes ennemis. Ceux qui passent leur vie à refaire constamment leur point de départ ne sauraient certainement aboutir à rien de grand, soit pour eux, soit pour l'Humanité surtout. A mon âge et dans le degré actuel de maturité de mes idées, je dois me borner à poursuivre l'exposition et l'application de mes principes, sans penser aucunement à les modifier, quand même ils seraient à quelques égards vicieux, ce que je suis certes très loin de penser maintenant. Je ne dois modifier que les conséquences qui en résultent, en tant qu'on me prouverait qu'elles n'y sont pas assez conformes, comme j'en pourrais déjà citer quelques exemples secondaires, oîi des objections convenables m'ont utilement rectifié. Quant aux principes eux-mêmes, je n'accepterai de personne aucune discussion directe; je les expose aussi clairement et les applique aussi rigoureusement qu'il m'est possible : c est là tout ce qu'on peut raisonnablement demander à celui qui sent fort bien qu'il lui reste encore une quinzaine d'années au plus à travailler activement, et qu'aucune parcelle de ce temps n'est à négliger pour toute la besogne qu'il s'est taillée dans l'ouvrage fondamental qu'il vient de terminer.

Aux lieux d'où je t'écris^ je me sens tout plein des

souvenirs de Descartes , dont les premiers germes philosophiques y furent probablement déjà naissants dans ce même collège où j'examinerai demain nos candidats. Or^ en sentant que je viens terminer la révolution philosophique que Descartes a commencée, je comprends aussi que je dois éviter la grande perte de temps et de calme que lui causa sa trop active participation à la polémique dirigée contre sa philosophie. Si mes principes sont bons et opportuns, comme j*en suis convaincu, ils se défendront par leur propre poids et par la supériorité de leur application continue, sans qu'il y ait lieu à les discuter non -seulement avec les théolo- «gNl'çi, mais même avec les diverses nuances de metajfjkjB&^tns. La manie argumentative^ comme celle que "^ 4q|[tK$i: Gil Blas à son débuts tient d'ailleurs au régime dtiétapbysique. Le régime positif est beaucoup plus silencieux; il est moins pressé de faire des prosélytes^ ou, ce qui revient au même, il compte beaucoup plus sur la spontanéité de la méditation solitaire que sur les bruyants triomphes du tournoi scolastique. Ainsi Page delà discussion est au fond passé pour moi; c'était bon quand je cherchais; maintenant que j'ai trouvé, je ne puis me plaire qu'à l'exposition du résultat final de mes trente années d'intense méditation continue. Je ne prétends nullement fermer ainsi la bouche à personne , et surtout à mes amis; mais il m'est bien permis à mon tour de garder le silence, quand il me convient, dût-il être interprété en symptôme de défaite. Je ne peux, en ce qui te concerne, m'empécher de croire, après tes objections de l'an dernier et celles de cette année, que tu n'as pas encore suffisamment compris le dessein fon-

damental d'un ouvrage que tu as déjà jugé dans son ensemble sans en avoir encore lu la dernière et principale partie ; et je persiste à nier que cette méconnaissance, qui, en un tel cas, s'explique aisément, doive être érigée en preuve d'une obscurité ou d'une confusion dont mes adversaires les plus prononcés ne m'ont certes nullement accusé ni soupçonné. Mais permis à toi d'interpréter autrement cet effet actuel. Je crois, en cas de dissidences graves sur les points fondamentaux^ être de beaucoup le plus tolérant de nous deux; car je respecterai toujours ta manière de voir sans la partager, ou plutôt en m'en expliquant l'origine, sans tenter mal à propos une conversion impossible ou prématurée. L'exemple irrécusable de ma liaison intime, non-seulement morale, mais aussi et même surtout mentale, avec M. de Blainville, malgré la direction religieuse et monarchique, au moins en principe, de ses opinions philosophiques et politiques, prouve, ce me semble, que je peux trouver beaucoup d'attrait dans la société de quelqu'un qui pense et procède au rebours de moi, sans que^ depuis longues années, nous ayons fait ni l'un ni l'autre aucun effort direct pour nous convertir mutuellement, chacun respectant, sans vaine concession pourtant, la marche propre de son ami, dont l'opposition n'empêche pas d'apprécier la valeur réelle. 11 me semble qu'une telle parité ne peut avoir rien de blessant pour toi. Pourquoi notre amitié d'enfance ne résisterait -elle pas aussi bien à la divergence de nos directions mentales si, après tout, cette divergence est réelle? Mais, pour être pleinement sincère, je dois avouer de nouveau que j'ai cru voir aussi dans ton Obstination critique

envers moi, Tan dernier et cette année^ une certaine tendance à la taquinerie qui m'alarme réellement pour notre amitié, et dont ta dernière lettre se défend trèsfaiblement. Cette tendance était, surtout Tan dernier, tellement spontanée, qu'elle s'exerçait non-seulement sur mon ouvrage, mais aussi sur mes examens, à l'égard desquels tu fêtais fort laissé émouvoir par les jalouses criailleries des professeurs de Paris, dont chacun croit maintenant avoir mérité mon poste, depuis que le conseil de rÉcole a fait la sottise de nommer pour me suppléer, en cas d'empêchement momentané, deux gamins sans expérience et au fond sans valeur. J'ai dû voir là» de ta part, un accès de taquinerie^ puisque tu avais pu pleinement juger par toi-même de ma manière d'examiner, au lieu de t'en rapporter aux envieux ou aux incapables. Je m'arrête ici, pressé par le temps, quoique j'eusse encore beaucoup à dire^ mais avec la certitude d'avoir au moins indiqué l'essentiel de mes dispositions invariables : si elles pouvaient ne pas te convenir^ il vaudrait mieux ne point nous voir que de passer un temps si court et si précieux en vaines récriminations ou en froideurs équivalentes. J'ai des motifs que je ne puis encore te dire pour mieux sentir que jamais le besoin des affections sincères, surtout datant de l'enfance; mais je n'ai pas le pouvoir de me modifier au gré de mes amis si, à tout prendre, ils ne me trouvent pas acceptable tel que je suis.

Adieu^ tout à toi,

ATB Comte.

A Monsieur VALATj à Bordeaux.

Angouléme, le vendredi 23 septembre 1842.

Mon cher ami,

Arrivé ici au milieu de la nuit dernière, j'y ai reçu, à mon prompt réveil, ta lettre du 20, dont l'afTectueuse impression me détermine à y répondre le jour même, quoique tu aies dû recevoir avant-hier ma lettre de La Flèche du 17, en réponse à celle que j'avais reçue de toi à Rennes. Mes examens ne devant commencer que demain, je ne puis, malgré ma fatigue, mieux employer un instant de loisir fugitif qu'à t'exprimer mon regret de ce que tu ne peux venir à Angouléme, et surtout du touchant motif qui t'en empêche si impérieusement. Je serais heureux que ma courte excursion à Bordeaux pût exercer sur la santé de M"® Valat l'utile diversion qu'elle et toi voulez bien en espérer; car je vous assure tous deux que je prends une bien vive part à cette intéressante situation. Cette sympathie très-naturelle me détermine à hâter le plus possible mon arrivée à Bordeaux^ et à y séjourner tout le temps qui pourra être

— 3io —

strictement compatible avec mes rigoureux devoirs dans un itinéraire aussi étroitement circonscrit. Après m'étre assuré ce matin du nombre effectif de mes examens d'ici, pour mesurer exactement le temps que je dois rester à Angouléme, je viens d'arrêter ma place pour Bordeaux dans la voiture des Messageries royales , qui passera ici mercredi matin, 28, et qui ^ par suite, me permettra de coucher le 28 à Thôtel Marin. En ne prenant ainsi que quatre jours pour vingt-sept examens, suivis de deux à trois heures de paperasses officielles, tu vois que je constate clairement mon désir de hâter le plus possible notre entrevue. Je resterai à Bordeaux les trois journées pleines des 29, du 3o et du i*' octobre, pour m'acheminer à Toulouse par la malle du 2, où je vais d'ici retenir déjà une place, puisque je crois qu'elle ne prend qu'un seul voyageur. C'est sur cette voie expéditive, quoique fatigante, que repose surtout un tel prolongement de notre entrevue. Tu sais même, d'après mon itinéraire, que je devrais commencer à Toulouse le 2, et je n'y pourrai commencer ainsi à examiner que le 3, en descendant presque de la malle (qui arrive à six heures du matin )^ après une nuit d'entière insomnie. Si ce n'était à ta considération^ tu sens que, quelque plaisir que j'aie à revoir Bordeaux, je n'y resterais pas aussi longtemps, et tiendrais davantage à éviter une opération forcée aussi fatigante. Je m'arrangerai, du reste, pour en souffrir seul, et que le service des examens n'en soit pas réellement affecté, en prévenant de Bordeaux, à cet effet, M. le préfet de Toulouse, pour que mes candidats se trouvent officiellement réunis au moment de mon arrivée.

- 3ii —

Quoique je n aie pas aujourd'hui le temps de te parler d'autre chose que de l'instant précis de notre prochaine entrevue, je ne puis m'empêcher de t'indiquer combien je partage^ et même au delà, ta réprobation de la désastreuse formalité universitaire qu'on a été sur le point d'exiger de nos candidats, mais qui, j'espère^ n'aura pas d'exécution. Sans savoir quel est l'auteur de cette belle invention, il est évident qu'elle tient surtout à rinstinct naturel qui porte l'Université, corporation pourrie, ou du moins caduque, dont la démolition ne saurait être fort éloignée, à se raccrocher, dans sa décrépitude^ à tout ce qui a vie, en mariant, sous de spécieux prétextes, ses vieux diplômes à nos modernes appréciations positives. C'est un nouvel effort de la métaphysique et du verbiage pour se rendre nécessaires; mais il y a encore lieu d'espérer qu'il échouera, et que cette sotte entrave ne viendra pas restreindre encore des choix qui sont déjà beaucoup trop circonscrits; néanmoins le peu de portée administrative ou sociale des chefs polytechniques donne, à cet égard, beaucoup de prise aux intrigues universitaires, qui ne seront repoussées que par rinstinct public, insurmontable à la longue , quoique peu bruyant.

Je n'ose dire que je sois fort étonné de la négligence de Bachelier à t'envoyer mon volume final, que j'ai reçu, moi, dès le 1 8 août. Un de mes meilleurs amis de Londres m'y écrit, en date du lo septembre, que personne n'y a encore entendu parler de ce volume, que je croyais naïvement bien connu déjà des penseurs qui s'y intéressent , à cause de la grande facilité des communications entre Paris et Londres, d'oti je reçois com-

munément des lettres en moins de quarante heures, plus tôt même que de Lyon. Notre négligence commerciale est proverbiale en Europe, et ce défaut de ponctualité y fait, en général, beaucoup de tort à l'industrie française; mais cette fois la mesure ordinaire me semble dépassée. Un de mes amis de Rennes m'y a déclaré n'avoir reçu ce volume que le 9, et cela apr^ avoir écrit à Bachelier plusieurs lettres spéciales^ dont il avait eu soin de ne pas affranchir la dernière. Je t'engage à user sans ménagement d'un semblable stimulant, qui sera sans doute efficace. J'ai personnellement, comme je te l'expliquerai, beaucoup à me plaindre de cet ignoble libraire, dont j'espère, au reste, pouvoir bientôt me débarrasser, par suite même de ses torts récents envers moi. Mais ici c'est son propre intérêt commercial qui souffre de sa nonchalance autant que mon désir naturel d'une prompte appréciation finale. Je regrette bien vivement que la lecture de ce volume n'ait pas pu précéder notre entrevue, qui en eût été philosophiquement bien plus complète, comme j'avais cru pouvoir raisonnablement Tespérer quant à un livre publié quarante jours auparavant. La communication rapide et insuffisante de mon exemplaire, que j'ai heureusement joint à mon bagage, ne pourra suppléer que d'une manière très-imparfaite à un tel préambule. Ce sera, sans doute, un motif de plus de faire surtout consister notre entrevue en un cordial épanchement^ après trois ans de séparation^ dont nous connaissons bien peu tous deux le cours réciproque, plutôt qu'en une discussion spéculative qui, faute d'une telle préparation, pourrait aisément aboutir à de funestes dissentiments. Adieu. A notre prochain

revoir. J'espère, malgré tes inquiétudes si naturelles, te trouver un peu rassuré sur Tétat de M"« Valat.

Tout à toi.

Ate Comte.

A Monsieur VALAT ^ à Bordeaux.

Paris, le jeudi matin, 27 octobre 1842.

Mon cher Valat,

Rentré depuis dix jours, j'ai été jusqu'à ce moment dérangé par les affaires relatives à ma tournée, et même préoccupé des soins de santé qu'exigeait le régime antigastrique auquel je suis resté soumis cette année dans le Midi plus longtemps que de coutume; en sorte qu'il ne m'a pas été possible de reprendre plus tôt notre douce correspondance, en t'adressant, ainsi qu'à ton excellente épouse, aussi promptement que je l'eusse désiré, mes remercîments bien sincères pour l'affectueux accueil que j'ai reçu de vous à Bordeaux à cette nouvelle station. A cela près de mon dérangement d'estomac^ que mon scrupuleux régime parisien dissipe d'ailleurs journellement, je me porte toujours fort bien,

et même mieux qu'avant ma tournée, qui, comme les précédentes, m'aura été, sinon agréable, sauf mon court épisode de Bordeaux, du moins salutaire. Les huit grands jours que j'ai passés à Montpellier afin d'attendre mon collègue m'auraient paru bien longs, et même fort pénibles, à cause de ma triste situation de famille, qui n y a pas subi le moindre amendement, si je n'y avais heureusement trouvé réunis plusieurs de mes bons camarades d'enfance, surtout Pouzin et Guillaume, qui en étaient absents l'année précédente. Du reste, j'ai ainsi réalisé mon projet de revenir avec mon collègue M. Bourdon, dans un agréable trajet de soixante heures, de Montpellier à Paris, sans nous casser le cou dans les montagnes du Gévaudan et de l'Auvergne, quoique notre courrier nous ait ensuite appris que nous avions touché de très-près, à deux reprises, à une périlleuse culbute.

Je n'ai pas encore pu trouver l'occasion, surtout avec ma vie solitaire, de constater l'effet de mon volume final. Mais j'ai appris avec une grande satisfaction, quoique sans beaucoup d'étonnement, que, même avant cette publication définitive, mon ouvrage donnait déjà

lieu, en Allemagne, à deux traductions simultanées, Tune à Gœttingue, l'autre à Berlin; ce qui est, comme de coutume, le signe le moins équivoque d'un succès réel, que le sixième volume ne pourra sans doute qu'augmenter, puisque c'est particulièrement aux penseurs allemands que doit appartenir, à mon gré, l'appréciation sérieuse de mes conclusions générales. Du reste, je me dispose à rendre à ces messieurs une politesse équivalente, en commençant dès la semaine pro-

chaine, à ma manière, la lecture originale de Gœthe^ afin de me mettre bientôt en état, suivant ma promesse, d'apprécier à leur source les principales conceptions germaniques.

Le cours naturel des événements me conduit de plus en plus à me féliciter de la démarche décisive que j'ai osé entreprendre par ma préface insolite. Non-seulement je viens d'être renommé, sans plus de difficulté qu'à l'ordinaire, comme répétiteur, ce qui garantit sans doute mon autre réélection comme examinateur quand l'époque en surviendra (en juin prochain) ; mais je vois clairement, par une foule de symptômes indirects, que ma position polytechnique a pris ainsi, dans son ensemble, une plus grande consistance, par l'empressement qu'on met aujourd'hui de toutes parts à m'y éviter tous désagréments, et même à m'y être agréable, comme à quelqu'un qu'on sent en état d'ascension prochaine. Notre jury d'admission , tenu samedi dernier, m en a offert une sensible confirmation, par l'absence de toute espèce d'attaque, directe ou indirecte, de la part du beau-frère d'Arago, qui en fait officiellement partie, et dont j'étais obligé jusqu'alors de réprimer chaque année, quelquefois un peu rudement, les sottes taquineries : il n'a plus soufflé mot cette fois. Si M. Coriolis se retire, il est presque impossible à mes ennemis de m'empêcher d'arriver à ma chaire, et sans en avoir heureusement aucune obligation à personne, sinon à cette noble jeunesse envers laquelle la reconnaissance ne peut se manifester que par un heureux dévouement au devoir. Toutefois, jusqu'à présent, M, Coriolis, qui me montre d'ailleurs une bienveil-

lance croissante, ne parle pas encore de démission, quoiqu ayant déjà le temps de service exigé pour le maximum de retraite : peut-être se réserve-t-il de choisir le moment d'une telle déclaration, de manière à ce que cet acte serve à éviter ou à neutraliser quelque conflit intérieur à PÉcole, ce qui pourrait bien arriver prochainement. Quoi qu'il en soit, mes amis doivent être maintenant rassurés sur Teffet personnel de mon audacieuse préface : si ma position ne change pas cette année, ce qui serait strictement possible, elle sera du moins consolidée, comme je me l'étais proposé; et si elle change, ce ne pourra être qu'en mieux, selon toute apparence, sinon quant au revenu, du moins pour l'influence et la sécurité.

J'ai déjà entrepris la première démarche de mon procès contre Bachelier , dont tu dois maintenant connaître à fond l'ignoble conduite, car je pense que ton exemplaire t'est enfin parvenu. Après mûre délibération, je me suis décidé à ne point lui faire la grâce de lui proposer une résiliation à Tamiable, qu'il eût, je crois, avidement acceptée, poussé par Arago, afin d'éviter à tout prix un éclat qui ne peut qu'altérer beaucoup la considération usurpée dont jouit le sultan de l'observatoire. Mais, à cette turpitude publique il faut, ce me semble , un châtiment public , en poussant l'affaire jusqu'au tribunal de commerce, oîi, parlant moi-même, sans aucun légiste, je pourrai traiter ces deux personnages comme ils l'ont si bien mérité. J'aurai sans doute ainsi plus de peine et de lenteur à me défaire d'un tel éditeur; mais j'aurai agi dans l'intérêt de tous les auteurs indépendants, dont je dois être ici l'organe,

afin de ne pas laisser passer un tel précédent. Tout le monde est ici choqué de la conduite du libraire et de son patron, et je vois, par une lettre de Mill reçue hier, qu*ii en est de même à Londres, depuis que mon volume y est enfin parvenu. D'expérimentés légistes que fai pu consulter amicalement, me garantissent comme presque infaillible le succès légal. Je crains même que Bachelier ne cède trop facilement, dès lassignation initiale, afin d'éviter, pour lui et Arago, Téclat de l'audience publique, à laquelle j'aurai soin d'inviter quelques journalistes influents, de manière à ce que la publicité n'en soit pas amortie. Mais j'éviterai, j'espère, une capitulation trop aisée, en joignant, comme on me le conseille, suivant Tusage des affaires commerciales, à ma demande en résiliation ultérieure, une demande formelle en dommages-intérêts, sauf, si je les obtiens, à en faire très-ostensiblement cadeau aux pauvres de Paris, pour ne pas me souiller d'un argent ainsi obtenu. Par une telle adjonction, j'espère exciter assez l'avare opposition de Bachelier pour qu'il laisse au procès tout son cours légal, ce que je désire par-dessus tout à cet égard. Du reste, si, même ainsi, il cédait trop tôt, j'aurais toujours acquis le droit, puisque rien ne se ferait à l'amiable, de faire au moins convenablement connaître au public l'ensemble de cette affaire inouïe, par une courte note insérée dans les principaux journaux. Mais ce libraire tient trop à son argent pour qu'une telle issue soit vraisemblable.

Je viens d'entamer déjà, avec un autre libraire, une négociation, qui va se conclure dans quelques jours, au sujet de la petite publication mathématique dont je t'ai

parlé, pour le cours de géométrie analytique que je vais recommencer mercredi chez M. Laville, et qui paraîtrait à la fin de février prochain. En m'assujettissant ainsi à rédiger ces leçons à mesure que je les aurai professées, tu vois qu'avec mes occupations ordinaires, l'année de repos que je me suis réservée pour 1843, et qui en effet sera une intermittence de ma grande élaboration philosophique, se trouvera certes bien remplie, surtout si, comme il est probable, une fois ce cours publié, j'entreprends en outre immédiatement la publication de mon cours populaire d'astronomie, qui m'est instamment demandée depuis dix ans. Tu sais d'ailleurs que je projette, pour l'été prochain, un important mémoire sur l'organisation de l'École polytechnique. Voilà les divers incidents qui vont caractériser, à moins d'accident, mon repos de 1843 !

Obligé de me rendre tout à l'heure à notre petit jury forestier, je quitte à regret la reprise agréable de cette précieuse correspondance, où je trouve, auprès de toi, le plaisir de penser tout haut pendant quelques instants, plaisir que ma nouvelle situation domestique doit désormais me faire goûter de plus en plus. Mais j'espère que ta cordiale exactitude me permettra bientôt de renouveler ce libre épanchement.

Ton ami dévoué,

Ate Comte.

10, rue Monsieur-le-Prince, près l'Odéon.

Mes affectueux hommages à M"^ Valat, dont j'espère que la santé va être bientôt consolidée par un

heureux accouchement. Je n'oublie pas ton aimable fils, que j'ai vu trop peu cette année, mais qui m'a paru avoir beaucoup gagné sous tous les rapports depuis ma visite de iSSg,

Tu apprendras bientôt officiellement qu'il n'y a de reçus, comme je l'avais prévu, que deux des candidats examinés à Angoulême {Levavasseur et Dumont)^ quoique nous ayons poussé la liste jusqu'à cent cinquante. Il serait pourtant possible que nous fussions prochainement convoqués, à notre grand regret, pour dresser^ comme l'an dernier, une liste supplémentaire, où pourraient trouver place un ou deux autres de ces candidats.

A Monsieur VAL AT ^ à Bordeaux,

Paris, le mardi 1 3 décembre 1842.

J'étais si peu disposé, mon cher Valat, à t'accuser cette fois de négligence, que je regrette d'avoir été moimême obligé de remettre jusqu'à ce moment ma réponse à la lettre que j'ai reçue de toi le 2. Sans connaître ni soupçonner assurément les étranges corvées scolastiques dont tu me peins l'encombrement, je savais que l'état

critique de M">' Valat constituait alors une préoccupation déjà bien suffisante, non pour enlever le loisir matériel d'écrire, mais pour suspendre cette heureuse disposition qui doit faire le charme habituel de notre correspondance. J'apprends avec beaucoup de satisfaction la douce issue de ce pénible travail, et je vous en félicite bien sincèrement l'un et l'autre, quoique chaque semblable événement renouvelle naturellement en moi le regret de n'avoir jamais obtenu un tel bonheur. C'est, )e t'assure, sans la moindre envie, et, au contraire, avec une tendance bien prononcée à adorer cordialement les enfants de mes amis^ pour peu qu'ils me témoignent de confiance. Comme vous deux, je pense qu'il n'y a rien à craindre ici de la jalousie^ soit actuelle, soit même ultérieure, de ton fils envers cette charmante nouvelle venue. La différence de sexe se joindra heureusement à l'in^lité d'âge pour ériger toujours Alphonse en patron naturel de sa petite sœur, jusqu'au temps où ils seront tous deux assez formés pour avoir pris une direction fixe. J'espère donc que vous n'aurez essentiellement que d'heureux résultats d'une telle extension domestique, et je prie spécialement M™* Valat d'accueillir ma cordiale participation à ses souffrances, à ses dangers, et maintenant à ses délicieuses émotions. Le mode d'allaitement se trouve ici très-favorable à tous égards, et surtout moralement. Quand les suites pénibles de la gestation seront totalement dissipées, vous n'aurez tous deux qu'à jouir de ce nouvel ordre de sentiments, sauf des inquiétudes inévitables, mais passagères.

Je suis vraiment très-surpris que tu n'aies pas encore

reçu mon volume , et sans mon état d'hostîlîté radicale avec Bachelier, je serais allé le tancer à ce sujet. Un de mes lecteurs de Montpellier avait déjà reçu son exemplaire quand j'y étais, à la mi-octobre, et vers ce même temps Mill m'écrivait de Londres qu'il avait lu soigneusement le sien. Je ne comprends rien au retard spécial qui te concerne; ton libraire, du reste, te l'aura sans doute expliqué à son retour. Mon procès légal contre Bachelier, et moral contre Arago, a pris, depuis ma dernière lettre, une grande importance par l'intérêt qu'y vont mettre probablement les divers journaux opposés, les uns pour attaquer, à cette occasion, lensemble de la conduite d' Arago, les autres pour défendre quand même leur allié politique. Tu sens d'ailleurs que, conservant (avec un soin spécial) mon heureuse hygiène mentale sur une sévère abstinence de tous journaux, je ne prendrai aucune part à ces divers conflits, oîi je ne dois voir qu'un moyen de remplir mon but principal, en garantissant la publicité de cette grave affaire; je ne pouvais me l'assurer que d'après l'appât qu'elle devait ainsi offrir à des passions plus ou moins pures. Les journaux libéraux sont tous^ je crois, à la dévotion d'Arago^ au point de vouloir défendre tous ses actes : je n'ai donc pu obtenii- la publicité nécessaire de cette audience que chez le Journal des Dé^ batSf qui y enverra un sténographe spécial, de manière à m'éviter de rien écrire de mon discours. C'est aprèsdemain jeudi qu'aura lieu cette importante discussion, au Tribunal de commerce, pendant que tu liras cette lettre. Je me dispenserai de t'en annoncer spécialement le résultat^ dont les journaux t'informeront suffisam-

ment. Quelque antipathique que soit un tel genre (inactivité à mon caractère et à mes habitudes, |e ne dois pourtant pas laisser inachevé ce que j*ai commencé. Si donc le tribunal ne m'accordait qu'un succès insuffisant, c'est-à-dire la suppression de Tignoble carton, sans la résiliation du traité, j'appellerais à la cour royale, où l'affaire prendrait alors une plus grande physionomie. Sois certain que je ne laisserai pas établir impunément un précédent aussi contraire à toute vraie liberté de discussion^ et que, au nom de tous les auteurs indépendants^ je saurai étouffer à sa naissance cette censure officieuse, qui, arbitraire, occulte et irresponsable, serait beaucoup plus dangereuse qu'aucune censure offi* cielle aujourd'hui possible. Mais cette grave situation n'est pas sans péril pour moi, ayant à lutter contre un adversaire qui ne recule devant au<;un moyen, sauf l'assassinat, heureusement impossibIMlEsormaisen France. Ce dernier rapprochement ne te paraîtra plus trop fort quand tu sauras que déjà ces misérables pensent à m'enlever, d'après la formalité de la réélection annuelle, mes moyens actuels d'existence. J'en ai été formellement averti et même menacé, si je me permettais de ^rler d'Arago au tribunal. Au reste, on me sacrifierait volontiers son seiFvde agent; mais tu sais bien que je

n'ai nullement fléchi, et ils le sauront jeudi. L ..«

Mathieu, le digne beau-frère d'Arago, a osé se vanter (je désire qu'on le sache officieusement), dans les bureaux du National^ qu'il obtiendrait du Conseil de l*École ma non-réélection, en mai prochain, comme examinateur, si je ne consentais à passer entièrement sous silence le nom d'Arago. J'annoncerai moi-même

cette menace au tribunal à la fin de mon discours, sans toutefois lui nommer^ à moins qu'il ne l'exigeât, l'auteur ni le lieu. Je suis persuadé que ces gens-là se croient beaucoup plus de pouvoir qu'ils n'en ont. Le conseil^ quoique mal disposée mon égard, ne me paraît ni si vil ni si audacieux que l'exigerait une telle iniquité. Du reste, comme je suis toujours de l'avis de Sganarelle, qui, en rentrant chez lui, supposait chaque fois la possibilité des plus sinistres accidents, je me suis déjà préparé à redonner, s'il le fallait, de pénibles leçons particulières de mathématiques, comme je l'ai fait pour vivre vingt ans; et ces misérables n'obtiendraient pas de moi la moindre concession. Mais je crains peu une telle issue, et tu sens d'ailleurs que je ne me laisserais pas assassiner paisiblement. Si cette iniquité arrivait jamais, j'en appellerais aussitôt, avec toute mon énergie, d'une part, à^ mon grand ami le public, et, de l'autre, à l'autorité supérieure, en demandant directement au ministre, et ensuite, s'il le fallait, aux<Ihambres, de casser une telle décision du conseil, que j'accuserais alors formellement de prévarication ouverte. Il faut aller jusque-là, au moins en idée, pour avoir de la sécurité et du sang-froid , quoique je ne redoute gu^ la réalisation de ces abominables projets. Attends-toi donc, malgré ces drôles, à me revoir en septembre ou octobre prochain, si j'ai encoce la tournée de l'ouest, à moins que la retraite de M. Coriolis ne m'ait ouvert une issue encore plus convenable. Du reste, on parle beaucoup moins de cette démission, et je t'avoue que, dans la présente' situation, j'en suis bien aise, car il m'importe beaucoup cette année qu'il y ait là un homme

vraiment probe, et tu sais que M. Coriolis m'a récemment prouvé qu'il méritait cette rare qualification, quoique s'étant trompé à mes dépens, il y a deux ans. Son successeur présumé ne m'inspirerait, à cet ^ard, aucune confiance, ou plutôt j'en aurais tout à craindre, sinon ouvertement, du moins en secret. Après tout, cependant, mon principal appui est , en dehors de tout ce monde, en moi-même, dans cette constante observance de mes plus pénibles devoirs, dans cette vie déjà avancée, parce qu elle a tôt commencé, pure de toute lâche concession contraire à mes convictions, au prix des plus grands sacrifices. Il y a dans un tel ensemble , convenablement manifesté, une force morale que ne peuvent pas connaître tous ces ignobles intrigants, et contre laquelle viendront, j'espère, expirer tous leurs complots. On devrait désespérer de la moralité humaine si le cours d'une pareille vie ne me garantissait une semblable réaction publique.

J'ai déjà écrit près de la moitié de ma Géométrie analytique^ €n m'assujettissant, au milieu des divers préparatifs de mon procès, à rédiger chaque semaine mes quatre leçons de la préc&iente; quoique ce travail m'ennuie, à te parler franchement, cependant il ne me fotigue nullement, et je me porte à merveille. Ce sera, l'espère, une chose utile. L'impression vient de commencer, et, sauf accident, l'ouvrage paraîtra au mois de mars. Quant à moi, j'en serai quitte, à moins d'indisposition, avant la fin de février. 11 ne me serait pas pos« sible de te faire envoyer les feuilles à mesure ; mais, quant à l'exemplaire, ne t'en occupe pas, c'est moi qui m'en charge, si tu veux bien accepter l'un de mes vingt

exemplaires d'auteur; il en sera de même pour le Cours d* astronomie^ que je suis décidé à écrire à partir de mars. Du reste, mes éditeurs mathématiques sont maintenant les libraires-associés Carillian-Gœury et Victor Dalmont, 39^ quai des Augustins , auxquels tu pourrais t'adresser à ce sujet, non pour toi, mais pour d'autres lecteurs : c'est la librairie des Ponts et Chaussées. Il est probable que la même maison éditera aussi le volume astronomique.

Adieu bien cordialement ;

Tout à toi,

A"^ Comte.

A Monsieur VALAT^ à Bordeaux.

Paris, le lundi 17 juillet 1843.

Mon cher Valat,

D'après la nature de ta lettre du 6 mars, où tu motivais si bien ta répugnance involontaire, à conserver pendant quelque temps à notre douce correspondance son activité accoutumée, qui ne saurait exister longtemps sans réciprocité, tu n as pas dû être étonné de Tinter-

mittence qu'a subie jusque aujourd'hui la suite de nos relations, conformément à mes sincères avis antérieurs. Aussi, sans aucune vaine susceptibilité, ai-je pleinement respecté les motifs trop légitimes de sur-occupations et d'inquiétudes morales qui t'éloignaient alors de m'écrire, et je me suis borné à t'envoyer simplement, vers la fin de mars, le petit traité mathématique que j*ai écrit cet hiver, en me dispensant d'y joindre aucune lettre. Suivant les prévisions suggérées par l'ensemble de ta dernière lettre (celle du 6 mars), j'ai lieu de présumer que ces influences passagères sont maintenant assez atténuées pour ne plus s'opposer à la reprise d'une correspondance suffisamment active de part et d'autre. * Ta surcharge scolastique aura probablement cessé quand tu liras cette lettre, et j'espère aussi que tes alarmes^ soit comme époux, soit comme père, sont aujourd'hui essentiellement dissipées, du moins pour un bon laps de temps. C'est pourquoi je me décide spontanément à reprendre notre cordial entretien, sans attendre aucune excitation de ta part^ quoique plusieurs cas inverses m'eussent peut-être donné antérieurement le droit de me faire presser un peu. Je profite, à cet effets du court intervalle qui s'écoule maintenant entre la récente détermination de nos tournées et la trop prochaine ouverture de ma corvée parisienne.

Le sort m'a, cette fois encore, assigné la tournée de l'ouest, exactement composée des mêmes stations que l'an dernier. Elle commence aussi précisément à la même époque, mais elle se prolonge une semaine de plus, sans toutefois que le nombre des candidats s'y trouve sensiblement augmenté, et uniquement pour se

niveler avec la tournée de l'esté cette fois notablement plus chargée, et dont^ p^r suite, je regrette peu de ne pas avoir été doté, quoique le parcours en soit certainement plus agréable. Tu vois ainsi que mes fonctions annuelles vont cette fois s'accomplir assez doucement, quand j'aurai enfin achevé l'horrible opération de Paris, oti m'attendent deux cent cinquante candidats polytechniques et dix-sept forestiers ; l'autre couple étant chargé de deux cent trente-quatre des uns et quinze des autres. La rude épreuve de Tan dernier m*a cependant assez familiarisé avec cette énorme besogne pour que je me sente prêt aujourd'hui à Taborder sans effroi, puisque l'accroissement actuel d'une vingtaine d'inscriptions des deux sortes est insignifiant envers de tête nombres. Je suis d'ailleurs beaucoup plus dispos que l'autre année, où je sortais d'achever la plus décisive partie de mon grand ouvrage philosophique, tandis que Tannée actuelle a été, sauf les occupations professionnelles^ une sorte de temps d'arrêt essentiel, comme je l'avais désiré et projeté, en ne comptant pas le petit ouvrage de géométrie analytique qui ne m'a réellement occasionné que trois mois d'ennui plutôt que de fatigue. Mon cours populaire d'astronomie, que je comptais d'abord rédiger aussi, est réservé pour les deux derniers mois de 1843, ainsi qu'un important Discours sur /'J?cole polytechnique^ dont je crois t'avoir parlé. Ces explications me dispensent de te garantir expressément que ma santé est actuellement excellente : la parfaite quiétude domestique dont je jouis depuis un an, quoi* qu'elle ressemble beaucoup à celle des tombeaux, y a sans doute notablement contribué.

Quoique je doive peut-être avoir encore lieu de t'écrire une fois avant de quitter Paq^ à la fin d'août, je crois pourtant convenable de t'indiquer, dès aujourd'hui» mon itinéraire officiel^ afin d'assurer, comme de coutume, la continuité de notre correspondance^ qui va, j'espère, acquérir momentanément une activité inusitée, après l'intermittence de quatre mois que je termine maintenant. En ma qualité ordinaire de premier examinateur, je dois ouvrir les examens de province : i<> à Rouen j le 8 septembre; 2* à Rennes ^ le 16; 3^^ à La Flèche^ le 22 ; 4® à Angoulême^ le 29 ; 5® à Toulouse^ le 9 octobre; 6* enfin, à Montpellier, le i5^ d'oii je retournerai directement à Paris, où je dois officiellement rentrer le 23 octobre, espérant bien toutefois y arriver le 22. Tu vois que la station d'Angouléme^ oti j'ai trente-huit inscriptions polytechniques et quatre forestières, est, cette fois, constituée de manière à me permettre probablement de passer auprès de toi trois pleines journées de douce relâche à Bordeaux, en partant d'Ângouléme le 3 ou 4 octobre et m'acheminant vers Toulouse, par ma voie ordinaire, le 7 ouïe 8, sans être obligé, comme l'an dernier, de m'y faire attendre un jour, même en y examinant au sortir de la malle. Si, suivant mon espoir, tu as cette fois le loisir de te rendre aux examens d'Angouléme, nous pourrons donc passer ensemble une décade fraternelle. En tout cas, j'aurai sans doute le plaisir d'embrasser à Bordeaux ta chère petite fille, en faisant à M"^^ Valat mes sincères compliments du beau cadeau qu'elle t'a fait ainsi cet hiver. A la vérité, tout cela suppose que tu n'auras pas de ton côté d'autre excursion forcée vers cette époque, et que

le nombre des absents sera à peu près le même à Angouléme que Tan dernier ; mais au moins sous cet aspect la vraisemblance est fortement en ma faveur, puisque la proportion des renonçants ne saurait naturellement diminuer quand la masse totale des candidats augmente partout.

Les annonces précédentes ont déjà dû te rassurer pleinement sur l'issue de la crise personnelle que tu I avais justement redoutée à mon égard, d'après l'ensemble de ma situation récente. Je me réserve de t'en décrire amplement les principales phases et d'en caractériser la réaction ultérieure dans notre fraternelle entrevue. Quant à présent^ qu'il te suffise de savoir que la lutte a été longue et orageuse, mes ennemis y ayant réuni toute leur puissance et leur déloyauté, mais que j'en suis finalement sorti de la manière la plus satisfaisante, par une réélection à Vunanimitéy sans cependant y faiire la moindre concession réelle, ni y encourir aucune obligation envers aucun de mes adversaires directs ou indirects. L'ensemble de cet événement, car c'en fut un véritable pour l'École, m'a même donné tout naturellement lieu, comme je te l'expliquerai, de demander formellement au ministre, au retour de ma tournée, avec beaucoup de chances de succès et surtout sans que personne puisse désormais s'en formaliser, ^' d'instituer mes fonctions à vie, de manière à consolider irrévocablement ma situation actuelle, si toutefois j'y dois persister, ce qui pourrait bien cesser prochainement d'être convenable, vu les mutations qui résulteront bientôt peut-être de la retraite de plus en plus probable de M. Coriolis, dont la santé empire beaucoup. Mais

quelque sommaire que soit^ à ces divers titres, mon indication actuelle, je remplis un devoir bien doux en ne négligeant pas de te signaler déjà expressément la noble conduite tenue envers moi par M. Poinsot dans cette occasion solennelle, où son éminente manifestation a beaucoup contribué à mon succès. Sans aucune sollicitation de ma part ni d'aucun de mes amis, cet illustre géomètre avait spontanément tenté, dès l'issue de mon procès, au début de cette année^ de prévenir cet orage en témoignant activement sa profonde indignation des ignobles menaces dont j'avais été Pobjet. Quand ces menaces sont devenues réalisables, son interventioui toujours pareillement spontanée, n'a jamais cessé de faire sentir en ma faveur sa tutélaire influence. L'ensemble de cette conduite, si rare aujourd'hui, surtout dans une classe non moins haineuse et plus lâche que celle des prêtres, a d'ailleurs formé, pour les observateurs judicieux, un contraste fort instructif avec la misérable attitude du fameux Arago, qui, suivant son jésuitisme ordinaire, sans s'exposer au reproche formel d'aller quêter des voix contre moi, n'a jamais rien fait pour calmer un orage qui s'excitait surtout en son nom et sous sa secrète instigation initiale, tandis qu'un seul mot de sa part l'eût fait immédiatement cesser; quoique je sois, du reste, fort aise maintenant d'avoir réussi sans aucun acte de générosité, réelle ou apparente, de ce brouillon sans portée, que j'ai désormais acquis le droit de partout traiter ouvertement selon ses mérites. Tu sens en outre que la marche de M. Poinsot est d'autant plus honorable pour lui, et même pour moi, que je m'étais plaint solennellement de lui^ à la vérité

d'après des motifs antérieurs trop légitimes, mais de manière pourtant à ce que beaucoup d'autres à sa place se seraient crus, de nos jours, assez généreux en n'agissant pas contre moi. Aussi^ sans croire toutefois devoir reprendre envers lui mes anciennes relations familières, me suis-je empressé de lui témoigner par écrit, à Pissue de cette affaire, ma parfaite satisfaction et ma profonde gratitude pour une telle conduite. Dans la seconde édition de mon ouvrage, en complétant la fameuse préface du volume final par la sommaire appréciation de la crise qui en est résultée^ je ne manquerai pas de signaler dignement au public impartial ce l'are exemple de délicatesse et de loyauté, de manière à neutraliser convenablement l'influence personnelle de mes plaintes antérieures, dont toutefois la pleine légitimité me commandera de maintenir la juste sévérité. Pendant que ce grave événement s'accomplissait, j'ai heureusement éprouvé une puissante impression de toute autre nature, par Papparition d'un important ouvrage philosophique de mon éminent ami J^^ S. Mill, sous le titre : A System oflogic, rational and inductiife, en deux gros in-8®, chez le libraire John Parker, West Strand, à Londres, ou, je crois, aussi chez Bossange, quai Voltaire, à Paris. Sans attendre la prochaine traduction française de ce traité, ta connaissance de l'anglais te permettra peut-être de te procurer une précieuse satisfaction par une lecture aussi profondément intéressante, qui te donnera une juste confirmation de la haute opinion que je t'ai souvent exprimée sur la portée mentale de l'auteur, qui maintenant constitue, avec moi, le seul penseur qui puisse ^tre çériçusçment

qualifié de philosophe pleinement positif. En ce que ses principales vues ont de réellement spontané, elles concourent avec les miennes de manière à fournir la plus décisive confirmation de la justesse fondamentale, et même de l'opportunité essentielle de notre commune tendance. Ton amitié sera d'ailleurs flattée de la parfaite justice philosophique qui m'y est si fréquemment rendue, de manière à m'offrir la plus précieuse récompense de l'ensemble de mes méditations en me proclamant solennellement le chef général de la nouvelle philosophie. Comme l'influence ombrageuse des coteries métaphysiques qui, en divers sens, dominent la presse actuelle, pourrait bien conduire le traducteur à altérer notablement cette partie du texte^ malgré les précautions de l'auteur, je t'engage d'avance à lire l'original^ qui arrive ainsi bien mal à propos pour nos idéologues ou psychologues, en tant que tendant à déconcerter par une énergique manifestation, dont l'indépendance n'est pas plus contestable que la valeur, l'étrange silence, d*abord spontané, mais déjà systématique, par lequel les écoles les plus opposées s'efforcent aujourd'hui de comprimer l'essor désormais irrésistible d'une philosophie qui tend radicalement à les écarter à la fois et à jamais.

Je t'adresse ci-joints quelques exemplaires de l'JE'jctrait sommaire, mais suffisant, du jugement définitif que j'ai obtenu, au tribunal de commerce, contre mon ancien éditeur, dans l'intérêt universel d'une indispen* sable liberté de discussion légitime. Cet extrait est imprimé de manière à s'accoler commodément au carton condamné, afin que le souvenir d'un aussi

étrange procédé se lie désormais irrévocablement à celui de son immédiate répression légale. Quand tu auras ainsi purifié ton exemplaire, je te prie de procurer, autant que possible, la même faculté, si Toccasion s'en présente, à ceux de tes amis qui ont déjà mon ouvrage. Après avoir, mon cher Valat, heureusement employé quelques heures à renouer cordialement notre corres* pondance, il me reste à attendre de toi assez d'activité épistolaire pour n'avoir plus à craindre le retour d'une pareille intermittence, dont la prolongation préparerait bien mal notre entrevue fraternelle d^octobre 1843. N'oublie pas d'offrir à M"* Valat mes affectueux hommages, et reçois les adieux de

Ton tout dévoué,

ATE Comte.

A Monsieur VALAT, à Bordeaux.

Paris, le vendredi 25 août 1843.

Tu n'as pas dû t'étonner, mon cher Valat, de ne point recevoir une prompte réponse à ton intéressante lettre du 2 3 juillet, sachant d'avance que je la recevrais

au milieu de mon énorme corvée de Paris. Mes deux cent quatre examens effectifs^ sans préjudice de quatorze forestiers^ en trente journées consécutives à Phôtel de ville, se sont enfin terminés lundi dernier^ et j» me hâte d'utiliser le premier instant de relâche que me laissent les écritures indispensables, pour te répondre sommairement avant que tu aies quitté Bordeaux, sauf à reprendre convenablement, dans notre heureuse entrevue d'octobre, une explication que je ne puis ici qu'ébaucher très-imparfaitement. Au reste, un contretemps imprévu vient de me forcer à renoncer cette année à la petite excursion préalable par laquelle j'avais compté préparer au Havre le début de ma tournée provinciale, et je ne quitterai Paris que pour me rendre directement, le 5 ou le 6 septembre, par le chemin de fer, à Rouen, oti doivent commencer ces opérations.

J'ai appris avec plaisir que la santé de M"^^ Valat lui permettra de réaliser enfin ce petit voyage à Paris projeté depuis si longtemps^ et qui lui sera, j'espère, fort agréable, ou même très-salutaire. Mais je regrette seulement que l'exécution de cet heureux projet s'opère pendant ma propre absence, de manière à me priver du bonheur de t'aider à lui faire parcourir notre capitale.

Ton intime épanchement personnel sur ta situation mentale et morale m'a sans doute surpris et, à quelques égards, affligé par les craintes naturelles qu'il suggère sur la plénitude et la stabilité de nos sympathies fondamentales^ que je crois toutefois assez développées depuis notre enfance pour résister suffisamment même à d'aussi graves dissentiments, pourvu que nous sachions toujours observer tous deux, à ce sujet, une

prudente tolérance mutuelle, qui n'est nullement incompatible avec le cordial abandon de notre vieille amitié. Cette confidence décisive m*a d'ailleurs expliqué 'Spontanément certaines discordances partielles sur la source desquelles je m'étais peut-être mépris quelquefois. Mais je t'avoue que j'ai appris avec plaisir que, en retournant à l'état théologique, ton esprit et ton cœur ne se soient pas arrêtés à l'impuissante phase d'un déisme métaphysique qui empêche aujourd'hui toute régénération fondamentale, tandis qu'il est et a toujours été lui-même radicalement incapable de rien organiser. J'aime beaucoup mieux te voir franchement catholique, c'est-à-dire tendre, autant que le permet le milieu actuel, à un système vraiment logique et social qui a largement rempli jadis les grandes conditions de l'existence normale, bien qu'il soit à mes yeux devenu depuis quelques siècles essentiellement rétrograde et même chimérique. Cette situation est certainement celle à laquelle j'arriverais moi-même aussitôt si jamais, par impossible, je rétrogradais à ce point Toutefois, dans l'ensemble de ma théorie historique, je suis très-convaincu que le polythéisme constitue seul la plénitude vraiment normale de l'esprit religieux, pour lequel le catholicisme lui-même ne fut réellement qu'une longue transition indispensable vers l'état final de notre virilité mentale. Mais, comme aucun moderne ne saurait, quoi qu'il fasse, reprendre effectivement cette antique situation, je conçois très-bien la tendance catholique de ceux qui reviennent de nos jours à la vie religieuse, et je les en estime davantage, je le répète^ aussi bien moralement qu'intellectuellement, pour avoir confusément senti la

nullité organique du voltairianisme, d'ailleurs atile et même indispensable, à mes yeux, en son temps et à sa manière. Le besoin, si naturellement intense aujourd'hui, de la quiétude mentale et morale t'a coiiduit finalement à cette sorte de rétrogradation involontaire : je désire que tu y trouves ton compte, c'estpà dire que tu atteignes ainsi réellement cet état de conviction directe et inébranlable qui constitue notre situation vraiment normale. Seulement )e doute beaucoup d'une telle efficacité du remède antisceptique que tu as choisi et dont l'expérience journalière me montre la vieille vertu comme étant désormais essentiellement épuisée. En perdant l'aptitude à lier profondément les divers individus^ comme le témoigne depuis trois siècles le progrès du désordre spirituel en Europe occidentale, le catholicisme a aussi perdu^ presque également, par une suite inévitable de la même décomposition spontanée, sa propriété antique d'établir ou de garantir l'harmonie totale de chaque entendement isolé. Le milieu actuel s'oppose même essentiellement à toute véritable restau* ration de l'état pleinement catholique chez aucune intelligence cultivée^ quelle que puisse être à cet égard l'énergie de la volonté individuelle. Aucun croyant instruit ne peut plus apporter^ dans cette disposition, la parfaite soumission d'esprit indispensable à l'efficacité d'une telle tendance au sujet de divers dogmes qui révoltent désormais les plus disciplinés, et que pourtant l'Église proclame justement nécessaires à l'efficacité sociale du système correspondant. Ni toi, ni personne, j'ose le dire, ne pourra maintenant croire suffisamment, par exemple, à Téternelle damnation de tous ceux qui.

comme moi et bien d'autres^ ont rejeté tout dogme théologique et pratiquent i^nmoins scrupuleusement l'ensemble des vertus morales. Je défie le* plus systématique théologien d'en venir là aujourd'hui; et pourtant c'est avec toute raison qu'il présentera cette horrible croyance comme indispensable à l'organisme catholique. Il serait trop aisé d'indiquer plusieurs autres points •fondamentaux sur lesquels l'esprit le plus soumis doit, dans notre siècle^ se trouver involontairement rebelle, pour peu qu'il ait respiré suffisamment l'atmosphère moderne. Par ces motifs, je suis malheureusement trèsenclin à croire que tu n'as nullement atteint encore le terme, si désirable et si vainement cherché de nos jours, de tes intimes inquiétudes mentales et morales. Sans aucun prosélytisme intempestif, je ne puis m'empêcher de te déclarer franchement que la philosophie vraiment positive, quoique encore si imparfaitement ébauchée, me semble^ au contraire, seule susceptible aujourd'hui d'établir et de maintenir cet état de calme fondamental qu'un vieil empirisme érige encore, malgré tant de démentis journaliers, en propriété exclusive de l'état théologique. Quoique mon expérience personnelle soit certes bien peu étendue, je pourrais, à cet égard, citer déjà un assez bon nombre d'exemples d'individus, les uns jeunes, les autres âgés, les uns peu cultivés, les autres fort instruits^ qui se félicitent journellement d'être ainsi parvenus, depuis plusieurs années, à une stabilité mentale qu'ils avaient jusqu'alors cherchée vainement ailleurs et dont ils m'ont souvent remercié d'avoir directement secondé en eux rétablissement spontané.

Je ne prolonge pas davantage aujourd'hui ce germe d'explication sur un sujet qui pourra se développer naturellement dans notre prochaine entrevue, si toutefois je n'ai pas lieu d'y devoir réprimer, comme indiscrète, une tendance à laquelle je ne tiens^ dans notre cordial épanchement, qu'en tant qu'elle concourrait avec tes propres efforts vers la quiétude que tu poursuis, et qu elle contribuerait d'ailleurs à resserrer nos sympathies^ dont le maintien doit, avant tout, constituer, ce me semble, le principal but spécial de nos entretiens oraux ou écrits. Adieu.

Ton ami dévoué,

A^^' Comte.

J'apprends avec satisfaction par ta lettre que ton excursion prochaine à Paris ne t'empêchera point d'arriver à temps à notre entrevue de Bordeaux, où je compte toujours me trouver le 4 octobre.

A Monsieur VAL AT, à Bordeaux,

Rouen y le mercredi soir, 6 septembre t843.

Mon cher Valar,

En t'écrivant à la hâte ce matin, au moment du départ, j'ai oublié de ^indiquer l'adresse du bon M. Lenoir. Afin que tu puisses commodément utiliser sa serviabilité, je m'empresse, avant d'entamer aucunement ma corvée provinciale, de t'informer qu'il demeure dans mon voisinage, 19, rue Saint-Hyacinthe, près la place Saint-Michel; oîi tu seras toujours certain de le trouver le matin, à Theure ordinaire des célibataires, c'est-à-dire entre huit et neuf heures. Adieu, tu vois que le souterrain de RoUeboise ne m'a point écrasé cette fois.

Tout à toi,

A^E Comte.

Page 1