‹ Lettres d'Auguste Comte à M. ValatChapitre 5 sur 7 · JO · texte numérisé non relu

JO

pieds jusqu'à la tête d'un grand domino noir dont le masque perfide, descendant jusque sous le menton, ne laisse absolument apercevoir que les yeux ; chacune intriguant à voix basse son chacun ou ses chacuns^ tout cela avec beaucoup de décence. Voilà à peu près ce que c'est que le bal de TOpéra. Un individu qui , comme moi 9 n'a point de chacune , vu qu'il ne connaît personne, et qui est réduit au rôle passif d'observateur, peut s'amuser de ce spectacle pendant une demi-heure, une heure même; mais ensuite, comme la scène ne changejamais, il s'ennuie prodigieusement, et je me suis, en effet, fort ennuyé pendant les quatre heures que j'ai données à cette observation philosophique. Tu me diras que Faublas ne s'y ennuyait pas tant et que c'est là qu'il fit la connaissance de la marquise de B*** ; mais je te répondrai que je ne suis point Faublas, et je suis convaincu qu'autant on peut s'amuser à cette étrange promenade lorsqu'on s'y rend avec des dames ou qu'on en connaît beaucoup, autant on s'y ennuie lorsqu'on y va seul, et qu'on n'est pas plus répandu que je ne le suis. Néanmoins je ne suis pas fâché d'avoir satisfait sur ce point ma curiosité, ne fût-ce que pour voir combien il faut se défier de toutes les descriptions. D'ailleurs j'ai eu occasion de m'assurer que les mœurs devaient avoir gagné dans cette maudite révolution qui nous a tant démoralisés^ puisque ce bal, tel que je l'ai vu, est fort décent et fort honnête, tandis que les descriptions qu'en font Louvet et d'autres écrivains de cette époque sont presque licencieuses.

J'ignore si tu lis ou non les journaux, mais tu dois avoir entendu parler des deux nouvelles éditions qu'on

tait de Voltaire et de Rousseau, pour mettre les ouvrages de ces deux grands hommes à la portée des moindres fortunes (144 francs pour Voltaire, en 12 vol. in-8°, et 49 francs pour Rousseau, en 7 vol. in-8"). Tu dois aussi avoir entendu dire quelque chose du fameux mandement des vicaires généraux de Paris, affiché avec profusion dans toutes les églises de la capitale, et qui fait tellement de bruit ici depuis quelques jours, qu'on a presque oublié momentanément pour lui les montagnes russes et le chien savant. Ce mandement inepte, écrit sur trois colonnes d'un pied et demi, menace des peines étemelles les éditeurs, imprimeurs et lecteurs de ces détestables ouvrages. MM. les vicaires ont la bêtise^ au XIX* siècle, d'exhorter tous les fidèles (dont le nombre est énorme à Paris, comme tu sais) à brûler les exemplaires de ces œuvres impies, etc., etc. Tel est heureusement le progrès des lumières, que tout le monde a ri de ces sottises, et que le nombre des souscripteurs pour les deux éditions est plus que doublé depuis ce mandement. C'est ce doat l'éditeur remercie beaucoup MM . du chapitre métropolitain dans sa réponse à leurs sottes jérémiades. En vérité, il a été bien bon de daigner répondre à d'aussi impertinents bigots.

Adieu, mon cher; réponse sur-le-champ. Mille choses

à Emile et à Pouzin. Bach me charge de te dire mille

choses.

Ton ami pour la vie.

Comte.

A Monsieur VAL A T^ professeur au collège communal,

à Bé:{iers.

Paris, le 17 avril 18 18,

Mon ami (car enfin tu Tes toujours malgré ta négligence), je ne te ferai pas de reproches d'avoir si méchamment interrompu notre chère correspondance; je pense qu'il est inutile de te faire sentir tes torts; ta conscience, ou, pour parler un langage moins mystique, ton amitié doit t'avoir reproché fortement cette impardonnable négligence, et je suis d'ailleurs trop bon homme pour t*affliger par une mercuriale superflue. Je me borne à te rappeler ce fait : il y a plus d'un an que ^i/î,^ tu ne m'as écrit. C'est à l'époque oîi tu as été nommé

au collège de Béziers que tu as cessé de me donner signe de vie, et même ce n'est point par toi que j'ai appris ta nomination. Comment! me suis-je dit bien souvent depuis lors^ est-ce que l'ami Valat serait devenu fier pour être entré dans le corps le plus absurde de France, dans la corporation la plus opposée aux progrès des lumières et de la civilisation, dans l'Université? Je me suis rassuré en pensant qu'il n'y avait pas trop pour un homme d'esprit de quoi se vanter... Enfin, mon cher, je te fais grâce de mes sarcasmes comme de mes jérémiades; j'oublie complètement ce qui s'est passe ou plutôt ce qui ne s'est pas passé entre nous depuis un an,

et, pour te prouver que je ne conserve aucune rancune, moi Toffensé^ je fais les premières démarches pour la réconciliation. En amour^ il n'y a rien d agréable comme un raccommodement; je crois qu'il en est de même en bonne amitié. Oh! mais, mon cher ami, ne va pas encore être négligent, et réponds sur-le-champ à mon épître^ si tu ne veux pas que je t'accuse d'indifférence. Parle-moi de ce qui te concerne, je vais l'entretenir de moi. Je te demande pardon d'avance si je suis un peu bavard, mais, dame! nous nous faisons vieux tous les jours. Je ne sais en commençant jusqu où précisément s'étendra ma dépêche, mais je crains bien de te faire avaler lesdeux feuilles. Aussi pourquoi m'obliger à garder un silence aussi long ? Fais attention que j'ai à te parler d'un passé de plus d'un an.

Les choses sont bien changées, mon cher, depuis la dernière fois que je t'écrivis. Je me rappelle que dans ma dernière lettre il était encore question d'aller aux Etats-Unis; depuis cette époque, deux lettres du général Bernard m'ont appris qu'il ne fallait plus compter làdessus. L'institution d'une Ecole polytechnique à Washington est bien admise en principe, mais le Congrès en a ajourné indéfiniment l'exécution^ de sorte que l'établissement n'aura peut-être pas lieu avant dix ou douze ans, et tu t'imagines bien que dans dix ou douze ans le besoin ef le désir d'aller là-bas n'existeront probablement plus ; le désir du moins est déjà bien loin. Le général Camprédon t'aura sans doute instruit de ces détails, si tu l'as vu. N'ayant plus d'espérance du côté de l'Amérique, je me suis décidé à rester en France, et je t'avoue que j'ai vu avec une sorte de plaisir que je ne

serais pas obligé de m'expatrier. Bien qu'il soit très flatteur de vivre dans un pays plus libre que notre vieille Europe, cependant j*aime encore mieux, tout bien considéré , rester dans ma bonne ville de Paris , même sous le rapport de la liberté. Cette dernière assertion t'étonnera sans doute; mais je te ferai observer en deux mots que si à Paris on a beaucoup moins de liberté politique qu'à Washington, on jouit, en revanche, de beaucoup plus de liberté civile, c'est-à-dire de la liberté de se conduire et de vivre comme on l'entend. Or, je t'avoue que, malgré mon amour pour la liberté politique, j'attache encore plus de prix à cette liberté civile, à cette liberté de tous les moments. Il est sans doute agréable de dire tout haut son avis sur les affaires de l'État, et même de le faire imprimer si Ton croit qu'il en vaille la peine; mais il est, selon moi, beaucoup plus agréable encore de pouvoir faire chez soi tout ce que l'on veut sans craindre le despotisme des caquets, de se vêtir, de se nourrir, de se loger comme on le trouve bon et de vivre, en un mot, à sa fantaisie. Cette liberté bourgeoise^ qui porte sur des actes de la vie beaucoup plus fréquents, me semble plus positive, plus usuelle et par conséquent plus précieuse que la liberté politique ; du moins tel est mon goût, et tel est, je crois, le goût de la plupart des amateurs de la vraie liberté. Du reste, en te tenant ce langage, je ne crains pas que tu me soupçonnes de dédain pour la liberté politique : tu connais trop ma façon de penser à cet égard ; il y a plus même, c'est que je pense qu'un accroissement de liberté politique produit toujours un accroissement de liberté civile, et que, par exemple, la liberté civile est plus

grande à Paris aujourd'hui que sous TaDcien régime^ il y a quarante ans. Jepourrais bien te donner la raison de cet enchaînement y mais je ne veux pas t*abasourdir davantage de mes raisonnements politiques ; seulement, permets-moi de te poser mes deux questions bien nettement : i^ Laquelle te paraît la plus précieuse, à laquelle tiens-tu le plus^ de la liberté politique ou de ce que j'appelle, faute d'autres termes, la liberté civile? — 2® Ne penses-tu pas que de toutes les villes du monde Paris est celle oti Ton peut le plus jouir de la liberté civile^ bien que la liberté politique n'y soit pas aussi grande que dans plusieurs autres villes? — Je désire savoir ton avis sur ces deux questions; quant à la seconde, je n*ai aucun doute que tu ne la résolves comme moi^ et tu serais encore bien plus de mon opinion si tu avais eu le bonheur de rester, comme moi, deux ans dans Paris, abandonné à ta propre direction. Tout en me laissant entraîner par cette discussion sur la liberté politique et civile, je m'aperçois que je t ai exposé quelques bonnes raisons de ma préférence pour rester en France, c'est-à-dire à Paris ; car, par exemple, s'il s'agissait de vivre en province, j'aimerais assurément mieux aller à Philadelphie (si cela était possible s'entend). Tu conçois bien que perdre la liberté civile sans gagner la liberté politique, ce serait faire un trop mauvais marché : du moins, en allant aux États-Unis, il y aurait une compensation partielle. Mais^ tout à l'heure, je vais te donner la raison suffisante, véritable, de mon obstination à ne pas quitter Paris. Avant, je te dois encore quelques détails sur mon passé.

Voyant qu'il n'y avait plus rien à faire en Amérique^

et, d'ailleurs^ décidé dorénavant à rester à Paris, je me suis retourné de plusieurs côtés pour me tirer d affaire. J'ai essayé de plusieurs choses qui ne m'ont pas trop réussi : j'ai été auteur dans plus d'un genre ; j ai fait avec Hachette un mauvais livre qui n'a rien rapporté; j'ai été pendant trois mois écrivain politique dans le dernier goût, c'est-à-dire, comme tu le penses bien, dans le genre libéral : je travaillais avec Saint-Simon, un excellent homme et un homme d'un grand mérite dont j'aurai occasion de t'entretenir dans mes prochaines lettres, si tu es assez bon garçon pour me répondre exactement. Cette besogne était fort intéressante et assez productive : 3oo francs par mois, payés tous les dix jours. J*y avais pris goût, mais, malheureusement, cela n'a pas duré, et le père Simon, malgré sa bonne volonté et malgré qu'il fût très-content de moi, a éprouvé des revers tels que le pot-au-feu en a diablement souffert^ et qu'il a fallu cesser les relations pécuniaires au bout de trois mois. J'ai conservé avec cet excellent homme des relations très-actives d'amitié et même de travail; je fais encore de l'économie politique pour lui, et, quoique ce soit très- gratuitement, je suis bien sûr que s'il parvient, ce qui est possible à la rigueur, à se tirer un peu de la crise pécuniaire terrible où il se trouve, je n'aurai rien perdu pour attendre. C'est un homme de plus de cinquante ans ; eh bien 1 jç puis te dire que ja* mais je n'ai connu de jeune homme aussi ardent ni aussi généreux que lui : c'est un être original sous tous les rapports. Je te prie de tenir cet article-ci fort secret, car papa croit que j'ai rompu toute liaison avec M. de Saint-Simon : tu sens bien que ma famille me croirait

dévolu au terrible tribunal de la police correctionnelle si elle savait que je continue à travailler de temps en temps avec un homme dont le libéralisme est si connu. Je me suis étendu quelque peu sur cet épisode de mon histoire, pensant qu'il devait t'intéresser. Que je te dise quelques mots du jugement que je porte sur ma tentative politique. Cette carrière-là m'a beaucoup amusé d'abord; et d ailleurs je crois qu'elle m'a été utile sous plus d'un rapport. En premier lieu, j'ai appris, par cette liaison de travail et d'amiiié avec un des hommes qui voient le plus loin en politique philosophique, j'ai appris une foule de choses que j'aurais en vain cherchées dans les livres, et mon esprit a fait plus de chemin depuis six mois que dure notre liaison qu'il n'en aurait fait en trois ans si j'avais été seul. Ainsi cette besogne m'a formé le jugement sur les sciences politiques, et, par contre-coup, elle a agrandi mes idées sur toutes les autres sciences^ de sorte que je me trouve avoir acquis plus de philosophie dans la tête, un coup d'œil plus juste, plus élevé. En second lieu, ce travail m'a révélé à moi-même une capacité politique dont je ne me serais jamais cru doué, et il est utile toujours de savoir précisément à quoi l'on est bon. Le père Simon et plusieurs publicistes que j'ai eu occasion de connaître chez, lui s'extasient souvent sur ma haute capacité pour les sciences philosophiques et sociales^ et me disent que mon talent serait perdu ailleurs. J'ai eu plusieurs preuves positives que ces éloges ne sont point de pure politesse, et que le père Simon pense de moi réellement ce qu'il m'en dit; or, s'il le pense, il faut bien qu'il en soit quelque chose. Je ne te cacherai pas néanmoins que

cette carrière politique, qui m*a été grandement utile sous les deux rapports que )e viens de signaler, m'a été funeste sous un autre^ et malheureusement sous celui des intérêts pécuniaires. Voici comment. J'ai commencé à faire le publiciste au mois d'août; or, c*est là Tépoque à laquelle j'aurais dû me préparer pour le concours des services publics, et, bien que je fusse très-mal noté, je pense néanmoins que l'on ne m'aurait pas refusé une lettre d'examen si j'en avais sollicité ou fait solliciter avec beaucoup d'empressement et de suite. Mais j'étais alors dans le premier feu de mes espérances, je tranchais des cent écus par mois, et je ne balançai pas à renoncer à la triste carrière d'employé du gouvernement. Ainsi, e ne fis absolument aucune démarche^ et c'est ce que e te prie encore de tenir très-secret, cai'papa croit que e me suis épuisé en sollicitations, et qu'on a été assez

barbare pour se refuser à des prières que je n'ai pas

faites. Enfin, mon cher, si j'avais concouru comme les autres, je serais probablement aujourd'hui ingénieur géographe, je resterais à Paris^ et je ne me trouverais pas dans l'embarras. Néanmoins, je n'ai de regrets que jusqu'à un certain points ou plutôt je suis tout consolé actuellement : d'abord je n'ai pas subi d'examen, et un examen ne laisse pas que de faire employer quelques semaines d'une manière insupportable, et ensuite je n'ai jamais été amoureux du métier d'ingénieur, dans quelque genre que ce soit.

Voici actuellement, mon cher, quelle est ma position sous le rapport des intérêts pécuniaires. Je n'ai encore aucune place, je vis en donnant des leçons, et, jusqu'à ce que je sois parvenu à m'en procurer assez pour de-

venir indépendant de la bourse paternelle^ j*ai encore «

la douleur d être un peu à charge à mes parents. Mon but est d entrer dans l'enseignement et de m'y procurer un poste stable; mais, comme j entends ne point quitter Paris absolument^ cela sera un peu plus long et plus difficile. Je serai probablement obligé d'accepter d'abord une chaire dans un pensionnat, et cela vaut presque \* autant que dans un collège royal ; je souhaite seulement de ravoir bientôt. Une fois installé dans un poste stable de cette espèce, je me retournerai pour me faire jour à l'Ecole polytechnique, ou bien à l'Ecole normale ou à la Faculté, etc. Enfin, tu sais combien Paris offre de ressources diverses pour les personnes qui enseignent avec quelque talent; mais, pour profiter de ces ressources, il est indispensable d'être installé : ce premier pas seul est difficile. Q,uand j aurai obtenu quelque chose de positif, je t en ferai part. Je suis poussé par plusieurs de nos anciens professeurs , et notamment par Poinsot. Dis-moi, mon ami, si nous pouvions quelque jour être réunis à Paris! Eh ! cela n'est pas impossible : nous suivons la même carrière.

Tu vois, mon cher, que pour le présent je ne suis pas très-bien traité de la divine Providence sous le rapport dé l'intérêt ; mais, en revanche, sous le rapport des plaisirs, il y a plus que comf>ensation. Oh ! que je regrette d'avoir tant bavardé, que je suis fâché d'avoir tellement avancé ma lettre 1 C'était sur ceci qu'il fallait m'étendre ; mais, ma foi ! tant pis si tu reçois plus de deux feuilles, tu payeras peut-être triple, ce sera ta punition : trois ports et triple ennui, ce n'est pas encore assez pour une n^ligence aussi coupable.

m Alti ^oubliais une cdose : eh trpadant du passé» j'ai

"•^ négligé de faire m«ntion d'une carrière dans laquelle on voulait me faire entrer, et que f ai dédaignée bien vite après y avoir jeté un coup d'oeil. C'était une charge • de précepteur dans une grande maison de Paris, c'estfl«dird de premier esclave de Monsieur, de Madame, et ^j| de leur progéniture. Le bon général Camprédon avait «combiné cela croyant me servir^ et fort heureusement que les personnes ont changé d'avis, car j'aurais été • obligé d'accepter pour ne pas faire de peine au général,

-sauf à donner ma dénâission au bout d'un mois : le gé- 'néral lui-même a bientôt senti combien un tel poste jurait avec mon caractère. Le papa était député, et à la ##harge de précepteur j'aurais joint l'entreprise des dis- / cours prononcés à la tHbune nationale par M. C. Pf'!!^ et par quelques-uns de ses parents. Il y avait, je crois, outre l'assurance d'une petite rente viagère après l'édu- » cation terminée, pour le présent cent louis, la table et le logement à gagner; mais il y avait la liberté à perdre. N'était-ce pas un jeu de dupe ou de brute ?

• '^ ' J'arrive maintenant à la confidence que je te dois de

* l'état de mes affaires sous le rapport du plaisir. Oh ! quant à cela, mon cher (et tu sais bien que c'est l'important pour moi), je suis on ne peut plus heureux. Depuis près de huit mois je connais le bonheur : n'estce pas te dire que je suis amoureux? Oh ! oui, mon cher, je le suis, et dans toute l'étendue du mot ; cf la t'étonne peut-être, et cela m'a effectivement étonné moi-même; mais je serais bien fâché que celane fût pas, car j'aurais perdu les heures les plus délicieuses de ma vie. Je me garderai de te faire une description détaillée de toutes

les émotions que j*ai éprouvées ; si tu les ressens de ton côté, cela ne t'apprendrait rien, et si tu as encore le malheur de les ignorer» tu ne les comprendrais pas et je ne pourrais que te dire : Va-t*en à Técole, mets-toi à l'alphabet de ce charmant langage^ et alors tu me comprendras. Aussi^mon cher, ne t'attends pas à des lettresdans le genre Saint-Preux. Et quel est l'objet de ce sentiment si délicieux, demandes-tu ? — Une jeune dame de vingtcinq ans. Italienne d'origine^ habitant Paris depuis quinzeansainsi que presque toutesafamille,aveclaquelle j'ai fait connaissance presque par hasard. Tu sens avec quel ravissement y moi qui n'avais rien éprouvé jusqu'alors pour une femme , qui n*avais connu que Tombre des plaisirs physiques de Tamour auprès de ces dégoûtantes beautés de la galerie de Valois, avec quel ravissement, dis-je, j'ai dû me porter vers une femme aimable, remplie d'esprit, d'une éducation très-soignée, douée d'un excellent caractère, d'un fort bon cœur, d'une figure agréable sans être jolie, d'une tournure charmante, d'une voix qui va à l'âme, et enfin qui avait la bonté de m'aimer (je t'avoue que jamais je n'aurais cru pouvoir inspirer d'amour). Enfin, mon cher, depuis près de huit mois, je vais chez elle tous les deux jours au moins et quelquefois tous les jours; nos séances sont de trois heures communément, et quelquefois davantage : tu juges combien ce temps passe vite, et avec quelle volupté nous le savourons. Elle est musicienne , elle me touche son piano-forté pendant quelques instants ; je lui enseigne l'anglais, elle me le rend en italien y nous nous livrons au charme d'une conversation délicieuse et variée, nous faisons du sentiment, quel-

quefois des sensations, et j'oublie complètement pen. dant tout ce temps-là les inquiétudes de ma position pécuniaire, mes peines, mes tourments, mon incertitude pour ravenir.Oh! la belle invention que l*amour î Sans cela^ quelle galère que cette vie humaine! Nous sommes obligés de prendre quelques précautions^ car ma Pauline est mariée, et ce n'est pas tant à cause de son mari, qui est d'une très-bonne pâte de maris, qu'à cause d'une petite fille de sept à huit ans qu'elle a de lui, et qu'il ne faut pas scandaliser, comme tu penses bien. Ces obstacles produisent parfois des incidents fort piquants, qui contribuent encore à augmenter nos plaisirs. Tous ces incidents se sont terminés jusqu'ici d'une manière fort plaisante, quoique plus d'un se fût annoncé un peu tragiquement. Je te promets encore quelques anecdotes assez bonnes à ce sujet si tu me témoignes le désir de les connaître, mais pour cela il faut absolument que tu sois exact. Ainsi prends-y garde : je te donne bien des stimulants pour écrire; puisse ta paresse ne pas leur résister!

Je ne t'en dirai pas davantage sur ce sujet ; j'ai assez avancé un tableau que ton imagination achèvera facilement (en y mettant quelques ombres toutefois; malheureusement il y en a à tous les tableaux, même à celui-là; telle est la misérable condition de l'animal appelé homme) ; ce que je t'ai dit est plus que suffisant pour te donner à penser tout de suite que de toutes les raisons très-nombreuses qui me portent à rester à Paris , celle-ci est la plus forte, qu'elle est tout à fait déterminante. En effet, les autres raisons pour lesquelles je désire rester ici et y passer ma vie ont une grande in-

fluence sur moi, mais, réunies, elles n'ont pas autant de pouvoir que celle-là seule. La preuve en est que si ma Pauline ne pouvait rester à Paris , je quitterais la capitale malgré les puissants motifs que j'ai d y demeurer. Mais il est impossible à Pauline de quitter Paris , et voilà ce qui m'y retient irrévocablement. Cette considération est pour moi la plus importante de toutes, et elle l'est à tel point qu'un ordre positif de mes parents de revenir demeurer à Montpellier n'aurait pas même le pouvoir de m'arracher de Paris; je sens que je mourrais s'il fallait la quitter. Tu conçois d'après cela combien je cherche à ôter à mes parents toute idée de retour à Montpellier, combien je tâche de leur faire prendre l'habitude de me voir passer ma vie à Paris; je les aime bien et tu le sais^ tu sais combien je brûle de les placer dans une position plus heureuse, mais je t'avoue que, malgré tout le plaisir que j'aurais de passer la vie avec eux, je ne saurais me résoudre pour cela à aller à Montpellier; par exemple, j'aimerais bien qu'ils vinssent tôt ou tard, et le plus tôt possible, se fixer à Paris. Enfin, jusqu'à ce que je sois à même de me procurer ce plaisir, je dois toujours faire mon possible pour que la fantaisie de me rappeler ne s'empare d'eux ; heureusement ils en sont encore loin, je crois, et ils sont bien convaincus, comme du reste je le suis moi-même, que mes intérêts personnels me prescrivent de rester à Paris; je les entretiens autant que je puis dans cette conviction. Malheureusement le général Camprédon,qui n'est pas dans mon secret et qui désire de si bon cœur de me servir, cherche depuis qu*il est à Montpellier à m'y procurer une place, et la dernière lettre qu'il m'a écrite

me fait voir qu'il compte un peu là-dessus; heureusement, j'ai lieu de croire qu'il ne réussira pas ou qu'au moins je réussirai aussitôt que lui, et dès que j'aurai une place à Paris, je n'aurai plus rien à craindre. Dans ma réponse au général, je lui ai fait entendre que je désirais fortement me fixer à Paris (tu sens bien que je ne lui ai pas donné la grande raison), que mon intérêt me conseillait ce parti, qu'il ne fallait pas que nos tentatives divergeassent, et que je le priais d'abandonner tous ses projets sur Montpellier et de faire converger sur Paris ses efforts avec les miens. Je pense que sa réponse sera conforme à mes désirs; je ne suis pourtant pas sans inquiétude. Je te prie, si tu as occasion, de le voir ou de lui écrire, et au cas oîi il te parlerait de moi , de lui manifester sans affectation ma répugnance à vivre en province, de lui représenter combien mes intérêts et mes goûts s'accordent pour me fixer à Paris ; enfin de lui parler dans mon sens, et cela sans avoir l'air d'en être prié par moi, et surtout en ayant l'air d'ignorer la grande raison. Je me repose à cet égard sur ton esprit et ta sagacité, et je suis sûr que si l'occasion se présente, tu seconderas utilement les projets de ton ami.

Je te dois encore une autre confidence sur mon amour. Tu penses bien qu'un jeune homme de vingt ans et une jeune dame de vingt-cinq ne sont pas huit mois ensemble sans qu'il en résulte certain accident dont les maris s'attribuent si bénévolement la gloire et les charges. Aussi, mon cher, dans deux mois environ je serai père, selon toutes les apparences; l'enfant à l'air de se bien porter. Tu sens bien, mon ami, qu'une telle circonstance rend mon attachement beau-

coup plus fort, et qufi ma position prend un caractère plus grave et plus intéressant; tu conçois aussi que cela donne une grande force à mon irrévocable résolution de rester à Paris. Moi! je quitterais la femme que j'aime, la mère de mon enfant. Oh! non, sois tranquille ; dusse- je me faire écharper, cela ne sera pas.

Voilà, mon cher, ce que j'avais à te dire de plus essentiel; la prochaine fois je t apprendrai encore des choses qui t'intéresseront probablement , mais pour cela il faut que tu écrives.

Tu me parleras, j'espère, à ton tour, de ce qui t'est arrivé depuis un an. Je soupçonne ton histoire d'être plus monotone et moins agitée que la mienne; mais n'importe, je veux tout savoir. Te plais-tu à Béziers? Que te semble de les fonctions? Fais-moi part de tes espérances^ de celles pour revenir à Paris, si tu en as, de tes projets, de ton genre de vie, de tes amusements, de tes amours (si tu en as, comme je le pense) ; en un mot, mets-toi en scène comme je viens de m'y mettre (assez longuement, j'espère) ; rends- moi les trois feuilles dont je t'accable, et n'oublie pas de répondre à toutes les questions que je te fais.

Adieu, mon cher. Dans une heure je vole à mon cher rendez- vous, et je passe de l'amitié à Tamour : la douce transition! Sois tranquille, l'amour ne fait pas tort à l'amitié, au contraire. Je t'en prie, sois exact. Hormis ma Pauline, je ne vois presque personne : ma vie est assez remplie ; tous mes camarades sont dispersés, et mes meilleurs amis ont quitté Paris : Conrot est à Metz^ Valat à Béziers; Cabanes seul me reste à Paris; le pauvre Prat est Quant à Granier, tu sais bien qu'il n'a

jamais été pour moi qu'une connaissance; nos caractères se conviennent trop peu pour que nous puissions être liés d'une véritable et bonne amitié comme je le suis avec toi. Depuis trois mois et demi qu'il est à Metz, il ne m'a pas écrit, quoiqu'il eût fait de grandes promesses; je ne puis donc t'en donner aucune nouvelle, non plus que des autres élèves que tu connaissais. Mellet étudie le droit ici, et il te fait ses amitiés.

Adieu. Ton ami pour la vie.

Comte.

Je joins ici mon adresse au cas que tu l'eusses égarée :

M. Comte, n^ 5, rue Neuve de Richelieu, place Sorbonne.

J'ignore si la poste ne s'avisera pas de refuser mon volume à cause du poids: réponds-moi promptement; je serai inquiet jusqu'à ce que je sache que ma lettre t'est parvenue.

A Monsieur VAL AT, à Béliers.

Paris, le i5 mai iSi8.

Enfin tu as dignement réparé tous tes torts, et je me plais à t'accorder pour le passé une indulgence complète, à condition néanmoins que tu rempliras tesenga-

gements à l avenir. Tu ne saurais croire, mon cher Valat, quel plaisir m'a fait ta délicieuse épître ; je l'ai relue au.moins trois fois depuis le jour que je lai reçue^ c'est, à-dire depuis le 7. Oh! oui, nous nous convenons bien, mon cher ami, et le penchant qui nous'a toujours entraînés Tun vers lautre ne nous a point trompés. Nous sommes faits l'un pour Fautre, et cependant il nous est presque impossible de vivre ensemble ! Misérable condition humaine ! Des raisons dont je suis, malgré moi , forcé de reconnaître la justesse te retiennent à Montpellier, et des raisons d*un autre genre, mais non moins puissantes, me prescrivent de rester à Paris. Ainsi va le monde. J 'ai trois amis véritables^ toi, Conrot et Cabanes ; et de ces trois, l'un est à deux cents lieues, le second est à Metz et deviendra probablement militaire^ et le troisième va partir pour sa province ... Tu juges, mon cher Valat, combien ta correspondance me devient nécessaire : tu es de ces trois amis de cœur celui de tous peutêtre dont les goûts et l'humeur me conviennent davantage. J'ai besoin de tes lettres, j'ai besoin de ce délicieux commerce d'amitié, j'ai besoin de cet épanchement, de cet abandon absolu : ne m'en prive plus, je t'en conjure, ce serait bien cruel. Tu ne saurais croire combien je suis devenu sentimental^ sans qu'il y paraisse, depuis que je suis amoureux. J'avais besoin de cela pour développer entièrement dans moi les affections tendres, qui sont, comme l'a très-bien dit Destutt-Tracy, et comme du reste tous les cœurs sensibles l'ont reconnu, la source du plus grand bonheur. Une famille n'est pas suffisante; à notre âge il faut autre chose que cela; le sentiment est trop abondant pour s'en tenir à ce point ,

cette surface ne lui offre pas assez de prise. Il me faut, je le sens, outre ma famille, une maîtresse, un petit nombre de bons amis, et j'ai le bonheur d*avoir tout cela. Je vois que tu t'es également pourvu de ton côté , et qu'en homme prudent, tu as su mettre plusieurs cordes à ton arc. M"* Julie qui est à Lyon, la femme de ce libertin des contributions indirectes (lequel, du reste, a les mêmes travers absolument que le mari de ma Pauline), et la charmante marraine, voilà de quoi satisfaire Tappétit le plus dévorant. C*est notre âge, mon ami; nous sommes à ce moment oti nous pouvons sentir cet ordre de sensations-là, qui procure les plus doux instants de la vie , et nous serions diablement nigauds d'ajourner nos jouissances à l'époque oîi nous ne serons plus susceptibles de jouir. Je reconnais actuellement le vide et la fausseté de cette philosophie stoïque qui tend à vous faire abjurer tous les sentiments qui font le seul charme de la nature humaine. Cette philosophie a été conçue à une époque oîi l'on avait encore trop peu de lumières pour faire quelque chose de passable dans ce genre, et nousTadmirons, nous autres jeunes modernes, parce qu'elle prête à l'enthousiasme et à l'exaltation, parce qu'elle est tranchante et absolue; mais c'est précisément pour cela qu'elle est fausse. J'en ai été épris tout comme un autre ; mais depuis que je me suis mis à réfléchir sérieusement sur cet ordre de considérations, j'ai bientôt reconnu mon erreur, et, sans tomber dans l'erreur opposée, je me suis arrêté aLnme:{{0 termine. Le medio stat virtus est bien vrai, je m en aperçois tous les jours; c'est une des idées les plus justes qui soient dans Horace, où il y en a un assez grand nombre de justes.

J'ai lu et relu avec un singulier intérêt le tableau piquant que tu me traces de ton genre de vie. Je t avoue que cela m'a rappelé involontairement le Bachelier de Salamanque^ et que je te comparais au licencié Carambola, bien entendu que je ne te supposais pas d'une stature aussi exiguë que la sienne.

Je désire bien^ mon cher ami , puisque tu ne peux venir à Paris, que tu sois du moins transplanté à Montpellier, et avec des fonctions un peu mieux proportionnées à tes études et à ta capacité, ainsi qu'à ton goût, que celles de régent de cinquième. Si tu pensais que je pusse faire utilement quelques démarches ici auprès des grosses têtes de l'Université, quoique je n'en fasse point pour mon compte, je les tenterais avec plaisir. Je vois assez souvent et je suis assez bien reçu de Poinsot, entre autres.

J'ai une foule de choses à te dire^ et l'Encyclopédie ne suffirait pas à insérer toutes les idées qui se présentent à moi quand je t'écris. Mais comme il faut se borner, je n'ajouterai qu'une demi-feuille à la dimension ordinaire, sauf à fourrer le reste de mon bavardage dans mon prochain numéro, si je n'oublie pas tout cela d'ici à ce soir.

Pour ce qui me concerne, je te dirai que ma position pécuniaire est à peu près la même, mais que j'ai de grandes espérances^ et des espérances fondées, d'amélioration assez prochaine. Quant à des leçons, n'ayant mis un peu d'activité à en trouver qu'au milieu de Tannée scolaire, tu sens qu'il doit m' être fort difficile de m'en procurer; mais pourtant cela va passablement, et pour la prochaine année scolaire je suis certain,

d'après les démarches que j'ai faites, d'en avoir suffisam* ment pour me faire 25 o à 3oo francs par mois sans me donner beaucoup de peine, et en ayant encore du temps pour réconomie politique. Mais je t'avoue que, quoi qu'il arrive de la politique, qu'elle devienne fructueuse ou qu'elle reste stérile^ je suis décidé à garder les leçons, parce que d'abord le plus pénible, là com'me partout, c'est le commencement, et qu'une fois un peu connu, je puis compter sur un fonds très-honnéte et aussi assuré que chose humaine puisse l'être, et ensuite parce que je vois que cela ne m'empêche point de trancher du publiciste.

Nous venons de lancer un premier cahier d'un ouvrage bien important, et qui, je croîs, fera sensation dans le monde politique, c'est-à-dire chez tout le monde. Je crois que je suis vraiment lié à une belle entreprise, et qui sera non-seulement fort glorieuse, mais assez lucrative, j'en ai l'espérance. Dans un autre cahier, qui paraîtra d'ici à un mois environ, il y aura un grand diable d'article de ma façon , qui chatouillera peut-être les anciens élèves de l'Ecole polytechnique. Je t'en parlerai quand il paraîtra et, si je puis, je t'en enverrai un exemplaire. Je ne signe point encore mes travaux, parce que, relativement à mes parents, je ne me soucie pas de figurer le samedi à la police correctionnelle, quoiqu'à te dire le vrai, je crois notre ouvrage trop grave et trop scientifique pour que le ministère lâche à nos trousses le déclamateur ordinaire, M. de Marchangy. Quand une fois l'entreprise aura plus d'aplomb , et qu'elle sera décidément ancrée, alors je me nommerai : c'est un travail qui est de nature à se suivre toute la

vie, et à devenir une chose continue, d'un très-grand intérêt, dans le genre du Censeur^ mais seulement un peu plus forte d'idées. Songe, mon ami, que le Censeur ^ dans les trois premières années, a rapporté 200,000 francs net à ses auteurs, et actuellement, quoique Touvrage ait beaucoup perdu de son ancien éclat, ils ont encore 10 à 1 5, 000 livres de rente chacun. Oh ! il y a des ressources dont tu ne te fais pas d'idée dans la carrière politique. Juge, si le puis parvenir à chanter sur cette note-là ! Mes parents me pardonneront alors, f espère, de m'étre fait publiciste.

Tu désires que je te fasse connaître M. de Saint-Simon ? Très-volontiers. C'est le plus excellent homme que je connaisse, celui de tous dont la conduite, les écrits et les sentiments sont le plus d'accord et les plus inébranlables. Né dans une des familles les plus nobles de France, élevé de très-bonne heure au poste d officier général, il pourrait, s'il avait voulu se décider à faire la cour, jouer actuellement un très-grand rôle à la cour de France et à la Chambre des pairs. Mais il a renoncé volontairement à la noblesse, et tu le concevras sans peine si je te dis qu'il est un des fondateurs de l'indépendance des Etats-Unis, un ami de Washington et de Lafayette. Mais non-seulement il a renoncé à la noblesse, il a de plus entièrement abjuré toutes les habitudes féodales, ce qui est infiniment plus rare. 11 y a beaucoup de nobles qui professent des principes libéraux et qui pourtant ont conservé le ton de morgue et les manières de leur caste, et qui, par un reste de leur ancien mal, se sentent encore agréablement chatouillés quand on les appelle M. le duc ou M. le comte. Pour

lui^ on le croirait né dans le tiers état et élevé dans les manières roturières, ce qui^ je le répète, est infiniment méritoire. Du reste, les plus grandes qualités sociales, il les possède à un haut degré ; il est franc, généreux, autant qu'on peut Tétre. Il est chéri de toutes les personnes qui le connaissent particulièrement. Cependant les gens qui ne l'ont jugé que de loin le regardent comme un extravagant, parce qu'à force de générosité il est parvenu à dissiper une fortune très-considérable, et qu'il n'a pas voulu user de tous les moyens souples employés sans scrupule par tant de bonnes âmes pour rétablir leurs affaires. Sa conduite, depuis le commencement de la révolution, pendant ces trente années d'épreuves si difficiles, a été pure, tout à fait pure, de l'aveu de tout le monde. Invariable dans la défense de la cause libérale qu'il a embrassée avec ardeur, il n'a jamais servi aucun parti ; il est entièrement intact de tous les crimes révolutionnaires (ce qui est assez rare parmi tous les grands libéraux du jour) ; il n'a jamais flatté Bonaparte^ et sous le règne actuel il n'a jamais sollicité les faveurs de la cour, que sa naissance lui aurait si aisément fait obtenir. Aussi son caractère est généralement estimé par les hommes de toutes les opinions. Si plusieurs personnes ne rendent pas la même justice à ses idées, c'est que sa manière de voir s'élève trop au-dessus des idées ordinaires, pour qu'elle puisse être encore appréciée : mais cela viendra tôt ou tard, et voilà l'avantage des gens qui sont plutôt au-dessus qu'au-dessous de leur siècle, c'est que, comme le siècle avance et qu'il ne recule jamais, ils finissent toujours par être estimés ce qu'ils valent, tandis que les gens

au-dessous de leur siècle sont de plus en plus méprisés. Je ne finirais pas si je voulais te citer la foule de traits de générosité qu'il a faits et qui sont connus de tout Paris. Mais comme cette générosité a une manière de s'exercer qui est tout à fait originale^ je me réserve le plaisir de te rapporter dans mes lettres prochaines quelques-unes de ces anecdotes. Enfin, je ne tarirais pas sur son compte, et puisqu'il faut pourtant finir, je me contente pour cette fois de te dire, en somme, que c'est l'homme le plus estimable et le plus aimable que j'aie connu de ma vie, celui de tous avec lequel je trouve qu'il est le plus agréable d'avoir des relations. Aussi je lui ai voué une amitié éternelle; et, en revanche, il m'aime comme si j'étais son fils (il n*est point marié). Ah! j'oubliais de te noter un trait bien essentiel de son caractère, bien étonnant, c'est qu'à l'âge de près de soixante ans, il a tout le feu de la jeunesse; enfin, il a beaucoup plus d'ardeur et d'activité que moi^ et tu sais pourtant que je ne suis pas froid. Oh! j'aurais des choses bien piquantes à te dire sur son compte.

Pour en venir aux questions politiques que tu m'adresses, je te répondrai d'abord, en thèse générale, que tu es encore dans une mauvaise direction politique, dans laquelle, au reste, j'ai été tout comme toi, puisqu'il n'y a guère qu'un an que je l'ai quittée. Ta politique, autant que j'en puis juger, est fondée sur la théorie des droits de l'homme, sur les idées du Contrat social y enfin sur les systèmes des philosophes du siècle dernier. Or je te dirai que cette théorie, ces idées, ces systèmes, sont mal conçus et portent à faux. Tu sens qu'une proposition de cette importance ne peut guère

se démontrer dans une lettre ; mais je te prierai seulement de fixer toute ton attention sur ce fait^ qui est la clef de la bonne philosophie et auquel tu n'as pris, garde probablement jusqu*à présent : c'est que toutes les connaissances humaine^ vont croissant de siècle en siècle, et que les institutions et les idées politiques de chaque époque d'un peuple doivent être relatives à Tétat des lumières chez ce peuple à cette époque. Si tu examines cette proposition sérieusement et avec des connaissances historiques, tu ne tarderas pas à l'adopter; et si tu l'adoptes, tu sentiras qu'il en résulte nécessairement que la politique d'un siècle ne peut pas être celle du siècle précédent, et que, par conséquent, la politique du XVI II® siècle n est plus celle qui convient aujourd'hui, par cela même qu'elle était celle qui convenait au XV 1 1 1* siècle. En un mot^ toutes tes idées générales, mais surtout tes idées sociales, sont toutes entachées d'une idée radicalement fausse, celle de l'absolu. Il n'y a rien d'absolu dans ce monde, tout est relatif; plus tu y penseras, plus tu en seras convaincu. Cette idée fausse nous est donnée à tous par notre absurde système d'éducation, et nous avons ensuite beaucoup de peine à nous en dépêtrer; pour ma part, je sais ce qu'il en est de cette difficulté-là. Ne te fâche donc pas de ce que je te dis que tu es dans une direction d'idées politiques fausse, surtout sans t'en donner la preuve ; mais je t'assure; qu'il en est ainsi. Je te conseille, pour t'en guérir, de te mettre d'abord bien dans la tête que tout, dans la politique comme dans les autres sciences, doit être fondé sur des faits observés, ce qui te portera à éliminer toutes les idées vagues et hypothétiques, et ensuite de lire beau-

coup moins les ouvrages du genre du Contrat social de J , Rousseau, et beaucoup plus les ouvrages historiques^, comme V Histoire d'Angleterre, de Hume, V Histoire de Charles 'Quint, de Robertson, qui sont les moins mauvaises de toutes les histoires, surtout la première. Ensuite^ mets-toi à étudier l'économie politique, c'est-à-dire l'ouvrage de Smith et celui de Say.

Quant à ta question sur l'application de la peine de mort, je te dirai que je crois, en général, que la société doit infliger les peines qu'elle juge lui être utiles; mais ensuite je te dirai que je ne suis nullement convaincu que la peine de mort soit utile, c'est-à-dire aussi utile que pourrait Tétre une autre peine. Du reste , cette question, quoique bien débattue, n'est point encore résolue, parce que Ton ne Ta point examinée dans un esprit convenable, et qu'il n'y a point encore assez d'observations positives recueillies à ce sujet, pour asseoir une opinion bien décidée. Cependant, s'il fallait opter absolument, je pencherais assez volontiers vers le mot de Voltaire : « Un pendu n'est bon à rien. »

Tu me demandes mon opinion sur l'Université, et une opinion motivée, qui plus est. Sais-tu que ce n'est pas là une petite affaire? Je te dirai en gros ce que je tfai dqà dit dans ma première lettre^ que je regarde r Université comme une coi*poration essentiellement opposée aux progrès des lumières, et qui tendrait à faire rétrograder l'esprit humain, si l'esprit humain pouvait rétrograder. Parmi beaucoup de raisons que je pourrais donner à l'appui de cette assertion^ et que je te débiterai peut-être dans la suite, je me contenterai de te dire en ce moment que l'Université est un corps

nécessairement en arrière et très en arrière du siècle^ puisqu'il a pour objet de maintenir un absufde système d'éducation qui se trouve, à quelques légères modifications prèS) être le même encore aujourd'hui qu'au XV siècle.

Adieu. Ton ami pour la vie.

Comte.

A la prochaine lettre, je te donnerai quelques détails sur l'enseignement mutuel.

Dans un mois je serai père. J'ai peine à le croire, et je ne puis encore m'habituer à cette idée-là.

A Monsieur VALAT^ à Béliers ^

Paris, le i5 juin 1818.

Quoique ton exactitude ne soit pas tout à fait aussi scrupuleuse que la mienne, j'avoue avec plaisir que j'aurais tort de te faire le moindre reproche, et, sans aucun préambule chicanier, je me livre à la douceur de répondre à ta lettre que je viens de recevoir il y a une heure, et je m embarque pour Béziers, incertain si le voyage durera une, ou deux, ou trois feuilles.

Je vais te parler d"àbord de ma position , et répondre

aux diverses observations que tu me fais à cet égard, afin de n avoir pas à revenir sur ce sujet.

Comme je tiens infiniment à conserver toute ton estime, permets-moi de relever l'inexactitude de tes assertions sur ma vie pécuniaire. Tu dis que j*ai tort de prêcher misère quand j'ai 25o à 3oo francs par mois à ma disposition, et tu pars de cette réflexion pour me demander en ami si je n'ai pas contracté quelques goûts ruineux. D'abord, je ne sais où tu as pu calculer que j'ai 25o à 3oo francs de revenu par mois. Probablement tu me supposes encore dans l'heureuse et courte passe où j'étais chez M. de Saint-Simon; mais tu rabattras de ce compte en songeant que je n'ai que deux écoliers à 3 francs le cachet, et dont l'un ne prend leçon que tous les deux jours : ce qui fait, tout bien pesé, 1 20 francs par mois. Il y a loin de là à 25o et 3oo. Ajoute à cela que je suis encore obligé de demander quelques petites choses à mon père, mais qui , un mois dans l'autre, ne vont pas au delà de 40 à 5o francs. Tu penseras facilement qu'avec cela on peut encore prêcher misère quand on est à Paris, et que tes 1 20 francs à Béziers ont au moins autant de valeur que mes 170 ici, surtout étant, comme tu l'es, je crois, logé gratuitement. Je crois donc qu'à bien pousser le parallèle, on pourrait prétendre que tu es plus riche que moi. Quant à la question que tu m'adresses sur mes goûts, je te dirai qu'ils ne sont pas plus ruineux qu'auparavant, et qu'ils le sont même beaucoup moins, parce que depuis que je suis amoureux je ne dépense rien en filles, et que je suis actuellement assez blasé sur les spectacles pour que ce divertissement ne m'occasionne que fort peu de dépenses; mon su-

perflu (quand superflu il y a) file presque toujours en livres , et encore même de ce côté y a-t-il réduction, car depuis que je me suis avisé de penser je lis beaucoup moins, et j'en suis quitte pour être abonné à quelque cabinet littéraire à raison de 6 francs par mois. Quant à Pauline, je t'assure que c est bien à tort que tu la suspectes de coquetterie : je n'ai jamais connu de femme qui fût plus raisonnable qu'elle sur cet article. Ce n'est pas qu'elle n*aime les colifichets tout comme une autre, mais elle sait supporter les privations dans ce genre avec une patience angélique, un charme, une gaieté, une grâce, une délicatesse, dont le commun des femmes n'est point susceptible, mais dont je crois aussi qu'on ne peut trouver les exemples que dans cette délicieuse moitié de l'espèce humaine, qui, tout compensé, vaut, je crois, infiniment mieux que l'autre.

Je te demande pardon d'être entré dans cette explication , mais elle était nécessitée par l'impérieux besoin de conserver toute ton estime; et d'ailleurs elle m'a fourni l'occasion de te donner quelques détails sur m'a vie privée, et de t© faire connaître un des principaux traits du caractère de ma Pauline.

Du reste, tu ne m'eotendras plus te prêcher misère : il y aurait affectation ridicule, car je vois maintenant que ma position va devenir bientôt meilleure. J'ai la presque certitude aujourd'hui d'être au mois d'octobre prochain professeur dans une pension, place qui sera au moins de 1,200 francs, sans compter les élèves particuliers; et, en outre, j'ai l'espérance très-probable d'organiser également, à la rentrée des classes, un cours à l'usage des candidats à l'Ecole polytechnique qui

veulent se présenter à la fin de Tannée; ce cours, si j'en crois mes espérances, rapportera environ une vingtaine de louis par mois. Alors, je jouirai d'un revenu annuel de près de 6,000 francs , pourvu que cela dure, et sans compter la politique, qui, selon toutes les probabilités, rapportera bien quelques petites choses Tannée prochaine. Si mes calculs ne sont pas contrariés par les événements, tu vois que ma position deviendra trèspassable l'année prochaine, et que je n'ai guère que quatre mois de mauvais temps à passer. Je t'avouerai d'ailleurs que je suis décidé à ne pas thésauriser, ou très-peu, et que, sans courir après les occasionsde faire des dépenses frivoles ou inutiles, je ne ferai pas beaucoup, d'efforts non plus pour dépenser moins que mon revenu. Ai-je tort? Ai-je raison? Je n'en sais rien, mais je trouve qu'il y a beaucoup de vraie philosophie dans cette saillie de Figaro : Qui sait si le monde durera encore trois semaines?

J'arrive maintenant à toi, mon cher Valat, et, pour rendre la transition plus douce , je te dirai que je désirerais bien que tu prisses le même parti que moi : je t'avoue que, malgré les motifs qu« tu as de rester en Languedoc, je crois que par ces motifs même tu devrais venir t'établir ici, ou du moins le tenter. Du reste, cela sera plus facile à discuter une fois que je serai installé. Mais je te le demande : si tu parvenais à gagner ici quatre à cinq fois plus qu'en Languedoc, ne pourrais-tu pas déterminer tes parents à se transplanter à Paris? Je te prie de me dire si ce projet serait praticable, Pour moi, je le désirerais de tout mon coeur, et ce désir me porte à croire à sa possibilité , de sorte que je ne saurais être

bon juge en cette matière. Mais toi qui es compétent à cet égard, dis-moi, je te prie, si cela est impraticable sérieusement.

Quant aux craintes que tu manifestes sur un prochain rétablissement des Loyolistes comme corporation enseignante, je t'assure qu'elles sont tout à fait dénuées de fondement. On est bien mal instruit en province de Tétat des choses. D'abord, la supposition d'un couvent de cinq cents apprentis molinistes à Paris est un conte absurde; et sans avoir sur celui d'Amiens des données aussi positives, je le crois aussi imaginaire. Que les débris de la Compagnie de Jésus ne soient pas encore complètement anéantis, c'est tout simple; que depuis la Restauration, qui a fait rêver à tant d'imbéciles et de fripons le rétablissement de Tancien ordre de choses, ces obscurs individus se soient agités (un peu sourdement, il est vrai) pour se remettre sur l'ancien pied ; qu'ils aient même conçu des espérances , formé des tentatives systématiques , c'est tout simple encore; mais que leurs espérances soient fondées, que leurs tentatives puissent réussir, voilà ce qui n'est point, ce qui ne saurait être. Mon cher Valat, la force de l'opinion est aujourd'hui solidement constituée; elle est une puissance reconnue, et désormais on ne peut rien entreprendre contre ses décisions formelles ; or il n'est aucun point peut-être sur lequel l'opinion se soit plus ouvertement prononcée que sur celui-là. On en a parlé en i8i5 (car de quoi n'a-t-on pas parlé dans cette session), eh bien! même dans cette époque, la proposition indirecte du rétablissement des jésuites a soulevé le public d'indignation , et cette indignation s'est bien

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montrée au grand jour. Quant à ce que tu crains sur le concordat, je te dirai que je ne sais point quel parti le ministère veut prendre à cet égard^ mais je crois le ministère assez sensé pour ne plus remettre une pareille question sur le tapis; et d'ailleurs^ fÛt-il assez mal avisé pour rendre une ordonnance à cet égard, cette ordonnance ne durerait pas six semaines. Pourquoi penses-tu que le concordat a été retiré ? Tu t'imagines peut-être que c'est par les difficultés que les ministres craignaient de rencontrer à son admission par les Chambres : ce n'est pas cela du tout; le ministère dispose de la majorité des voix, et quand il veut faire passer une loi, il en vient toujours à bout. Mais en retirant le concordat le ministère a obéi à l'opinion qui s'était prononcée d'une manière irrécusable, et il obéira à la même puissance en s'abstenant de présenter encore cette ridicule proposition. D'ailleurs, tu dois être bien convaincu que dans le cas même où le ministère s'entêterait à ne pas céder complètement sur ce chapitre, du moins il céderait en partie, et qu'ainsi le concordat qui passerait (s'il en passe un, ce qui me paraît fort peu probable) serait nécessairement moins illibéral que le concordat proposé, au lieu de l'être davantage. Ainsi, dans toutes les hypothèses, on ne peut pas craindre que le rétablissement des jésuites soit une suite du concordat. C'est donc avec une ferme confiance que je t'engage à te tranquilliser entièrement à cet égard, et à ne plus te figurer que ta robe doctorale puisse être chassée par une soutane : va, tu ne seras point obligé de croire en Molinos et en Loyola. Les ministères de France, d'Angleterre, d'Allemagne, et surtout de

France, sont devenus actuellement, sur les points importants du moins, les très-humbles et très-obéissants serviteurs de S. M. l'opinion publique.

Quant au bulletin que tu me demandes sur la santé deTUniversité^de cette fille aînée de nos rois, qui est si vieille qu'elle en radote, comme disait si spirituellement et si judicieusement le Montesquieu des Lettres Persanes (qui n'est pas du tout celui de V Esprit des Lois), je te dirai que j'ai trop peu de rapports avec cette laide commère pour savoir au juste comment elle se porte. Elle fait dire de temps en temps par ses phrasiers qu'elle est utile et même indispensable à l'état actuel et constitutionnel des choses, vu qu'elle convenait si bien à l'état des choses sous le très-constitutionnel Bonaparte ; mais cependant on voit aisément dans la conduite de cette vieille folle la prudence, pas si mal entendue, de ne pas trop faire penser à elle : on voit que l'Université tremble fort de tomber si on vient une fois à l'examiner un peu sérieusement; et si elle a cette crainte, il faut bien qu'il en soit quelque chose. Du reste, quand enfin nous aurons des presses libres (ce qui arrivera inévitablement dans un an ou deux) , il faudra bien que la question soit discutée , et dès lors tu conçois que c'est généreusement calculer que de donner par approximation à l'Université pour trois ou quatre ans de vie.

Malgré ce que tu me dis sur tes idées politiques, je me sens encore assez porté à croire qu'elles sont entachées du vice de l'absolu (non de cet absolu qui a coûté 108,000 francs au pauvre M. Arson; si tu as lu les journaux assidûment, tu dois m'entendre). Ce qui me

porte à le croire, c'est que notre absurde système d'éducation nous conduit tous à des idées beaucoup trop absolues; que moi-même j'y ai passé, et qu'il n'y a guère plus d'un an que j'en suis heureusement quitte. Je pense donc que ma remarque subsiste, comme dit Vaugelas, et que tes idées sont absolues sans même que tu t'en aperçoives. Du reste, si cela n'est point, j'en suis fort aise, et je t'en félicite de tout mon cœur ; dans ce cas, j'ai combattu des chimères, c'est du temps perdu, et voilà tout. Je ne puis t'en dire davantage aujourd'hui, j'ai trop de choses à te conter encore; mais je t'engage de nouveau à étudier ^économie politique^ qui est une science fort distincte de ce qu'on appelle ordinairement la politique. L'ouvrage de Say est ce qu'il y a de mieux à consulter pour cela.

C'est Poinsot qui est l'inspecteur en tournée dans le Midi; mais il est parti depuis trois semaines, de sorte que je n'ai pu lui parler de ce que tu me dis dans ta lettre.

Quant à l'enseignement mutuel, je ne puis te donner ici une idée de cette heureuse découverte; je t'engage pour la connaître un peu exactement à lire les différents rapports faits à la Société d'enseignement mutuel établie à Paris, et dont le recueil doit se trouver à Montpellier, j'imagine. Ce qui vaudrait beaucoup mieux encore, ce serait d'examiner quelque école organisée sur ce principe, s'il s'en trouve à ta portée. Je te dirai seulement en gros que cette méthode, extrêmement simple, a l'avantage immense d'être appropriée parfaitement à la manière d'être physique et morale des enfants; que c'est au point que les enfants s'ennuient dans

les temps de relâche et ne soupirent qu'après l'heure de la séance; qu'en outre, l'instruction est infiniment plus rapide et plus économique par ce procédé. Un enfant d'une intelligence médiocre apprend à lire, à écrire (leur écriture à tous est parfaitement belle), et à compter, en moins de quinze mois, et les parents en sont quittes pour un déboursé de 6 francs dans tout ce temps-là : les frais ne sont presque rien, puisqu'il suffit d'un seul maître pour quatre ou cinq cents élèves, et même pour mille en Angleterre. Enfin, je ne finirais pas si je voulais te faire connaître tous les avantages intellectuels, moraux et politiques de cette méthode ; je te dirai en deux mots que cette découverte me paraît destinée à faire époque dans la suite tout comme l'invention de l'imprimerie. Malgré les obstacles opposés à cette innovation , elle n'a pas cessé depuis trois ans de faire de rapides et continuels progrès; il s'en organise par toute la France, dans toute l'Europe, et jusque dans la barbare Russie. On a étendu à Paris les applications de ce procédé, et il s'est formé un grand nombre d'écoles pour enseigner aussi la musique et les langues vivantes. On se propose même de l'appliquer à l'étude des mathématiques élémentaires. Je serai peut-être fourré dans cette innovation, car je serai probablement chargé, si les arrangements me conviennent, de composer un livre à cet effet. Je t'en instruirai si cela se fait. Je parie que dans le fond de ton et de mon Languedoc tu n'es guère au courant des événements littéraires. Il est vrai qu'ils valent rarement la peine que l'on se donnerait pour les connaître. Cependant la publication de l'ouvrage posthume de M'"^ de Staël doit avoir percé jus-

qu'à toi. Je t'engage à lire cet ouvrage, qui , malgré ses grands et très-grands défauts , est pourtant infiniment supérieur à tout ce qui a été écrit sur le même sujet, en y comptant même les mâles. C'était une femme bien extraordinaire que cette M"* de Staël ; elle était bien au-dessus de son cher amant (Benjamin Constant). Sa manière de vivre n*était pas moins singulière que ses écrits. Elle pensait, écrivait et agissait beaucoup plus en homme qu'en femme, quoiqu'elle fût assurément pourvue largement de cette grande sensibilité qui caractérise son sexe.

Je ne sais pas bien au juste si je suis père dans ce moment^ mais très-probablement je le serai au moins demain , l'accouchement ne peut guère tarder davantage; le terme est arrivé, non au compte du bénévole mari, mais au mien, qui est un peu plus exact. Je ne me suis pas soucié d'être parrain , non à cause des dépenses, qui sont terriblement exagérées par Vhermitey mais à cause des inconvénients qu'il pourrait y avoir à rendre notre liaison perceptible au mari : on vit si commodément à Paris, que ce brave homme ignore même^que je vois tous les jours ou tous les deux jours sa femme chez lui pendant deux heures. Il ne m'a jamais vu, il ne sait pas mon nom, il ignore jusqu'à mon existence , tandis que je connais entièrement lui, son nom et toute son existence.

Cabanes est parti depuis un mois, pour aller passer quelque temps chez lui; il compte retourner à Paris en septembre.

Granier m'a écrit enfin depuis quelques jours; c'est la première fois depuis qu'il a quitté Paris. Tout ce

qu'il dit étant fort insignifiant, je ne t'en entretiendrai pas davantage.

Adieu, mon cher, je te quitte pour aller savoir si c'est une fille ou un garçon. Elle ne le nourrira pas elle-même, malgré les beaux raisonnements de Rousseau, parce qu'elle ne le peut point; mais il sera en nourrice à Paris, et je pourrai le voir tous les jours. Je te prie de tenir tout ceci exactement à parte, parce que de confident en confident cela pourrait bien aller jusqu'à mes parents^ et tu conçois mon désappointement. Adieu. Ton ami pour la vie,

Comte.

Monsieur VA LA T, à Béliers

Paris, le 22 juillet 1818.

Vanitas vanitatum, et omnia vanitas.

Mon épigraphe doit te mettre à peu près au courant de ce que j'ai à t'annoncer, mon cher Valat. Oui certainement, ce parti-là est bien préférable au qui, çucp^ quod, de Béziers, et la chose me conviendrait tout autant qu'à toi, puisqu'elle te rapprocherait probablement de ton ami; mais..., d'après les informations les plus po-

sitives, il se trouve qu'il n*y faut plus songer. C'est ici le cas de montrer de la philosophie.

D'abord, il n'est pas vrai, comme on te l'avait dit, que huit de nos co-licenciés aient été admis à Técole des états-majors, dans laquelle il n'y a encore personne ; aucun élève n'a été encore admis à concourir pour y entrer. De plus, tous nos camarades se trouvent exclus par une disposition qui exige formellement que les candidats soient pourvus d'un brevet de sous-lieutenant au moins; ainsi, par exemple, un élève de ma promotion, que tu connais sans doute, Thouret, est depuis deux mois ici occupé à solliciter la faveur que tu désirais, et on a fini par lui répondre officiellement, il y a huit à dix jours, que lui ni aucun élève ne serait admis à concourir, vu la disposition dont je te parlais tout à l'heure ; c'est d'après cette réponse catégorique qu'il a renoncé totalement à cette partie. Je te dirai d'ailleurs que, selon toutes les apparences, il y aura un très-grand nombre de concurrents, et que le choix sera fait, non d'après la capacité ni d'après les services rendus à l'£tat, mais en prenant pour bases la naissance, la faveur et la fortune.

Cette lettre n'étant à autre fin, j'imiterai ton silence sur tout autre sujet, et je t'attends à ta prochaine, bien persuadé que tu seras guéri de ton goût passager pour l'état-major.

Adieu. Ton ami pour la vie,

Comte.

J'ai changé de logement; voici ma nouvelle adresse : rue Saint-Germain-des-Prés, n** 8.

Si tu peux parvenir à être transplanté à Montpellier, et changer ton Lhomond contre un Legendre ou un Lacroix, je crois que tu pourras te consoler très-facilement de ne pas être officier d'état - major : qui dit militaire dit toujours plus ou moins esclave.

Je crois, du reste, que renseignement mutuel nous prépare de beaux jours à nous autres jeunes professeurs de mathématiques. L'application de cette méthode à l'enseignement scientifique ne peut manquer de venir tôt ou tard, peut-être même bientôt, car on est déjà sur la voie; si avec cela nous avons le bonheur d'obtenir la liberté de Tinstruction^ tu verras que ton sort s'améliorera bien, ainsi que le mien.

A Monsieur VALAT^ à Béliers.

Paris, le 17 novembre 18 18.

Réception le matin, réponse le soir; j'espère, mon cher ami, que voilà de l'exactitude si jamais il en fut. Pour peu que tu te piques d'honneur aussi, notre chère correspondance ira d'un assez bon train; et, en conscience, j'en ai bon besoin, car tes lettres me font grand bien.

Les craintes que tu avais conçues à mon égard, d'après mon ci-devant silence, étaient et seront toujours, je pense, dénuées de fondement. D*abord, je ne risque pas d'encourir les honneurs de la police correctionnelle par mes sublimes fonctions de publiciste. Bien que nous n'ayons pas encore la jouissance de la douce liberté de dire tout ce qui passe par la tête (qu'on sera, à ce qu'il paraît, obligé de nous lâcher enfin à cette session, sauf les restrictions et les escobarderies de l'illustre et profond M. Decazes) , les aboyeurs du ministère ont cependant considérablement adouci déjà leur respectable zèle, et d'ailleurs^ dans tous les cas, comme je ne suis pas Paute tr ostensible^ je ne suis pas non plus l'auteur responsable.

Tu as beau me moraliser pour me prouver que j'ai tort de m'ennuyer (ce qui est évident de soi-même), et encore plus tort de m'inquiéter des tracasseries dont m'obsède l'amour-propre le plus impertinent, je n'en continue pas moins à soupirer après le moment oti je pourrai envoyer à tous les diables mon enseignement, ou, au moins, il me sera permis d'en prendre à mon aise, et de le traiter suivant ma fantaisie. J'admire ta constitution, si elle te permet de supporter des charges de ce genre sans en être excédé ; mais la mienne malheureusement n'a pas été aussi bien travaillée par la très-divine Providence, et cela, sans doute, afin que j'aie l'occasion de me mortifier; et si c'est là réellement son intention, elle est largement satisfaite. Je t'assure que c'est pour moi une condition bien pénible que d'être obligé d'enseigner suivant des formes que je vois clairement vicieuses, quand je sens très-clairement

aussi qu'il me serait possible d*en suivre de meilleures, en n'écoutant que mes propres idées. Pour que cette obligation me pesât moins, il faudrait que je ne prisse aucun intérêt à ma besogne, et alors, ma foi, elle me serait bien autrement ennuyeuse. D'ailleurs , pour trancher le mot, le plaisir de faire à ma tête a toujours été et sera toujours pour moi le plus succulent de tous les plaisirs , et m'en voir privé en quoi que ce soit, la plus insipide des contrariétés.

Si j'étais de bonne humeur ce soir, je pourrais te faire rire en te faisant part des aveux naïfs de Tamour-propre de M. Reynaud,dans une conversation que j*ai eue avec lui j)Our tâcher que mon fardeau fût allégé, de la bonhomie de vanité avec laquelle il en revenait toujours à me dire : & Hors de mes livres, point de salut », ou Téqtiivalent, etc.

C'est toi, mon cher ami, qui conserves une gaieté impertubable, et, ma foi, je t'en félicite sincèrement, car c'est, après la santé, le premier des biens. J'ai ri de bien bon' cœur ce matin en lisant ton tableau vraiment comique de ton professorat particulier , et c'est la seule fois que j'aie ri de la journée.

Il me tarde bien, mon cher, que nous soyons réunis ici. Je t'avoue que j'éprouve souvent le besoin d'un ami, et d'un ami tel que toi : nous serions, je crois, bien heureux l'un et l'autre. Quoique mes affections conjugales et paternelles occupent fortement et intéressent au plus haut degré mon cœur (toute plaisanterie à part), je sens néanmoins que tu me manques. Les affections douces et tendres sont les plus heureuses , la source du seul véritable bonheur qu'on puisse accrocher sur notre

misérable planète, et on ne saurait en avoir trop; Tamour, la paternité, loin de nuire ou d*étre altérés par l'amitié, s'allient^ au contraire, parfaitement avec elle; ce sont choses qui vont très-bien de compagnie.

Je ne puis m'empécher de répondre quelques mots à tes réflexions sur mes observations par rapport à la loi de recrutement. C'est une matière sur laquelle j'aurais fort à cœur de te voir des opinions que je crois saines, et je suis par&itemement convaincu que je t'amènerais à ma manière de voir, si nous étions ici dans nos douces conférences philosophiques et amicales. Mais tu sens que les raisons ne peuvent guère s'exposer dans une lettre; cependant je vais te présenter succinctement quelques réflexions dont je présume que tu reconnaîtras l'exactitude tôt ou tard, en méditant sérieusement sur ce sujet.

Ce n'est pas seulement par principe d'humanité que je déteste une institution semblable à celle des armées permanentes. C'est aussi parce que l'étude approfondie que j*ai pu faire jusqu'à présent de la politique m'a convaincu qu'en analyse définitive, cette institution est aujourd'hui le seul obstacle au perfectionnement de l'organisation sociale, de quelque point de vue qu'on l'envisage. C'est ce dont je te convaincrais, j'espère, par conversation^ en examinant avec toi l'état actuel de la civilisation , sous ses différents rapports, et ses progrès futurs probables déduits de l'observation de sa marche passée; mais il y a là pour trois semaines de conversation au moins , aussi je t'en tiens quitte. Je te prierai seulement d'examiner les propositions suivantes :

i"" L'institution des grands corps de soldats (exclusi-

vement soldats, bien entendu) est aujourd'hui l'unique motif de guerre, ou à peu près, chez les nations civilisées; de sorte qu'on n'attaque le plus souvent que parce qu'on a d'énormes masses de brigands oisifs dont on ne sait que faire et qui ne demandent que plaies et bosses.

2® L'établissement des armées permanentes rend impossible l'établissement de la liberté, du moins d'une manière solide : tous les soldats de profession sont de véritables gendarmes, du plus au moins, prêts à insulter , emprisonner et fusiller au besoin tous ceux qu'il plaira au chef militaire de condamner. En un mot, l'ordre social ne sera en définitive fondé que sur la force, tant qu'on gardera des armées soldées. C'est ce qui a été bien établi, et récemment encore, surtout par les publicistes Allemands, et avant par les Anglais, Français, Américains et Italiens.

3® L'expérience a prouvé dans tous les temps que les armées soldées sont excellentes pour l'attaque, mais qu'elles sont tout à fait impropres pour la défense, et que par conséquent les peuples qui ne veulent pas faire de la guerre un métier, qui ne veulent l'employer que pour repousser les attaques étrangères, doivent , même sous le rapport militaire, renoncer à l'emploi des armées soldées. La guerre de l'Amérique et mille autres le prouvent. Tout récemment, ce ne sont pas les armées soldées de l'Espagne qui ont repoussé les troupes de Bonaparte, qui passaient pour les meilleures de l'Europe; ce sont les guérillas^ en un mot les citoyens armés pour défendre leurs propriétés, leurs femmes, leurs enfants, et qui mettaient plus de courage à cela que les autres n'en mettaient à égorger et à piller l'Espagne.

En Allemagne , ce ne sont pas les armées soldées qui nous ont repoussés; ce sont les Landfpehry les Landsturm, c'est-à-dire les gardes nationales; et, pour nous autres Français, ce n'est pas avec nos troupes réglées que nous avons battu les privilégiés européens en 1792, c'est avec les carmagnoles.

4^* La paix perpétuelle projetée par le bon Henri et le brave Sully, et renouvelée depuis par Testimable abbé de Saint-Pierre, a été examinée avec beaucoup trop de légèreté par Voltaire, Montesquieu et autres, qui ont jeté du ridicule sur cette idée, et qui ont empêché, par suite, qu'on examinât la question sérieusement. Le fait est que l'idée de ce bon abbé était bonne en ellemême ; mais elle péchait par la combinaison fausse par laquelle il voulait PefiFectuer, puisqu'il proposait une coalition des roisj dans le genre à peu près de ce qu'on appelle aujourd'hui la Sainte-Alliance, pour maintenir la paix ; autant aurait-il valu proposer de faire garder les moutons par les loups. La royauté, dès l'origine , a été une institution essentiellement militaire^ et par conséquent guerrière ; elle avait conservé ce caractère quand le bon abbé écrivait ; elle n*a commencé à le perdre, en Angleterre, qu'à partir de la révolution de 1688, et encore très-incomplètement, et en France par l'effet de notre révolution actuelle. C'est à présent, dès-lors, qu'il devient possible d'établir une paix durable, parce que les rois ne dirigent plus exclusivement, que les peuples ont une part dans la direction suprême de l'État, et que bientôt, par la puissance de l'opinion publique éclairée par la liberté de la presse et exercée par la Chambre des Communes, les peuples gouverneront de fait. Or, ce

sont les rois, et non les peuples, qui ont intérêt et qui désirent faire la guerre.

5" Enfin, et ce n'est pas une considération d'une mince importance, Tarmée soldée coûte trois cents millions ; et si Ton pouvait calculer exactement tous les frais indirects qu'elle occasionne à la nation, comme logement des héros, pillage fait par les héros, petites pensions faites aux héros par leurs parents, etc. , etc. , et qu*on 'portât ensuite en ligne de compte tout le travail productif que pourraient faire ces 200,000 héros, et qu'ils ne font pas, on friserait de bien près, je crois , le milliard.

En voilà trop, je pense, sur ce seul article ; mais, ma foi, le sujet m'a un peu entraîné, et je conclus au licenciement de l'armée soldée, à l'inverse du respectable Caton, qui opinait toujours contre la paix.

Tu me demandes, mon ami, quelques détails sur ma vie ; ce sera bientôt fait, car elle est presque aussi uniforme que la tienne, et j'espère que cette co-tranquillité est bien honorable pour moi, qui suis sur un si grand théâtre. Mais, ma foi, tout bien pesé, je ne connais pas de caverne oîi l'on puisse être plus retiré et plus paisible qu'à Paris, quand on en a bien envie. Je me lève ordinairement à sept heures (l'hiver au moins) ; à huit heures et demie je me rends à ma pension pour la leçon du matin, qui dure jusqu'à dix heures et demie; alors je déjeune, et puis je donne une ou deux leçons particulières et je travaille jusqu'à trois heures, oîi je retourne à ma pension pour la séance du soir, qui finit à quatre heures. Alors finissent mes ennuis, et je suis enfin à moi-même. A ce moment, je vais ordinairement chez

ma Pauline, ou je la vois chez moi avec ma fille, jusqu'à huit heures environ (en prenant néanmoins une demiheure pour dîner, car l'amour ne satisfait pas totalement l'estomac, et quelquefois même il le creuse). A huit heures je travaille chez moi jusqu'à dix ou onze heures, ou bien je me couche tout bourgeoisement, ou bien encore (mais ceci est devenu très-rare) je vais au spectacle ou dans un cabinet de lecture. Le lendemain, je recommence.

C'est une chose singulière que la passion du spectacle m'ait si fortement quitté depuis environ un an ; je t'assure que je n*y vais guère plus de deux fois en trois mois, ordinairement. On se blase sur tout ; je m'en suis saturé pendant près d'un an, et actuellement je ne regarde pas seulement les affiches. Je ne vais plus aux Variétés depuis que Potier a quitté; je n'aime pas les mélodrames, je ne supporte guère la musique que pendant une demi-heure et la danse pendant cinq minutes; dès lors tu sens que je ne vais qu'aux Français. Or, depuis que j'ai un peu vécu, observé et réfléchi , la tragédie me paraît ridicule, les amours en sont extravagantes, boursoufflées, hors de nature : ainsi je ne me plais qu'à la comédie ; or, Fleury ayant quitté la scène, et connaissant d'ailleurs, pour les avoir vues plusieurs fois, toutes les bonnes comédies, et sachant par cœur les acteurs et actrices , je préfère rester philosophiquement chez moi, ou aller philosophiquement causer avec le digne philosophe Saint-Simon.

Adieu. Ton ami pour la vie.

Comte.

A Monsieur VAL AT, à Montpellier.

Paris, le 24 septembre 1819.

Je commence humblement et franchement, mon cher ami, par m'avouer coupable envers toi et envers ma famille du long silence que j'ai gardé jusqu'à présent , et que je confesse naïvement n'être point excusable, quoique, si je voulais faire mon panégyrique, je ne trouvasse facilement plusieurs excellentes raisons pour me justifier. Tu en jugeras toi-même par l'exposé rapide que je compte te faire ; malgré cela , je conviens qu'il y a eu paresse et négligence (j'espère bien que tu n'as jamais pensé indifférence). Quelques motifs très-puissants empêchent d'écrire ou font ajourner les lettres; moins on écrit, moins on a envie d'écrire; la paresse, qui se trouve toujours au fond de l'homme, vient à s'en mêler, et on reste des mois entiers sans donner signe de vie à ses amis : voilà mon histoire en deux mots, et je ne prétends pas la blanchir. Cependant, comme d'un autre côté je ne veux pas me faire plus noir que je ne le suis , je te dirai que cinq ou six jours avant de recevoir ta mercuriale, j'avais écrit à ma famille : ainsi ton éloquence s'est trouvée venir un peu comme la moutarde après dîner. Ce petit acte de pré-obéissance me vaudra,

j'espère, joint avec le naif aveu de mes torts, mon pardon tout entier : j'y compte. Pour achever de tout réparer, je promets d'être, à l'avenir^ très-fidèle à notre chère correspondance, et de répondre au plus tard dans la huitaine de la réception de tes épîtres amicales.

Comme je me dois à moi-même un dédommagement de mon long silence, tu ne trouveras pas mauvais que je t'envoie un petit volume, que tu seras obligé de lire tout entier, sans avoir le droit de t'endormir ; car^ enfin, quelque longue que puisse être mon épître actuelle , la longueur de mon silence passé l'emportera encore de beaucoup dans la balance de l'ennui , comme on dirait au mélodrame. Ainsi, malgré que j'aie beaucoup de choses à te dire, en compte réglé, pour acquitter mon arriéré, je me réserve toujours, comme Montaigne et Sterne , de faire toutes les digressions et excursions qui me passeront par la tête ou par le cœur.

Je te ferai d'abord compliment sur les goûts champêtres qui viennent de s'emparer de toi ; je t'assure que, à ton grand étonnement peut-être, je n'ai nulle envie de m'en moquer. Il faut qu'il y ait entre nous une grande sympathiCy ou, pour s'exprimer en termes moins poétiques et plus positifs, une grande conformité dans la manière de sentir et de juger, car je t'avoue que , de mon côté, j'en suis arrivé au même point. A la vérité, c'est, je crois, par un chemin inverse , Chez toi, c'est principalement au spectacle des campagnes, et surtout de leurs habitants, qu'est due cette métamorphose ; au contraire, c'est à l'observation attentive et approfondie des villes que je dois un changement à peu près analogue. Mais , comme on ne juge bien que par comparaison, je crois

que nous serions confirmés Tun et l'autre dans notre manière de voir^ toi par un séjour plus long à Paris, moi par une connaissance plus ample des campagnes. Quoi qu'il en soit, je suis, je te l'assure, profondément révolté de l'insolence, de la dureté, de la platitude, de la fatuité, de l'égoïsme , de ce qu'on appelle les gens cofnme il faut ^ ce sont, pour le cœur, la canaille du genre humain. Les vices de la classe inférieure, son avidité, sa stupide admiration pour le luxe et la grandeur, sa servilité, etc , m'affligent plus et me révoltent moins, beaucoup moins, car ces vices sont dus, pour la plupart, à l'ignorance et à la dépendance, des classes inférieures, et à l'existence et à l'influence des classes supérieures. En un mot, je me représente les vices des classes inférieures comme le résultat à peu près inévitable de leur position sociale dans l'ordre politique actuel ; tandis que les classes supérieures n'ont point , à beaucoup près, la même excuse, ou au moins au même degré, et leurs vices sont bien plus volontaires. Au total, même dans Tordre social actuel, il y a, tout bien pesé, plus de vertus dans la classe tout à fait inférieure que dans celle tout à fait supérieure; et la première a l'excuse inappréciable, aux yeux d'un philosophe, d'être victime. Je t'assure, néanmoins, en mettant toute misanthropie de côté, qu'il y a dans la classe moyenne des villes beaucoup de qualités, et qu'au total c'est la fraction la plus estimable de lespèce humaine.

Quant à moi, je ne suis point, il est vrai, à la campagne, mais je ne suis point non plus à la ville, car je ne suis guère en rapport avec elle. Néanmoins, je forme bien, comme toi, le projet de fixer quelque jour ma résidence

à la campagne, mais sans cependant me dépariser tout à fait, car il y a ici une certaine classe d'hommes et une certaine classe de choses avec lesquelles je ne cesserai jamais d'avoir des rapports. A ne consulter que mon goût, je serais entièrement de ton avis ; mais prends garde que, malgré toi-même et à ton insu, il y ait un peu d'égoïsme dans la résolution que tu projettes, et que tu ne la considères un peu trop exclusivement que par rapport à toi. Sans doute, il faut vivre hors des hommes si Ion veut être heureux , du moins avec nos goûts et nos caractères; mais il faut aussi vivre un peu pour eux, et, en tetâtant bien, tu sentiras, j'en suis sûr, que ce besoin est aussi impérieux pour le bonheur que pour tes besoins personnels. Mon ami, cette classe d'hommes laborieux, francs, estimables, que nous aimons tous deux, elle est opprimée, elle est indignement pillée par ses supérieurs ; que le fruit de son travail lui profite désormais tout entier; qu'il cesse d'alimenter le luxe infâme et la basse oisiveté de ses maîtres; que l'ordre social, jusqu'à présent organisé pour le compte des gens inutiles , Je soit entièrement pour les gens utiles : voilà, mon ami, un devoir pour nous, pour nous qui sortons de la classe des opprimés , et qui pouvons contribuer un peu, par nos lumières et par nos facultés, à effectuer ce grand changement. Une foule d hommes de mérite, se laissant séduire par Tappât des richesses et du pouvoir, se rangent sous la bannière des oppresseufs ; d'autres, plus honnêtes, qui répugnent à prendre ce parti, se contentent de rester indifférents et paisibles spectateurs de la lutte. Mais qui donc se mettra du côté des faibles? Mon ami, tu te joindras, nous

nous joindrons à un petit nombre d'hommes éclairés qui travaillent franchement à débarrasser le grand nombre de la domination et du pillage du petit; tu ne te contenteras pas de rester neutre , tu contribueras de tout ton pouvoir à la cause générale. Dans des temps moins heureux que le nôtre, ceux qui avaient aperçu nettement le triste sort de la classe travaiilan^te pouvaient se borner à ne pas prendre part au pillage, persuadés qu'ils étaient de l'impossibilité de faire le moindre effort en faveur des travailleurs contre les oisifs; mais aujourd'hui il n'en est plus ainsi : grâce aux progrès des lumières et de la civilisation, ce qui passait autrefois pour rêve peut commencer à se réaliser; la guerre, le luxe, la misère, le pillage légal et organisé, peuvent disparaître peu à peu ; on peut, par des moyens doux et faciles, établir solidement la paix, l'aisance du grand nombre. Quand un tel but peut être atteint, s'isoler entièrement de Ja société, vivre en simple spectateur, serait égoïsme. Soyons en rapport avec les hommes pour travailler à l'amélioration de leur sort. Certainement la génération actuelle ne verra pas s'accomplir ce grand œuvre, mais elle le verra s'avancer; nous pourrons nous rendre un jour^ pour notre petite part, ce délicieux témoignage :

Nos arrière-neveux nous devront cet ombrage.

Et quanta nous, nous pourrons ajouter, comme le bon vieillard du cher La Fontaine :

Eh bien ! défendez-vous au sage De se donner des soins pour le besoin d'autrui r Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui.

Tu trouveras sans doute, mon ami, que je viens d'user et même d'abuser largement du privilège que je m'étais réservé de faire, des digressions; j'ai même besoin ici d'un privilège nouveau, que j'attends de ton inépuisable bonté^ car, en demandant pardon d avance des digressions et des excursions que je pourrais faire^ je n'avais point parlé des complaintes et des utopies. C'est qu'à te dire le vrai, je ne savais point du tout moimême, en. commençant, que je finirais par en venir là. Enfin, je t ai menacé d'un volume; tu pourras le diviser en chapitres pour ta commodité^ et tu intituleras celuilà Chapitre des Jérémiades^ afin de ne pas y retomber, si jamais tu te décides courageusement à relire ma lettre ou plutôt mon épître apostolique : car, en vérité, saint Paul était encore plus court que moi lorsqu'il adressait ses manifestes aux Athéniens ou aux Romains. A vrai dire, c'étaient bien des manifestes, car, en examinant sans aucun préjugé, soit religieux, soit anti-religieux, l'histoire de ces premiers temps de TÉglise, ou pour mieux dire du Christianisme (car il n'y avait point d'Église alors) , il faut convenir que Jésus-Christ et les apôtres étaient les libéraux de ce temps-là^ de véritables philosophes, préchant l'égalité et la philanthropie, et se faisant pendre par les prêtres et les procureurs généraux de cette époque. Je ne m'étonne pas que dans la révolution on ait appelé Jésus-Christ le premier sans-culotte de l'univers.

Voilà bien encore une digression tout à fait à la Sterne : je suis résolu aujourd'hui à lasser ta patience. Je ne sais moi-même où cela s'arrêtera. Je t'ai menacé d'un volume, ce n'était peut-être que pour ne pas trop t'effrayer

tf,.'

et pour ne pas m'épouvanter moi-même; mais prends garde.

Enfin, )e viens au récit que je voulais te faire de ce qui me concerne. Ignorant la date de ma dernière lettre, je vais peut-être t*exposer à apprendre des choses que depuis longtemps tu sais aussi bien que moi ; mais, enfin, on ne peut vaincre sa destinée, et la mienne est, pour aujourd'hui , d'être plutôt trop raconteur que pas assez.

Je croîs t'avoir informé que depuis le mois de janvier je ne suis plus professeur à la pension où j'étais, à cause d'une tracasserie qui s'éleva entre l'amour-propre et la bêtise de M. Reynaud, d'une part, et, de l'autre, l'obstination et la conscience mathématique de M. Comte, dont celui-ci^ en sa qualité de plus faible, a été la victime, ainsi que cela doit être sur la meilleure des planètes possibles; l'un s'entêtant à trouver excellents ses chers ouvrages, et à vouloir^ en conséquence, qu'on les enseignât ; l'autre s'obstinant à les trouver détestables et à refuser de les enseigner. Mais je ne considère pas cet événement comme du tout fâcheux, car rien ne m'est insupportable comme la dépendance, et surtout celle d'un homme médiocre.

Depuis cette époque, j'ai continué à donner des leçons particulières, et actuellement je suis tout à fait en vacances sous ce rapport. A la rentrée, il m'en reviendra, j'espère, plus que je n'en voudrai.

Quant à mon second moyen d'existence, je te dirai que, vu la loi sur le cautionnement des écrivains périodiv.]ues, le Politique a cessé de paraître aussitôt après la promulgation de cette agréable loi. Depuis lors, je tra-

vaille au Censeur Européen^ de MM. Comte et Dunoyer, et peut-être as-tu déjà vu de mes articles dans ce journal quotidien ; il y en avait deux entr*autres, uq dans le numéro du i6 juin et l'autre dans celui du 17 juillet, que je désirerais que tu eusses lu. Je n'ai pas jusqu'à présent été un collaborateur très assidu dq ces patriotes vraiment estimables^ mais j'y mettrai désormais plus d'activité (i). Les articles sont assez bien payés, et, si le journal réussit bien, comme je l'espère, j'aurai là, je t'assure, un très-solide, très-bon et trèshonorable moyen d'existence. Le caractère de ce journal jouit de l'estime de toutes les personnes honnêtes, même de celles qui ne partagent pas nos opinions. Je' te dirai, à ce propos, que, s'il vient à ta connaissance quelque fait politique que tu croies digne d'être connu, tu me feras plaisir de me l'envoyer; je l'insérerais sous \si rubrique Bés[iers. Attache-toi surtout aux vexations, actes arbitraires, dénis de justice, etc., etc., etc.

Voilà, mon ami, dans le passé, pour ce qui concerne mes intérêts pécuniaires. Quant à l'avenir, je te dirai que je ne songe plus à entrer dans l'Université : cette fille aînée de nos rois n'a pas beaucoup de temps à vivre, selon toutes les apparences, et au dire même des gros bonnets de cet ordre, qui ne se font pas illusion sur la durée de ces abus-là. Il y a grande apparence que d'ici

(i) Tu penses bien que je ne voudrais pas que cette nouvelle parvînt à la connaissance de mes parents. Cependant, comme je signe souvent mes articles en toutes lettres, ils le sauront sans doute un jour, et, au fait, il faut bien qu'ils l'apprennent, vu que je compte faire ce métier fort longtemps. Mais je préfère qu'ils l'apprennent ainsi plutôt que directement.

à deux ou trois années peut-être, cette vieille fille ira rejoindre ses aïeux dans le grand fleuve des ténèbres et de Toubli. Dès cette session on lui portera quelques coups, mais qui ne seront pas mortels; il n'est pas même à désirer qu'ils le fussent, car les idées ne sont pas encore assez nettes et assez convenues pour qu'il soit utile de tuer dès ce moment l'Université : on ne pourrait guère mettre encore à la place un meilleur plan d'instruction. D'ici à quelques années, au contraire, on aura discuté la question et on sera en état d'organiser de meilleures bases. Il paraît que le mode des concours pour la nomination aux chaires, dont Tutilité est évidente dans les écoles de médecine et de droit, sera généralisé, et alors on pourra se flatter d'obtenir sans intrigues une place honorable dans une institution régénérée.

Quant à mes affaires que je puis appeler de famille (puisqu'aux titres près je suis époux et père dans toute la valeur naturelle de ces deux mots), j'ai eu, depuis que je ne t'ai écrit, de grandes inquiétudes pour ma fille. Les médecins l'avaient même à peu près condamnée, mais je l'ai mise à la campagne depuis trois mois, et je me suis convaincu parle fait que sa maladie n'avait d'autre cause que l'air vicié de Paris; elle se porte continuellement de mieux en mieux^ et j'espère que je la sauverai. Je m'y attache de jour en Jour davantage, et j'espère bien que cet enfant de V amour aura un jour tout l'esprit et toute la sensibilité que les apparences physiologiques m'annoncent en elle. Comme elle n'est qu'à trois lieues de Paris, je puis aller souvent la voir; j'y étais hier.

Pour mon amour, tu sens qu'ayant déjà deux ans

d'existence, il doit être bien caduc; mais enfin Tamitié en tient lieu, et rattachement que m'inspire ma fille donne uji caractère particulier à cette amitié-là. Je ne sais ce que tout cela deviendra par la suite ; mais je ne cherche pas à le prévoir, et je me contente de prendre les choses comme elles sont, et d'en jouir provisoirement autant qu'il est possible. Je commence néanmoins à sentir ma liberté un peu gênée par l'assiduité à laquelle j'ai accoutumé mon amie, assiduité que je me crois, par conscience, par probité et par délicatesse, obligé de continuer, même depuis qu'elle ne m'est plus aussi agréable. Mais que veux-tu? Les femmes en général et collectivement ont tant à souffrir des mâles de leur espèce, qu'en particulier je me crois obligé de compenser autant que je le puis les torts généraux de mon sexe. Car, en vérité, mon ami, l'horrible loi du plus fort, que les hommes ont su modifier à leur égard , bien qu'elle soit encore loin d'être détrônée, règne entièrement de la masse des hommes à l'égard de la masse des femmes, et, en détail, elle ne s'exerce aussi que trop. Une femme, dans l'ordre social actuel, est regardée par les lois, et presque toujours par les hommes, souvent moins libéraux que nos codes eux-mêmes, comme un meuble, comme un joujou destiné de toute éternité au bon plaisir et à l'usage de sa Majesté t Hommes qui, par la grâce de Dieu et par la force de ses muscles , est constitué propriétaire de l'animal domestique appelé femme, à peu rprès comme dans les colonies, oti un blanc est propriétaire de ses noirs , ou plutôt comme en Pologne, en Russie, en Hongrie, en Bohême, etc. etc., et, il y a quelques siècles, dans toute TEurope, oti un seigneur

est maître de ses serfs. On déguise, dans la bonne compagnie, cqVq triste condition des femmes, par beaucoup de fadaises qu'on leur débite^ par de mauvais quatrains où on leur répète qu'elles sont les maîtresses, Icsdominatrices, que les hommes sont leurs esclaves^ et autres bêtises de cette force; mais tout cela ne change point l'état des choses, et pour en juger il suffit d examiner le sort des femmes dans les classes inférieures, oti Ton dit les choses tout crûment comme elles sont, aussi bien que Tintérieur des ménages dans les classes supérieures. Je crois que Ton peut dire, sans exagérer, que, si la triste condition des femmes n'était point modifiée par les sentiments que fait naître dans Thomme le besoin physique de l'amour, elles seraient purement et simplement des serfs de glèbe, et même pis ; vois ce qu'elles sont chez les sauvages : de pures bêtes de somme. Chez nous, quel est le sort de celles qui n'ont point de fortune par elles-mêmes? Le travail le plus assidu et le moins soldé, qui leur manque même très-souvent, vu que les hommes ne leur ont laissé qu'un très-petit nombre de professions, et des moins lucratives; ou bien le libertinage, c'est-à-dire la vente de leur personne, soit au premier venu, soit au plus offrant et dernier enchérisseur. Je m'étonne toujours, en faisant ces réflexions, qu'il puisse exister des femmes qui ne soient pas libérales; il me semble entendre un serf de Russie parler en faveur de l'esclavage des noirs des Antilles. Il est certain que la loi du plus fort ne cessera de s'exercer à l'é-^ gard des femmes que lorsqu'elle aura cessé entièrement de se faire sentir à l'égard des hommes; cela est inévitable et dans la nature des choses : aussi les femmes

sont directement et personnellement intéressées, comme femmes, aux progrès de Tordre social^ et ce qui le prouve, c'est qu'en efifet l'histoire montre que le sort des femmes s*est constamment amélioré dans la proportion des progrès de la civilisation... Mais je crois, en vérité, que je vais t'assommer d'une dissertation politique sur les femmes. Je suis aujourd'hui en grand train de moraliser. Cela tient, en y pensant bien, à ce que je ne puis guère moraliser qu'avec toi: je n'ai autour de moi, excepté un très-petit nombre de personnes , que des connaissances ; toi seul es mon ami^ toi seul sympathises complètement avec moi. Ah ! si nous étions ensemble, combien nous philosopherions! J'espère bien que ce temps-là arrivera un jour. Nous sentons si bien l'un et l'autre le plaisir de philosopher, plaisir qui coûte si peu^ qui procure tant de jouissances, et qui est cependant connu de si peu d'hommes!

Je n'ai aucune nouvelle politique intéressante à t'annoncer.Tu connais le résultat satisfaisant des élections; l'année prochaine nous serons en bon nombre dans la Chambre. Les journaux, et mieux encore les cloches, les canons, les proclamations, t'auront sans doute appris la nouvelle étonnante, admirable , inattendue , de la naissance de la petite princesse. Tu auras sans doute déjà lu des vers, à tant par hémistiche, qui vantent les grâces, les vertus, l'esprit, le bon sens, le jugement exquis, et peut-être même les connaissances profondes et variées 4 la sensibilité ingénieuse et délicate, etc., etc., etc., de la petite altesse royale de trois ou quatre jours. On a déjà eu l'impudeur de faire représenter deux vaudevilles, auxquels des hommes ont osé mettre leur

nom , en l'honneur de cet événement. Il faut cependant avouer que Ton n'a point fait, et certainement on ne fera point, à son égard^ tant de turpitudes qu'on en a fait à l'occasion de la naissance de Tenfant Bonaparte : nos maîtres ont gagné en pudeur depuis cette époque , ou, pour mieux dire, le public a gagné en bon sens et en dignité.

L'on jouit ici, je te l'assure, d'une très grande liberté de parler, et même d'écrire. Il n'y a que les journaux et les hommes purement ministériels qui s'avilissent par des bassesses et des flagorneries, et tout ce qu'ils disent est bientôt relevé et mis à sa place par les journaux des deux bords.

On t'a dit, à ce qu'il me semble, que j'étais occupé dans ce moment d'un ouvrage considérable, qui devait me faire beaucoup d'honneur et de profit. La renommée, selon sa louable coutume, a diablement exagéré les choses. Mais enfin, puisque tu désires être au courant, je vais t'y mettre.

Il est vrai que j'ai conçu le plan d'un ouvrage sur les mathématiques, qui pourra être assez important, si je m'y prends bien; mais je t'assure qu'il n'est point encore prêt à être exécuté , car le plan est achevé depuis à peu près un an et il n'y a point encore une ligne de faite de l'exécution. Il est vrai que ma tête a beaucoup travaillé dessus, ce qui revient au même, mais enfin il n'y a rien de fait. J'ai montré le plan à quelques savants^ et particulièrement à Poinsot, excellent juge en cette matière : ils l'ont pleinement approuvé, et ils m'ont beaucoup encouragé à pousser l'exécution. Mais je n'ai garde; je ne veux pas me presser, l'ouvrage serait

mauvais. J*ai été quatre mois à faire le plan , mais je suis sûr que je n*y ai pas mis encore assez de temps : un plan bien conçu est les cinq sixièmes du travail, pour le moins. Ainsi il faudra que j'aie changé mon plan encore deux ou trois fois avant de m'y tenir et d'exécuter, supposé même que mes occupations m'en laissent le loisir , ce qui n'est pas probable de quelque temps encore. Comme je ne trouve pas encore que mon plan soit mauvais, je suis certain qu'il n'est pas temps, parce qu'il doit pouvoir s'améliorer; j'attends que mes réflexions m'en aient fait découvrir les défauts pour me livrer à ce travail; j'ai pour règle constante de regarder comme imparfait et mauvais tout ce qui ne se montre pas perfectible, persuadé que je suis qu'il n'y a rien d'absolu, et qu'il y a toujours quelque défaut capital dans tout ce qui paraît absolument bon. Enfin, je te dirai cependant ce que c'est. L'ouvrage roulera sur la philosophie des mathématiques; en voici, autant que je puis te l'exprimer si sommairement, les motifs et l'esprit.

L'esprit de l'homme, considéré en lui-même, ne peut pas être un sujet d'observation, car chacun ne peut point, évidemment, l'observer dans autrui ; et, d'un autre côté, il ne peut pas non plus l'observer dans luimême. Et, en effet, on observe les phénomènes avec son esprit; mais avec,quoi observerait-on l'esprit lui-même, ses opérations, sa marche? On ne peut pas partager son esprit, c'est-à-dire son cerveau, en deux parties, dont l'une agit, tandis que l'autre la regarde faire, pour voir de quelle manière elle s'y prend; croire cela possible, c'est tomber dans la même erreur, c'est se faire la même illusion que lorsqu'on dit que nous voyons les objets

parce que leurs images se peignent au fond de l'œil. Mais avec quoi voyez-vous les images? répondent les physiologistes. Il vous faudrait un autre œil pour les regarder, silesimpressions lumineuses agissaient comme images sur votre rétine. Il en est de même ici : vous voulez observer votre esprit, mais avec quoi le regarderea^vous? 11 vous en faudrait un autre pour Texaminer.

Il résulte de là que les prétendues observations faites sur Tesprit humain considéré en lui-même et à priori sont de pures illusions ; et qu'ainsi tout ce qu'on appelle * logique^ métaphysique ^ idéologie^ est une chimère et une rêverie, quand ce n'est point une absurdité. Les bons esprits sont depuis longtemps assez bien d'accord sur ce point; mais je ne sache qu'on se soit ainsi rendu compte de ce résultat.

Ce n*est donc point àprioriy dans sa nature, que l'on peut étudier l'esprit humain et prescrire des règles à ses opérations ; c'est uniquement à posteriori^ c'est-àdire d'après ses résultats^ par des observations sur ses faits, qui sont les sciences. C'est uniquement par des observations bien faites sur la manière générale de procéder dans chaque science , sur les différentes marches que l'on y suit pour procéder aux découvertes , sur les méthodes , en un mot, que l'on peut s'élever à des règles sûres et utiles sur la manière de diriger son esprit. Ces règles, ces méthodes, ces artifices, composent dans chaque science ce que j'appelle sa philosophie. Si Ton avait des observations de ce genre sur chacune des sciences reconnues comme positives, en prenant ce qu'il y aurait de commun dans tous les résultats scientifiques partiels, on aurait la philosophie générale de toutes Ips

sciences , la seule logique raisonnable. Tu vois par là que les philosophies et la philosophie générale seraient des sciences tout aussi sûres que les autres, perfectibles comme les autres, qui avanceraient en proportion des autres et qui les feraient avancer à leur tour. Les résultats généraux de la philosophie d'une science qui seraient transportables dans les autres, ou dans quelque autre seulement, y seraient appliqués, et les sciences suivraient dans leurs progrès une marche beaucoup plus uniforme et en même temps beaucoup plus sûre. Il y a incontestablement, aujourd'hui, certaines méthodes dans l'a chimie ou la physiologie, qu'il serait utile de transporter dans les mathématiques, et réciproquement; on ne le fait point, et pourquoi? C'est que chaque savant est occupé à faire aller sa science particulière^ et ne s'avise point d'extraire et d'apporter des secours aux autres savants , ni d'en aller chercher chez eux. Cela ne peut pas être même, sans quoi les sciences particulières seraient négligées. Il faut donc qu'il y ait pour chaque science en particulier une classe de savants uniquement occupés d'en observer les méthodes, de les comparer, de les généraliser, de les perfectionner, et, en sus de tout cela, une classe de philosophes généraux occupés uniquement de même à observer ces différentes philosophies, à les comparer, à les généraliser et à les perfectionner par leurs rapports mutuels. C'est là ce qui ferait marcher les sciences bien plus rapidement, et ce qui, en même temps, les rendrait bien plus utiles à la masse dans leurs applications aux besoins de l'homme. Veux-tu un exemple frappant de la nécessité de cette classe de travaux? Je le

prends dans l'histoire des mathématiques. Diophante et les Arabes ont commencé l'algèbre en imaginant de remplacer les mots par des lettres simples pour désigner les inconnues, et tu sais quel pas a fait faire ce commencement de langage algébrique. Il semble qu'il n'y avait de là qu'un pas à l'idée de représenter aussi les données par des signes abrégés et de former ainsi k langue algébrique en entier. Eh bien^ on a été trois siècles à faire ce pas-là^ puisque c'est Viète, contemporain de Descartes, et Wallis, qui l'ont fait les premiers. Une telle lenteur est inconcevable; cependant le fait est certain. Quelle en est la cause? C'est évidemment que les mathématiciens, uniquement occupés de se servir de leur méthode, ne songeaient pas et ne pouvaient songer à la perfectionner que lorsqu'ils auraient épuisé tout ce qu'ils pouvaient faire avec elle, et que des questions nouvelles plus composées leur auraient fait sentir la nécessité de nouveaux perfectionnements. S'il eût existé à cette époque une classe de mathématiciens philosophes^ ils auraient examiné le pas fait par les Arabes, ils auraient recherché à quoi pouvaient tenir les avantages de cette notation, et ils auraient été conduits à proposer aux mathématiciens exécutants d'en étendre l'usage; cela est évident, car on devait nécessairement

arriver là si on s'était mis à réfléchir sur la méthode, au lieu de l'appliquer.

Ce que je viens de te dire composera, étant développé suffisamment et appuyé de faits nombreux, pris autant que possible dans l'histoire de toutes les sciences, l'introduction et la partie réellement la plus importante de mon travail, celle à laquelle j'attache le plus de prix.

Tu conçois, d'après cela, que le reste sera lexécution, autant que je le pourrai, relativement aux mathématiques, de la conception générale établie dans l'introduction. J'ai choisi les mathématiques de préférence, d'abord parce que c'est la science que je possède le plus en détail, ensuite parce qu'étant la plus avancée , elle est précisément celle qui doit avoir le plus besoin de philosophie et pour laquelle on peut mieux la faire. Le degré de niaiserie, d'imphilosophisme, des mathématiciens, leur défaut d'ensemble et d'accord dans les idées, sont inconcevables. Tel pousse hardiment telle partie des mathématiques, qui ne s'est jamais rendu compte à lui-même des rapports de cette partie (i) des mathématiques, à plus forte raison des rapports de cet ensemble avec celui de toutes les connaissances humaines, et n'a jamais examiné à quoi tenait la bonté et la justesse presque mécaniques des méthodes dont il s'est servi ; qui, en un mot, n'a fait d'attention qu'aux résultats, et a été toute sa vie une véritable machine à calculs^ exactement analogue à celle que Pascal avait inventée et exécutant seulement ment plus compliquées. Tu dois reconnaître à ces traits beaucoup de mathématiciens de ta connaissance, qui n'ont ni esprit, ni jugement, ni bon sens: tout cela pour eux.

Adieu, mon cher ami, j'espère que j'ai répondu assez largement à toutes tes questions, et je te laisse le temps de succomber au sommeil qui t'obsède : je te souhaite

(i) Ces points et les suivants indiquent les mots manquant à l'original par suite de la rupture du cachet de la lettre.

{Note de l'Éditeur.)

une bonne nuit et des rêves agréables. Puissent mes philosophies et ma morale ne pas te poursuivre dans ton sommeil! Ton ami pour la vie^

Comte.

Au moment où je signais ma lettre, on vient de me remettre une lettre de Lacanue, qui m*annonce la mort de mon pauvre Cabanes. Je ne craignais que trop ce funeste événement : son silence, son retour qui se retardait tant, et sa maladie que je n'ignorais pas, me faisaient [penser que je devais le perdre, qu« je l'avais

peut-être déjà perdu! Cependant qui aurait pu

croire que ce serait si tôt? Atrocfe providence, s'il en existe une! qu avait donc fait ce malheureux jeune

homme ? Ah ! mon cher Valat, tu ne Pas pas connu

intimement comme moi; tu n'as pas été à même d'apprécier par des rapports suivis toute la bonté^ toute la délicatesse, toute la sensibilité de son cœur, toute la justesse et la sagacité de son esprit vraiment philosophique, toute la douceur, la franchise^ l'amabilité de son caractère, son dévouement pour ses amis, son adoration pour ses parents, sa tendre et touchante philanthropie Oh ciel! toutes ces estimables qualités sont

donc perdues pour jamais !...... Quelles sombres idées

cette catastrophe me suggère! Sommes-nous donc

aussi, mon cher Valat, destinés à périr à la fleur de

notre âge?. Oh! du moins, j'espère, si un pareil

sort nous attend, que je mourrai avant toi : il est trop cruel de survivre

Il est mort de la poitrine; ses facultés morales n'ont souffert aucune altération. Sa mort a été digne de sa vie,

il a expiré en vrai philosophe ; d'indignes prêtres ne sont pas venus insulter à sa dernière heure, et gour-

mander sa belle âme Pauvre jeune homme! il a

contribué au bonheur de tous ceux avec qui il a eu quelques relations Quel chrétien peut en dire autant?

Adieu, mon cher Valat. Je ne sais ce que je fais, ni ce que j'écris. Il est bien heureux que j'eusse fini ma lettre avant de recevoir celte nouvelle Mon ami, réponds-moi tout de suite, je t'en conjure; je craindrais

pour ta santé Conserve-la bien, je t'en conjure,

cette santé qui m'est si précieuse, et qui me devient encore plus nécessaire par ce cruel événement J'avais

deux excellents amis, il ne m'en reste plus qu'un

Adieu, je vais me jeter sur mon |it, et j'essaierai de pouvoir dormir; il est minuit.

A Monsieur VALAT, à Montpellier.

Paris, le 28 septem\3re 18 19.

Bien que je t aie écrit, il y a seulement quatre jours, une lettre de laquelle tu te souviendras sans doute longtemps, vu l'ennui prolongé qu'elle t'a causé, au risque de passer pour un ultrà-ennuyeux, je vais t'obliger en-

core à digérer une épître supplémentaire ; car, en relisant ta lettre après que la mienne a été envoyée, je me suis aperçu que, malgré mon épouvantable prolixité, je n'avais pas répondu à tout ce que tu me demandais dans ta courte lettre. D'ailleurs, mon cher ami, je puis bien t'affirmer très-sérieusement que, si tu éprouves à me lire le dixième seulement du plaisir que je sens à t'écrire, notre correspondance doit nous rendre singulièrement heureux. Tu diras, sans doute, à ce propos : Pourquoi l'as-tu négligée pendant plus de trois mois ? Le pourquoi ? Je te l'ai dit dans l'introduction de mon dernier volume.

En rouvrant ta lettre, je vois que je ne t'ai rien dit au sujet de tes réflexions sur la gloire et sur ses inconvénients. Elles me paraissent fort judicieuses; mais je t'assure, mon ami, qu'elles portent à faux, car la gloire est une méchante catin, dont je n'ai jamais été et dont, j'espère, je ne deviendrai jamais amoureux. La gloire n'est à mes yeux qu'un préjugé, aussi ridicule et certainement aussi funeste que bien d'autres. Être un grand homme, un homme dont on parle ou dont on parlera, n'est point du tout mon ambition; être un homme heureux , soit qu'on en parle, soit qu'on n'en sache ou qu'on n'en dise rien, cela est beaucoup plus solide, et c'est là oîi je vise. Je ne dis point, sans doute, que je serais totalement insensible au plaisir d'entendre parler de moi d'une manière avantageuse; je crois que c'est im- , possible à notre nature, dans la composition de laquelle la vanité entre toujours pour quelque chose, malgré tout le soin qu'on peut y mettre. Mais je veux dire que je n'apprécie point ce plaisir assez haut pour

faire à sa recherche le sacrifice du moindre bonheur réel. Les plaisirs de vanité, en général, me touchent fort peu, et celui-là, quoique le plus précieux de ce genre, est bien creux, à mon avis. Ainsi, ne me fais pas rinjure de me croire épris de fumée. J'aime et je désire de la réputation, non pas pour le plaisir de faire bavarder les badauds sur mon compte, mais pour les avantages positifs qu'elle procure, et uniquement comme moyen d'acquérir un peu d'aisance, en un mot une existence agréable, quoique médiocre, et même comme médiocre. C'est là, je t'assure, le motif secret pour lequel beaucoup plus de gens qu'on n'imagine paraissent aimer la gloire ; car je t'assure qu'on met sur le compte de Tamour de la gloire beaucoup de choses qui ne se rapportent véritablement qu'à l'amour du bonheur. Sais-tu pourquoi? Tel qui rougirait d'avouer qu'il désire et qu'il recherche l'aisance ne rougit point, et se vante, au contraire, de désirer et de rechercher la gloire ; cela est beaucoup plus noble dans l'opinion des badauds, à laquelle il n'est pas d'homme qui ne soit obligé de faire quelques concessions. L'origine de cette idée de noblesse attachée à l'amour de la gloire vient, je crois, des succès et des triomphes des conquérants, seul genre de succès qui ait été et qui soit encore pour beaucoup de monde regardé comme noble ^ et succès dont le principe est bien, en effet, l'amour de la gloire dans toute son exécrable extravagance. Nous avons renversé l'ancien régime, mon cher ami, et le voilà, j'espère, enterré pour toujours ; mais il s'en faut encore diablement que nous ayons aussi renversé les idées qu'il, a fait naître; presque toutes nos idées morales s'y rat-

tachent encore. Quoi qu'il en soit, pour ne pas entrer dans une divagation politique , et rentrant dans mon sujet, je suis persuadé^ pour l'honneur de la raison humaine, qu'il y a très-peu de gens aimant vraiment la gloire; à l'exception de quelques fous de la classe des Bonapartes, presque tous ceux qui paraissent courir après la gloire courent réellement après le bonheur, au moins dans le principe. Dans tous les cas^ c'est ainsi que je pense. Ainsi^ pour te parlera ce sujet d'une manière positive^ je te dirai que j'ambitionne d'être le plus tôt possible, par mes travaux, membre de l'Institut, parce qu'alors je serai à peu près sûr de me faire une existence commode et assurée. Je t'avoue que je trouve plus simple d'obtenir ainsi mon existence par des ouvrages et par la réputation qu'ils pourront me faire , que d'aller la mendier à la porte de quelque sot titré. D'ailleurs, quand même cela ne serait pas plus simple, et plus sûr, ce que je ne crois pas, le second parti répugne tellement à mon organisation que je me laisserais plutôt mourir de faim que de le prendre. Tu vois, mon ami, qu'il ne s'agit point de gloire dans tout cela, mais tout bêtement et tout vulgairement de bonheur. Je suis bien résigné, jusqu'à l'époque dont je te parle, si jamais elle arrive, à mener une vie précaire, persuadé que le moyen que je prends pour en acquérir une assurée est le seul à ma convenance. Mais, au fond^ cette route n'est pas si étrange qu'on le croit ; beaucoup de gens la suivent, chacun dans son genre. Celui qui veut faire sa petite fortune dans le commerce jcherche d'abord à acquérir de la réputation, qui est la gloire de son état. Ce n'est pas pour le plaisir creux

d'entendre dire : Monsieur un tel vend très-bien, il a de fort bonnes marchandises ; c*est afin d'attirer les chalands. Eh bien, je considère la gloire absolument comme ce bon marchand de la rue Saint-Denis, qui, au fond, est beaucoup plus philosophe qu'il n'imagine et qu'on ne l'imagine. Ainsi, j'espère que me voilà disculpé entièrement à tes yeux du soupçon de glorioîisme.

Mais, en second lieu, j'ai d'autres motifi, qui sont aussi, je crois, plus communs qu'on ne pense, pour me livrer à des travaux qu'on attribue vulgairement à l'amour de la gloire ; ces motifs sont, en deux mots : 1° le plaisir que j'éprouve à travailler ; 2° le bien que mes travaux peuvent faire à mes pauvres semblables. Mes travaux sont et seront de deux ordres, scientifiques et politiques. Les premiers se rapportent au premier mobile principalement, et les autres au second. Je dis principalement, car je ferais très-peu de cas des travaux scientifiques, si je ne pensais perpétuellement à leur utilité pour l'espèce; j'aimerais autant alors m'amuser à déchiffrer des logogriphes bien compliqués. J'ai une souveraine aversion pour les travaux scientifiques dont je n'aperçois pas clairement l'utilité, soit directe, soit éloignée; et, en second lieu, je t'avoue aussi que, malgré toute ma philanthropie, j'apporterais beaucoup moins d'ardeur aux travaux politiques, s'ils ne donnaient pas prise à l'intelligence, s'ils ne mettaient pas mon cerveau fortement en jeu , en un mot s'ils n'étaient pas difficiles. Tel je suis, et tels, je crois, sont beaucoup d'autres; j'ai seulement sur eux l'avantage d'être un peu plus franc. Pour te prouver que la gloire

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n'entre pour rien dans mes projets de travaux, je te dirai que j'ai beaucoup plus de plaisir à concevoir, à produire, qu'à publier, et que pour les travaux scientifiques, du moins, dont l'utile influence n'exige pas une subite publication, je consentirais très-volontiers à les laisser en portefeuille toute ma vie, si ce n'était l'effet utile que j'en espère pour moi, et que je t'ai expliqué plus haut. En un mot, le plaisir d'exercer mon intelligence sur des objets important au bonheur des hommes, et la pensée de contribuer un peu quelque jour à l'amélioration du sort du pauvre genre humain sont, avec le désir de me faire une petite existence commode et assurée, les trois motifs qui me portent à travailler et à écrire , les deux premiers étant pour moi l'élément le plus important du bonheur. Cependant, j'en oubliais un quatrième, qui est encore une spéculation, car je suis intéressé en diable. Je sens que la réputation scientifique que je pourrais acquérir donnerait plus de valeur, plus de poids, plus d'influence utile à mes sermons politiques. Car il est vrai de dire, à la honte des savants, que les vérités politiques ne sont pas, en général, cultivées par les gens les plus capables. Comme elles ne donnent ni à dîner, ni à souper, comme elles ne font pas obtenir de places, de pensions, de cordons, de crachats, etc., etc. (je parle, comme tu vois, de la vraie politique, de la politique morale, et non du machiavélisme déguisé en libéralisme, ou, si tu veux, du bonapartisme), il en résulte que MM. les savants et les gens capables en général aiment mieux se ranger du parti du pouvoir, du gaspillage et de la guerre, que de celui de la liberté, de

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réconomie et de la paix. Il suit de cet état des choses que, lorsqu'un homme à réputation scientifique se mêle de politique libérale, il est admiré comme une béte curieuse, qu'il est écouté plus volontiers et avec plus d'utilité.

Voilà, mon cher ami, autant que je suis capable de m'analyser moi-même (ce qui est toujours fort difficile à faire exactement, si même cela est possible), voilà l'examen et la revue complète de mes motifs de travail. Je ne croîs pas que personne se soit jamais avisé ainsi de se déshabiller de son mieux ; il est vrai que ce n'est que pour toi, uniquement pour toi, que je me permets cette nudité philosophique. Tu en jugeras comme tu voudras; mais, dans tous les cas, je serais curieux de savoir ton jugement in petto y franc et net.

En voilà, j'espère, bien assez sur mon compte^ et même beaucoup trop; j'ai maintenant à te faire une petite question. Tu m'as dit, je me le rappelle, dans le temps, que tu avais lu et étudié l'économie politique dans Say, et que tu étais fort content de cette science. Donne-moi, je te prie, là-dessus, quelques renseignements plus développés ; dis-moi quelles sont les principales notions que cette étude a rectifiées en toi, quelles réflexions elle a fait naître , quelles idées elle te donne de l'ensemble de la société. Je m'intéresse extrêmement à ce que tu te formes les idées qui me semblent les plus justes, car, sans avoir Tardeur du prosélytisme en général, on peut très-bien l'avoir pour ses amis; mais, de plus, je m'intéresse beaucoup à la propagation de cette belle science, et je suis persuadé que tu es comme moi, et qu'à peine une idée importante a

poussé dans ta tête , tu éprouves le besoin de la répandre et d'éclairer autant que possible. Ce principe existe plus ou moins chez tous les hommes. C'est là ce qui portait irrésistiblement, dans l'origine, la troupe libérale de Jésus-Christ et de ses camarades à se faire pendre ou brûler par les ultras de leur temps. De nos jours, Dieu merci, on n'a pas besoin d'être aussi ardent en propagation d'idées^ et on peut l'être à beaucoup meilleur marché.

J'ai vu, un de ces jours, le bon général Campredon ; il est à Paris jusqu'à la fin d'octobre. C'est un bien digne homme.

Adieu, mon ami ; sois, je t'en prie, encore plus bavard que moi, si la chose est possible.

Ton ami pour la vie,

Comte.

Ne dis pas, je t'en prie, à mes parents, que je t'ai écrit à de si courts intervalles : ils pourraient se plaindre de la concurrence. Je leur écrirai désormais plus souvent.

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A Monsieur VALA T, à Montpellier,

Paris, le 6 septembre 1820.

J'espère bien que pour cette fois, mon paresseux ami, tu mériterais d*être condamné, pour crime de lèse-correspondance, à réciter tout au moins les sept . psaumes de la Pénitence. Sais-tu que le 23 de ce mois, c'est-à-dire dans dix-sept jours, il y aura un an que je t'ai écrit une très-longue lettre , à laquelle tu n'as pas daigné faire la plus petite réponse ? Si je n'étais convaincu de ton extrême nonchalance, j'aurais assurément beau jeu à t'accuser d'indifférence. Ne viens pas me parler d'excuses : il ne peut y en avoir pour un an de silence. Passe bonnement condamnation sur ta paresse, et, à ce prix-là, n'en parlons plus, pourvu que tu répondes sur-le-champ à cette missive, et que tu ne te fasses pas tirer l'oreille plus tard pour activer notre correspondance.

J'aurais bien envie ^ pour te punir, de te faire avaler une très-volumineuse épître ; mais,par générosité, je n'en ferai rien. J*espère que pour ne pas être en reste à cet égard tu me détailleras très-amplement tous tes gestes, faits, dits, pensées, etc., depuis un an. Il doit y avoir là matière pour une brochure, tout au moins. A te parler

très -sérieusement, je t'assure que nous aurions grand tort Tun et l'autre de négliger notre correspondance, car elle est^ pour moi du moins , un grand soulagement, une grande consolation ; et, sans présomption, je pense que cela est réciproque. Ainsi , je t*en prie , mon cher Valat, à l'avenir plus de pareils délais ; je te promets que de mon côté tu n'auras pas lieu de te plaindre. Malgré qu'il y ait ici deux ou trois excellentes personnes qui me sont et auxquelles je suis très-attaché, et qui me conviennent même beaucoup sous le rapport de l'esprit et sous celui du cœur, il n'en est aucune qui m'inspire autant d'intimité, de sympathie , de confiance et d'abandon que toi. Je suis persuadé, mon cher, qu'en fait d'amitié^ toutes choses d'ailleurs égales, rien ne peut remplacer la circonstance d'avoir commencé la liaison dans l'enfance de la vie. Il n'y avait que mon pauvre malheureux Cabanes qui eût pu me faire éprouver, sans cette circonstance, la même sympathie; encore, y avait-il même à cet égard quelques légères nuances entre vous deux. Mais, depuis que je l'ai perdu, tu vois bien que tu m es encore bien plus nécessaire. Ainsi, je te le répète^ mon cher Valat, si cette amitié est bien réciproque , comme je n'en doute pas, ce serait à nous deux une grande duperie , ce serait nous priver gratuitement d'un plaisir très-vif et très-facile à obtenir, que de ne pas suppléer par une correspondance très-active à l'ennui de l'absence.

Tu pensais peut-être, mon cher ami , que je pourrais venir cette année passer à Montpellier le mois de septembre, ainsi que je l'avais promis à ma famille. Mes finances ne m'ont pas permis d'exécuter ce projet, au-

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quel je tenais beaucoup. J'ai eu tellement de peine à tenir pendant toute Tannée mon budget des recettes au niveau de mon budget des dépenses, que tu penses bien qu'il m'a été impossible de songer à faire toutes les économies qu'il m'aurait fallu pour entreprendre un tel voyage ; et, d'un autre côté^ Je n'ai pas voulu que mes parents en fissent le sacrifice. Le plaisir de les revoir et de t'embrasser aurait été empoisonné pour moi, s'il avait dû leur nécessiter des privations. J'ai préféré m'en sevrer pour cette année, mais j'espère que l'année pro* chaîne je n'en serai plus réduit là.

Ne va pas, je t'en prie, inférer de ce que je te disais tout à l'heure sur la difficulté oîi j'ai été de niveler mon budget des recettes et celui des dépenses que je n'ai pas strictement suivi dans mon économie domestique les maximes sages et prudentes que j'enseigne en qualité d'économiste politique. Malgré que cette inconséquence n'eût assurément rien d'extraordinaire, cependant tu sens aussi que cette difficulté peut s'expliquer de deux manières, ou en supposant mon budget des dépenses aussi enflé proportionnellement que celui de notre pauvre nation française, ou en supposant mon budget des recettes aussi maigre que celui de l'Institut, des Ponts-et-Chaussées ou de toute autre institution d'une utilité réelle et positive. Or, c'est dans ce dernier cas justement que ma maudite étoile m'a tenu cette année-ci. L'espèce humaine, que j'ai éclairée pour ma part, en me donnant beaucoup de peine, ne m'a pas •

rendu (l'ingrate!) de quoi acheter une lanterne de corne. D'un autre côté, j'ai eu le malheur de n'avoir pas autant de leçons que l'année précédente. Avec cette

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diminution dans mes deux sources pécuniaires, tu expliqueras sans doute aisément ma disette, sans avoir besoin de recourir à la supposition maligne et forcée de dépenses extravagantes. Cependant, comme il faut de la franchise entre nous, je te dirai que mes dépenses s'élèvent plus haut que tu ne l'imagines sans doute, sans que pourtant il y ait un seul centime employé comme tu pourrais le penser. Le mot de cette énigme, pour laquelle probablement tu n'aurais pas besoin de la profonde sagacité d*Œdipe ou de M. de LignoUe, est : Dépenses de ménage. J'espère que tu m'entends. Je pourrai, du reste, une autre fois, m'expliquer plus en détail à ce sujet, si tu le désires, ou bien au cas où tu m'aurais mal compris. Je te dirai , d'ailleurs, que ma petite fille se porte à merveille, qu'elle vient très-bien, et, en un mot, que j'en suis toujours enchanté. Mais sur tout cela motus y tu le sens bien, avec qui que ce soit au monde 1

Je profiterai peut-être, dans quelque jours, de l'occasion que m'offre le départ prochain de Langlade, pour t'envoyer le paquet de mes œuvres politiques pendant l'année de silence à laquelle tu m'as condamné. J'aurai soin de l'indiquer exactement ce qui est de ma façon et ce qui est de celle de Saint-Simon. Tu auras vu , sans doute, dans le temps^ par les journaux, que nous avons eu un procès dont nous sommes victorieusement sortis. Messieurs les procureurs généraux ont beau jeu à fulminer dans des réquisitoires^ quand il ne s'agit que de brochures ayant pour objet quelque petite tracasserie de parti ou quelque événement du jour; mais avec des doctrines fortement pensées et faisant corps, ils n'ont au-

cun moyen : aussi ont-ils été pulvérisés dans notre défense. Quand je dis notre, ne va pas t'imaginer que je fusse personnellement en jugement, quoique j'aie coopéré à la défense. Grâce à la précaution quej'ai prise de ne jamais signer mes articles, la responsabilité ne porte point sur moi; c'est une chose convenue avec M. de Saint-Simon, auquel, comme tu le penses bien, cette convention ne fait aucun tort, puisqu'il est évident qu'être pendu avec lui ne le soulagerait guère. Quant à moi, je signerais avec plaisir, ne fût-ce que pour faire connaître à un plus grand nombre de personnes qu'à celles auxquelles nous l'apprenons, ma petite capacité (car Tamour- propre est franchement indestructible) ; les procès ne me feraient pas peur pour moi personnellement, d'autant plus que , comme disait le bon La Fontaine de bien d'autres sujets, de loin c'est quelque chose et de près ce n'est rien. Mais la peiné extrême que je causerais à mes parents s'ils venaient seulement à savoir que j'écris sur la politique retiendra toujours ma petite vanité, jusqu'à l'époque, qui ne me paraît pas très-prochaine, où il n'y aura plus à cet égard la moindre crainte de danger.

Nous venons de faire paraître hier une brochure d'environ 100 pages, intitulée : Considérations sur les mesures à prendre pour terminer la Révolution, Je te l'enverrai aussi par Langlade.

Je m'occupe, en outre, avec beaucoup d'ardeur, sinon sous le rapport de la rédaction , au moins sous celui de la pensée, de travaux mathématiques. Tu sais peutêtre que l'Institut a proposé cette année pour le concours de mathématiques un grand prix très-raisonnable.

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ce qui ne lui était pas arrivé depuis fort longtemps. Ils ont eu le bon esprit de ne fixer aucun sujet précis et de se borner à déclarer qu'il y aura un prix pour le meilleur ouvrage ou mémoire sur les mathématiques qui aura été publié d'ici au i" janvier 1822, époquede la clôture du concours. Un champ aussi large m'a déterminé à concourir. Je destine à cet effet : 1° un ouvrage sur la Philosophie des mathématiques^ dont je t'ai dit quelque chose dans ma lettre du 23 septembre 18 19 , et sur lequel j'ai beaucoup amassé de matériaux dans ma tête depuis cette époque ; 2° un mémoire sur le Calcul des variations^ dans lequel je ferai connaître un moyen que je crois avoir trouvé, et qui, si je ne me trompe, fera faire un pas important à ce calcul, dernier effort de l'esprit humain en mathématiques. Si j'avais le bonheur, auquel je n'ose aspirer, de réussir dans ce concours, auquel la latitude du sujet donne un caractère très-marquant , je pourrais regarder mon existence comme assurée (tu vois que^ malgré ma vanité, je vise au solide), car une bonne chaire dans l'instruction mathématique, et la perspective du premier fauteuil géométrique vacant à l'Académie des sciences, seraient la suite presque infaillible d'un tel succès. Mais, comme je te le disais, je n'ose espérer. La seule chose qui soutienne en moi le faible espoir que me donne un certain sentiment (bien ou mal fondé) de ma valeur, c'est la faiblesse que j'aperçois dans tous ceux qui pourraient concourir; car tu sais que les académiciens ne peuvent point entrer dans cette lice. Enfin, dans tous les cas, je crois que j'aurai bien fait de tenter la fortune ; cela servira du moins à me faire un peu connaître.

Tu sens qu'avec ces travaux et ceux politiques, ma tête doit être occupée; et, en effet, je te réponds que je ne m'ennuie pas. Encore même, outre cela, j'ai en projet plusieurs ouvrages importants, que j'exécuterai plus tard. Enfin, je puis dire que j'ai de la besogne taillée pour la vie, quand je vivrais autant que Fontenelle, ce qui, j'espère, n'aura pas lieu. Je serais aussi heureux que je conçois qu'on puisse l'être si j'étais délivré de toute inquiétude sur mon sort et sur la possibilité de soulagerla vieillessedemes chers parents, qui s'approche. Mais cette incertitude empoisonne tout, même le plaisir du travail intellectuel. Mon métier de professeur ambulant est diablement précaire, et j'en perdrais la tête, si je n'étais heureusement assez philosophe pour être un peu insouciant, et surtout si le travail ne distrayait pas mon inquiétude. Pour réussir dans ce métier, il ne suffit pas d'avoir de la capacité, il faut de plus être un peu intrigant, ou, du moins, assez répandu dans le monde et assez actif pour ses intérêts pécuniaires, pour tenir toujours le nombre d'élèves au complet. Or, c'est une chose à laquelle, comme tu sais, je ne suis nullement propre , pour laquelle j'ai une aversion insurmontable. J'aimerais mieux passer une nuit à résoudre une question difficile que faire une démarche auprès de quelque sot et important richard pour me procurer un écolier. On ne fait pas fortune dans ce monde avec ces manières-là. Aussi n'est-ce pas mon ambition. Je demanderais seulement une existence de savant, et non une existence de banquier ou de ministre. Enfin, mon ami, je ne sais pas encore si j'aurai, au renouvellement de l'année scolaire, assez de leçons

pour subsister, et je vois nombre de nos anciens camarades, qui assurément ne passaient point pour des aigles, se faire, sans interruption , depuis deux ou trois ans, vingt à vingt-cinq francs par jour! Il y aurait là de quoi se brûler la cervelle. Mais ne t'effraye pas, je suis revenu de ces folies, et je saurai prendre mon mal en patience.

Du reste, la nomination de Poisson à la place de membre de la Commission d'instruction publique me donne quelque espoir d'amélioration prochaine dans mon existence. Malgré sa ténébreuse opinion politique, il est mathématicien très-distingué; et il y a toujours des ressources avec les hommes de mérite. Il est trèsdécidé à soutenir et à fortifier l'enseignement des mathématiques, à tâcher de faire remplacer les mazettes par des gens capables, et il poussera très-fortement dans ce sens. On peut d autant plus compter là-dessus, que son amour-propre y est éminemment intéressé, attendu qu'il ne peut point se mêler de l'instruction littéraire, à laquelle il n'entend pas grand'chose^ comme tu sais ; ce qui, du reste, est, à mon avis, un avantage bien plus qu'un inconvénient. Je crois donc qu'il mettra toute sa ténacité à perfectionner l'instruction mathématique, ce qui donne aux jeunes gens capables la perspective d'être avantageusement placés; malheureusement, il est très-probable qu'il sera contrecarré fortement par ses collègues de la commission, qui ont, pour ne pas s'occuper de l'instruction scientifique, le même motif que lui pour ne point se mêler de l'instruction littéraire, et qui, outre qu'ils sont plus nombreux, sont soutenus dans ce sens par le gouvernement, ou, au moins, par

les dirigeants actuels. Sur sept membres de la commission, Poisson et Cuvier sont les seuls savants; il est fort à craindre qu'ils succombent dans leurs efforts contre les cinq autres, qui sont la perle des obscurants. Mais enfin, comme les savants ont pour eux la tendance actuelle de la civilisation, qui place la science avant les lettres, ils n'est pas douteux qu'ils réussiront tôt ou tard, malgré tous les obstacles, et il se peut même qu'ils réussissent bientôt. Cela, dépendra essentiellement de la marche des événements politiques.

Une chose qui me flatte beaucoup dans cette agréable perspective, c'est la possibilité de te tirer de ton qui, qucPj quod^ pour te mettre à ta place naturelle. Si nous pouvions un jour être réunis ici comme collègues ! Oh ! mon ami, nous serions trop heureux!

Je t'avais promis une courte épître , et je m'aperçois que, sans le vouloir, je t'ai fait une niche. J'espère que tu me la rendras en même monnaie. Adieu, mon cher ami ; je te le répète pour la troisième fois , tâche de réparer par ton exactitude future ta nonchalance passée.

Ton ami pour la vie,

Comte.

Fais mes amitiés, je t'en prie, à Pouzin et à Emile Guillaume; dis-moi si je puis espérer de les voir à Paris,

A Monsieur VAL AT y professeur de mathématiques

au collège de Rhode^.

Paris, le 21 mai 1824.

Tu seras sans doute bien étonné, mon cher Valat, en recevant cette lettre. Il y a longtemps, je le crains bien, que tu ne t'attendais plus à en recevoir de moi, et ma conduite, je le confesse humblement, ne tendait que trop à faire naître ce soupçon, à le convertir presque en une certitude complète.

J ai, mon cher Valat, de grands reproches de négligence à me faire à ton égard ; je l'avoue franchement, et cette lettre a pour objet de réparer, s'il est encore temps, tous mes torts avec toi, et d'en obtenir le pardon de ton indulgente amitié. Mais je puis t'assurer, du moins, que je n'ai point à me reprocher d'avoir renoncé à l'amitié que nous nous sommes vouée depuis si longtemps, et qui m'a procuré, je ne l'oublierai jamais, tant de douces sensations. Oui, mon ami, quelque paradoxale que puisse sembler ma proposition, je n'ai avec toi que des torts de négligence trèsgrande, il est vrai, mais qui n'a jamais tenu à l'oubli de mon amitié. C'est ce dont j'espère te convaincre, si tu veux bien suivre attentivement l'exposé suivant.

Lorsque je reçus ta dernière lettre, au mois de janvier 1822, je commençais à être dans le moment de la

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composition directe de l'ouvrage même dont je t'envoie aujourd'hui la première partie. Tu me demandais une exposition rationnelle de ma doctrine politique^ et moimême , depuis longtemps, je désirais te communiquer mes idées d'une manière régulière et suivie. J'avais la certitude que l'ouvrage dont je m'occupais au moment où j'ai reçu ta lettre satisferait entièrement à ta curiosité et à mon désir, d'une manière beaucoup plus complète et beaucoup plus sûre que je ne pourrais jamais le faire par une ou même plusieurs lettres. J'étais même convaincu que toute discussion philosophique serait peu fructueuse entre nous avant que tu eusses lu et médité cet ouvrage, le premier auquel j'aie mis mon nom et le premier qui contienne une exposition satisfaisante et méthodique de l'ensemble de mes idées. J'espérais d'ailleurs avoir bientôt terminé ce travail. Par tous ces motifs réunis, je me trouvai conduit à ajourner ma réponse au moment oti je pourrais t'envoyer mon travail. Telle est la cause, et la cause unique, de mes torts avec toi, car ce n'est effectivement qu'aujourd'hui que je puis remplir cette condition que je m'étais imposée, et t'adresser le commencement de mon ouvrage. Tu vas concevoir clairement cela par ce qui me reste à te dire.

Je croyais d'abord, comme je viens de te le dire, que ce travail serait fini beaucoup plus promptement qu'il ne l'a été; car, commencé en janvier 1822, il ne fut terminé qu'au mois de mai de la même année. Première cause d'ajournement de ma lettre. Mais ce n'est pas là la plus grande, comme tu le vois, puisqu'il y a deux ans aujourd'hui qu'elle n'existe plus. La prin-

dpale est relative à la publication de ce (i)

Aussitôt que mon travail fut terminé, je ne doutai pas, comme tu penses qu'il était naturel de le faire, que la publication n'en fût immédiate, ainsi que cela était convenu avec M. de Saint-Simon, qui était, si tu t'en souviens bien, le directeur de notre association pour toute la partie d'impression, de publication, enfin pour tous les arrangements financiers quelconques, dont je ne me mêlais en aucune manière, m'en reposant entièrement sur lui. En effet, l'ouvrage fut composé typograpbiquement presque sur-le-champ, et naturellement tu sens qu'ayant été amené à attendre jusqu'alors pour te faire réponse, je devais encore l'ajourner jusqu'au moment de l'envoyer l'ouvrage, moment que je devais croire très-prochain, puisqu'il ne restait plus qu'à tirer les épreuves. Or, c'est ici que la chose se complique : attention! Un autre personnage va entrer en scène; c'est mon ci-devant collaborateur Saint-Simon qui est la cause de tout le reste de l'ajournement. Le voici qui va commencer ; écoute bien.

Par un motif peu important et dont je ne me souviens plus (à moins qu'il ne fût un prétexte , comme je soupçonne aujourd'hui que cela pouvait bien être), Saint-Simon suspendit le travail des imprimeurs pour un temps qui devait être fort court, un mois tout au plus. Il se borna à faire tirer quelques épreuves, afin de pouvoir communiquer Touvrage à différentes personnes que cette communication anticipée devait intéresser ; mais la publication devait, je le répète, être

(i) Mot manquant dans l'original. (Note de V Éditeur,)

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presque immédiate. J'y eus confiance et je fus cruellement trompé. Voici comme :

Pour prendre les choses à priori (ce qui abrège beaucoup une exposition)^ je dois te dire que jusqu'alors je n'avais pas mis mon nom à ce que j'avais fait, en partie pour ne pas contrarier mes parents, en partie par Tinfluence de mon cher collaborateur, qui ne s en souciait guère, préférant, par un calcul fort simple, une gloire entière à une demi-gloire tout au plus qui lui serait revenue sans cela. Du reste, soit dit en passant, je ne suis pas fâché aujourd'hui qu'il en ait été ainsi ; car les écrits précédents ne méritaient pas que j'y misse mon nom ; je ne les considère aujourd'hui que comme des études qui m'ont été fort utiles, mais seulement préliminaires ; je préfère beaucoup que mon entrée dans la carrière, aux yeux du public, se fasse par un ouvrage capital, qui m'est beaucoup plus propre, étant entièrement pur de l'influence exercée précédemment sur moi par Saint-Simon, influence, du reste, qui a puissamment servi à mon éducation philosophique. Je reviens à mon sujet. Je te disais donc que, jusqu'à cet ouvrage, mes travaux n'avaient pas porté mon nom, et quelques personnes seulement, en trèspetit nombre, auxquelles j'en avais fait confidence, savaient que je m'occupais d'idées de ce genre. Mais en faisant cet ouvrage, je sentis que le moment était venu de secouer et la tutelle de mes parents à cet égard, laquelle ne pouvait toujours durer^ et celle non moins fâcheuse de Saint-Simon, qui devait également finir. Par une espèce d'instinct de moi-même, dont je me trouve aujourd'hui bien heureux d^avoir suivi l'inspi-

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ration, je compris que l'ouvrage était trop important pour que je dusse laisser échapper cette occasion ; et effectivement, si j'avais eu la bêtise de le faire, je me serais fait un tort presque irréparable, et Saint-Simon m'aurait mis définitivement le pied sur la gorge. Tu le sentiras facilement, si tu considères que tous mes travaux subséquents devant être la suite stricte de celuilà. il serait devenu très-difficile d'y mettre mon nom, si j'avais laissé passer le premier sous le nom d'un autre ; le public n'aurait su que penser de cette disparate, dont Saint-Simon se serait d'ailleurs fait une arme contre moi. Je lui signifiai donc mon intention formellement arrêtée de mettre désormais mon nom à tous mes écrits, à commencer par celui-ci. Il sentait, sans doute, pour son compte, autant que moi pour le mien, l'importance décisive de cet acte, car il me parut en être profondément contrarié. Néanmoins, ne pouvant s'y opposer, il fallut bien qu'il me laissât faire. Mais, à partir de ce moment, il eut une très- vive répugnance, en son for intérieur, à laisser publier mon livre, et il chercha à ajourner le plus possible cette publication, en profitant, pour cela, de tous les moyens dont il put s'aviser, et surtout de ceux que ma confiance lui laissait comme directeur administratif de notre association. C'est là, je le crois aujourd'hui, ce qui le détermina d'abord à suspendre le tirage, et à se torner à faire tirer quelques épreuves, pour la communication anticipée dont je te parlais tout à l'heure. Mais sa répugnance s'accrut à un degré infiniment plus grand par l^fffet de cette communication. Car, toutes les personnes auxquelles il communiqua ce tra-

vail en ayant été enchantées, et des félicitations trèsflatteuses m'en étant revenues, quoique je ne fusse nullement en rapport avec elles^ puisque lui seul les voyait, il vit qu'il devait, à tout prix, empêcher une publication qui devait, suivant de telles apparences, éclipser ses travaux, ou> du moins, arranger les choses de manière que, profitant de nos relations antécédentes, il pût me présenter au public comme une sorte de manœuvre littéraire à ses ordres et à ses gages, dont toutes les idées n'étaient qu'une émanation et un simple développement des siennes. Quoique je n'aie su que beaucoup plus tard, et tout récemment même, les choses que je t'explique là, cependant, sans m'en douter alors, et m'en tenant simplement à mon intention arrêtée, je suis parvenu heureusement à éviter ce piège, au moins à peu près. C'est ainsi que pendant deux ans il m'a, tantôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, fait ajourner la publication de ce travail, qui, dans tout cet intervalle, m'était constamment représentée comme devant avoir lieu presque immédiate-r ment. C'est ainsi, mon cher ami, que j'ai été conduit à ajourner de mois en mois jusqu'à ce moment une réponse que j'ai toujours désiré pouvoir te faire le plus promptement possible. Enfin, il n'a pas été possible à Saint-Simon de remettre davantage cette publication, ni de me faire consentir à la subalternisation qu'il projetait ; mais il en est résulté une rupture complète et irrévocable entre nous depuis deux mois. J'en suis, du reste, très-content sous beaucoup de rapports, principalement à cause de l'influence directrice qu'il voulait toujours exercer sur moi, et dont il était fort pénible d'à-

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voir constamment à se défendre, et à cause de l'approbation apparente que je paraissais donner à une foule dldées et de démarches extravagantes d*un homme généralement déconsidéré, etc., etc. Enfin^ pour couper court, voilà un mois seulement que mon ouvrage s'imprime et que je puis te l'envoyer. Je m'empresse de le faire et de réparer^ s'il est possible, les torts que tu as à me reprocher. Tu vois, mon cher ami, par ce que je te viens de dire, qu'ils se réduisent à bien peu de chose. Car si , au lieu d'attendre de jour en jour, je t'avais seulement écrit pour te mettre au courant de ce qui se passait, et te prévenir des raisons qui me forçaient à cet ajournement, je n'aurais pas fait naître en toi les impressions pénibles qui, je le crains bien, se sont élevées dans ton cœur, et dont je te demande profondément un pardon bien sincère d'avoir été la cause. J'espère, mon cher ami, que tu voudras bien me l'accorder^ et que nous reprendrons dorénavant, sans interruption aucune^ les douces habitudes auxquelles j'ai dû autrefois de si heureux moments. Une amitié comme la nôtre est trop fortement enracinée pour ne pouvoir pas supporter une telle épreuve. C'est, du moins, ce que j'éprouve bien franchement pour mon compte, et ce que, j'espère, tu ressens aussi de ton côté. Néanmoins, je serai dans l'inquiétude à ce sujet jusqu'au moment oti je recevrai ta réponse. Tu as cruellement acquis, mon cher ami, le droit de me la faire attendre; mais j'espère que ton indulgence te fera renoncer à en user.

L'histoire de ma réponse à ta lettre ayant été liée à celle de ma vie sous le rapport le plus important, il ne

me reste plus grand'chose à te raconter sur le passé à cet égard, puisque mes travaux sont la grande affaire de ma vie. Néanmoins, dans ma prochaine lettre, jeté rendrai compte de mon existence pendant ces deux ans de silence sous quelques autres rapports moins essentiels. Je terminerai celle-ci en te mettant un peu au courant de mon état présent.

L'ouvrage que je t'envoie contient encore quelques traces de ma liaison avec Saint-Simon, parce que la rupture a suivi le commencement de l'impression. Elles consistent dans le mot élève et dans le développement de ce mot qui se trouve au préambule. Ces traces disparaîtront dans la prochaine édition, car elles n'étaient que de complaisance. Je dois certainement beaucoup intellectuellement à Saint-Simon^ c'est-à-dire qu*il a puissamment contribué à me lancer dans la direction philosophique que je me suis créée nettement aujourd'hui, et que je suivrai sans hésitation toute ma vie; mais les expressions dont je me suis servi pour rendre ce service vont très au delà de la réalité, et je ne l'ai fait que, en partie par influence , et en partie pour que, dans notre querelle, je n'eusse pas le moindre tort de mon côté, mçme aux yeux les plus prévenus en faveur de Saint-Simon. Dans la préface de la prochaine édition, je mettrai quelques mots qui exprimeront tout cela à la nuance exacte de la vérité.

Par un tour perfide que m'a joué Saint-Simon , il se trouve que ceci ne peut pas encore compter pour une publication réelle de mon livre^ car tout se réduit de fait à cent exemplaires que j'ai adressés en totalité aux personnes que je savais y prendre le plus d'intérêt, de

sorte qu'il n'y en a pas un seul en vente. Du reste» )e n'en suis pas fiché, car c'était contre mon avis que la première partie de mon premier volume était publiée sans la deuxième, et de fait il n*en sera pas ainsi. Alors, quand j'aurai terminé la deuxième partie (c'est-à-dire dans deux ou trois mois), comme je suis désormais entièrement libre de ma conduite par le fait de cette rupture, je ferai paraître tout le premier volume à la fois, et ce sera seulement dès lors qu'aura lieu la publication régulière par la voie de la librairie. Ceci ne doit donc être regardé que comme une sorte de communication anticipée et confidentielle à quelques personnes, et^ dans ce sens, je n'en suis pas fâché, car cela prépare à merveille l'opinion publique.

Je n'ai pas besoin de te parler de l'objet de mon ouvrage : tu en jugeras bien mieux par toi-même. L'idée principale est, comme tu le verras, que la politique doit aujourd'hui et peut devenir une science positive et physique, traitée à la manière de l'astronomie, de la chimie, etc.; que mon ouvrage a pour but de la faire ainsi; que c'est là le seul moyen de terminer l'époque révolutionnaire dans laquelle nous sommes encore, en faisant converger tous les esprits vers une doctrine unique ; que , par là , se manifestera un nouveau pouvoir sprituel capable de remplacer le clergé et de réorganiser l'Europe par l'éducation; et enfin que, jusqu'à ce que la formation de cette doctrine soit terminée, oh doit s'abstenir avec soin de toute tentative directe de réformation dans les gouvernements existants; et que ceux-ci doivent essentiellement avoir en vue cet objet, tout en facilitant, s'ils sont sages, par quelques mesures

très-simples, les travaux pacifiques et purement intellectuels dont je montre l'urgence et l'indispensable nécessité (ce qui, comme tu vois, montre sous un aspect assez satisfaisant la conduite actuelle des gouvernements, soit dit en passant). En un mot , ma tendance est de ramener les esprits vers l'élaboration des doctrines, qui est aujourd'hui la grande affaire et qui doit préparer de la besogne à la génération qui nous succédera pour l'élaboration des institutions pratiques. Mais je m'aperçois que je me laisse entraîner à des développements que je voulais éviter et qui sont très-superfius, puisque tu as sous les yeux l'ouvrage, oti ils sont bien plus complètement établis. Si , après l'avoir lu avec attention^ tu as à me demander quelques éclaircissements^ je te les donnerai avec grand plaisir, en anticipant un peu sur mes travaux futurs. Je désire beaucoup qu'un esprit comme le tien approuve cette doctrine, qui, si j'en crois les apparences, tend à devenir celle de toutes les têtes fortes, également fatiguées du radotage des ultra et du bavardage des libéraux, aussi bien que de la niaiserie des ventrus, qui sont cependant^ pour la pratique, les moins déraisonnables de tous. Ceci est une doctrine à prêcher et à répandre partout, comme l'a été, dans son temps^ l'évangile, à cela près qu'elle s'adresse uniquement aujourd'hui aux hommes éclairés^ la masse ne devant y participer que plus tard. Si tu y mords bien, tu lui rendras de grands services en la propageant dans tous les esprits que tu trouveras aptes à la recevoir.

Je suis extrêmement satisfait de l'accueil fait à mon ouvrage par les personnes auxquelles je l'ai adressé; il

est généralement approuvé, et de la manière la plus flatteuse^ c*est-à-dire que cela ne se réduit pas à de vains compliments, mais qu'il influe profondément sur des esprits du premier ordre* Je t*en parlerai avec plus de détail la prochaine fois. Je me bornerai actuellement à te citer Tapprobation très-flatteuse de TAcadémie des sciences, qui me Ta manifestée officiellement, quoiqu'elle soit retenue par la crainte de se compromettre avec le gouvernement; je te citerai ensuite spécialement M. de Humboldt, M. Poinsot^ et surtout M. Guizot (encore M. Guizot en scène)^ qui a déclaré qu'il se rangeait sous ma bannière, etc. Enfin, il n'y a pas de jour où je ne reçoive ou une lettre très-flatteuse ou une visite de félicitation de la part d'hommes marquants que je ne connaissais point du tout auparavant, ou très-peu. Dans les hommes à haute position sociale, je te citerai le respectable Ternaux, M. B. Delessert, M. de Laborde, M. de Broglie^ etc., etc. J'ai des approbateurs jusque dans le gouvernement, et je compte même faire remettre un de ces jours un exemplaire à M. de Villèle par son beau-frère, que je connais , après quoi j'en irai causer avec lui, pour lui développer certains points sur lesquels il est, je crois, possible de nous entendre, en mettant de côté ceux sur lesquels il est impossible que nous pensions de même. Je te le répète, mon cher ami, je te donnerai de plus amples détails à cet égard et» en général, sur la situation présente de mes afEaires, sous tous les rapports, dans ma prochaine lettre. Quant à présent, je me bornerai à ajouter, pour t'ôter toute inquiétude^ que mon existence financière^ quoique toujours précaire, est très-supportable, et que je crois être

sur le point de la rendre plus large et plus stable à la fois ; en attendant, je donne toujours des leçons de mathématiques.

Adieu, mon cher ami ; tu vois que j'ai repris sans efforts les douces habitudes de bavardage amical et de confiance intime que nous avions autrefois. J'espère que tu voudras bien , mettant de côté une rancune qui serait néanmoins légitime, je ne le sens que trop, en faire de même à mon égard. J'attends donc de grands détails sur tout ce qui te concerne, ta situation, tes travaux, tes projets^ et je suis sûr que tu ne tromperas pas l'attente de celui qui se déclare de nouveau, avec un grand plaisir,

Ton ami pour la vie,

Comte.

Je demeure actuellement rue de l'Oratoire, n« 6, près le Louvre.

A Monsieur VALAT^ à Montpellier,

Paris, le 8 septembre 1824.

Je dois te demander pardon, mon cher ami, de n'avoir pas répondu plus tôt à tes deux lettres, dont la première m'est parvenue, je l'avoue à ma horite^ dépuis près de trois mois. Je crains que tu ne m'aies déjà soupçonné, d'après cela, de mauvaise volonté, ou, tout au moins, de négligence. Mais je puis t'assurer que tu aurais grand tort. J*ai eu, depuis ce moment, tant d'occupations et même de contrariétés de plus d'un genre, ' que tout, en projetant très- sincèrement chaque jour de t'écrire le lendemain, il m'a été impossible jusqu'à aujourd'hui de trouver quelques heures de loisir oîi j'eusse l'âme assez calme et l'esprit assez disponible pour reprendre avec toi un entretien où régnassent librement ce laisser aller et ce doux et confiant bavardage inspirés par notre longue amitié. Je serais bien tourmenté, je te le répète, si ce délai avait pu renouveler en toi, sur la persistance et la vivacité de ce sentiment, des soupçons injurieux que, je le confesse, les appa- • rences n'avaient que trop justifiés auparavant. Les motifs de mon trop long silence n'ont pas été autres que ceux que je viens de t'indiquer. Il y en a eu cependant.

depuis un mois à peu près, un d*une nature distincte ; c'est que je comptais pouvoir venir te retrouvera Montpellier vers la mi-septembre. C'est parce que je suis sûr, à présent^ que ce projet ne pourra pas s*exécuter, que je prends la plume sans plus retarder. Il m'aurait été bien agréable de pouvoir, après trois ans, reprendre pendant quelques semaines nos longues et intéressantes conversations. Mais je suis forcé de renoncer à ce plaisir, qui était le plus puissant motif qui m'eût attiré à Montpellier, après le désir de revoir mes parents. La nécessité m'oblige d'ajourner cette jouissance jusqu'à Tannée prochaine. Je suis d'abord trop occupé en ce moment de la seconde partie de mon premier volume, pour que l'absence n'eût pas de trèsgrands inconvénients. En second lieu, je veux décidément m'occuper, pendant ces vacances, d'asseoir mon existence matérielle sur des bases un peu moins précaires que celles que je lui ai données jusqu'à présent. Je suis profondément ennuyé de cet ordre d'occupations ; mais je reconnais que, jusqu'ici, j'ai donné trop peu d'importance au matériel de ma vie, si bien que j'en ai souvent souffert, et que j'en souffrirais encore plus, si cela continuait ; je reconnais qu'il est temps enfin de songer à cela un peu sérieusement et, comme me le disait un de ces jours M. Guizot, de m'en occuper fortement une bonne fois, afin d'en être débarrassé pour toujours. Je dois t'exprimer à ce sujet, mon cher ami, combien je suis reconnaissant de la touchante sollicitude et de l'offre généreuse que ta première lettre contient. Mais, quelque douce que soit la perspective que tu me fais entrevoir, elle en est d'au-

tant plus cruelle, puisqu'elle est malheureusement, et sera longtemps, sans doute, chimérique. Ne crois pas cependant que je renonce à la douce espérance de nous voir un jour réunis : peut-être même se réaiisera-t-elle plus tôt que nous ne le comptons Tun et l'autre. Comme je ne crains pas de t'ennuyer en te parlant de ce qui m'intéresse, je vais te faire part, en peu de mots, de mon petit plan de conduite, et j'espère qu'il obtiendra ton approbation.

Ne crains pas, mon cher ami, que le commencement de succès moral obtenu par mes premiers travaux me fasse illusion sur la confiance que je dois leur accorder sous le rapport secondaire de mon existence matérielle. Non ; je suis trop convaincu que le nombre d'hommes qu'ils peuvent intéresser est trop restreint, et que l'intérêt même qu'ils inspirent à la {dupart d'tmre eux n'est pas assez vif pour que, de très-longtemps et peutêtre même de toute ma vie, il m'en revienne autre chose que de l'estime et de la gloire. C'est là, et tout ce que j'espère, et tout ce que j'ambitionne : je travaillerai toute ma vie, et de toutes mes forces, à l'établissement de la philosophie positive, mais je le ferai parce que telle est ma vocation irrésistible, parce que là est la source de mon principal bonheur, et sans prétendre jamais à aucune autre récompense qu'à l'estime des têtes pensantes d'Europe. Sous le rapport pécuniaire, si je puis retirer de mes publications de quoi suffire aux frais d'impression (et j'en suis sûr, même dès à présent), je serai parfaitement content, et ne m'attends pas à davantage. Tu vois donc, mon cher Valat, qu'il est difficile que je sois attrapé et que mes espérances sdient

déçues, car elles ne sont pas fort étendues. Mais il faut vivre, et pour cela je vais chercher tout bonnement à régulariser le moyen d'existence qui m'a suffi jusqu'ici^ et que j*ai eu le tort de trop négliger, c'est-à-dire renseignement. En un mot, je vais faire tous mes efforts pour me placer à Paris dans l'instruction publique, soit à rÉcole polytechnique^ soit au collège de France, soit à la Faculté des sciences, soit même dans un des collèges royaux ; si je n y puis parvenir, ou du moins jusqu'à ce que j'y parvienne, je vais m'occuper de donner plus d'étendue et de solidité à mon enseigne* ment privée oe qui, je pense, me sera facile, par les nombreuses eiC importantes relations que je me trouve avoir; rafin, pour prévoir tous les cas^ si, d'ici à deux ou trois ms^ je ne suis pas arrivé à un point qui me satisfasse, j^irai m'établir à Londres dans le même but, et j'ai déjà la certitude (qui vraisemblablement ne fera que s'accroître pendant ce temps-là) d'y obtenir un succès beaucoup plus important et plus fixe. Tels sont, mon cher ami, mes petits projets, et voici maintenant les moyens d'exécution les plus essentiels. La semi-publication de la première partie de mon premier volume m'a déjà procuré beaucoup de relations honorables avec la tête des savants ^ et en général des penseurs français et même européens : leur nombre et leur intensité ne peuvent qu'augmenter par la publication réelle que je ferai^ dans deux ou trois mois au plus tard, de mon premier volume, et, ensuite, par mes travaux ultérieurs ; du moins , telle est mon espérance que j'ai tout lieu de croire fondée : j'ai même déjà formé, et je formerai tout naturellement de plus en

plus des relations, par le même moyen, avec des hommes à pouvoir ou à éminente position sociale. Je ne crois pas me tromper en voyant là une ressource étendue et assurée, pour le succès de mon enseignement privé, surtout si j'ajoute que, dans l'intervalle de mes grands travaux philosophiques, j'ai le projet de publier quelques ouvrages plus spéciaux sur les points fondamentaux des mathématiques, que j'ai conçus depuis longtemps, et que je suis enfin parvenu à rattacher à mes idées générales de philosophie positive, de sorte que je pourrai m'y livrer sans rompre l'unité de ma pensée, ce qui est la grande condition pour la vie d'un penseur. Ce genre de travaux étant plus couramment apprécié, j'espère qu'il contribuera encore plus à la solidité de mon existence^ et, peut-être même^ (soit dit en passant) au succès de mes travaux principaux. En un mot, pour te dire naïvement toute ma pensée, sans modestie comme sans orgueil, je viserai à entrer le plus promptement possible à l'Académie des sciences, et, dès lors, ma carrière sera assurée. Tout ce que j'indique là, comme moyen de succès pour l'enseignement privé, est, en grande partie, applicable, quoiqu'à un degré moindre, à l'enseignement public. Je sais bien que dans l'état immédiat des choses il est difficile d'entrer dans l'instruction publique sans se faire, ou sans paraître se faire capucin; mais, néanmoins, cela n'est pas impossible, et j'espère y réussir. Dans tous les cas, je suis très-décidé à ne pas accepter de conditions inconvenantes pour moi, et à me rejeter sur l'instruction privée, si cela est nécessaire. Mais, j'ai à ma disposition un moyen qui, jespère, m'en dispen-

sera. Je suis lié avec le beau-frère de M. de Villèle, et même un peu avec ce ministre; je vais lui faire remettre, par son beau-frère, ma première partie, avec une lettre explicative ; et quoique je regarde comme impossible qu'il me comprenne essentiellement, cependant, comme il y a en lui réellement un peu de l'homme d'Etat, je ne doute pas qu'il ne saisisse, au bout de quelques conversations, du moins les points de politique pratique très-essentiels sur lesquels j'ai le bonheur de me trouver d'accord avec le gouvernement du Roi ; je ne désespère même pas de lui faire sentir que l'esprit général de mes travaux, abstraction faite de la théorie, tend à seconder le système général du ministère français, par un genre dlnfluence sur les opinions que celui-ci ne peut trouver dans aucune des manières de voir existantes sur la politique. J*espère lui faire apercevoir cela, parce que c'est un fait que tout observateur peut juger, que mes travaux tendent directement à calmer les esprits^ à les détourner de l'action pour les porter vers la spéculation; à empêcher les ignorants et les brouillons de régenter le monde dans leurs écrits^ à ruiner le libéralisme et Tultracisme, sans être obligé d'emprunter à chacun d'eux, comme font les niais du centre, des arguments pour se défendre de l'autre, et par conséquent à seconder^ d'une manière neuve^ le système du gouvernement français, et même celui de tous les gouvernements européens, qui, malgré les formes, est à peu près le même au fond, dans la pratique. Dans tous les cas, comme je compte faire la même communication à M. Canning, auprès duquel j'ai quelques aboutissants, je suis sûr

que celui-ci me comprendra, sous ce rapport, et, par ricochet, fera entendre la chose à M. de Villèle, quand même ce dernier ne la sentirait pas un peu, ce qui n'est point probable. En un mot, j'ai lieu d'espérer que j'obtiendrai, à un certain point, l'estime et la protection de notre premier ministre. Dès lors, s'il reste en place, ce qui est très-vraisemblable, même en cas de la prochaine mort du Roi, je serai assuré : i** de n'être point tracassé par le procureur du Roi dans l'exercice de mes fonctions philosophiques ; 2* d'avoir un puissant appui pour contre -balancer l'influence jésuitique qui pourrait s'opposer à mon entrée dans r Université, surtout si je vise à TEcole polytechnique, ce que je ferai d'abord, et comme plus satisfaisant, et parce que les jésuites s'en mêlent moins.

Voilà, moucher ami, quel est mon petit plan de conduite. Je t'avais promis de l'exposer en raccourci, et tu vois que je n'ai guère tenu parole. Mais je dois encore ajouter une dernière considération. Simon plan réussit, tu sens qu'il me procurera nécessairement assez d'influence, non-seulement pour me tirer d'affaire, mais aussi pour pouvoir servir mes amis. Dans ce cas^ je serai bien heureux si tu peux te décider à venir t'établir ici, en pouvant t'en faciliter les moyens. C'est là ce qui me faisait te dire plus haut que le moment de notre réunion n'était peut-être pas aussi éloigné que nous le craignons tous deux.

Après t'avoir aussi longuement entretenu de mes affaires, j'espère que tu me rendras la pareille en me donnant sur ce qui t'intéresse des détails plus étendus que ceux que renferme ta première lettre. Je dois, à présent,

consacrer le reste de notre entretien à répondre sommairement aux diverses objections que tu me transmets sur le système général de mes idées. Quoique tu ne te donnes là que comme un simple interprète, je crains bien que ce ne soit^ au fond, ta propre manière de voir. Mais j'espère qu'avec de la méditation de part et d'autre, des éclaircissements, et les développements que mes travaux ne tarderont pas à prendre , nous arriverons à nous entendre complètement.

Je dois commencer par te remercier beaucoup^ mon cher Valat, du jugement favorable contenu dans ta première lettre; il m'a fait un bien grand plaisir, et a confirmé la confiance que beaucoup d'autres approbations honorables et distinguées m'avaient déjà donnée dans la route que je me suis tracée. Mais comme les compliments n'avancent guère les discussions^ j'aime mieux, au lieu de m'étendre à ce sujet, me livrer à un premier examen de tes objections.

Celle qui porte sur l'incertitude des connaissances humaines^ et qui est la plus essentielle, me paraît, je te lavoue franchement, porter tout à fait à faux. On peut dire certainement de fort belles choses qui seront même vraies en grande partie, sur l'incertitude de nos connaissances, et depuis Pascal, et avant, on n'y a pas manqué. Mais tout cela n*est pas la question. Il ne s'agit pas de savoir, en général, si les méthodes d'investigation de rhomme ne sont pas nécessairement entachées d'une très-grande imperfection; on sait bien que nous ne pouvons jamais raisonner avec la sûreté et la netteté que nous donnerait sans doute une meilleure organisation, pour laquelle il y aurait même encore de nou-

velles choses à désirer, car tout être est fait nécessairement de manière à concevoir au delà de ce qu'il peut exécuter, et cela est même indispensable pour assurer les progrès de lespèce. En un mot, l'absolu, dans quelque sens que ce soit, non -seulement n'existe pas, mais ne peut pas même être imaginé par nous , et tel a été jusqu'ici le vice fondamental de la philosophie. Mais en rentrant dans la condition réelle des choses et des hommes, il est question, lorsqu'on parle de méthode, non de savoir si la meilleure que les hommes puissent employer n'est pas nécessairement très-imparfaite^ mais uniquement de décider laquelle de toutes celles que l'esprit humain peut concevoir est la plus avantageuse à ses recherches, ou, si l'on veut, la moins mauvaise. Toute discussion qui ne porte pas là-dessus est nulle et chimérique de sa nature. Pour préciser mon idée , on pourra crier tant qu'on voudra contre la méthode employée dans les sciences positives, on pourra faire un tableau très-sombre (ou exagéré, ou même vrai) de leur faiblesse; mais quand on aura fini, il restera toujours à examiner si la méthode positive n'est pas, à tout prendre, préférable encore à la méthode théologique et à la méthode métaphysique, les. seules que l'esprit humain puisse employer nécessairement dans ses investigations quand il ne se sert pas de la première. Or, posée ainsi, la question ne peut pas être d'une bien longue discussion; et la prédominance relative de la méthode positive sur les méthodes théologique et métaphysique est aujourd'hui un fait que personne ne peut contester ni ne conteste. Voilà ma réponse essentielle à ta grande objection. Je te dirai d'ailleurs, quoique cela ne soit

pas indispensable pour ma justificationi que tu as, à ce qu'il me semble, singulièrement exagéré l'imperfection

actuelle des connaissances positives. Pour moi, je t'avoue que je suis beaucoup plus en admiration des pas immenses qui ont été faits dans toutes les directions spéciales depuis moins de deux siècles que le germe de la philosophie positive a commencé à se développer, qu'étonné de ce qu'il n*a pas été fait encore de plus grands progrès. Je vois, en chimie par exemple (qui ne date réellement que de cinquante ans), un beaucoup plus grand nombre de résultats positifs et hors de toute contestation que tu n'en trouves; le reste me paraît tenir à l'enfance de la science. Les incertitudes qui te tourmentent en physique me paraissent beaucoup plutôt porter sur les formes que sur le fond, car les systèmes sur la lumière, la chaleur, etc., ne doivent être envisagés que comme des méthodes d'investigation, et jamais^ même quand ils seront plus perfectionnés, comme ayant aucune réalité intrinsèque; et de ce point de vue il est évident que les changements de système dans les sciences physiques n'empêchent pas et même servent puissamment le développement réel de la connaissance, car on ne quitte un système pour un autre que lorsque celuici permet de concevoir d'une manière plus étendue les faits généraux qui sont l'essentiel de la science, et dont il est très-clair qu'à travers toutes les incertitudes dont tu te plains, le nombre a considérablement augmenté dans ces derniers temps, et augmente de jour en jour. Je comprends beaucoup moins encore ce que tu me dis relativement à la physiologie. Je ne dis pas et n'ai point dit que cette science fût très-avapcée, car elle est évi-

demment dans l'enfance, to sa difficulté et le pen de temps depuis lequel on lui applique la méthode positive ; il est même clair que je la représente dans mon ouvrage comme moins avancée que les autres par cette double raison. Mais j'ai énoncé un &itque je continue à croire exact pour tous ceux qui sont au courant de cette science, qu'aujourd'hui tous les phénomènes physiologiques proprement dits (c'est-à-<lire ceux qui se rapportent à l'individu ou au couple considéré isolément) sont soumis à des considérations positives qui certainement ont infiniment besoin d'être perfectionnées^ mais qui n'en sont pas moins dès aujourd'hui positives, c'està<lire entièrement dragées de théologie et de métaphysique.

Je t'avoue franchement, mon cher ami, qu'il ne m'est pas possible d'entrer dans ta colère et ton indignation au sujet de la doctrine de Gall. Je la regarde , au contraire, comme ayant complété la révolution qui a rendu positive la physiologie, en soumettant l'ordre de phénomènes vulgairement appelés moraux à la méthode positive. Crois bien que tu te trompes à l'égard de cette théorie, dont on a commencé, suivant l'usage, par rire il y a vingt ans, mais dont , je puis te le garantir de visu et auditu^ il n'est pas aujourd'hui un physiologiste éclairé et vraiment au courant qui n'admette les idées fondamentales^ quoique aucun pour ainsi dire n'en regarde Tapplication immédiate telle que Gall l'a tentée que comme tout à fait hasardée. C'est là une de ces idées mères dont on trouve le germe et l'aperçu partiel dans tous les penseurs qui se sont occupés précédemment de ce sujet avec quelque force. Voici à cet

égard ma manière de voir. Cabanis (pour ne pas remonter plus haut, ce qui est inutile en ce moment) a conçu nettement le premier que Tépoque était arrivée de soumettre les phénomènes moraux aux mêmes lois, considérations et méthodes que les phénomènes phy^ siques, ou, pour mieux dire, de £siire cesser la différence fondamentale de nature qu'on supposait entre eux, malgré les nombreux et importants rapports qui les liaient évidemment et dont il a donné de si frappants résumés partiels. En un mot , Cabanis a conçu que les phénomènes dits moraux devaient dorénavant s'appeler cérébraux et nerveux^ et s'étudier en conséquence: il a fortement insisté sur l'importance et la nécessité de cette grande réformation. Mais son opération était incomplète; ses travaux, tout en prouvant qu'il fallait faire ainsi, ne renfermaient pas une conception fondamentale propre à mettre en activité et à établir comme étude courante ce qui, dans son ouvrage, ne se présentait en définitive quecomme un simple conseil dépourvu de mode d'exécution : il a fait ce qu'il a pu, on n'a pas de reproche à lui adresser; mais il n'en restait pas moins une grande lacune à remplir. Les travaux de Gall me semblent avoir pour tendance et pour résultat de la combler , après les avoir bien étudiés et médités. Au lieu de se borner à concevoir, en thèse générale, et même péniblement, comme l'a fait Cabanis, les phénomènes moraux comme dépendant de l'organisation, Gall a dit : « En vertu de l'axiome fondamental de la physiologie, il ny a point de fonction sans organe^ je considère, d'après les expériences incontestables faites de tout temps, le système nerveux cérébral comme le siège

des fonctions inteUc|Çtuelles et affectives, en général ; et, en second lieu (ce qui était absolument indispensable pour compléter la conception), l'expérience et la discussion immédiate de ces fonctions nous les montrant distinctes et indépendantes quoique ayant entre elles de nombreuses et importantes relations, je considère le système nerveux cérébral, et le cerveau en particulier, non comme un seul organe, mais comme un ensemble d'organes (ce qui d'ailleurs est confirmé par Tanatomie humaine ou comparée) dont chacun est le siège d'une fonctioirmorale particulière, sauf à trouver, par l'observation et l'expérience dirigées par une sage analyse, quels sont et les fonctions réellement distinctes et les organes correspondants. » Si Gall s'en était tenu à cette généralité, tout le monde pensant l'eût approuvé, car tout cela est courant aujourd'hui chez les physiologistes, mais peut- être n'eût-il pas fait révolution. Il y a joint une première détermination des fonctions et de leurs sièges qui est évidemment absurde sous plusieurs rapports, et hasardée sous presque tous, mais qui, à prendre la chose de mon point de vue philosophique, me semblait indispensable pour Jixer les idées et bien entraîner les esprits sur ce terrain , en comptant que la discussion et la culture de cette nouvelle branche de la science rectifieraient de jour en jour la détermination primitive, ce qui effectivement arrivera à coup sûr. C'est là la partie faible de Gall^ et malheureusement la seule que les hommes qui n'y ont pas beaucoup pensé ' en connaissent ; mais elle n'est évidemment que d'une importance secondaire. Quant aux bosses du crâne, sur lesquelles se sont jetés les gens d'esprit qui ont voulu

juger ce qu'ils ne comprenaient pas, il est très-rationnel d admettre qu'à une fonction morale prépondérante il doit correspondre un organe cérébral plus développé, et on sait d'ailleurs très-positivement par l'anatomie que la forme du cerveau est traduite extérieurement par celle du crâne. Je sais fort bien que tu n'ignores pas cela, mais je me trouve entraîné à le rappeler, pour te faire sentir que si effectivement la liste des fonctions intellectuelles et affectives et celle des parties cérébrales qui en sont le siège étaient faites d'une manière positive (ce qui, je le répète, n'est pas encore et ne sera pas avant une ou deux générations au moins, puisque ce doit être l'œuvre du temps et d'une observation variée), il serait très-naturel de juger jusqu'à un certain point par la forme du crâne des dispositions prédominantes, soit intellectuelles soit affectives. Car tu ne doutes pas, je pense, qu'il n'y ait des dispositions innées, indépendantes de l'éducation et des circonstances extérieures, sans prétendre pour cela que les actes qui en résulteront d'après telle ou telle éducation et dans telles ou telles circonstances soient rigoureusement déterminés par l'organisation, absurdité qu'on reproche vulgairement au docteur Gall, et qu'il n'a certainement jamais avancée, quoiqu'il soit loin d'être exempt de blâme sous d autres rapports très-essentiels. Je te demande pardon de toute cette digression, qui , malgré sa longueur , est bien loin d'être suffisante pour l'objet que je m'y proposais. J'y reviendrai si tu le désires; mais je serai content aujourd'hui si les aperçus que jeviensdet'indiquer peuvent te faire envisager avec plus de sang-froid et de réflexion un ordre de travaux qui , malgré ses grandes

et nombreuses imperfections, n'en est pas moins destiné à faire époque dans l'histoire de l'esprit humain. Crois bien ce que je te dis, que c'est à peu près l'opinion commune^ soit ostensible, soit secrète, de tous les physiologistes actuels de quelque valeur, et qu'une doctrine ne se soutient pas ainsi en ascendance pendant vingt ans à travers tout le ridicule et toutes les préventions même odieuses qu'on a jetés sur elle^ si elle n'a pas quelque fondement réel qui mérite qu'on y prenne garde plus que tu ne me semblés l'avoir fait. Mon opinion est , en résumé, que la physiologie est devenue aujourd'hui une science entièrement positive , non-seulement malgré la doctrine de Gall, mais en partie à cause de cette doctrine.

Après avoir ainsi discuté ta grande objection sur les sciences positives en général , il est assez inutile que 'insiste en particulier sur la partie de cette objection relative à la politique. Car on ne voit pas effectivement pourquoi les phénomènes que présente le développement d'une espèce sociale n'auraient pas de lois tout comme les autres, et pourquoi ces lois ne seraient pas susceptibles d'être découvertes par l'observation tout comme celles des autres, à la réserve seulement que la nature de cette fraction de la physique en rend l'étude plus difficile ; ni enfin pourquoi les hommes ne pourraient pas tomber d'accord sur l'existence de ces lois, une fois constatées par cette méthode, comme ils l'ont fait dans les autres cas. Du reste, je suis certain que toute la discussion que je viens d'entamer , et que je continuerai si tu veux, sera singulièrement éclaircie dans ton esprit quand tu verras ma deuxième partie^ oti

j'examine d'un premier coup d'oeil général la marche historique de l'esprit humain, etoU tu trouveras l'explication des contradictions et des anomalies apparentes que cette marche présente à celui qui se borne à un aperçu superficiel. Je crois que je parviendrai à faire sentir^ par le fait même, qu'il y a des lois aussi déterminées pour le développement de l'espèce humaine que pour la chute d'une pierre.

Ta seconde objection est beaucoup moins importante, mais elle a bien plus de réalité que la première, et je crois depuis longtemps que mon ouvrage a besoin làdessus d'une rectification que j'exécuterai quand cette partie se réimprimera. Je n'ai pas prétendu et je ne prétends pas que les savants actuels doivent être mis immédiatement à la politique, ce qui, d'ailleurs^ est impraticable, comme Je l'ai dit en note. Il faut transporter aux choses ce que j'ai dit, dans le textè^ des personnes. C'est la méthode employée par les astronomes, les physiciens, les chimistes et les physiologistes, qui doit être appliquée à la politique théorique, si on veut sortir du bavardage et des extravagances, etnon les individus euxmêmes, qui y sont très-impropres dans leur état actuel. Mais je suis convaincu qu'on ne peut véritablement connaître aujourd'hui la méthode positive sous ses divers aspects^ assez pour l'appliquer à de nouveaux objets (et probablement il en sera toujours ainsi), qu'en faisant une étude directe et approfondie des applications qui en ont été faites jusqu'ici. Et d'ailleurs je regarde comme indispensable la connaissance des lois générales des phénomènes pour pouvoir bien étudier la politique, car l'homme et surtout l'homme social n'est point dans

la nature un phénomène isolé qu'on puisse étudier

sans connaître les autres ordres de phénomènes. Par cette raison^ je suis très-convaincu, et voici ma pensée précise, que la politique théorique ne fera dorénavant aucun progrès réel et n'exercera sur la pratique aucune influence utile tant qu'elle ne sera point cultivée par une classe spéciale de savants , élevée tout exprès dans la connaissance générale des diverses sciences positives, mais ne cultivant que la science politique. Voilà ce que j'aurais dû dire simplement dans le texte , et ce qui s'y trouvera désormais. Je me suis exposé à être, tout naturellement^ mal compris, et c'est ma faute, j'en conviens franchement. En s'attachant au sens naturel de mes expressions à ce sujet, ton objection est trèsfondée, car certainement les physiciens, chimistes, etc., actuels^ sont fort impropres à cultiver la politique. Tu vois qu'il s'agit là d'une nouvelle classe de savants, dont la formation est si importante et si peu avancée.

Je passe sous silence l'objection relative au mot de civilisation^ à laquelle tu as, ce me semble, répondu très-suffisamment. Il est, du reste, possible que je n'aie pas employé cette expression d'une manière assez précise; j'y regarderai en revoyant mon travail pour l'impression. J'arrive à la troisième et cinquième objections, qui n'en font, à proprement parler, qu'une seule. J'ai dit, il est vrai, et j'en suis très-profondément convaincu, que, par une suite nécessaire des lois relatives aux phénomènes sociaux, chaque nation a toujours le gouvernement qui convient à son état de civilisation, du moins sous les rapports essentiels, ou, en d'autres termes, que tout système de gouvernement qui a duré un peu long-

temps a été nécessairement bon pour tout le temps de sa grande vigueur, et je crois que dans la seconde partie j*établirai cela d'une manière irrécusable par les faits les plus généraux. Mais ce serait bien mal comprendre ma pensée que d'en conclure que j'interdis tout perfectionnement, puisqu*au contraire j'établis formellement que tout gouvernement doit changer par suite du progrès de la civilisation^ et qu'il n'est nullement indifférent que ces changements s'opèrent par la seule force des choses ou par des plans calculés fondés sur l'observation; je dis même que, dans chaque état partiel, c'est seulement l'esprit général qui est nécessairement bon , mais que, tant que les choses ne sont pas calculées exprès, il arrive souvent que plusieurs détails ne sont pas en harmonie avec l'ensemble^ et qu'il est très-utile de rétablir cette harmonie. Ainsi, je suis fort loin de nier la puissance des mesures politiques, soit temporelles, soit spirituelles; seulement je la circonscris, afin d'exclure les espérances chimériques, qui n'aboutissent, dans la pratique, qu'à tout bouleverser; et même j'indique la vraie manière de produire les perfectionnements efficaces. Quant à la féodalité, en particulier, je suis très-convaincu qu'elle était ^ dans son temps, une institution non-seulement excellente, mais indispensable absolument, et qui a eu la plus grande et la plus utile influence sur le développement de notre société européenne, sans prétendre pour cela qu'elle soit bonne aujourd'hui, ce qui serait tomber dans l'absolu, avec lequel l'esprit de mon ouvrage est profondément antipathique. Du reste, ce n'est pas toi qui seras difficile à convaincre là-dessus, puisque ta première

lettre montre sur ce sujet une manière de voir trèsnette et très-juste. Je veux bien, en second lieu, accepter l'exemple qu'on me propose de la Turquie. Je suis très-persuadé que le gouvernement turc est susceptible de grands perfectionnements par des mesures convenables ; mais je ne crois pas que cela pût aller aussi loin qu'on le suppose d'ordinaire avec les idées d'absolu et de toute-puissance des combinaisons politiques. Les Turcs me paraissent être à peu près dans l'état où nous nous trouvions entre le sixième siècle et le onzième, et certes celui qui alors eût tenté d'établir chez nous ce qu'on appelle une constitution libérale aurait été un grand fou. Il en serait de même en Turquie aujourd'hui si on voulait y mettre la Charte ou quelque chose d'analogue. Je crois, par exemple, que si on pouvait rendre les pachaliks héréditaires, ou, en un mot, établir chez les Turcs une véritable féodalité, on leur rendrait un beaucoup plus grand service que par toutes les tentatives de libéralisme, qui n'aboutiraientprobablement qu'à y faire verser beaucoup de sang. Du reste, ce pays est entaché d'un vice d'organisation bien plus grand dans la confusion du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel, et qu'il serait bien plus essentiel de faire disparaître; mais cela est impossible, car ce serait détruire le mahométisme, ce qui ne se fera jamais que par l'expulsion des Turcs, et non par leur conversion. Je te déclare d'ailleurs que ce ne sont là que des aperçus et que je n'ai pas une connaissance assez détaillée de l'état de ces peuples pour indiquer à des hommes d'Etat le mode le plus convenable des améliorations qu'il comporte; et, en mon particulier, comme je crois cette na-

tion destinée à disparaître, tu sens que je ne me soucie point de m'en occuper. Je ne l'ai prise que comme exemple, et je déclare, en résumé^ que s'il était possible dans ce pays d'y rendre les pachaliks héréditaires et de donner au muphti et aux ulémas et mollahs un pouvoir et une indépendance semblable à celle qu'obtinrent notre pape et notre clergé dans le moyen âge (ce que je regarde comme impraticable)^ on aurait infiniment plus perfectionné son organisation sociale que par aucun système de mesures libérales , qui ne sont pas assurément la panacée universelle, applicable indifféremment soit aux Anglais et aux Français , soit aux Espagnols, soit aux Turcs, etc.

Quant à la sixième objection , sur la brièveté de ma réfutation des doctrines politiques précédentes, je ne prétends pas sans doute n'avoir rien à me reprocher à cet égard. Je ferai seulement observer que ce n'est pas à proprement parler une réfutation de toutes les opinions émises jusqu'ici sur la politique que j'ai entreprise (Dieu me garde d'en avoir seulement l'idée!), mais un simple examen des tentatives qui ont eu pour but jusqu'ici de rendre positive la science politique, tentatives que je ne considère même que comme faits constatant la maturité de cette grande réforme , et comme cadres pour établir quelques points de philosophie politique qui s'expriment mieux sous cette forme que sous une autre. En ce sens, mon examen n'est pas aussi incomplet qu'on pourrait le croire; j'ai dû seulement m'attacher aux chefs d'école et à leurs idées principales ^ mais je reconnais que j'aurais dû parler (ce que je ferai en réimprimant) d'une ou deux autres écoles. Je te prierai d'ob-

server historiquement que lorsqu'une science devient positive, on ne s'amuse pas à réfuter tous les théologiens et les métaphysiciens qui s'en sont occupés jusqu'alors, mais ceux seulement qui ont tendu fortement vers la direction positive; on aime mieux cultiver la science directement, et on fait bien. Si j'entreprends jamais une histoire de la politique, alors j'examinerai tout le monde amplement; mais ici ce n'était pas le cas, c'est de la politique que je veux faire. Rappelle-toi qu'en physique on ne remonte jamais au delà de Galilée , en chimie au delà de Black et de Lavoisier, etc., et tu verras que, non pour l'histoire d'une science, mais pour sa culture, ce qui est fort différent, Tusage de regarder comme nuls et non avenus tous les travaux qui ont précédé l'époque où la science est devenue positive, est très-raisonnable; le reste ne ferait qu'entraver le savant, et ne doit être pris en considération que par l'historien de la science.

Enfin j'arrive à la dernière et à la moins importante des objections que tu me rapportes, celle relative à mon style. Je te dirai qu'à cet égard je ne puis attacher aucune valeur à aucune opinion, soit favorable, soit défavorable; car, s'il fallait écouter tout le monde, on n'aurait plus de style. Je te dirai en preuve que plusieurs littérateurs, ici, ou des gens qui ne sont très-sensibles qu'au mérite littéraire^ m'ont précisément complimenté sous ce même rapport, ce qui montre combien sont vagues et arbitraires toutes ces décisions. Je crois avoir le style propre au sujet, c'est-à-dire le style scientifique, et non celui recommandé par les faiseurs de rhétorique. Si on trouve que j'écris aussi bien que les savants qui

écrivent bien, c'est tout ce que je demande. Si, par exemple^ on me disait que j'écris comme Berthollet^ comme Bichat, comme Cuvier, etc. (qui ne passent pas auprès des rhétoriciens pour de très-grands écrivains) , on me ferait, sous ce rapport, le compliment qui pourrait me flatterie plus. D'ailleurs, tout cela est un bavardage assez inutile, soit dans uii sens, soit dans l'autre. Ne dirait-on pas qu'on ptul faire son style à volonté? J'écris sous l'inspiration de ma pensée et sans aucune espèce d'art ; que ce soit bien , que ce soit mal, je puis t'assurer, car j'en ai la conviction profonde, qu'il me serait impossible absolument d'écrire d'une autre manière que celle que le moment me dicte. Mon style sera-t-il plus tard plus animé^ plus varié, plus chargé d'images, quand je m'occuperai de choses plus concrètes? Je n'en sais absolument rien et ne me soucie nullement de le savoir. Tout ce dont je suis bien certain, c'est de ne pas faire le moindre effort pour cela. Gomme tu le rap. pelles très à propos, le style est l'homme même^ et l'un ne peut pas plus se refaire que l'autre.

Adieu , mon cher ami ; tu vois que j'use amplement de ton invitation au bavardage. Je souhaite que cette discussion te fasse, comme à moi, passer quelques heures très-agréables, et je te prie de me rendre la pareille dans ta prochaine lettre, que j'espère recevoir bientôt, et à laquelle je répondrai plus promptement que je n^ai pu le Élire aux deux premières.

Ton ami,

A^E Comte.

xviM

A Monsieur VAL AT, à Rhodes^.

PariSy le 3 novembre 1824.

Pour cette fois, mon cher ami, j'espère que ce n*est pas toi qui as à te plaindre de la lenteur de notre correspondance. Je t'ai écrit à Montpellier le 9 septembre, sans que tu puisses l'attribuer à TefTet de la petite lettre stimulante que tu m'as envoyée par un de tes collègues , puisqu'elle ne m*a été remise que quelques jours après le départ de la mienne. Et, néanmoins , je n'ai pas encore reçu de réponse, et cela au milieu du loisir que t'ont laissé les vacances ! Tandis que moi, fort occupé, j'avais cependant pu t'écrire une longue et très-longue lettre. Et, pour comble, il faut encore que ce soit moi qui prenne la plume le premier. J 'aurais bien l'envie et quelque peu le droit de te sermonner; mais je t'en tiens quitte et t'admets à récipiscence. Cependant, pour te punir un peu et réveiller ta nonchalance , je ne donnerai pas^ comme à l'ordinaire, à mon amical bavardage une libre carrière, et je souhaite que tu puisses regarder la brièveté de mon épître comme un petit châtiment de ton inexactitude. ^

Dans le fait, j'aurais beaucoup de choses à te dire, soit siir mes travaux^ soit sur d'autres sujets. Mais précisément, vu la quantité de communications que je vou-

drais te faire et qui ne peuvent toutes être expédiées . dans une même lettre, j'ai besoin que tes indications viennent me tirer de l'embarras du choix, et préciser les points sur lesquels je puis m'étendre. Ainsi, ne t'en prends qu'à toi si, soit aujourd'hui, soit dans toute autre occasion semblable, ta négligence t'expose à ne recevoir qu'une lettre maigre et mal remplie. J'aurais, par exemple, beaucoup de développements à ajouter aux discussions contenues dans ma dernière lettre sur , t *4t l'esprit de ma doctrine; mais, dans l'ignorance de l'effet qu'elles ont produit sur toi, je ne sais sur quels points je devrais spécialement insister, et, de peur de frapper faux, je me tiendrai tranquille aujourd'hui. Je te dirai seulement un mot sur la dernière phrase de ta petite lettre du 25 août, qui m'annonce que tu trouves une remarquable analogie entre ma philosophie politique et celle de M. Cousin, ou, plus exactement, la partie de la philosophie de Kant que M. Cousin a propagée en France. Ton observation n'est pas assez précisée pour que je puisse te dire avec certitude si je la trouve juste; car il est possible, en effet , que pour certains points de détail je me trouve arriver aux mêmes résultats que le kantisme, dans lequel il y a certainement de fort bonnes choses, au milieu d'une foule d'extravagances. Mais quant à l'esprit général de mes travaux, et surtout quant à la méthode, il y a opposition absolue entre ma doctrine et celle du kantisme, et surtout avec cette partie du kantisme professée par Cousin, et qui n'est certainement pas ce qu'il y a de mieux, il s'en faut. Il y a entre ces deux manières de procéder et entre les résultats auxquels elles conduisent, la même différence

«(}U'efItre la physique péripatéticienne et celle qui se fïft depliis Q(lUlée; en un bot, l'une est de la métapl^yiMque pure, Tatitre de la physique positive. Mais^ je le répète, jt iiQ.discon?iens pas qu'il n'y ait^ à quelques égards, ufte certaine analogie entre la'tendance de mes travaux et celle des idées les plus générales de Kant. Quant à M. Cousin, c'est fort différent; il est bien loin de comprendre la portée des idées mères du philosophe de Kœnigsberg. Il s'est fait ici une sorte de réputation , •ortout parmi les jeunes gens étrangers aux connaisftnces positiveSy-en délayant et exagérant quelques-unes des vues le$ moins importantes de la philosophie allemande, et ses succès ^nt dus principalement à ce qu'il possède bien une des parties essentielles de Torateur de Cicéron; la mimiqne* Mais, hors de sa chaire^ il n'est plus.rien^ et depuis qu'on a fait fermer son cours il a ' siâgulièrement baissé, même dans l'opinion des jeunes dfprfts qu'il était parvenu à fanatiser, au grand détriment du bon sens, et même, si l'on eût laissé faire, de la tranquillité publique. Toute son influence n'aboutissait qu'à former des énergumènes et des déclamateurs, persuadés. que, sans jamais avoir rien étudié sérieusement, ils étaient placés par son cours à la source de toutes les connaissances humaines. Comme cette espèce d'esprits n'est bonne qu'à employer révolutionnairement, et qu'une telle action n'est plus de saison, je crois qu'on a sagement fait de faire fermer son cours. Je n'en dirai pas autant de celui de Guizot, qui fut fermé en même temps, et qui était si propre à contre-balancer par une direction sage et une instruction positive l'influence délirante et métaphysique de son collègue. Je crois que.

• Vf .

si tu tiens absolument à me comparer à 'qdelque penseur français vivant, c'est ftvec Guizot qne tu me trouverais les points de contact les plus importantsr et les ' plus multipliés^ quoiqu'il s^en faille de beaucoup que nous ayons la même doctrine. Je ne puis douter, quant à moi, de cette concordance, dont )-ai une preuve irrécusable par la liaison qui s'est établie entre nos deux individus depuis que nous avons réciproquement connu notre manière de voir. Du reste, je te le répète, je ne puis répondre que très-imparfaitement à ton observation, tant que tu ne l'auras pas précisée davantagt/V*

J'aurais beaucoup de choses à te dire relativement A: moi personnellement. Mais je les réserve pour uneautre fois, afin de m'assurer d'une réponse en tenant t^ curiosité un peu éveillée. Je te dirai seulement en gros, et sans aucune explication, que je suis sur le point 4e fAe marier avec une jeune Parisienne fort spirituelle, fort aimable et jolie, enfin qui convient parfaitement àinofi organisation, et dont les capitaux sont exactement équivalents aux miens. Cette nouvelle, je le présume, ne t étonnera pas médiocrement ; je te prie de m'en garder le secret le plus profond jusqu'à nouvel avis. Je pense que dans ma prochaine lettre je pourrai t'annoncer la consommation de cette grande affaire, qui fixe ma vie sous ce rapport, ce dont j'avais grand besoin.

Adieu, mon cher ami ; je souhaite que ta curiosité soit assez stimulée pour pousser ton amitié à ne pas laisser languir plus longtemps une correspondance que tu devrais savoir être si nécessaire à

Ton ami pour la vie,

Ate Comte. '

A Monsieur VAL AT, à Rhode:{,

Paris, le 28 novembre 1824.

Pour cette fois, mon cher ami, c'est à moi, j'espère, • à me plaindre de ta nonchalance^ Je t'ai écrit le 3 une lettre qui avait pour objet de te forcer à rompre le silence que tu as gardé avec moi depuis plus de trois lùois, et je vois avec peine qu'elle n*a encore produit aucun effet. En vain tu te rejetteras sur tes occupations. Moi aussi j'en ai^ je t'assure, et bien aussi nombreuses et aussi pressantes que les tiennes; tu vois cependant qu'elles ne m'empêchent pas de t'écrire. Je t'admets encore cette fois à résipiscence ; mais si tu refuses d'obtempérer à la sommation que je te fais de m'envoyer une bonne lettre de quatre pages au moins, je croirai que tu n'attaches plus aucun prix à la continuation de notre correspondance. Sérieusement, je t'assure que tu me fais beaucoup de peine en y mettant tant de langueur; car elle est pour moi d'un bien grand prix. Je m'étais bercé de la douce idée qu'après l'avoir trop longtemps interrompue, nous aurions soin, en la reprenant, de lui imprimer une activité soutenue, dont cette interruption avait dû à tous deux nous faire sentir la valeur. Il me serait bien pénible d'être obligé de renoncer à cette espérance.

Ne t'attends pas^ mon cher paresseux, que pour cette fois, m'accommodant à ta nonchalance, je me livre de moi-même au bavardage amical que tu dois provoquer. Non, cette lettre ne renfermera que des remontrances. J'ai beaucoup de choses à te dire capables de t'intéresser, et j'aurais bien envie de te les apprendre, mais j'aurai la fermeté de tenir bon et d'attendre que tu me les demandes. Je souhaite que cette petite punition te Jasse regretter ta négligence. Ainsi, sans plus ample discours, je finis en te témoignant l'impatience que j'éprouve de recevoir une de tes lettres, et l'espérance que je conserve encore d'en avoir promptement.

Ton ami pour la vie,

A^^ Comte.

P. S, — Je te serais bien obligé si tu veux te charger pour moi d'une petite commission. Je me suis lié ici avec Emile Tabarié, que tu as connu, je crois, comme moi, au collège. Depuis qu'il est retourné à Montpellier, il y a un an, il avait l'habitude de m'écrire assez régulièrement. Voilà cependant quatre mois que je n'ai reçu de ses nouvelles, quoique je lui aie écrit plusieurs fois. Comme je le connais pour exact, et que je sais d'ailleurs qu'il a une très-mauvaise poitrine, je crains qu'il ne soit malade, et peut-être même pis. Tu me ferais plaisir si tu pouvais t'en informer, et me dire au juste ce qu'il en est. 11 habitait, l'été, à Saint-André; mais je crois qu'à présent il doit être à Montpellier. J'aurais bien pu écrire pour cela à Pouzin ou à Guillaume, mais comme je ne suis pas en correspondance avec eux, j'ai préféré t'en

— iSi —

charger. Que cette commission ne soit cependant pas pour toi un motif d'ajourner ta lettre; tu m'en parlerais pne autre fois, si tu ne pouvais le faire de suite. Je serais fâché que cela retardât la missive que j'attends de toi avec tant d'impatience.

A Monsieur VAL AT, à Rhode:^.

Paris, le 25 décembre 1824.

Enfin, mon cher ami, j'ai maintenant, au lieu de pathétiques remontrances aussi ennuyeuses à faire qu'à recevoir y des éloges à te donner, des remercîments à t'adresser ! Tu viens de réparer par ton exactitude le mal que m'avait fait ton long silence; j'ai reçu presque à la fois deux de tes lettres. Je souhaite et même j'espère que ce zèle se maintiendra, et que tu prendras le dessus franchement sur ta nonchalance. Je te promets d*y contribuer de tout mon pouvoir par ma ponctualité. L'amitié qui nous unit depuis si longtemps déjà, et le besoin que nous éprouvons tous deux de cette correspondance comme compensation de la distance qui nous sépare et des ennuis respectifs de notre situation, m'en sont, je le crois fermement^ une sûre garantie. Ainsi,

sans prolonger davantage un préambule maintenant inutile, j'entre en matière directement.

Pour ce qui est de mon ouvrage, j*avoueque je crains de n'avoir pas parfaitement compris ton objection principale, malgré les développements que tu lui a donnés. Si je ne me trompe, elle consiste à partir du fait de la divergence d'opinion ou plutôt de la divagation politique totale qu'on observe aujourd'hui dans les différentes classes de la société, pour en conclure l'impossibilité d'établir jamais des principes fixes, positifis et unanimes sur cette matière. Cet exposé me fait croire que je ne t'ai pas bien saisi ; car^ autrement, l'argument me semble peu solide. Cette anarchie morale, dont j'admets tout comme toi l'existence actuelle, et qui me paraît le grand fléau caractéristique de notre siècle, prouve clairement la nécessité de rétablir l'harmonie parla formation d'une doctrine convenable, mais nullement l'impossibilité d'y parvenir. Ce serait vouloir conclure par le seul fait de la maladie l'impossibilité de la santé. L'état dans lequel nous voyons aujourd'hui la société n'est points il s'en faut de beaucoup, un état normal, par lequel nous puissions juger des conditions naturelles de son existence régulière; c'est, au contraire, un état de crise très-violent, qui, pour avoir cessé d'être physiquement anarchique depuis quelques années (et j'espère pour toujours), n'en est pas moins extrêmement critique sous le rapport moral. C'est un état qui doit nécessairement changer, ou bien il faudrait admettre que la société périra d'ici à un siècle au plus, ce que je ne crois pas; car il est impossible qu'une société, surtout aussi vaste que la société euro«

péenne, subsiste longtemps sans opinions fixes , généralement reçues; c'est là la condition spirituelle de l'existence prolongée des sociétés humaines. L'Europe ne vit politiquement aujourd'hui que par artifice et par violence; dans le désordre où les esprits ont été jetés par tout ce qui s'est fiiit depuis trois cents ans, il n'y a plus d'autre moyen de gouvernement que la force (ouverte ou virtuelle ^ celle-ci valant mieux que l'autre) et la corruption, en un mot, des moyens purement matériels. Or ces moyens peuvent bien maintenir l'association pendant quelque temps; mais s'il ne devait pas s'y joindre bientôt une force morale, une puissance d'opinion^ Tégolsme finirait par tout dissoudre. C'est une vérité qui a été mise en évidence complète par les hommes d'État rétrogrades, de Maistre , Lamennais, etc., quoiqu'ils en aient fait une application absolument fausse. Ainsi, ce n'est point par l'état actuel des choses, nécessairement violent et passager^ qu'on peut juger de Texistence régulière d'une société. Mais reporte- toi par la pensée à quatre ou cinq cents ans d'aujourd'hui , et dis-moi si alors il n'y avait pas dans toutes les classes d'Européens des principes fixes et partout admis sans contestation, en un mot, un ordre spirituel régulier. Ce fait incontestable prouve donc la possibilité de £aire tomber d'accord tous les hommes sur certains points de doctrine, même en politique ; mais il est bien entendu que cela n'est pas et ne peut pas être en laissant tous les individus raisonner magistralement^ comme aujourd'hui, leur croyance, et trancher en dernierappel, chacun pour leur compte, sur les questions les plus compliquées qui puissent s'offrir à l'intelligence hu-

maine, sans distinction de classes, d'éducation ^ d'organisation^ d'âge, ni même de sexe. Cette organisation spirituelle de la société est donc possible, quels qu*en puissent être les moyens, et tout prouve qu'elle est aujourd'hui notre premier besoin. La discussion ne peut donc porter, ce me semble , que sur sa nature actuelle et sur la manière de procéder pour l'établir. Or , l'expérience ayant pleinement démontré qu'au point où l'espèce humaine est maintenant parvenue, la méthode théologique et la méthode métaphysique sont tout à fait usées en politique comme elles l'étaient déjà pour tous nos autres ordres d'idées, qu'elles ne peuvent plus exercer sur la société une influence directrice , il ne reste donc que la méthode positive, qui est celle dont je conseille et commence l'emploi. En deux mots, je suis convaincu que la société tombera en dissolution si d'ici à deux ou trois générations on ne parvient pas à y former un code d'opinions politiques et morales admis sans contestation par toutes les classes; et en second lieu, je suis tout aussi fermement persuadé que si on ne parvient pas à former une doctrine remplissant toutes les conditions nécessaires en traitant la politique comme une science physique, on n'y arrivera par aucun autre moyen. Ces deux points me paraissent évidents^ et ils sont la base de tous mes travaux.

Je crois aussi devoir te prémunir contre une tendance qui me paraît régner dans ta lettre, et qui te porterait à mal comprendre mon travail. Tu demandes quelles institutions je veux qu'on établisse ? Ce n'est pas là la question du tout , car je ne parle pas d'en établir aucune. Il ne s'agit pour moi que de la réorganisation

spirituelle de la société, et nullement de sa réorganisation temporelle; c'est-à-dire que je tends à rétablissement de doctrines et non d'institutions. Quand les premières seront formées, c'est-à-dire dans soixante ans environ, on pensera aux secondes, qui seront refondues d'après les premières. Mais jusque-là je conseille aux gouvernés le respect des institutions existantes comme.ce qu'ils ont de mieux à faire, et j'engage les gouvernants à persister avec fermeté dans leur système défensif. C'est pour xàoi une idée préliminaire tout à fait importante. Je crains même de n'avoir pas assez insisté sur ce point, que je me propose de rendre plus saillant quand je publierai mon volume en entier. Je regarde toutes les discussions sur les institutions comme de pures niaiseries, fort oiseuses et qui ne sont fondées sur rien^ jusqu'à ce que la réorganisation spirituelle de la société soit effectuée , ou du moins très-avancée; et c'est un des points capitaux sur lesquels je suis absolument opposé à Saint-Simon, par exemple, qui voudrait commencer par la réorganisation temporelle (entendue à sa manière), ce qui est le monde renversé et littéralement la charrue avant les bœufs. Cette erreur est^ du reste, très répandue. Je pense donc que, d'ici à deux ou trois générations au moins , il est impossible de gouverner autrement que comme on fait^ au jour le jour, d'une manière purement provisoire. Sous ce rapport, les hommes d'Etat me semblent montrer plus de perspicacité et plus de véritable connaissance politique que les publicistes qui parlent sans cesse de constitution, d'institutions définitives à établir à la session prochaine, etc., ce qui est d'une absurdité qui va jusqu'au ridi-

cule. Ainsi, ne perds pas de vue que je suis et veux être purement et simplement un théoricien (mais non pas un rêveur), et nullement praticien , même praticien consultant. En un mot, ce que je me propose par-dessus tout, c est de fonder une science politique. Quand elle sera avancée à un certain degré, on en fera application à la pratique, comme on applique la chimie aux arts ; mais jusque-là je ne vise à d'autre résultat pratique que celui de réunir les esprits par certaines idées politiques. En d'autres termes, tout ceci a beaucoup de rapport avec la formation du christianisme, afin de mieux rendre mon idée par une analogie; je ne dis pas tout à fait : mon royaume rCestpas de ce monde y mais l'équivalent accommodé à notre époque. La doctrine chrétienne, conçue pendant très-longtemps comme tout à fait extérieure à l'ordre social, avait en elle-même la puissance cachée d'agir sur lui à un très-haut degré, et elle a fini par la développer singulièrement. Il en est de même^ en ce sens, de la doctrine propre à notre régénération actuelle , à cela près que l'état intellectuel de notre siècle permet de concevoir clairement d'avance l'action politique future de ce qui sera d'abord simplement moral, et que d'ailleurs la période sera infiniment plus courte.

Je te demande pardon, mon cher ami, si tu trouves tout cela un peu obscur et désordonné; ce sontdesidées qui exigeraient d'être rédigées avec le calme et la lenteur de la composition , et qui ne se prêtent guère au ton épistolaire. Mais, tant bien que mal, elles pourront contribuer à éclaircir ton opinion, et je n'ai pas d'autre prétention. Je reprendrai ce sujet dans ma prochaine

lettre, et d'ici là^ j'espère, tu m'auras posé des questions avec une précision et une netteté qui faciliteront singulièrement mon bavardage et rendront mes explications plus claires. Tu ne saurais croire combien, dans un ordre d'idées aussi neuf, je suis contrarié à chaque instant par la langue, par le besoin de nouvelles expressions, dégagées du caractère tbéologique et métaphysique, sous l'influence duquel se sont formées nos langués. Il y aurait bien la ressource du néologisme; mais, outre que je ne crois pas convenable d'y recourir , elle n'est pas aussi facile qu'on le penserait d'abord; car c'est, je crois, une des plus grandes difficultés qu'il y ait au monde que celle de créer une expression neuve qui soit véritablement bonne et qui remplisse toutes les conditions voulues. Du reste , cela deviendra plus aisé quand la politique sera généralement conçue comme une science positive et dégagée de tout alliage avec le pédantisme littéraire : on s'y permettra alors sans doute les mêmes licences que dans les autres sciences , oti on ne se gène pas pour créer un mot nouveau lorsqu'il y a nécessité constatée.

Je laisse maintenant de côté le général pour arriver au personnel.

Je prends beaucoup de part à ta ];>osition ; d'après ce que tu m'en dis, je me la figure aisément. Quant au travail^ franchement, je ne te plains pas, car il s'en faut^ à mes yeux, que ce soit un mal; et même il me semble que, dans ta situation particulière, ce qui peut t'arriver de plus heureux, ce qui peut te faire passer le plus agréablement la vie, c'est précisément d'être absorbé tout à fait par des occupations d'une nature aussi inté-

ressante que les tiennes. Mais je déplore vivement l'isolement oti je sens bien que ton âme et ton esprit doivent se trouver dans le cercle oti tu es obligé de vivre, la contrainte insupportable que tu dois ^imposer et le dégoût que le spectacle de l'hypocrisie subalterne mêlée à la corruption doit t'inspirer. C'est Tinconvénient d*étre attaché à la fille aînée de nos rois, surtout dans le pays où tu te trouves. Mais, malgré tout cela^ je crois, comme ami et ne pensant qu'à ton véritable intérêt, devoir t engager à rester dans cette situation, au moins pendant assez longtemps , car je doute fort qu'il te fût possible de l'échanger contre une meilleure. Il est probable que F Université tiendra bon contre les Jésuites, et même, en cas de succès de ceux-ci, ils seront tellement obligés de se modifier que ce sera à peu près la même chose, et je ne pense pas que tu eusses à craindre pour ton sort , au moyen de la prudence que tu dois t'imposer. Tu as une existence stable, et c'est beaucoup; dans le pays où tu es, elle est encore plus sûre qu'ailleurs; je crois que tu devrais apprécier cet avantage plus que tu ne le fais, car aujourd'hui il n'est pas aisé -èl obtenir. Pour moi^ je suis plus d'une fois porté à envier ta situation, car je ressens au plus haut degré les inconvénients d*une position sociale précaire. Je suis malheureusement par caractère très-,peit intrigant, très-peu soigneux de mes intérêts, et j'en éprouve quelquefois, dans ce moment-ci par exemple, de bien cruels effets. Non-seulement je ne puis parvenir à une existence solide, mais même mon métier précaire de professeur ambulant ne va pas fort. bien. A la fin du premier trimestre de l'année scolaire, je me trouve avoir

un grand besoin d'élèves, et je ne puis en avoir malgré les belles promesses qui me sont faites de beaucoup de côtés Si bien que, si quelque occasion se présentait de prendre une autre profession, je la saisirais avec empressement pour peu qu'elle fût favorable. Je te dirai même que si d*ici à deux ou trois ans mon état ne change pas sous ce rapport, c est-à-dire si je n'obtiens pas une place fixe quelconque à Paris, ou si mon enseignement privé ne prend pas une tournure solide et satisfaisante, j'irai m'établir en Angleterre, oîi j'ai tout lieu de croire que je trouverai plus de ressources. Il est bien cruel que, lorsqu'on a des goûts aussi modérés que les miens et qu'on s'est voué à de grands travaux intellectuels qui auraient besoin d'une situation calme^ on n'y puisse pas parvenir. Je ne sais si je t'ai déjà parlé d'une démarche qui pourra peut-être améliorer ma position; en tout cas^ je te prie de la tenir secrète. J'ai écrit à M. de Villèle, en lui envoyant mon ouvrage, une lettre destinée à lui indiquer les points de contact entre ma théorie et sa pratique^ et qui est, je crois^ de nature à agir vivement sur lui. Elle doit lui être remise par son beau-frère, que je connais et qui me porte intérêt, du moins à ce qu'il dit. Cette communication doit commencer une relation entre le ministre et moi qui devra probablement m'être utile, si, comme je l'espère, sans entrer dans mes idées (ce que je ne crois pas du tout), il s'intéresseà moi; car il a toute la sagacité, tout le tact nécessaire pour sentir d'une manière générale le mérite et même l'utilité de mes travaux, et pour chercher à me faire une carrière, ce qui ne dépend que de sa bonne volonté, attendu qu'il est et sera sans doute

pour quelques années tout-puissant, malgré les apparences. Malheureusement, quoique ma lettre soit écrite depuis près de deux mois et qu'on en soit très-content, elle n*a pas encore été remise, parce que, m'a-t-on dit, toutes les capacités ministérielles sont en ce moment absorbées par la manipulation des députés et des pairs, ce que je conçois fort aisément. Si cette démarche a quelques suites, comme je Tespère, je te tiendrai au courant. Pour moi^ je voudrais bien que cela fût décidé d'une manière quelconque ; car cette incertitude m'empêche, vu mon caractère indolent pour mes affaires, de mettre aucune activité à d'autres démarches; je ne pense qu'à vivre provisoirement de mes leçons. Quant à mes édrits, je suis heureusement parvenu enfin à ce degré de bon sens de ne les compter pour rien dans mes moyens d'existence. Je voudrais bien avoir pensé ainsi plus tôt ; je ne me trouverais pas dans les cruels embarras que j'éprouve aujourd'hui. Je suis à peu près sûr que l'impression et la publication ne me coûteront rien , mais voilà tout : je ne compte nullement sur le profit. S'il en vient, tant mieux ; cela m'élonnera fort agréablement.

Cet état de vives inquiétudes doit, tu le présumes bien, ralentir singulièrement mes travaux. Pendant longtemps j'ai surmonté cette influence délétère, ne me souciant pas de mon avenir à plus d'un mois de distance sous ce rapport; mais aujourd'hui le mal est venu au point (et, d'ailleurs, maintenant il ne m'est plus permis sans égoïsme d'être aussi insouciant) que cela m'absorbe presque tout entier. Des travaux tels que les miens, surtout qui exigent de longues et opi-

niâtres méditations presque continues , ont plus que d'autres besoin de calme ; il est cruel que je ne puisse l'obtenir. Dans ce siècle égoïste et matériel, il faut, quand on est né sans fortune, avoir été doué par la nature d'une certaine médiocrité et d'une cupidité soutenue pour arriver à un état satisfaisant sous ce rapport, et on est à peu près sûr de parvenir avec ces deux conditions. Malheureusement il n'est pas plus en mon pouvoir de les acquérir que de m'en passer. Je ne crois pas, à te dire le vrai , que ma seconde partie soit terminée et mon volume publié avant trois mois, quoique j'y travaille au milieu de tous ces chagrins. Je dois être marié dans quelques jours, et tu sens que cela, quoique fort heureux sous les rapports les plus importants pour moi, doit beaucoup ajouter à la gravité de mes inquiétudes , car j'épouse une femme de vingt-deux ans, qui n'a d'autre dot que celle ,qui inspire à Harpagon de si comiques remontrances, son bon cœur, ses grâces, son esprit d'une trempe peu commune, son amabilité, son heureux caractère et ses bonnes habitudes : je t'en parlerai plus amplement une autre fois. Enfin, j'espère cependant venir à bout de tous ces obstacles. Je sais que le plus difficile est de percer, et il se trouve, quoique cela te puisse sembler étrange, que je suis aujourd'hui au véritable commencement de ma carrière de fortune, les années précédentes ayant toutes été perdues sous ce rapport, en partie par ma faute, et en plus grande partie par la funeste influence que Saint-Simon exerçait sur moi, et qui me détournait et m'empêchait même positivement de faire aucun effort pour asseoir mon existence sur une base solide, ce dont j'aurais eu dix occasions favorables sans cela.

Adieu, mon cher ami ; excuse mon bavardage et mes jérémiades : c'est le libre épanchement de l'esprit et du cœur de

Ton ami pour la vie,

A^ Comte.

Rappelle-toi que j'attends une prompte réponse.

La commission que je t'avais donnée relativement à Tabarié est maintenant sans objet, car j'en ai reçu dernièrement une lettre. Je souhaite que cela ne t'ait encore occasionné aucun soin; s'il en est autrement, reçois-en mes excuses et mes remercîments. Adieu. Je voudrais prolonger encore cette délicieuse conversation, mais il faut se borner. Procure-moi promptement le plaisir de la reprendre.

A Monsieur VALATy à Rhode^.

Paris, le 3o mars 1825.

J'étais bien sûr d'avance, mon cher ami, que tu accepterais ma proposition avec le même plaisir que j'ai eu à te la faire, et tu as^ en effet, très-bien commencé à la réaliser. Ainsi donc, voilà qui est convenu: nous ré-

pondrons dans un délai de dix jours au plus, et par ce moyen notre chère correspondance est désormais régularisée ; plus de lenteurs^ plus d'inquiétudes.

Je dois d'abord t'exprimer, mon cher ami, le vif plaisir que j'ai ressenti à te voir, sur mon mariage, une manière cie sentir aussi parfaitement conforme à la mienne. Je savais bien, sans cela, qu'en fait de sentiments élevés et généreux tu ne pouvais rester en arrière; mais je n'en ai pas moins savouré l'expression détaillée de ton opinion. A une époque où, comme tu l'observes si justement, on est entouré de toutes parts des conseils et des inspirations de l'égoïsme, on a besoin d'être appuyé dans une conduite généreuse et large de l'approbation d'un noble et véritable ami ; mais aussi ce simple suffrage dispense amplement de l'acquiescement des esprits rétrécis et des âmes vulgaires. Il est malheureusement certain que dans ce siècle il faut du courage pour oser se laisser diriger par autre chose qu'un grossier égoïsme. Nous sommes, sous ce rapport^ dans une période de transition extrêmement fâcheuse; la décadence inévitable des doctrines religieuses a laissé sans appui la partie généreuse du cœur humain, et tout s'est réduit à la plus abjecte individualité. Les rétrogrades ont parfaitement raison sous ce rapport; aujourd'hui les considérations d'égoïsme sont sans aucun frein , et il en résulte l'absolue nécessité, quoique bien déplorable, de la corruption pour régir des individus inaccessibles à toute idée morale dans leur conduite. Ce triste état durera nécessairement jusqu'à ce que de nouvelles doctrines sociales aient rétabli un moyen de ralliement propre à subjuguer les esprits actuels, condition que les

doctrines religieuses sont désormais incapables de remplir. Nous sommes, à cet égard, dans une situation trèsanalogue à celle des derniers temps du paganisme, oîi l'ancienne doctrine avait cessé de régir les esprits sans que la nouvelle eût encore acquis la consistance suffisante pour la remplacer avec avantage dans cette fonction capitale; il n'y a d'autre différence que celle qui résulte aujourd'hui d'un état de civilisation plus avancé, qui, par lui-même et indépendamment de toute doctrine, tend à placer Thomme dans la route du bien< L'esprit d'individualité a pénétré dans toutes les classes; nul ne rougit d'avouer qu'il ne pense qu'à lui, et, au contraire, on s'en fait gloire. Il n'y a un peu de généralité de sentiments que dans le clergé, et ces sentiments ont une direction finalement immorale. La noblesse elle-même a perdu tous ses préjugés de classe et d'honneur, qui, tant bien que mal, formaient une espèce de frein aux sentiments purement personnels; depuis qu'on voit des nobles de race inspecteurs des jeux et commis aux droits réunis, on peut dire que cette classe est devenue aussi philosophe que tout le reste, ce qui, soit dit en passant, rend encore plus ridicules ses prétentions au retour de son ancienne considération. Malheureusement j une opération comme celle de cette réorganisation morale est, par sa nature, infiniment lente. J'y travaille en conscience, et le plus directement possible^ puisque tous mes travaux ont pour but de reformer des doctrines sociales, de rétablir dans la société quelque chose de spirituel capable de contre-balancer l'influence du matériel dans lequel nous sommes aujourd'hui si ignoblement plongés. Mais, quoique j'es«

père quelque utilité de mes efforts, je ne me dissimule pas qu'ils ne sauraient produire de mon vivant aucun résultat sensible, même quand ils détermineraient une impulsion générale dans tous les esprits capables de participer efficacement à ce grand œuvre, ce que Tavenir seul m'apprendra* Du moins, c'est, en attendant^ une douce consolation que la conviction de s'être conduit le plus moralement possible dans un siècle profondément immoral, et c'est là, avec la gloire, ma principale récompense.

Je ne saurais trop t'exprimer, mon cher ami, ma vive gratitude de l'offre amicale que tu me fais avec tant de loyauté. Tu me connaîtrais bien peu si tu craignais que je puisse m'en offenser [le moins du monde. Tu m*as proposé ce que je t'aurais pro[X)sé moi-même^ si je t'avais cru dans un pareil état. Mais, tout en acceptant ce don de l'amitié, il m'aurait été bien pénible, je te l'avoue, si rùB, position m'y eût contraint, de penser que par là je te privais pour un temps des ressources trop peu considérables dont ta position ne te permet guère de disposer sans un grave préjudice. Heureusement je n'en suis pas réduit là. Je te dirai même avec le plus grand plaisir que depuis ma dernière lettre ma position a pris une tournure un peu plus favorable. J'ai été forcé de contracter quelques dettes, mais j'espère que cela est terminé entièrement; et comme c'est envers des gens très-riches qui ne S'attendent pas à être remboursés promptement^ cela ne me tourmente pas. Je suis sûr de m'en tirer à ma satisfaction, maintenant que j'ai la certitude presque entière de n'avoir plus besoin d'une telle ressource. Je crois même que je refuserai décidément la

place qu'on m'offre à Sorèze. Tes observations à cet égard sont des plus judicieuses. Il me serait profondément pénible de m' aller ensevelir là, ne fût-ce que pour trois ou quatre ans, et je crois pouvoir Téviter sans inconvénient. Je vois maintenant que je puis, à la rigueur, rester encore à attendre deux ou trois ans ici dans Tétat oti je me trouve, en ayant seulement une plus grande quantité de leçons, ce qui ne me sera pas difficile, j'espère, à partir de la prochaine rentrée des classes, car j'avoue que jusqu'ici je ne m'en étais pas occupé sérieusement. Or, dans un tel intervalle, il serait bien étrange que je ne pusse pas parvenir à consolider mon existence par une place fixe sans quitter Paris, ce qui, comme tu lobserves si justement, est aujourd'hui une condition indispensable pour pouvoir supporter une place dans l'enseignement public. Je crois donc que je prendrai ce parti-là, qui n'est pas imprudent, ce me semble, et qui est, d'ailleurs^ si conforme à mes goûts. Du reste, dans cet intervalle, je crois que la direction actuelle de l'Université sera modifiée , quoique je n'espère pas qu'elle soit changée essentiellement, et cela suffira pour m'en faciliter l'accès à des conditions supportables. Ensuite, en restant à Paris, il peut, d'un jour à l'autre, se présenter à moi des occasions favorables d'une autre nature, surtout ma réputation commençant à se former, ce qui, je Tespère, aura lieu dans cet intervalle. Je suis bien de ton avis sur la nécessité de plier jusqu'à un certain point mon caractère au maudit siècle dans lequel nous vivons , mais le difficile est de mettre ces conseils en pratique; je m'efforcerai cependant de le faire, car j'en sens la nécessité.

Je vois bien qu'il est impossible de se conduire aujourd'hui d'une manière aussi noble et aussi élevée qu'on pourra le faire dans un siècle ou deux, et je tâcherai d'en prendre mon parti, en tâchant toutefois d'altérer le moins possible la dignité de mon caractère.

Je me suis peu occupé dans ces derniers mois de la suite de mon travail, à cause de mes inquiétudes horribles. Mais maintenant que j'ai un peu de tranquillité assurée pour quelque temps^ je vais m'y mettre avec ardeur et persévérance, et dans deux ou trois mois je suis sûr que je pourrai publier mon volume.

Pardonne-moi, mon cher ami, si cette fois je ne t'écris pas une lettre aussi étendue que je le désirerais. J'espère bien prendre, dans la prochaine ^ ma revanche de la précipitation que je suis aujourd'hui obligé de mettre dans notre correspondance. Adieu.

Ton ami pour la vie,

A" Comte.

Ma femme te remercie beaucoup de ta bienveillance à son égard ; peut-être la verras -tu cet été, si nous allons à Montpellier, ce qui serait possible, quoique je ne puisse pas t'en répondre.

A Monsieur VALAT, à Rhodes

Paris, le 16 juillet 1825.

Je te dois mille excuses, mon cher ami, d'avoir été aussi longtemps sans t'écrire. Mille embarras, les uns agréables, les autres pénibles, m'ont privé de ce plaisir. Mais j'espère que ton indulgente amitié n'hésitera pas à m'accorder mon pardon, en faveur de l'heureuse nouvelle que je dois t'annoncer aujourd'hui. Je pars ce soir pour Montpellier, afin de présenter ma femme à mes parents. Nous ne comptons pas y rester plus de quinze jours, ayant ici beaucoup d'affaires urgentes. Mais j'espère que ce temps sera suffisant pour que, anticipant un peu cette fois sur tes vacances, tu me procures le plaisir de t'embrasser. Ton proviseur ne sera pas assez cruel pour nous priver d'une satisfaction si longtemps attendue. Aussi je ne t'en dis pas davantage, étant trèspressé, et comptant bientôt sur un plus long et plus doux entretien. Que de choses nous avons à nous dire ! Adieu, à notre très-prochaine accolade.

Ton ami pour la vie,

Ate Comte.

A Monsieur VALAT^ à Rhode:^.

Paris, le 16 novembre 1825.

Il y a bien longtemps, mon cher ami, que j'attendais avec la plus vive impatience une de tes lettres. C'est depuis mon retour à Paris , et par conséquent depuis trois mois. J'allais me décider à t'écrire, ne comprenant rien à ce long silence, quand j'ai reçu ta lettre du 28 octobre, que j'ai lue avec une extrême satisfaction. Je t'en supplie , mon cher ami , qu'il n*y ait plus de telles lenteurs dans notre correspondance. Si tu savais quel prix j'y attache ! Si tu savais combien j'ai besoin (au milieu de tout le fracas de cette ville^ qui n'est pour moi qu'un désert puisque je n'y suis entouré que d'indifférents) de sentir qu'il y a quelque part, quoique malheureusement à deux cents lieues de moi, quelqu'un avec qui je sympathise pleinement de cœur et d'esprit, tu ne serais pas si avare de tes lettres. Tu sauras tout, un jour, je l'espère, lorsque le bizarre cours des événements nous permettra enfin un long et libre épanchement direct, — car c'est un roman que le fond de ma vie , et un fort roman qui paraîtrait bien extraordinaire, si jamais je le publiais sous des noms supposés. — Tu sentiras alors, cher ami, combien

ta correspondance m'est nécessaire. Jusque -là, croism'en sur parole, je t'en conjure, et traite-moi en conséquence. Tu me crois heureux ; je le suis en effet, sous certains rapports, sous tous ceux qui dépendent essen-* tiellement de mon organisation et de mes antécédents; mais sous d'autres je ne souhaite pas à mon plus cruel ennemi un pareil bonheur. Tout ceci est une énigme pour toi , je le sais bien , mais plus tard elle s'expliquera. Si dès ce moment tu en devines quelque chose, je te prie de le garder dans le plus profond de ton âme, même pour moi, jusqu'au moment où nous nous en entretiendrons formellement.

J'ai exprimé à ta mère, que j'ai eu le plaisir de voir à Montpellier, combien vivement j'étais affligé du contre-temps , heureux pour toi cependant , qui nous privait d'être quelques jours ensemble. Conviens, mon cher ami, que nous sommes bien contrariés par la marche de notre existence. Comment, venir, après deux cents lieues, passer quinze jours à vingt lieues de toi, et ne pouvoir pas seulement t'embrasser, et tout cela tenant à une différence d'époque très-minime^ c'est assurément jouer de malheur. J'en suis d'autant plus peiné que te*voilà selon toute apparence fixé pour jamais, ou, du moins pour longtemps, en Languedoc, et que moi je ne vois pas quand j'y pourrai réellement retourner, même en visite, quoique pour consoler mes bons parents je leur aie promis d'y revenir l'année prochaine. Le séjour de la province n'a nullement plu à ma femme, et si on l'a trouvée charmante à Montpellier, cet effet n'a pas malheureusement été réciproque. Et cependant je n'y voudrais pas aller sans

elle, d'abord pour moi, et ensuite pour le mauvais effet que cela produirait sur mes parents, et, certes, avec quelque raison. J^espérais beaucoup de cette visite pour faire naître et fortifier, de part et d'autre, le désir de se revoir, et c'est même uniquement pour cela que je me suis déterminé à y aller cette année, ce qui m'a singulièrement dérangé sous plusieurs rapports^ et spécialement sous le rapport financier ; je ne comptais y aller que l'année prochaine. Or, admire mon heureuse étoile, ce voyage, si inopportun pour moi dans ce moment, je n'en ai pas même retiré le seul résultat qui me l'avait fait entreprendre; et j'en suis même quelquefois à me dire qu'il eût été préférable , même sous ce rapport, de ne pas le faire. La divergence des caractères, des mœurs, des habitudes, s'est trouvée trop grande pour résister à l'essai d'une relation directe et intime, et je n'ai recueilli, pour prix de mon beau plan, qu'une tendance mal déguisée à un éloignement de plus en plus grand. 11 y a faute certainement de part et d'autre; mais de quel côté est le plus grand tort, la plus grande inflexibilité d'humeur, et peut-être même la plus grande rivalité d'influence, c'est ce que je n'entreprendrai pas de décider aujourd'hui; la discussion en serait tcop longue. Toujours est-il, de fait, que je n'ai pas atteint mon but. Je suis d'autant plus affecté de ce pénible fruit de mes efforts, que je t'avoue, mon cher ami, que le bonheur que j'ai éprouvé pendant quinze jours (et auquel il n'a manqué que ta présence) a vivement pénétré mon cœur. Jamais je n'avais aussi vivement ressenti la satisfaction de passer quelque temps, libre de tout soin, dégagé de tout foyer d'intrigues et de corruption, à savourer le plaisir de

voir réunis autour de moi tous les objets de mes atfections, tous, sans en laisser aucun derrière moi, comme il m'était arrivé auparavant. Cet effet a été si profond sur moi qu'il m'avait inspiré le désir de venir me fixer à Montpellier, si j'y pouvais trouver une existence convenable. Je suis aujourd'hui bien revenu du séjour de la capitale; il est sans doute indispensable pour inspirer et alimenter l'activité intellectuelle, dont toute la source est là pour la France entière. Mais la résidence que j'y ai faite jusqu'ici me suffisait pour cela. Tant que je n'ai pas eu arrêté irrévocablement un large et solide plan de travaux pour toute ma vie, j'avais besoin de ce frottement continu des esprits, de cette atmosphère intellectuelle, pour prendre tout mon développement moral. Mais aujourd'hui il n'en est plus ainsi; j'ai nettement et fortement établi dans mon cerveau un plan de travaux capable de fournir et au delà à la vie morale la plus active, dût-elle durer cent ans encore ; dès lors, le séjour de Paris ne m'est nullement nécessaire ; ce que j'y ferai, je l'exécuterais tout aussi bien maintenant dans une caverne des Alpes, à l'abri de tout contact; je n'utilise ici désormais que les secours matériels de travail qui s'y trouvent accumulés, et qu'on peut aujourd'hui se procurer assez aisément, au degré suffisant du moins, dans quelque pays que ce soit. Mes véritables relations ne sont pas verbales, elles sont écrites ; elles consistent dans mon action sur les têtes fortes disséminées dans les diverses parties de l'Europe et dans la réaction qu'elles exercent sur moi. Tu vois que tout cela s'arrangerait à présent aussi bien à peu près à Montpellier qu'à Paris, En un mot,

ce n'est plus maintenant hors de moi que je puis trouver la satisfaction de mes grands besoins intellectuels ; c'est essentiellement et presque uniquement en moi. Dès lors^ tous les séjours me deviennent, sous ce rapport, à peu près indifférents. Je suis bien certain désormais que mon activité morale ne sera pas comprimée même par une atmosphère plus obscurante que celle de Montpellier, tandis qull y a trois ou quatre ans encore je n'en aurais pas répondu. Enfin, cher ami, suffisamment approvisionné maintenant contre les besoins de l'esprit, c'est de ceux du cœur que j'ai surtout à m'occuper pour compléter Fassiette de ma vie morale. Or tu le sais peut-être, ce n est pas ici en général que se trouvent les grandes ressources à cet égard, encore moins pour moi. On n'a pas le temps d'être attaché à Paris ; la vie y est trop dissipée, trop superficielle ; Pégoïsme et la corruption trop dominants pour cela , et , malheureusement, il n'en est pas de ces besoins comme de ceux de Tesprit, pour lesquels toute tête forte peut finir par ne dépendre que d elle-même. Pour le cœur, la mutualité, les contacts humains sont indispensables d'une manière continue. Comme tu connais un peu ce monde frivole et sans caractère moral, tu me croiras aisément quand je te dirai que depuis onze ans de séjour permanent je n'ai formé ici aucune liaison réelle, quoique j'y puisse voir et même fréquenter, si je le voulais, un fort grand nombre de personnes. Je suis resté, comme j'étais en arrivant, avec mes affections de famille et mes amis d'enfance. Plus j'irai^ plus il est vraisemblable même que je serai forcé de m'isoler toujours davantage ; ce n'est pas cependant la confiance et

Tabandon qui me manquent, comme des gens qui me connaissent superficiellement le pensent; tu sais, toi, le contraire, bien positivement. Bien loin de là, j'irais, et je n'ai même été que trop ici, au-devant des affections sincères et profondes; et, jusqu'à présent, plus d'une expérience m*a péniblement averti ici de me prémunir contre cette tendance. En un mot, mon cher ami, je me suis tristement convaincu que rien au monde ne saurait remplacer les affections pures et si sublimement dépouillées de tout égoïsme qu*on trouve dans sa famille et dans les amitiés contractées aux premières années de la vie, avant que le développement de l'amourpropre, de la rivalité, de l'opposition des intérêts et des positions, ait rendu impossible tout attachement profond. Tu sens que je ne parle ici que des attachements d'homme à homme, les seuls complets, les seuls vraiment durables, les seuls où la sympathie puisse être entière, et qui, malheureusement, sont de beaucoup les plus rares. Enfin, cher ami, mon cœur a des besoins aussi forts que ceux de mon esprit ; ceux-ci sont pleinement garantis désormais ; je n'ai donc qu'à songer aux autres, et après avoir tout examiné avec cette profonde attention que peut inspirer une recherche dont dépend le bonheur de l'existence entière, j'en suis revenu à penser que le meilleur parti, le plus praticable, serait de vivre dorénavant au sein de ma famille. Juge donc quel cruel et profond regret je dois éprouver en pensant que cet espoir m'est interdit; car, je ne m'abuse pas, la question est maintenant décidée d'une manière irrévocable, et je n'y dois plus penser. Quand même toutes les conditions matérielles (qui cependant

ne sont pas peu nombreuses et peu inaccessibles pour moi) seraient maintenant remplies, quand même j aurais, en outre, l'acquiescement de ma femme, cela ne saurait se réaliser; des relations purement politiques ou diplomatiques n*atteindraient pas mon but, et même, quand je pourrais m'en contenter, le développement des discordances, qui résulterait forcément de la fréquentation continue, les aurait bientôt détruites. Cette douce perspective est donc perdue pour moi depuis ce fatal voyage; il ne peut pas. même me rester l'illusion, car je ne puis m'empêcher, malgré moi, d'employer ma triste intelligence à voir le fond des choses, même quand il est aussi pénible. Il ne me reste d'autre plan que celui de concentrer le plus possible toute mon existence morale dans mes travaux intellectuels, précieuse mais insuffisante compensation, et de renoncer ainsi, sinon à la plus éclatante, du moins à la plus douce partie de mon bonheur. C'est le parti que j'ai pris et que je tâcherai de suivre^ autant que le permettront les diverses tendances de mon organisation.

Je sens, mon cher ami, que le ton sur lequel je t'écris aujourd'hui est bien peu convenable dans l'heureuse disposition d'âme oîi tu te trouves maintenant. Puissestu la conserver longtemps ! Je l'espère ; et du moins il y aura un heureux sur nous deux, et ton bien-être complet me consolera un peu de n'en pouvoir espérer qu'un partiel. Ta mère m'avait annoncé ton prochain mariage, et je me félicite qu'il soit accompli, puisque tu es heureux. 11 me tarde de connaître ta femme et de lui faire sentir combien vivement la part que je prends à ta destinée s'est étendue sur la sienne. Du caractère calme

et réservé, quoique très- sensible, que je te connais, je ne doute pas que tu n'aies fait un excellent choix. La position et les antécédents de ton Adeline me paraissent fort convenables, et je suis fort aise que tu aies- eu égard à cette condition de bonheur, dont l'influence est beaucoup plus étendue que la frivolité mondaine ne peut le concevoir dans ce siècle philosophique^ où , à force de laisser librement raisonner toutes les têtes, même les plus légères, sur les plus importantes et les plus difficiles questions de la vie, on a fini par révoquer en doute et dédaigner comme des préjugés toutes les maximes morales qui ne portent pas sur les points les plus grossiers et dont l'appréciation passe un tant soit peu la portée des intelligences les plus bornées. Je ne suis pas étonné qu'on t'ait parlé à Montpellier de l'esprit et du bon ton de ma femme, qui a effectivement beaucoup de l'un et de l'autre, et de la qualité la plus distinguée. Mais je te sais de trop bon sens et de trop d'expérience pour croire que tu fais consister le bonheur dans cet éclat, et pour craindre que tu aies attribué dans ton* choix à ces qualités une plus grande impor* tance qu'elles n'en ont réellement. L'esprit et le goût sont assurément fort commodes à rencontrer pour un homme de mérite dans la compagne de toute sa vie, et je né lui voudrais certainement jamais une femme bornée ou mal façonnée; mais entre nous, ces qualités sont peu de chose pour le bonheur réel. Aujourd'hui, vu le genre d'éducation et de position sociale des femmes^ la femme la plus spirituelle et la plus raiEnée ( à moins qu'on ne parle des anomalies à la Staël, qui ne sauraient être le sujet d'une règle générale, et qui ont d'ailleurs

bien d'autres inconvénients propres) n'équivaut , au bout du compte^ tu l'avoueras, qu'à un homme assez secondaire, avec seulement beaucoup plus de prétentions. Tels sont les faits, à tort ou à raison. L'essentiel est (en supposant toujours, bien entendu, une certaine dose d'intelligence et d'instruction, sans laquelle il ne saurait y avoir contact réel], l'essentiel, dis-je^ est l'attachement, le dévouement de cœur et la douceur de caractère, avec le genre de soumission que peut lui inspirer le sentiment de la supériorité morale de son époux, et qui puisse suffire pour étouffer à sa naissance tout vain désir de domination. Si avec cela on peut avoir des principes, de bonnes habitudes morales, de bons exemples domestiques, le bonheur est assuré et on peut se consoler de n'avoir pas le plaisir d'une dissertation plus ou moins spirituelle et plus ou moins juste sur le mérite de telle pièce, de tel roman, de telle actrice et de tel poëte. Et remarquons bien, cher ami, que ce dernier genre de conditions est fort difficile à combiner aujourd'hui avec un esprit de femme fort distingué. 11 ne manque pas maintenant de gens qui ont assez d'esprit pour ne pas croire en Dieu, et il n'y en a guère qui en aient assez pour s'être recomposé sur d'autres bases une morale fixe et positive^ capable d'influer utilement sur la vie et de produire autre chose que des argumentations.

Tu sens, du reste , mon cher ami , que l'ensemble de conditions que je te souhaite, et que j'espère que tu as rencontré , je ne prétends l'appliquer qu'aux hommes de mérite; car pour les gens ordinaires, le mieux est , très-souvent| que leurs femmes leur soient assez supé-

rieures pour les conduire sans hésitation, comme ils doivent l'être pour leur plus grand intérêt. Enfin, cher ami, le résumé de ma théorie, c'est que pour le bien de toute société^ d'un ménage comme d'un empire, pour la paix, qui est^ dans un cas comme dans l'autre, le premier des biens, il faut par- dessus tout qu'il y ait unité de direction ; or, dans le cas d'un homme de mérite, cette unité ne peut, du moins aujourd'hui, se trouver dans la femme^ qui ne saurait lui êtres upérieure, et qui, si par hasard elle lui était égale , deviendrait son rival le plus direct ; il faut donc alors une certaine médiocrité intellectuelle, qui^ liée à un caractère convenable, puisse comporter cette subordination volontaire que nous n'admettons jamais envers un inférieur, ni même envers un égal. Voilà ce que je voulais te dire sur ce point capital. Peut-être te demanderas-tu : dans quel but cette discussion ? — Dis plutôt cet épanchement ; et alors tu auras trouvé le mot, peut-être, que je te supplie^ en tout cas, de garder pour toi dans ce moment^ jusqu'à ce que je t'en parle directement.

Je continue à m'occuper fortement de la seconde partie de mon livre, mais quelques occupations nécessitées par le soin de mon existence matérielle, et sur lesquelles je te donnerai la prochaine fois quelques détails, m'empêcheront de la terminer aussi promptemeût que je le désirerais et que je l'espérais ; néanmoins je crois pouvoir t'assurer que dans trois mois, ou quatre au plus^ je pourrai ^adresser mon volume entier, dûment et définitivement publié. En attendant, je continue à recevoir de nouvelles marques du bon accueil que reçoivent et recevront mes idées dans tous les esprits distingués de

toutes les parties de l'Europe. Entre autres détails qu'il serait trop long de tecitery du moins aujourd'hui, je me bornerai au plus récent. Je viens de recevoir avanthier une lettre de Berlin, de M. Bucholz, professeur d'histoire à Tuniversité de cette ville, que je n'ai jamais vu, mais auquel, sur sa réputation, j'avais fait tenir mon livre. Sa lettre est on ne peut plus flatteuse, et il se montre grand admirateur de mes travaux, dont il regarde le succès comme assuré en Allemagne. Une singularité assez piquante, c'est que ce professeur, ignorant mon adresse, a mis pqur toute suscription : a A M . A^^ Comte, auteurdu système de politique positive» à Paris v, et que la lettre m'est parvenue, quoique ayant été remise à un ex-ambassadeur prussien qui me l'a apportée et dont j'ignorais jusqu'à l'existence; ce qui fait un honneur infini à sa sagacité topographique. Mais cette histoire ne vaut pourtant pas encore celle de la lettre d'un brahme : « Au chevalier Isaac Newton, en Europe , » et qui parvint à son adresse.

Adieu, mon cher ami ; je ne finirais pas, si je m'écoutais, un entretien si doux pour moi, et qui m'est une si précieuse compensation à d'autres chagrins. Tu vois que je t'écris currente calamo, le cœur sur les lèvres : imite-moi, et surtout promptement. Présente àton Adeline l'assurance d'un respectueux et sincère attachement, et crois-moi pour la vie ton ami,

Ate Comte.

Ne m'en veuille pas si la majeure partie de ma lettre est sombre et mélancolique : je n'ai pas eu l'intention de te faire un épitbalame, mais de me procurer un doux

épanchement dans le sein de mon ami. J'oubliais de te dire que j'ai changé de logement. Je demeure depuis un mois rue du Faubourg-Montmartre^n'* i3. Nous nous portons fort bien. Ton étudiant ne m'a pas apporté ta lettre; il Tamise à la poste^ et n'est pas venu depuis.

A Monsieur VA LA 7", à Rhode\

Paris, le 27 novembre 1825.

Mon cher ami, l'empressement vraiment aimable avec lequel tu as répondu à ma dernière lettre, malgré les heureuses distractions dont tu es sans cesse entouré , f excuse complètement à mes yeux du long silence que je t'avais reproché. Tu vois que je ne serai pas en reste, puisque c'est ce matin même que j'ai reçu ta lettre. Je n'espère pas que nous soyons assez heureux pour que l'activité de notre correspondance se soutienne toujours au même degré; mais faisons en sorte du moins, je t'en supplie , qu'elle n'éprouve plus la langueur dont nous avons souffert trop souvent; pour moi, j'en prends trèsvolontiers l'engagement : je te promets qu'il ne s'écoulera jamais plus de dix jours (à moins d'événement tout à fait majeur) sans que je te réponde ; et si tu t'imposes la même habitude, il ne se passera jamais plus

d'un mois sans que nous ayons échangé deux lettres. C'est le régime que je t'avais déjà proposé il y a longtemps, et que, ce me semble, tu avais accepté ; je ne doute pas que ce ne soit très-involontairement que nous y avons manqué , mais j'espère bien que nous allons le reprendre pour ne plus l'abandonner désormais. Faisons du moins que ce soit là la règle, qui, comme toute autre , pourra comporter quelques exceptions sans cesser d'être habituelle. Ne m'en veuille pas de te prêcher ainsij dans un moment où j'ai tant à me féliciter de ton exactitude ; plus j'en sens le prix , plus il m'importe de la rendre durable.

Je crains, mon cher ami, de ne m'étre pas bien expliqué dans ma dernière lettre au sujet de mes chagrins intérieurs. Je me doute bien que tu en as deviné la cause; mais si je m'étais fait entendre complètement, je n'éprouverais pas la peine de ne pouvoir céder à tes instances amicales pour t'en développer les détails. Il était bien inutile de te justifier d'avance d'une froide curiosité dont jamais je ne t'ai cru capable, surtout entre nous. Mais sois bien persuadé, mon cher ami^ que ce n'est pas manque d'assez de confiance si«mon épanchement n'a pas été plus complet. Il y a entre nous, je l'espère, comme entre tous vrais amis, un abandon franc et absolu ; mais tu sens, néanmoins, qu'il y a temps et forme convenable à chaque genre de communication. Je t'assure que, quant à celle-ci , le moment n*est pas encore venu. Dans les choses de cette nature, le sentiment du mal éprouvé a nécessairement des intervalles sans lesquels la vie ne serait pas supportable. J'étais, en écrivant ma dernière lettre, dans une des

mauvaises veines, et je me suis abandonné dans ce sens. Aujourd'hui il n'en est plus de même, et je pourrais, si je voulais faire le charlatan ou le poëte, te tracer un tableau des plus séduisants. Ces intervalles de beau temps ne jne font, sans doute, aucune illusion sur le fond du caractère de mon climat intérieur, parce que l'expérience m'a appris à ne pas compter sur leur durée. Mais tu comprends que, du moins, ils ne disposent pas mon cœur à la plainte. Que sais-je, même? Dans ces éclairs de bonheur, je ne puis complètement me soustraire à l'espoir agréable d'une meilleure situation permanente, bien que mon cruel jugement m*en démontre la vamté# Je veux attendre que cette position soit plus caractérisée et qu'elle s'annonce comme irrévocable^ d'une manière qui interdise définitivement toute illusion ; et alors je m'expliquerai. Jusque-là, si je ne le fais pas encore positivement, crois bien, mon cher ami, que c'est uniquement dans la crainte que cette confidence détaillée ne réagisse sur moi de façon à m'ôter toute possibilité de retour ; car, je me connais , c'est là l'effet qu'elle produirait. Je ne sais si tu me comprends, ma^^ j'espère que ton cœur entendra le mien. Je dois d'ailleurs t'avouer que^ pour rendre cet épanchement vraiment complet et satisfaisant, pour te bien expliquer l'origine et le caractère de cette position bizarre et fatale^ enfin pour te faire bien comprendre comment et pourquoi il m'est à peu près impossible d'y remédier, il faudrait absolument une entrevue directe , non-seulement à cause de la longueur de la conférence, mais aussi et surtout parce que j'aurais alors à te dire des choses que je ne me déciderai jamais à confier au pa-

pier, à moins que tu ne brûlasses ma lettre sur ^n champ, et encore même craindrais-je les curieux d 4 le trajet. Ainsi , mon cher ami , crois m'en sur parc , puisque je n'ai pas de moyen positif de démonstration. Ce n'est ni par une puérile affectation de mystère, dont tu me sais incapable, et encore moins par la crainte d'un défaut de sympathie et de discrétion, que je sais si bien indigne de toi, que j'ajourne cette grave communication ; c'est uniquement parce qu'elle est à la fois encore intempestive dans l'état où sont les choses^ et impossible par notre éloignement. Je ne me repens point de t'en avoir parlé vaguement, puisque cela m'a soulagé; mais il me serait cruel d'être obligé de résister à tes instances pour un épanchement plus positif.' Sois d'ailleurs bien assuré que tu n'as absolument aucun moyen^ ni qui que ce soit, de remédier au mal le moins du monde, et que dans cette explication, quand je te la donnerai, je ne chercherai ni n'espérerai d'autre bénéfice que celui du soulagement qui résultera de cet épanchement même. Ainsi, si tu m'en crois , tu n'insisteras pas davantage.

Je, suis bien fâché que le ton de ma lettre t'ait détourné de me tracer le tableau de ton bonheur. Où astu pu croire que je le trouverais intempestif? Bien au contraire; moins je l'éprouve, plus j'ai besoin de me consoler un peu en le contemplant dans un ami. Heureusement que, par une inconséquence dont je te sais un gré infini , tu n'as pas entièrement tenu cette promesse. J'ai vu avec le plus grand plaisir ce que tu me dis de ton intérieur, et je t'engage à n'être plus aussi concis sur ce sujet. Tu as rencontré, à ce que je vois.

la ce .^agne que je t'ai toujours souhaitée, et qui peut le phr^faireton bonheur réel, en étant elle-même fort heun lise. Je crois que je n*ai guère besoin d'insister pour te faire sentir le prix inestimable d'un tel trésor, ni pour t'engager à le soigner de toute ta sollicitude. - Je n'«ime pas^ mon cher^ que tu te plaignes de ta position, comme ne pouvant pas y être aussi utile que tu le désirerais. Crois bien que cela n'est pas, et qu'en déployant dftns ta sphère toute ton activité, tu n'auras pas à en regretter une autre. Sois bien sûr que contribuer autant qu'il est en soi à répandre la connaissance et le goût des sciences positives est aujourd'hui une excellente manière d'être utile. Je suis peut-être destiné à une action plus étendue et plus éclatante ; mais jedonnerais beaucoup pour être convaincu qu'elle . sera aussi réelle que la tienne. Si je manque mon coup, soit par ma faute, soit par celle de mes contemporains, tout est dit; j'aurai employé ma vie d'une manière brillante peut-être pour moi, mais je n'aurai à peu près été bon à rien. Tandis que toi, tu es certain de l'utilité de tes efforts , dans une proportion quelconque et quand même tp n*en retirerais pas de gloire personnelle, parce que touf ce que tu feras dans ta sphère portera nécessairement. Tu te plains de l'influence capucine qui te contrarie dans ton développement ; mais sois bien sûr que le fait seul de ton enseignement la combat plus fortement que tout ce que tu pourrais faire directement. Je crois avoir démontré dans mes travaux qu'il y a incompatibilité entre la théologie et la physique. Ainsi ^ en poussant celle-ci, tu fais crouler l'autre radicalement, et sans courir les risques personnels d'une lutte immé-

diate. Regardey mon ami, comment au milieu de tous ces vains efforts du capucinisme le domaine et Tinfluence des sciences croissent de jour en jour, et tu ne désespéreras pas de la raison humaine. Il est vrai que ce n'est pas dans l'Université qu'il faut regarder principalement , c'est en dehors. Le monachisme envahit rUniversité; qu'en résultera-t-il , si cela dure? On désertera l'Université, on cherchera Finstruction ailleurs; et| comme elle y existe, on finira par l'y trouver, en dépit de toutes les entraves. Tu peux même voir qu'on ne met pas des entrayeis bien fortes à cette tendance. L'esprit du siècle est chassé par une issue, il ressort par une autre; voilà ce qui arrive, et ce qui arrivera, quoi qu'on veuille et qu'on fasse. N'est-ce pas une chose bien remarquable que ce même ministère qui subit si ridiculement l'influence jésuitique soit aussi celui qui a imposé aux étudiants légistes l'obligation d'apprendre les sciences, et qui tous les jours étend et favorise l'instruction scientifique des artisans? Ces gens-là ne savent certainement pas ce qu'ils font, mais ils obéissent au génie du temps. Que ce soit à leur insu ou avec conscience, que nous importe ? Si tu regardes bien, tu verras que d'ici à deux ans il n'y aura peut-être pas un seul chef-lieu d'arrondissement qui n'ait un cours de géométrie, de mécanique, ou de chimie pour les ouvriers ; il y en a déjà dans presque toutes les préfectures, et tout cela au vu et au su de l'autorité , et propagé ou protégé par elle. Crois bien que par là on ruine bien plus les jésuites qu'on ne les sert par d'autres mesures. Si tu veux dans ce grand mouvement un rôle digne de toi, établis à Rhodez un cours pareil pour les artisans, et le

préfet, j'en suis sûr, te secondera, bien loin de te contrarier. Je t'y engage fortement, comme moyen d'utilité publique d'abord, et ensuite comme issue pour déverser le trop-plein d'activité qui te tourmente. Je serais bien heureux d'apprendre que tu suis ce conseil et que cela s'exécute. Mais ne te laisse pas décourager si tu rencontres d'abord quelque opposition. Tu peux t'armer d'une circulaire que vient d'adresser à tous les préfets le ministre de l'intérieur (oui^ mon ami, le vandale Corbière lui-même) pour les engager à établir de tels enseignements dans les principales places de leur juridiction. Pour peu que tu sentes la portée de cette importante série de faits, tu dois apercevoir dans un avenir prochain, et que nous autres jeunes hommes verrons certainement, des cours pareils et plus étendus s'établir pour les classes supérieures des industriels, qui ne voudront ni ne pourront se trouver moins instruits que leurs ouvriers, et de proche en proche, si le jésuitisme continue à gouverner une Université décrépite dont il est inutile de lui disputer le somnifère empire , il pourra bien se réveiller un jour tout étonné de trouver autour de lui et de tous les côtés un système d'éducation scientifique fort et actif, étendu à toutes les classes, et le seul dont personne, gouvernants ou gouvernés, fasse cas. Voilà, j'espère, une perspective capable de te consoler et de te ranimer. Peut-être la trouveras-tu d'abord chimérique, mais je ne doute pas que si tu te places bien au point de vue que je t'indique, tu ne finisses par en reconnaître la réalité. Voilà, mon cher ami, ce que tu dois faire pour être content de toi et des autres. Partout les anciens élèves de l'École po-

lytechnique prennent cette direction , et je me glorifie de penser que c'est à cette noble école que la France devra les germes d'une éducation régénérée. Les Anglais ont pris avant nous cette direction^ mais sois bien sûr que nous les y devancerons.

Adieu, mon cher ami. Je me suis laissé entraîner de sorte que je n*ai pas encore le temps de te parler de mes affaires. Je m'en occuperai en première ligne dans ma prochaine lettre^ que, j'espère, tu me forceras à écrire promptement. Adieu ; excuse mon décousu , présente à ton Adeline la nouvelle assurance de ma cordiale et respectueuse amitié , et crois-moi bien pour la vie , ton ami ,

A" Comte.

A Monsieur VALAT^ à Rhode\,

Paris, le i8 janvier 1826.

J'ai reçu, il y a une dizaine de jours , mon cher ami, ta lettre du 25 décembre. Elle m'a fait un grand plaisir, car il y a longtemps que je l'attendais, et je commençais à m'inquiéter de ce retard , qui est heureusement déjà inaccoutumé, et qui , j'espère, le sera de plus en plus.

L'individu qui m'a apporté cette lettre ne m'a pas trouvé chez moi^ et il n'est pas revenu depuis ; peut-être est-il déjà entré dans son séminaire.

J'ai lu avec le plus vif intérêt les détails que tu me donnes sur ton intérieur , et je t'engage à continuer à me décrire une situation que je t'envierais, si l'amitié ne m'y faisait plutôt participer. Quant à moi, je suis actuellement dans une période de calme sous le grand rapport dont je t'ai parlé, et je prévois que peut-être je finirai par prendre le dessus ; mais ce sera vraisemblablement avec la condition de perdre la plus chère partie du bonheur que je m'étais promis dans ma vie , car si j'espère de la tranquillité, c'est uniquement parce que je crois que je finirai par devenir, sous ce rapport, tout à fait indifférent^ ce qui est, certes, une triste perspective, quoique la moins fâcheuse, à tout prendre, dans la bizarre situation où je me trouve enchaîné.

Je t'ai fait adresser, il y a environ six semaines , les numéros d'un recueil hebdomadaire qui se publie ici depuis le mois d'octobre sous le titre du Producteur^ et dans lequel j'insère de temps à autre quelques articles. Je suis étonné que tu ne m'en accuses pas la réception ; cela me fait craindre que le journal ne te soit pas parvenu. Si cependant c'est seulement par oubli ou par distraction que tu ne m'en as pas parlé, je te prie de me le dire dans ta prochaine lettre ; car, autrement, je passerais chez le libraire pour le prier de réparer immédiatement sa négligence. Si tu as reçu ce journal, tu dois avoir reconnu qu'il est réellement très- vicieux, par le défaut absolu de plan qui s'y fait sentir, et par l'extrême disparate d'articles qui en résulte. Mes articles,

■.«jaty

— igo —

qui ont là pour objet de propager les principes exposés dans mon ouvrage, s'y trouvent certainement fort mal encadrés; mais on m'a tant pressé d'y écrire^ pour faire une réputation au journal, que je n'ai pu m'y refuser; et d'ailleurs, il y avait pour moi un autre motif terrible qui m'y a engagé : la nécessité. C'est une chose bien diabolique, dans ce siècle tout matériel, que l'existence essentiellement spéculative et théorique pour les gens qui n'ont pas dix mille livres de rente! Pour te prouver à quel point cela est pour moi, figure-toi que, dans ce moment du moins, mon travail à ce journal est mon seul moyen d'existence. Le métier de professeur ambulant est gâté maintenant, du moins pour moi, qui ne sais pas intriguer et me démener partout pour faire venir des élèves : les collèges royaux et les pensions absorbent tout, et, sur un assez grand nombre de nos anciens camarades qui avaient pris cette carrière, trois ou quatre seulement y réussissent comme il faut. Le tripotage de Reynaud et compagnie et des gens de même farine, qui sont malheureusement fort en crédit, est tel qu'on ne peut avoir beaucoup de leçons sans eux, et qu*ils n'en font venir qu'à ceux qui veulent bien se faire leurs instruments et leurs preneurs , ce à quoi tu sens qu'il n'est pas en mon pouvoir de consentir, quand même je le voudrais. Voilà le vrai à cet égard , et je t'estime de plus en plus heureux d'avoir trouvé un poste modeste, mais sûr, qui te débarrasse de tous ces soucis, et auquel je t'exhorte de tout mon cœur à tenir vivement. Quant à moi, je me vois donc forcé, pour le moment, à renoncer à peu près à ce moyen d'existence , et je t'avoue que si ce journal n'était pas venu

à propos m'offrir une ressource^ je n'aurais su oti donner de la tête. Encore cette ressource est-elle fort peu convenable pour moi, au moins dans ce moment, parce que, voulant faire en conscience des articles auxquels je mets mon nom^ cela me prend nécessairement beaucoup de temps et m'absorbe presque entièrement, sinon pour penser, du moins pour écrire; il en résulte dans mes travaux essentiels des retards dont je suis horriblement tourmenté. Ainsi, depuis près de trois mois, je suis tout prêt à écrire enfin ma seconde partie, qui est désormais suffisamment méditée , et à publier enfin un ouvrage qui est pour moi et pour mon avenir d'une si grande importance sous une foule de rapports. Eh bien ! la maudite nécessité de vivre m'a obligé jusqu'ici d'ajourner, et. m'obligera peut-être d*ajourner encore longtemps, pour me livrer à une besogne qui est fort loin de me plaire. Enfin, depuis quelque temps, j'ai eu la pensée d'un cours très-important et qui^ sous le rapport matériel, me tirerait peut-être d'affaire, dont l'objet (que tu vas comprendre tout de suite) est la philosophie positive, c est-àTdire l'exposition des généralités et de l'enchaînement des diverses branches des théories positives, y compris la politique positive ou la physique sociale, qui rentre à mes yeux dans le système scientifique. Si je puis trouver pour ce cours un nombre de souscripteurs suffisant, il pourra réussir, en me prêtant d'abord beaucoup aux exigences tenant à la nature de l'auditoire, et alors, suspendant mon travail de journal (si même je n'y renonce absolument), je pourrai trouver le temps et surtout la disponibilité d'esprit nécessaires pour terminer convenablement et publier mon

— iga —

premier volume. Si, par malheur, ce projet ne me réussit pas, au moins cette année (car je n'y renoncerais pas pour cela), je serai, à mon extrême douleur, obligé d'ajourner ; car encore faut-il vivre , surtout quand on est marié. Si j*avais mis dans la direction industrielle la dixième ou la vingtième partie de la force d'esprit et de la ténacité que j'ai consacrées à suivre ma vocation philosophique, je serais certainement tiré d'affaire dès à présent pour toute ma vie. Malheureusement il n'en a pas été et il ne pouvait en être ainsi , car il y a, dans l'homme, des choses qui s'excluent absolument. La misère est certainement une chose utile, et peut-être même indispensable, vu notre faiblesse et notre paresse, pour nous forcer à mûrir nos talents et à développer nos forces; et quant au passée je ne m'en plains pas, jusqu'au moment oti je suis parvenu à bien marquer ma direction et à concevoir clairement le plan précis des travaux de toute ma vie; mais à présent que j'en suis à exécuter ce plan, je sens que V incertitude (pour prendre les choses doucement) de mon existence matérielle ne peut m'étre d'aucune utilité, et ne peut , au contraire, que me déranger singulièrement. Il serait bien temps que cela finît et que je pusse exécuter tranquillement ce que j'ai dû concevoir au milieu des agitations les plus profondes. Mais, malheureusement, dans le monde, rien n'est calculé sous ce rapport, et les intelligences trouvent aujourd'hui dans leur développement, ou des obstacles trop prolongés qui les arrêtent, ou des succès trop faciles et trop prématurés qui les étouffent ; il n'y a aucune mesure en cela.

J'espère néanmoins que les difficultés extérieures ne

parviendront pas à m'empécher ; mais si elles ne sauraient être assez grandes pour s'opposer à ce que je puisse produire la part d'utilité générale qui m'est dévolue, elles peuvent l'être assez (et je crains beaucoup qu'il n'en soit ainsi) pour nuire singulièrement à mon bonheur personnel. Mais quittons ce triste sujet.

Je ne puis te donner, du moins en ce moment, aucun conseil positif sur le cours que je t'ai engagé à faire. Mais je t'exhorte toujours très-vivement à l'exécuter^ soit pour toi , soit pour le public. A te dire le fond de ma pensée^ je ne pense pas que les cours de ce genre puissent être faits convenablement aujourd'hui, car les conceptions spéciales qui se rapportent à ce genre d'enseignement manquent encore absolument ; c'est un milieu entre la théorie pure et la pratique pure , qui n'est pas encore nettement déterminé. Je ne connais que la pensée de notre grand Monge sur la géométrie descriptive qui puisse être regardée comme un rudiment réel de ce système intermédiaire, qui en exigerait bien d'autres encore. Je ne suis donc pas étonné de l'espèce d'hésitation que tu éprouves ; mais je te conseille fort de passer outre, en pensant que la cause réelle de cet embarras ne tient pas à toi, mais essentiellement à l'état présent de l'esprit humain, qui n'est vraiment pas encore mûr pour un enseignement méthodique en ce genre. En attendant, considère que tout ce qui pourra entrer d'idées positives dans la tête du peuple sera, dès ce moment et pour l'avenir, politiquement très-utile, n'importe pour ainsi dire la manière qu'elles y entrent, et cela suffit; ne t'embarrasse pas du reste. Prends hardiment en géométrie et en mécanique (et même, si on te

laisse faire^ en physique et en chimie) tout ce que tu croiras pouvoir être compris de ton auditoire, et ne t'inquiète pas si tout cela forme un véritable ensemble qui puisse satisfaire un esprit méthodique, car cela n'est pas possible actuellement. Le cours de Dupin, ici, est excessivement mauvais, et je ne doute pas que tu ne fasses mieux; ainsi, sois tranquille sur ce point et va ton train.

L'essentiel^ c'est que les ouvriers se frottent assez à la science pour prendre en dégoût toute théologie et toute métaphysique, et qu'en même temps ils contractent l'habitude de voir dans les savants leurs pères spirituels ; le temps fera le reste, et mettra de l'ordre dans une chose où aujourd'hui il ne peut guère y en avoir, et qui n'en est pas moins^ à mes yeux, d'une importance majeure. Fonde ton opinion là-dessus et conduistoi en conséquence. Le gouvernement ne sait pas ce qu'il fait en tolérant, et, à plus forte raison , en encourageant de pareils cours ; tu as pu remarquer, comme chose curieuse, que M. d'H" lui-même donne dans le piège et se mêle aussi de protéger ces cours; heureusement il n'y a aucun inconvénient à faire de telles remarques, car la force des choses est telle que le ministère ne pourrait se conduire autrement, quand même il le voudrait.

Adieu, mon cher; j'attends avec confiance une trèsprompte réponse, et je te prie de présenter mes sincères et respectueux hommages à M™« Valat.

Ton ami pour la vie,

A'TE Comte.

A Monsieur VA LAT^ professeur de mathématiques au collège royal de Bordeaux.

Angoulême, jeudi matin, 28 septembre 1837 (i).

Mon cher Valat,

En me rendant d'Angoulême à Toulouse, dans ma tournée d'examinateur pour TÉcole polytechnique, je passerai par Bordeaux, oîi je compte arriver dimanche vers midi et rester jusqu'à lundi soir; je descendrai sans doute à l'hôtel Marin, rue Esprit-des-Lois, qui m'a été signalé à Paris, à moins que je ne demeure peut-être à celui où descendra la diligence. Je ne voudrais pas laisser passer une occasion aussi rare sans avoir enfin le plaisir de te revoir un moment, et j'espère, en effet, t'y rencontrer presque certainement, puisque c'est, je crois, l'époque de la rentrée des collèges. Toutefois, j'ai cru te faire plaisir en t'en prévenant dès aujourd'hui. Adieu. Je vais continuer ici mes examens, commencés seulement hier.

Tout à toi,

Ate Comte.

(i) Il y a entre cette lettre et la précédente un intervalle de onze années, pendant lesquelles la correspondance fiit inter-

rompue. {Note de V Editeur,)

A Monsieur VAL AT, à Bordeaux.

Paris, le mardi soir, 21 novembre iSSj.

J'ai lu avec un bien grand plaisir, mon cher ami, ta lettre du 4 novembre^ qui ne m'est parvenue que le 1 5. Elle a du moins compensé, quoique très-imparfaitement^ le chagrin que j'ai éprouvé de ne pas te rencontrer à Bordeaux lors de mon passage, où j'avais bien compté me dédommager momentanément de notre longue séparation. Quelque occupé ou même préoccupé que je puisse être, comme tu le conjectures aisément, je saurai toujours trouver un moment pour causer un peu avec un vieil ami d'enfance. Des circonstances fatales et impérieuses, ou même la divergence des développements, ont beau nous séparer : ces liens des premières années de la jeunesse finissent toujours, au bout d'un temps quelconque, par reprendre leur doux ascendant; et leur empire devient même, ce me semble, d'autant plus irrésistible que la raison et l'expérience de la vie nous mûrissent davantage, en nous dévoilant, hélas ! la triste fragilité de la plupart des autres liaisons, dont l'origine ne saurait remonter à une confiance aussi pure et aussi naïve. J'espère bien, puisque d'ordinaire tes vacances se passent à Bordeaux, que je serai plus heu-

reux Tan prochain, si toutefois j'ai le bonheur d avoir la même tournée. Je suis bien examinateur titulaire^ ne suppléant pas M. Reynaud comme l'avait fait Liouville, mais lui succédant, puisque enfin il est irrévocablement écarté ; seulement, d'après l'ordonnance de réorganisation de l'École polytechnique, de i832, qui se trouve ici appliquée pour la première fois en ma personne, la place n'est plus désormais à vie (du moins jusqu'à ce qu'une nouvelle constitution étemelle aussi vienne succéder à celle-là, ce qui pourrait bien être fort prochain] ; elle est assujettie à une réélection annuelle par le Conseil d'instruction de l'École polytechnique, comme quand j'ai été nommé au mois de juillet. Quoique cette formalité soit, à mon gré, peu agréable, il y a tout lieu de penser^ du moins quant à moi, que ce ne sera qu'une simple formalité, comme pour mon autre place de répétiteur d'analyse et de mécanique, où je suis invariablement renommé chaque année depuis cinq ans, sans que cela exige de moi la moindre démarche, et sans même qu'on prenne la peine de m'en informer. Ma position comme examinateur est donc, je crois, fort assurée ; mais tu sens qu'il n'en est malheureusement point de même quant à la tournée, puisque la distribution s*en fait entre nous par le sort et que je ne fraie pas assez avec mes chers collègues pour être en mesure de ménager un échange qui serait d'ailleurs peut-être impossible. Si le double examen est maintenu, et que par suite il n'y ait encore que deux tournées, j'ai chance égale pour et contre; mais si on en revient aux quatre tournées, mon passage à Bordeaux devient plus incertain. Ce dont, en tout cas, je puis répondre, c'est qu'il faudrait que Bor-

deaux se trouvât bien éloigné de ma tournée effective pour que je ne fisse point un crochet sur toi.

Quoique cet échange de lettres ne soit, je Tespère, qu'une sorte de préface à la reprise de notre ancienne et chère correspondance, je ne puis m*empécher de bien augurer de la persistance fondamentale de nos sympathies primitives en voyant, dans ton énergique et intéressant post^scriptunij la parfaite concordance de nos vues spontanées sur l'importante affaire de^ examens ; j^en aurais causé avec toi, que je n'aurais pu trouver de termes plus précis et plus exacts pour caractériser mon opinion, formée depuis longtemps et souvent exprimée ici à diverses personnes, sur ce sujet ; elle se trouve en tout point conforme à la tienne. Ton analyse sommaire des abus réels est aussi frappante par son admirable justesse que par sa laconique simplicité. Le fond du mal tient certainement aux personnes; mais, n'ayant pas la fermeté de s'attaquer ainsi à la source, on s'en est pris mollement au mode d'examen , qui n'en pouvait mais et qui eût été excellent en d'autres mains^ et on a inventé l'irrationnel expédient du double examen, dont lexpérience vient toutefois de confirmer a posteriori le vice radical par les nombreuses et profondes divergences auxquelles il a donné lieu, et qu'on avait eu la simplicité de croire impossibles. Mais^ quoique tout le monde, ici, ou à peu près, soit maintenant d'accord làdessuSj on cherche encore à résoudre, par quelque autre constitution, le beau problème des bons examens avec de mauvais examinateurs; et, si cette complication absurde est réellement supprimée l'an prochain^ on pourrait bien essayer de quelque autre biais de même valeur.

Tu vois, d'ailleurs, que tout cela rentre pleinement dans Tesprit général de nos institutions : la défiance organisée par la pondération des pouvoirs ; ainsi, ce mode étant très-parlementairey suivant le jargon du jour, il pourrait même être finalement conservé, quoique ce soit assez difficile à concilier avec l'éclatante expérience de cette année. Il n'y a dans tout ce mouvement» comme tu le dis fort bien, de vraiment progressif que l'aveu formel des abus; mais la constatation d'une maladie ne suffit pas pour la guérison, surtout lorsque, comme en ce cas, on a reconnu la cause essentielle du mal et qu'on est décidé (si un acte de faiblesse peut, en bon français, s'appeler une décision) à ne point y toucher. Enfin, quoi qu'il en soit^ je fais et ferai toujours à cet égard, comme à tout autre, mon devoir en conscience et avec le zèle que tu me connais, sans m'enquérir de ce que font mes collègues, et sans m'inquiéter^ dans l'exécution du moins, du vice radical du système oti je suis enchâssé. Quel que soit ou que devienne le mode, j'ai accepté avec plaisir ces nouvelles fonctions, par la certitude d'y pouvoir faire un bien réel; mon influence pourrait sans doute être plus salutaire si elle était plus libre ou mieux accouplée , mais je m'aperçois déjà qu'elle n'est pas nulle, même dès ce moment, pour réparer le mal profond qu'a causé la déplorable direction donnée à l'enseignement mathématique. Mes examens de Paris surtout, où j'ai pu agir sur une grande échelle, commencent à modifier heureusement les habitudes misérablement subtiles et étroites de la routine scolastique ; et, en persistant pendant quelques années avec l'énergie et la persévérance que tu me connais, je

ne doute pas que je ne parvienne à perfectionner sensiblement le système général de notre éducation mathématique. Cette position m'offre, pour ce but important, plus de moyens d'action que la chaire de TEcole polytechnique elle-même, dont Tinfluence est bien moins étendue, quoiqu'une telle chaire, qui probablement me viendra, me fût d'ailleurs personnellement plus agréable à d'autres égards. Du reste, à en juger par cette année, mes fonctions, quoique pénibles, ne me déplaisent nullement en elles-mêmes : malgré les sept cents lieues environ que je viens de faire, je pense déjà presque avec satisfaction à l'obligation d*en faire autant l'année prochaine, car cette course, loin de nuire à ma santé, l'a notablement améliorée; il est vrai que j'avais depuis longtemps un besoin réel d'une forte diversion qui ne me sera plus aussi nécessaire Tan prochain. Si la place était assez rétribuée pour me dispenser de toute autre fonction, sauf mes fonctions de répétiteur à l'Ecole^ je la préférerais, même à toute autre position, à cause des huit à neuf mois de loisir presque complet qu'elle me laisserait pour mes grands travaux philosophiques, qui, jusqu'à présent, se sont si péniblement intercalés dans un temps si déplorablement absorbé par un enseignement quotidien presque continu; or, cet espoir finira probablement par se réaliser. En attendant, je continue à travailler malgré tous les obstacles, mais mes accès de travail sont nécessairement beaucoup moins fréquents ; j'espère cependant publier très -prochainement mon troisième volume, qui est presque achevé, et avancer beaucoup le quatrième et dernier avant les prochains examens. Quand Tensemble de cet ouvrage sera enfin

lancé, j'aurai beaucoup plus de tranquillité pour ceux qui doivent suivre, puisque le système général de ma philosophie sera dès lors jugeable.

J ai fait comme toi, mon cher ami, par la mort récente de ma pauvre mère, une de ces pertes cruelles qui, outre qu'elles sont profondément irréparables, nous font tristement réfléchir que notre tour avance aussi vers la fin d'une vie si absurdement courte. Mon père, que j'ai eu du moins la consolation de voir dans ma tournée pendant cinq à six jours, est dans un si déplorable état d'infirmité^ que je crains d'avoir aussi à le pleurer plus prochainement qu'il ne croit, quoique son âge soit encore bien peu avancé.

Si j'avais pu te voir à Bordeaux, je comptais te faire mes remercîments sincères pour l'envoi de ton Traité d'arithmétique y que j'avais lu avec beaucoup d'intérêt, en faisant même abstraction de notre vieille amitié ; il m'a paru conçu de manière à faire réellement penser les élèves, tandis que tant d'autres ouvrages didactiques tendent si fortement à les hébéter.

Adieu, mon cher ami ; j'espère que ce préambule te prouvera ma franche disposition à reprendre notre vieux commerce épistolaire, quoique peut-être mes occupations doivent m'empêcher de le maintenir aussi actif qu'autrefois, mais non moins persévérant.

Tout à toi,

Ate Comte.

Je regrette beaucoup d'avoir été forcé d'ajourner à l'an prochain l'occasion de faire connaissance avec ta

femme et d'embrasser ton fils, sans envie, quoique je sente avec une amertume de plus en plus profonde le chagrin de ne pouvoir me prolonger ainsi.

A Monsieur VALAT^ à Bordeaux.

Paris, le mardi soir, i5 mai i838.

Je réponds bien tardivement, mon cher Valat, à ta lettre du 14 février, par suite de divers obstacles qui ont successivement contrarié jusqu'ici mon désir trèsprononcé à ce sujet. La publication du troisième volume de ma Philosophie positive^ qui a eu lieu depuis deux mois , et qui était imminente au moment où j'ai reçu ta lettre, a d*abord été la principale cause d'un tel délai; ensuite une indisposition plus intense et plus prolongée que d'ordinaire à l'ouverture de notre printemps (si on peut appeler ainsi l'instant oti je suis obligé de me réchauffer pour l'écrire) ; et enfin pour m'achever, un déménagement aussi ennuyeux qu'indispensable, et dont les suites ne sont pas encore dissipées : le tout sans préjudice de plusieurs incidents que je ne pourrais récapituler. Cette suite de contre-temps, survenue au moment même où je venais^ s'il m'en souvient

bien, de te rassurer sur ma scrupuleuse exactitude à ne pas laisser languir le renouvellement de notre vieux commerce épistolaire, avait sans doute grand besoin d'explication.

Tu comprends^ par un tel retard, que je ne me donnerai pas la vaine satisfaction de répondre en temps aussi inopportun à tes obligeantes demandes relatives à ta thèse de docteur, qui , d'après ta lettre, doit être déjà presque ancienne; ce serait une gasconnade ridicule. Mais je le regrette d'autant moins que^ sur le double sujet que tu avais en vue, je ne pouvais réellement te donner^ comme indications neuves, que des conseils en quelque sorte négatifs, qu'il eût peut-être été, dans ta situation, dangereux de suivre. Car, à mon avis, soit sur la théorie des marées, soit sur l'analyse des oscillations des corps flottants, le seul travail mathématique qui pût aujourd'hui offrir quelque attrait et une utilité notable serait une opération de haute critique philosophique, destinée à préciser entre quelles étroites limites l'analyse peut aborder réellement un tel ordre de questions en offrant autre chose que de simples jeux de calcul, et à montrer à quelles illusions on s'est déjà exposé en tentant vainement d'aller au delà : mais une telle appréciation serait probablement fort peu goûtée des juges ordinaires, qui en sont encore à l'extase envers Laplace, Poisson, etc. Tu as donc lieu de regretter fort peu que je n'aie pu, à cet égard, te donner mon avis en temps utile.

Je commence^ mon cher ami, à m'apercevoir avec satisfaction que l'année s'écoule assez rapidement, et que dans trois mois environ je me mettrai en route pour ma tour*

née, qui, si j'ai, lors de notre tirage de tournée, la main aussi heureuse que l'an dernier, me permettra de me rapprocher momentanément de mes plus anciens amis, et surtout de toi. Quoique tout ne soit pas encore officiellement décidé, il est cependant presque certain déjà que les examens se feront cette année suivant le mode essayé, quoique si malheureusement, en iSBj; et, en vérité, d'après) les innovations saugrenues que nous avons eu à discuter en conseil, je suis quasi forcé de m'en réjouir comparativement. Du moins on aura, par de légers amendements, respecté davantage notre temps, en nous ôtant la ridicule présidence de compositions que nous n'avions plus à juger, et en réduisant nos fonctions effectives aux seuls examehs mathématiques. Cette petite amélioration a permis d'augmenter de moitié le nombre des villes d'examen, qui avait été si démesurément diminué l'an dernier. Tout en me félicitant de cette mesure dans l'intérêt général de la stimulation des études mathématiques en province, je remarque aussi avec satisfaction les nouvelles chances qu'elle m'offre d'un petit séjour à Bordeaux, qui sera, sans doute, l'un des nouveaux chefs-lieux d'examen ajoutés. Mais aussi quel désappointement si le sort m'assignait la tournée Nord-Est, et qu'aucun de mes collègues ne me proposât d'échange ; car je ne pourrais moimême en demander, à cause de la plus-value de l'autre tournée !

Le cordial intérêt que tu prends depuis si longtemps à ce qui me touche profondément me fait un devoir de t'annoncer l'excellent effet que produit la publication de mon troisième volume, et dont j'ai tout lieu de me

féliciter. Je ne me suis jamais proposé, dans mes tra-^ vaux, d'autre récompense immédiate que le suffrage consciencieux d*une douzaine environ de penseurs éminents en Europe ; et je m'aperçois que je puis y compter, puisque, à mesure que mon ouvrage se développe, je recueille Tapprobation spontanée et profonde des esprits les plus distingués dans chaque spécialité de la philosophie naturelle. Mon deuxième volume avait, il y a trois ans, produit plus d'effet que le premier, et je vois maintenant, de divers côtés, le troisième provoquer déjà des adhésions encore plus complètes et plus éclatantes que le second. Dans Tordre des doctrines rela* tives aux corps vivants, j'ai la satisfaction de voir l'homme le plus remarquable, à cet égard, des temps modernes , par letendue et la rationnalité de ses conceptions (M. de Blainville), sanctionner ma manière de voir au point de recommander publiquement et avec force à son nombreux auditoire la lecture de ce volume comme moyen d'apprécier la vraie philosophie de cette grande et difficile étude; et le suffrage a d'autant plus de valeur que la circonspection et l'impartialité du juge sont encore plus connues que sa haute compétence. La partie de ce volume consacrée à la philosophie chimique a reçu une sanction à peu près analogue, quoique d'une moins éminente valeur. J'espère que mon quatrième et dernier volume^ qui paraîtra dans un an, et dont je vais ces jours-ci commencer la rédaction, ne rompra pas cette heureuse progression et viendra compléter cet ensemble d'effets philosophiques.

Adieu, mon cher Valat; je ne saurais t'exprimer combien il me tarde de pouvoir enfin m'épancher avec

toi pendant quelques trop courts instants, autr que par ces froides et imparfaites commun icatioi nos préoccupations réciproques rendent encore s: tées. J'aurai un bien grand plaisir aussi & être pi à ta fêmme et à embrasser ton jeune fils.

Adieu, ton dévoué ami,

A^E Comte.

5, rue d'UIm, près le Pantl

A Monsieur VAL AT, à Bordeaux.

Paris, le lundi matin, 1 1 août

Mon cher ami.

Devant bientôt finir la fatigante série de mes es de Paris, que je poursuis sans le moindre relâc puis vingt-trois jours, afin de les terminer plus crois devoir te prévenir, dès à présent, avant mo chain départ, que ma tournée étant cette an même à peu près qu'il y a deux ans, j'aurai la de passer par Bordeaux, où j'espère être plus h qu'alors en te rendant visite. Quoique Bordei

soit point, malheureusement, une ville d'examen, j'espère néanmoins pouvoir m'y ménager, en allant d'Angouléme à Toulouse, la satisfaction de passer deux ou trois jours de loisir dans une ville dont un séjour de vingt-quatre heures n'a fait que m'inspirer plus vivement le désir de prendre une plus exacte connaissance, surtout en ayant Tespoir d'y causer librement avec un aussi ancien ami, que je n'ai pu voir depuis si longtemps. Malgré qu'Angouléme m'offre plus de candidats qu'aucune autre ville de la tournée de l'Ouest, j'espère cependant, en n'y prenant pas de repos, y rester assez peu pour être à Bordeaux le 17 ou le 18 du mois prochain, sans que ce séjour m'empêche d'arriver à Toulouse en temps légal, en m'y rendant par la malle, qui m'y a, en 1837, si rapidement secoué. Comme j'ignore l'époque oti commencent les vacances de Bordeaux, je crois devoir, pour plus de sûreté, t'annoncer dès à présent ce projet. Mais je serais bien contrarié que ma franchise, dès lors indiscrète, pût aucunement déranger tes intentions quelconques et te retenir à Bordeaux, si à ce moment tu avais compté n'y pas être. Pour te mettre, à cet égard, plus complètement à l'aise, je te dirai, avec la même naïveté, seule digne d'aussi vieux amis, que je serais décidé à venir pareillement à Bordeaux quand même je saurais ne t'y pas devoir trouver, quoique ce séjour, seul délassement que me promette une tournée aussi pénible, dût m'être alors infiniment moins agréable. Je n'ai donc d'autre objet en vue, en te donnant aujourd'hui cet avis, que de ne point mériter ultérieurement le reproche d'avoir ainsi laissé échapper, par une négligence que l'amitié ne saurait

excuser, une occasion précieuse, qui pourrait bien désormais ne plus se reproduire, au moins de longtemps. Mais tout cela est sous la réserve de ne troubler aucunement tes vacances.

Quoique je ne doive commencer à Rennes, ma pre* mière ville de province, que le 3 1 de ce mois, je compte toutefois partir de Paris lundi prochain 19, afin de mieux goûter, par les distractions d'un voyage préalable, un court repos, que l'ensemble de cette année m*a certes largement acquis. Je pense que tu as déjà connaissance de la publication de mon quatrième volume, puisqu'il a paru ici le 2 5 juillet. Si tu avais à m'écrire, il suffirait de m'adresser la lettre poste restante^ avec le titre d'examinateur pour l'École polytechnique, dans celui de mes chefs-lieux d'examen où je devrai me trouver alors, suivant cet itinéraire d^arrivée légale : Rennes^ le 3i août; La Flèche y 7 septembre; Angoulême^ i3 id.y etc. ; la lettre m'y attendrait, ou m'y serait renvoyée, sans que j'aie jamais rien perdu, d'après mon expérience antérieure.

Adieu, mon cher ami; n'oublie pas de présenter mes respectueux hommages à M°*® Valat, en attendant que j'aie la satisfaction de les lui offrir personnellement, et d'embrasser aussi ton fils à mon intention.

Ton ami dévoué,

Ate Comte.

A Monsieur VAL AT y à Bordeaux.

La Flèche, le samedi matin, 7 septembre iSSç.

Mon cher Valat,

Je t'ai écrit de Paris, le lundi 12 août, huit Jours avant de le quitter, pour t'annoncer que j'aurais le plaisir, cette année, de venir passer deux ou trois jours à Bordeaux, pendant ma tournée, quoique ce ne soit pas un centre d'examen, en me rendant d'Ângouléme, où je serai le i3 septembre, à Toulouse, oti je dois être le 21. Cette occasion de nous voir librement, après si longtemps, toi te trouvant alors en vacances, et moi en une courte relâche, m'a paru si précieuse, que je me serais reproché de manquer, faute de t'en avoir averti, une telle bonne fortune, qui peut-être ne se reproduira pas aussi pleinement pendant tout le temps qui nous reste à vivre à tous deux. Néanmoins, afin de te mettre entièrement à Taise, et^ sachant par moi-même, depuis que je n'ai plus de vacances réelles, de quel prix est la parfaite disponibilité d'un temps pareil, je te prévenais, avec la même franchise, que je resterais à peu près le même temps à Bordeaux, quand même je t'en saurais absent, uniquement alors pour me reposer un peu des fatigues et des ennuis de la tournée, et seulement, dès

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